‹ Opuscules sur la rente foncièreChapitre 4 sur 23 · LETTRE A MONSIEUR JOSEPH GARNIER · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSIEUR JOSEPH GARNIER

Rédacteur en chef du Journal des Économistes '.

Monsieur,

La discussion sur la rente de la terre, reprise après sa clôture^ semble éloignée de son terme, et menace vos abonnés d'une nouvelle fatigue. Ce n'est que pour répondre à votre invitation que je me permets de vous faire part de mes observations sur l'article de M. Passy (mars 1853), destiné au Dictionnaire de V Économie politique.

L'article commence par la définition suivante : « Le

' Cette lettre a été destinée au Jmimal des Économistes. Pour éclaircir quelques propositions qui y sont contenues, il aurait fallu lui donner des proportions extraordinaires; j'ai préféré m'expliquer dans une série de plusieurs articles. Le grand nombre de ces articles demandant un temps considérable à leur publication dans un journal mensuel, j'ai été conduit à en faire un recueil séparé.

« mot rente est la dénomination admise, en économie « politique, pour désigner le produit net de la terre, (c c^eât-Mirci la |)Ot*tio& M jprbduii tdtal qui, déduction « fôiie de celle qui sert à couvi'ir les chargés de la « production, demeure libre et constitue un surplus. »

La première page de l'article contient un développement de la définition dans lequel on lit : « Il n'est (c pas moins difficile, etc;,^; d'amener les fermiers à ce leur (aux propriétaires) sacrifier une part des profits « dus à leurs œuvres. >> L'auteur comprend ici les profits au nombre des charges et donne par là au mot rente le sens attribué par Ricardo. Seulement, M. Passy attache au produit net absolument la même signification , tandis que Ricardo, en disant : « Dans un pays « neuf, où il y a quantité de terrains fertiles, etc., « tout le produit net restera au cultivateur et sera le u profit ^ , » entendait sous le produit net de la terre, non pas la rente seule, mais le profit et la rente pris ensemble *. Dans le cas ci-dessus il n'y a pas de rente pour Ricardo ; il ne doit pas y avoir de produit net pour M. Passy, qui n'y doit voir, s'il est fidèle à sa définition, que des charges.

Cependant, sur la page suivante, après l'approbation donnée aux physiocrates pour avoir entendu sous le mot rente le produit net des terres, il les condamne pour avoir pensé que tout autre travail que celui de la

^ Œuvres complètes de Ricardo, édition Guillaumin, page Ai.

* Pour le fermier, c'est la rente qu'il paye qa\ est une charge. Pour un tstmier propriétaire et pour la science, ni la rente ni le profit iîe doivent paraître comme frais ou charges.

terre ne pouvait obtethir plus que l'équivalent des valmrs qu'il consomme.

M, Pâsdy veut donc qu'il y ait un surplus^ un excédant> xxtï produit nety une rente enfin, suivant sa définition, dans toute les industries quelconques ! Mais alors il ne s'agît plus de rente de Ricàrdo, les profits ne sont plus des charges, ce sont eux qui forment ici le produit net. Ouant au travail de la terre, ce n'est plus le produit net qui est réduit à signifier la rente, c'est, au contraire, la rente qui embrasse les profits et la rente proprement dite.

Pour le propriétaire rentier, le produit net n'est que sa rentéy le fermier n'y Voit que son profit ; mais aux yeux d'un propriétaire faisant lui-même valoir sa terre à rente, de même qu'aux yeux de la science, Ricardo à la tête, et sans égard au langage des physiocrates, le produit net comprend le profit et la rente. Voilà pourquoi l'on peut, dire que dans toute industrie il y a un surplus, un excédant, un produit net, et point de rente qui ne se rencontre que dans la propriété foncière. Elle foit partie de l'excédant et y apparaît comme un su* perflu.

La définition de la rente de M. Passy pourrait, d'après cela, être modifiée ainsi : « Le mot rente est la dénomination admise en économie politique pour désigner la portion du produit total qui, déduction faite de celle qui sert à Couvrir les charges et les profits dé la production^ demeure libre et constitue un superflu. »

Dans l'exposé du sens attribué au mot rente par Rlcardû, depuis les mots t « Tant que la population^ â

« Taise dans l'espace, peut n'exploiter que les meil- « leurs des terrains à sa disposition, il n'y a pas de « rente ; » jusqu'à ceux-ci : « le prix des produits monte « à raison de l'accroissement des dépenses qu'elles (les « terres) exigent, et à chacune des hausses qui s'opè- « rent, on voit la rente éclore là où elle n'existait pas (c encore, et grandir là où déjà elle avait pris nais- « sance (pages 323 et 324), » L'auteur explique clairement l'idée de Ricardo. Et pourtant il fait précéder son explication de l'appréciation suivante : « Le point a de départ de Ricardo est au fond le même que celui « de Smith. Ce que celui-ci appelle la puissance coopère rative de la terre, Ricardo l'appelle fécondité nature relie ou fécondité primitive; mais ce qu'il a ajouté à « la motion fondamentale, c'est l'exposé des règles a qui, à son avis, président à la formation ainsi qu'à « la hausse progressive de la rente. »

Ce n'est pas dans la variété d'expression que diffèrent les deux économistes. Adam Smith croyait que le produit de la puissance coopérative de la lerre n'avait pas moins de valeur que ce que produisent les ouvriers les plus chers. Ricardo lui répondait, au contraire, que « l'on paye la nature non en raison de ce qu'elle fait « beaucoup, mais parce qu'elle fait peu. Quand elle est (X généreuse et libérale, elle travaille toujours gratuitea ment. » Et comme appui à son objection, il cite ces paroles remarquables de Ruchanan : « S'imaginer que « l'agriculture donne un produit net, parce que la nature « concourt avec l'industrie des hommes aux opérations « de la culture, et qu'il en résulte une rente, c'est une

a rêverie. Ce n'est pas du produit que naît la rente, (c mais bien du prix auquel le produit est vendu ; et ce « prix on l'obtient, non parce que la nature a aidé à sa tf production, mais parce que, seul, il fait concorder « l'offre avec la demande * . »

On le voit, dans le fond des idées, Ricardo diffère de Smith autant que la valeur peut différer de la gratuité. On ne peut dire, non plus, que Ricardo a. ajouté à la notion fondamentale. Avant lui, cette notion était vague ou n'était qu'un mot de plus ajouté aux mots : surplus, excédant, produit net, pour signifier absolument la môme chose. Ricardo a définitivement fixé le sens du mot rente à la différence permanente entre le revenu net et le profit courant dans l'industrie foncière. Si cette différence n'existait pas, le mot rente n'aurait aucun emploi spécial en économie politique.

Lorsque M. Passy nous dit : « Suivant Ricardo^ la « rente n'est pas uniquement le produit d'une fertilité « native qui permet à la terre de rendre à ceux qui la « cultivent des récoltes supérieures à leurs besoins, tf elle émane de l'inégale répartition de cette fertilité. » On croirait que Ricardo entend sous le mot rente l'excédant total, et qu'il le fait émaner de l'inégale répartition de la fertilité. Ricardo refuse, au contrahe, le mot rente à la désignation du produit d'une fertilité native qui, etc., et il l'applique exclusivement à ce qui émane de l'inégale répartition de la fertilité. Au lieu de dire : « Cette théorie affirme ou du moins paraît affiri( mer que la rente n'a d'autre source que la disparité

' Œuvres complètes, page 49. Note de Ricardo.

a des degrés de fertilité dispeneé^ auj^ diverses parties « du sol; » l'auteur aurait pu nous expliquer que a dans cette théorie » sous le mot rente o\\ n'enteud que la partie du revenu net de la terre qui « n'a d'autre source, etc.. »

Dans l'exposé des idées de MM, Bastiat et Carey, fait par M. Passy, on ne yoit pas ce que ces auteurs ont entendu sous le mot rente. Ils n'ont pas nié la diversite de position et de qualité des terres à une époque donnée. Us soutiennent que la renie^ qui résulte de cette diversité, n'est pas un payement pour les forces de la nature et pensent, peut-être, contredire en cela Ricardo, dont l'opinion était la même, comme nous l'avons vu. Mais ils l'attribuant au travail, aux capacités et au bonheur, et n'ont pas examiné les lois particulières qui régissent la rente, — cette dififérence entre les revenus fonciers qui n'a pas d'existence absolue et indépendante, puisqu'elle ne représente aucune augmentation des récoltes sur un terrain donné, mais, au contraire, signale une diminution réelle des produits de la terre obtenus aux mêmes frais sur d'autres points du territoire, diminution qui peut aller jusqu'à l'impossibilité d'en obtenir à aucun frais.

Dans la deuxième partie de son article, M. Passy traite de l'origine de l'excédant ou du produit net des terres, en continuant à le désigner aussi par le mot rente. Il est complètement en désaccord avec Ricardo et Bastiat sur la gratuité des forces coopératives de la terre, et il se fonde sur ce que dans le travail consacré à la terre, il résulte « un excédant qui ne se rencontre

« dans aucune ^utr e application des eSbits de Vl)omi!PQ « (page 332). » N'est-ce pas le contraire de ce qu'il ver nait de dire dans son objection aux physiocr^tes ?

11 est évident que M, Passy ne veut employer le mot rente que pour indiquer l'excédant des produits de ^ terre, et qu'il le refuse à ce « surplus des valeurs coasommées, » qu'il disait^ tout à l'heure, se trouver dan» le résultat de « tout travail autre que celui de la terre. » En quoi voit-il une différence entre le surplus des valeurs consommées et Vexcédant ides produits sur des valeurs également cpnsommées?

La rente, en effet, ne peut exister que dans la propriété foncière j mais c'est la rente dont parle Ricardo, c'est l'excès d'un revenu foncier au-dessus de celui du terrain le moins avantagé , celi^i-ci ne donnant que le tan?: des profits habituels.

Dans la dernière partie de son article , l'auteur sç propose de prouver que le taux de la rente (il n'y ^ pas de taux général pour la rente j ce taux varie d'une propriété à une autre) n'exerce aucune influenice sur les prix. 11 réussit pour la partie de l'excédant, entendu sous ce mot par Ricardo; seulement, le jour sous lequel Ricardo la présenta n'est nullement défavorable comme le voit M. Passy, c'est son vrai jour. Quant à la preuve que le produit net n'a pas d'influence sur les prix, elle n'est pas possible, et l'auteur n'essaye même pas de la donner. Il prouve exactement le contraire, ce qui est vrai, en disant : i< S'il avait plu à la Provi- (c dence d'élever de quelques degrés de plus la fécona dite dont elle ia doué le sol, le prix des denrées aurait

« été moindre et la rente (lisez : le produit net ^ car « c'est celui-ci qu'il désigne par le mot rente) plus <« considérable. » Si l'on donnait ici au mot rente sa véritable signification, la proposition de M. Passy serait contraire à la vérité. Les rentes diminueraient dans la supposition de l'auteur, parce que la somme des produits surpasserait la demande; le prix baisserait au point que les terrains de moindre rapport seraient abandonnés^ et les différences entre le revenu de l'exploitation ne donnant pas de rente, et les revenus des exploitations à rente seraient évidemment moindres.

L'idée, qu'il suffit de recueillir plus qu'on a semé, et au delà des besoins de sa propre consommation pour avoir une rente, a beaucoup contribué aux contradictions que l'on rencontre dans l'article de M. Passy. Ainsi , par exemple , il affirme que « la rente a pour « principe originaire une munificence de la nature, » et à la même page (347) il avoue que « la terre est limitée « en étendue , et les hommes ne sauraient ni en agran- « dir la superficie, ni étendre à toutes ces parties un « travail également productif. » Plus haut (page 346), il convient, conditionnellement, avec Ricardo que « la « nécessité de recourir à des terres moins fertiles que « celles dont on avait commencé par utiliser les serft vices, aurait renchéri les subsistances, si de meil- (c leures applications de l'activité humaine n'étaient « venues en contenir et en surmonter les effets * ; »

^ Ricardo ii*a pas prétendu que Ton surmonterait les effets de l'inégale productivité des terres. LMnégalité des distances suiUrait, d'ailleurs, pour créer la rente, et il y a loin des chemins de fer à l'ubiquité.

mais à h page suivante nous lisons : « raccroissement « (de la rente) n'est qu'un effet du développement do « la prospérité générale. »

La vérité est, que la rente n'est pas due à la munificence de la nature, mais à sa parcimonie , ou à ce que les hommes ne peuvent retirer un avantage égal sur tous les points du territoire dans l'exploitation d'une espèce d'industrie foncière donnée. Ce qui est vrai, c'est que l'existence de la rente indique un accroissement de la population accompagné des moyens nécessaires à l'extension des exploitations , mais que tous les perfectionnements en agriculture ou dans d'autres industries foncières ne tendejii qu'à diminuer les rentes , et comme ce% perfectionnements n'ont lieu que lors du développement de la prospérité générale, celle-ci a pour effet d'atténuer et non d'accroître les rentes.

Veuillez recevoir, etc.

MATHIEU WOLKOFF.

Haisons-Laflitte, 1 b septembre 1 8o3.

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