‹ Or & alliage dans la vie devoteChapitre 12 sur 44 · Imitation. Liv. III, dwp · texte numérisé non relu

Imitation. Liv. III, dwp

36 Acte principal

rance et mon bonheur éternel i. » Comme l'ange Raphaël à Tobie : t Je parais vivre comme vous; mais la nourriture et le breuvage qui soutiennent ma vie, ne peuvent être vus des yeux mortels 2. i Enfin comme Esther, au milieu des grandeurs et des fêtes de la cour d'Assuérus: « Vous savez, Seigneur, dans quelle nécessité je suis; vous savez que j'ai en horreur ce signe orgueilleux de ma gloire, que je porte sur îa tête, quand je suis obligée de paraître ; vous savez que votre servante ne s'est jamai:î réjouie, si ce n'est en vous, ô Seigneur Dieu 3. > Bref, rechercher Dieu directement et uniquement, tel est le caractère de la vraie dévotion dans son acte principal. A l'aide de ce carac-

^. Imitation. Liv. III, chap. i6.

8. t Videbar quidem vobiscum manducare et bibtre : se.-! gocibo iovisibiU et potu, qui ab hominibus videri non po te<t, utor. » Tobie, chap. xii, v. 19,

3 « Ta sdà necessitatem meam, quod abominer signum Svipcrbiae et gloriae meas, quod est super caputmeum in diebus

osicntationis mes et numquàm laetata sit ancilla tua

msi in le, l)oini:ie Deus. » Eslher, chap. rs?, v. i5et iS

de la dévotion 3l

tère on peut facilement reconnaître la fausse dévotion.

11 est bon nombre d'âmes qui se détermir flenttout à coup à servir Dieu. Est-ce un caprice, est-ce une grâce? — C'est l'un ou l'autre; mais, par charité, nous devons croire que c'est une grâce. Dans l'origine, elles manifestent beaucoup d'empressement. Leur premier mouvement est une tempête ; il faut modérer cette toute jeune ardeur. Au premier coup d'œil on se trompe; quelques semaines, quelques mois tout au plus, suffisent pour découvrir l'imperfection qui se cache sous cette fougue sacrée. Assurément, c'est Dieu que l'on veut servir; mais la volonté ne se porte pas vers lui, avec cette fermeté de direction qui ne nous permet pas de nous arrêter aux moyens. Les exercices spirituels ont un attrait qui gagne le cœur et fixe l'attention au détriment du but. Les prières, les oraisons, les lectures devenues savoureuses, font couler de

3^ Acte principal

si douces larmes, qu'elles excitent une sorte de gourmandise de haut ton, que l'on s'empresse de satisfaire. Les sacrements, surtout, donnent à la vie un certain relief qui flatte l'amour-propre. Certes, on n'en méprise pas la grâce; mais on en estime singulièrement le signe sensible. Dans les confessions, on recherche plutôt les douceurs de l'épanchement que le bénéfice de l'amendement, par le regret sincère et le ferme propos, et l'on en vient à dire : « mes communions, » comme une femme du monde dit, du jour où elle reçoit : t mon lundi • ou « mon jeudi. »

Mais, où l'obliquité de la fausse dévotion se fait mieux voir, c'est dans la conduite que l'or tient à l'égard de celui qui, selon les desseins de Dieu, est destiné à guider la marche des âmes vers leur perfection. Le monde est toujours inintelligent, quelquefois vil, quand il parle de la direction. Ce ne sont ni ses appréciations, ni ses calomnies qui doivent former notre jugement. La direction est nécessaire a

de la dévotion 3g

toute âme qui se sent mal éclairée et impuissante pour arriver à un but; eJle a besoin de lumière et d'appui. Les philosophes de Tantiquité, Platon et Sénèque entre autres, ont recommandé ce saint commerce de deux cœurs amis, dont le plus fort entraîne le plus foible dans les âpres chemins de la vertu. Nous ne nous étonnerons donc point que l'âme qui a formé le dessein de servir Dieu avec dérotion , cherche l'appui d'un directeur. Mais parce que l'entreprise est sainte entre toutes, il faut prendre garde d'en dépraver le moyen; et c'est ce que fait la fausse dévotion.

Elle s'arrête aux qualités de l'homme, et s'éloigne de son principal objet. Le directeur est un homme si bon, si charitable, si saint! il encourage avec tant de douceur, il console avec tant d'onction, il conduit avec un si vif intérêt ! Mortel chéri du Ciel, il en a accaparé tous les dons, et tant de grâces se réunissent en sa personne qu'on y voit une sorte d'inx:arnation de l'amabilité et de la perfection.

if'O Acte principal

Aussi quelle impuissance quand sa main n'esl plus là pour soutenir 1 quelle tristesse s'il s éloigne 1 quel désespoir s'il disparaît ! Où donc est le Dieu que l'on voulait servir? — La fausse dévotion semble l'avoir perdu de vue, dans l'attrait et la préoccupation des moyens.

La fausse dévotion, c'est l'enfant naïf et loger, qui s'occupe beaucoup plus des belles rieurs qu'il offre et des compliments qu'il récite, que du père ou de la mère à qui il souhaite une bonne fête.

La fausse dévotion, c'est le serviteur vaniteux, autant et peut-être plus attaché à sa livrée qu'au maître à qui il doit ses services.

La fausse dévotion, c'est le voyageur volup* taeux qui sedécide àaller quelque part, pluspour la beauté des sites que son œil doit contempler et route, plus pour les charmes d'une conversation amie que pour le but même de son voyage.

Enfin le caractère de la fausse dévotion, dans son acte principal est de ne par chercher Dieu directement

de la dévotion 4.1

Ajoutons qu'elle ne le cherche pas uniquement; et ceci s'applique à une certaine classe de fausses dévotes, dont le nombre malheureusement augmente tous les jours. Combien de femmes dont la vie mélangée est un scandale pour le monde et une plaie pour la religion qui, possédées d'un égal amour pour le profane et le sacré, cherchent à les conciHer et à les fondre dans une nuance inexprimabl qui révolte le sens chrétien. Elles ne subissent \ as les exigences de leur condition, tout en retirant violemment leur cœur des fêtes et des plaisirs; mais elles sont heureuses de donner, sous un prétexte honorable, un libre cours à leur légèreté. Elles ne se contentent pas d'accorder , tant bien que mal , les préceptes évangéliques et les lois de l'Église, avec les emportements d'une vie dissipée; mais elles se piquent de satisfaire à souhait ce qu'elles appellent la pieuse avidité de leur âme. Enivrées le matin du parfum de l'encens, le soir de celui des fleurs; pleurant le matin devant un taber-

42 Acte principal

nacle, le soir devant des tréteaux ; à genoux et morfondues le matin dans la poussière d'une église, le soir sveltes et alertes à tous les pas; prêtant le matin leur voix aux cantiques, le soir aux chants équivoques et passionnés ; lisant le matin, avec componction, des oraisons pieuses et des livres mystiques, le soir dévorant des yeux des gravures risquées, des anecdotes plus que lestes, des romans plus que frivoles ; sachant bien que la modestie chrétienne est, selon la parole d'un saint auteur, la citadelle de la pudeur et le charme des vies innocenta, et ne reculant devant aucun caprice, aucune bizarrerie, aucune prodigalité, aucune har^ diesse, aucune provocation de la mode ; condamnant, en principe, certains plaisirs douteux et malsains pour la vertu, et s'arrangeant de manière à ce qu'on les leur impose ; comme si leur responsabilité pouvait être dégagée par une nécessité que leur adresse a créée ; enfin pleines d'illusions, d'habileté, de ruse, d'industrie, on pourrait presque dire de génie.

de la dévotion 4^

pour accomplir et parfaire, dans leurs mœurs, le mariage indécent d'une vie pieuse et d'une vie mondaine.

Fausses dévotes ! Nous ne devons ni les mé" priser ni les maudire, parce qu'elles peuvent être sincères; mais il nous est bien permis de demander à Dieu qu'il éclaire leur ignorance et guérisse leur fatal aveuglement, afin qu'elles cessent de scandaliser les âmes faibles qu'elles entraînent dans leurs dérèglements, et de compromettre l'honneur de la religion en même temps que leur vertu.

LA VRAIE DEVOTION

Page 1