I. Imitation Liv TI, chap. xu
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Nous voudrions rester en présence de cet admirable spectacle; mais pour notre instruction nous devons en étudier le contraste : charn geons de toile et peignons la fausse dévotion.
Les attitudes de sa volonté sont en raison inverse de celles que nous venons d'étudier. Elle ne fléchit pas quand il faudrait fléchir, elle fléchit quand il faudrait demeurer ferme ; en deux mots: elle est indocile dans la direction, inconstante dans l'épreuve.
Avant de la suivre dans les rébellions et les fluctuations capricieuses de sa volonté, il est bon de signaler un défaut qu'on rencontre assez fréquemment. La docilité est chose excellente pour quiconque a besoin d'être conduit ; mais ne la confondons pas avec l'apathie. Certaines âmes veulent être dirigées, à la condition toutefois qu'elles ne feront ni aucun efl'ort, ni aucun mouvement. Il faudrait qu'on eût le don de deviner leurs plus secrets désirs, le talent de prévoir jusqu'aux moindres
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détails de leur vie, et la force de les porter dans tous les chemins qu'elles doivent parcourir, pour arriver à la perfection,
Il y a là une grave erreur de conduite. La bonne volonté et l' Esprit-Saint sont les pre miers moteurs de la vie spirituelle ; le directeur active, tempère, redresse, régularise le mouvement : mais encore faut-il qu'on lu donne de l'initiative et du mouvement. N-' point regarder dans son âme; ne rien dire de ses aspirations, de ses défauts, de ses luttes, de ses transformations ; ne se proposer aucun but certain et prétendre cependant qu'on s'abandonne à la direction, ce n'est point docilité, c'est paresse.
Avis aux âmes paresseuses, et revenons aus ndociles.
La fausse dévote est indocile dans la direction , bien qu'elle ait la prétention de se faire conduire par les plus habiles et les plus éclairés. Elle abuse du conseil de sainte Thérèse qui veut que l'on choisisse son
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confesseur entre mille, et ne se fixe qu'après de longues pérégrinations. Vous la croyez bien établie et définitivement soumise à une conduite : il n'en est rien. La secrète confiance en elle-même dont elle ne s'est pas dépouillée, l'amour-propre subtil dont elle est remplie ne lui permettent pas d'immoler ses vues particulières à d'autres* vues, ses désirs à d'autres désirs, ni de régler ses actions au gré d'une volonté étrangère. Son plan est fait d'avance, sa vie est ordonnée, ses pratiques sont étiquetées : il n'y faut rien changer. Elle prodigue les formules d'assujettissement, mais, au moindre mot qui la contrarie, elle se révolte, elle murmure, elle proteste, elle se pose en 'n comprise. Veut-on, par exemple, mettre de l'ordre dans ses trop nombreuses pratiques? — 'est une entreprise sacrilège. Lui refuse-t-on une communion qu'elle demande ? — c'est une barbarie. A-t-elle la manie de se croire indigne, manie qui n'est souvent qu'une couleur de l'orgueil ou un refuge de la lâcheté, et veut-
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on la disposera recevoir la grâce des sacrements ? — on la brutalise. Ou bien si elle dit t oui » à tous les conseils, à tous les commandements, c'est pour faire à sa tête, sous des prétextes qu'elle a l'habitude de trouver toujours parfaitement raisonnables. Gênée dans ses caprices et ses fantaisies, ou pour parler plus noblement, dans son autonomie religieuse, elle s'appliquera à trouver un homme débonnaire et faible dont elle fera plier adroitement la volonté, et demeurera bien convaincue qu'elle est dirigée, cette fois, de la bonne façon.
Roide et inflexible dans la direction, k fausse dévote plie à tous les vents de la tribulation. qu'elle vienne du dedans ou du dehors. Le premier mouvement qui l'emportait vers Dieu s'arrête et se replie sur lui-même, devant tous les obstacles qu'il rencontre, et son merveilleux entêtement ne le cède qu'à sa merveilleuse inconstance.
A-t-elle le bonheur de voir ses imperfections et ses fautes ? elle devrait s'en réjouir, car, après
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tout, cette connaissance est une grâce de Dieu. Mais au lieu de cela, elle s'attriste, se trouble, s'impatiente, s'irrite, s'injurie, se maudit, et, persuadée que tout est perdu parce que la nature s'est montrée en elle ce qu'elle est et sera toujours, fragile et misérable, elle se laisse alicr au dégoût et au découragement. Ne croyez pas que ses tourments proviennent d'une généreuse mdignation de la vertu : ce serait un excès, car il faut toujours, ainsi que nous l'avons dit avec saint François de Sales, se reprendre avec paix et tranquillité; mais cet excès est facile à corriger par de douces paroles et de salutaires exhortations. La fausse dévotion n'est agitée de ses fautes que parce qu'elles ne lui permettent plus de se mirer, avec complaisance, en elle-même et de se soutenir parde secrètes adulations. Le dépit de se voir faible uand elle se croyait forte, voilà la cause de et accablement dans lequel elle tombe. L'or- /jueil déçu, voilà ce qui met en déroute ses desseins et paralyse ses efforts.
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Elle e^t plus inconstante encore dans Tépreuve de la souffrance. Les gémissements exagérés, les plaintes éternelles, les murmures blasphématoires remplissent son cœur, quand elle est éprouvée par les maladies, les chagrins , les angoisses , les contradictions des hommes. Il lui faudrait des jours sereins et tranquilles, une santé prospère, des amis fidèles, une société aimable : alors son âme complètement reposée n'aurait de pensées et d'affections que pour Dieu. Elle respecte la croix, elle l'adore, mais en peinture; ses épaules nonchalantes n'en peuvent soutenir le laborieux fardeau, et, si la croix n'était maintenue par le bras du Maître céleste, elle la jetterait à terre et s'enfuirait pleine d'épouvante et d'horreur.
Elle oublie et les péchés qu'elle doit expier, et les souffrances de Jésus-Christ qu'elle doit imiter, et les vertus qu'elle doit affermir par la patience. Tout lui semble mystère dans les maux qu'elle endure. Elle im-
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portune le ciel et la terre par ses plaintes indiscrètes. — Quel mal a-t-elle fait ? — Pourquoi Dieu la maltraite-t-il ainsi ? — Pourquoi ne lui laisse-t-il pas toutes ses forces et toute sa liberté afin de le mieux servir ? — Pourquoi tout le monde ne souffre-t-il pas comme elle? —Pourquoi^ pourquoi^ et toujours des pourquoi. — Ah Dieu ! ne l'aime plus ! Dieu est trop cruel! Dieu est injuste !... Hélas 1 qui n'a entendu sortir ces blasphèmes, involontaires sans doute, non pas de la bouche des impies, mais de la bouche de ceux qui font profession de servir Dieu et de lui appartenir, de la bouche des personnes dévotes, et qui n'en a été blessé jusqu'au fond du cœur ? Sans doute il faut avoir pitié de la nature et lui pardonner ses premiers mouvements ; mais aussi il faut savoir étouffer ses plaintes quand elles off'ensent la j ustice et la bonté de celui o^ui recherche notre bien dans nos maux.
La fausse dévotion ne s'en met pas en peine tant est profond l'abattement où la plonge /'
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souffrance. C'est par des soupirs à fendre l'âme et des ruisseaux de larmes qu'elle annonce sa présence; elle n'en peut plus, elle expire. Les encouragements qu'on lui donne, les consolations qu'on lui prodigue et dont elle est avide. n'ont pas le pouvoir de ressusciter en elle les bonnes et fortes résolutions. Tout entière à sa douleur, elle ne sait plus rien faire ; — plus rien. Par pitié pour sa faiblesse, on lui conseille en vain de substituer aux œuvres pieuses, des souffrances résignées : la résignation est une vertu trop amère pour son cœur sensuel. Dégoûtée de tout ce qu'elle aimait, elle n'est plus sensible qu'au plaisir de se faire plaindre : sa vie est là. Plaignez-la bien, mais ne lui parlez plus du service de Dieu. Son corps est malade tant pis pour Dieu. Son cœur est déchiré, tant pis pour Dieu. Les hommes sont méchants et impitoyables, tant pis pour Dieu.
Mais est-il besoin de supposer que Dieu l'accable, pour faire connaître son inconstance? — Non. Il suffit» même en l'absence de tous
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les maux, qu'elle soit privée des joies sensibles de la dévotion et des friandises spirituelles que Dieu accorde, dans les commencements, à ceux qu'il veut encourager au bien. Tant que la grâce la soutient, elle marche allègrement : c'est si doux d'être porté 1 1 La grâce ne se faisant plus sentir, et le devoir sec, aride, austère, demeurant seul en présence , la fausse dévotion n'a plus ni vie, ni mouvement. Prières, pieuses pratiques, sacrements, bonnes résolutions, généreux efforts, tout est englouti dans l'universel naufrage du découragement. — Priez : — Je suis découragée. — Confessez-vous : — Je suis découragée. — Communiez : — Je suis découragée. — Rappelez-vous vos promesses , votre empressement , votre générosité passée : — Je suis découragée. — Je suis découragée : c'est son éternel refrain et l'unique excuse de son inconstance. Une heure propice viendra peut-
I . « Satis suaviter equitat quem gratia Dei portai. imitation. Liv. II. chap.ii*-
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être, pendant laquelle elle reprendra courage, et puis de nouvelles épreuves amèneront les mêmes accidents. Sa v e jera pleine d'intermittences funestes qui arrêteront toute espèce de progrès et la condamneront à n'avoir jamais que des premiers mouvements.
Plante molle qui fait la fière tant qu'elle se sent appuyée, et qui tombe, dès que l'appui lui est retiré, laissant traîner à terre sa tige déshonorée 1 On la relève, elle se couvre de verdure et de fleurs, et puis elle tombe encore ; si elle n'est pas arrachée et jetée au feu, jamais elle ne deviendra l'arbre glorieux dont nous avons admiré la fière attitude et la vigoureuse résistance.
LA VRAIE DEVOTION