RUB AUBER
Droits de reprodaction et de traduction réflervés
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En 1824, — tout le monde était jeune alors, et j'étais jeune comme tout le monde, — un régiment de carabiniers à cheval vint tenir garnison dans ma ville natale. Les officiers, presque tous hommes de foi^ bonne compagnie, ne tardèrent pas à se faire présenter dans les principales maisons de la ville. Le colonel, Frédéric de Belliéres, trouva partout l'accueil que méritaient sa naissance, sa fortune, sa réputation d'élégance et se$ beaux états de service. Au bout de trois mois, il devint le favori de ma bonne vieille tante, la marquise de Selves, et; quelque temps après, j'appris qu'il allait épouser ma cousine, Stéphanie de Selves, la plus belle et la plus aimable personne du département.
J'avais dix-huit ans, Frédéric trente-quatre; il existait, semblait-ii, entre nos âges trop de distance pour qu'il pût me traiter en confident et en ami. Cependant, les deux frères de Stéphanie étant alors à Técole de Saint-Cyr, je me trouvais par le fait son plus proche parent, et il n*en fallut pas davantage pour établir entre Frédéric et moi un& sorte d'intimité. Je^profitai de iaes privilèges de petit cousin pour me constituer l'inséparable du brillant colonel, et il s'y prétait avec une complaisance qu'expliquait son amour pour sa belle fiancée. Mon cœur battait de plaisir, lorsque je parcourais les rues au bras de M. de Belliéres, et qu'ime jolie grisette se retournait pour nous regarder, ou qu'un factionnaire nous présentait les armes.
Les seize ans qui me séparaient de Frédéric étaient un abîme auquel je ne songeais pas alors, et que j'ai mesuré depuis. J'appartenais déjà à cette génération maladive qui a tant rêvé, tant écrit, tant parlé et si peu fsdt. M. de BelUères était d'une autre date, qu'il ne faut pourtant pas confondre avec celle des rudes soldats de l'Empire, trempés dans la Révolution. Il me représentait, à vrai dire, l'officier de la Restauration, associé aux dernières ivresses et aux suprêmes épreuves de la i^ase impériale. Il y eut, à cette époque, dans l'armée française des gentilshommes échappés auxohamps de bataille de Lutzen et de Ghamp-Âubert, et essayant de renouer le souvenir de ces gloires récentes aux tra(Ktions chevaleresques du temps passé. Ajoutez-y peut-être un léger reflet de poésie moderne colorant la vie mo notone de garnison, et vous compléterez cette physionomie, dont le colonel de BelUères m'offrait les traits: les plus séduisants.
Pour le moment, je m'inquiétais peu de ces nuances, et, l'avouerai-je? j'étais moms préoccupé de la renommée guerrière
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df mon futur cousin que d'une autre auréole, plus mystérieuse et plus Tague, que lui attribuaient les commérages de salon. Il passait pour avoir été un homme â bonnes fortunes, et rien ne lui manquait de ce qui caractérisait ce type, aujourd'hui perdu. Encore jeune, -beau, spirituel, et même suffisamment lettré pour un militaire, doué d une taille à la fois svelte et Tigoûreuse, portant vaillamment nn titre de comte vieux de dix siècles et rajeuni dans dix batailles, sentimental avec une pointe de martiale gaieté, Frédéric avait dû évidemment voler de conquête en conquête, comme on disait dans le langage du temps. Chaque fois donc que nous nous retrouvions ensemble, j* éprouvais une sensation bizarre : en lui se personnifiaient les songes de mes dixhuit ans ; il devenait le héros des mille romans qui s'agitaient dans ma tête : que n'aurais-je pas donné pour oser l'interroger? J'oubliais les périls qu'il avait affrontés, toute cette épopée sanglante dont il avait traversé le dernier chant et le lugubre épilogue ; je ne voyais, je ne voulais voir que ces blanches figures, doux regards, fronts charmants, frais sourires, yeux levés au ciel ou mouillés de larmes, pftles et mélancoliques victimes, que Je m'imaginais toujours près de m' apparaître à ses côtés.
Nous étions arrivés i l'avant-veille du mariage. J'entrai le matin à l'improviste chez Frédéric, et je le trouvai livré à une occupation singulière. Bien que nous fussions au mois de mai, un feu vif flambait dms la cheminée. M. de Bellières était assis devant sa table; il avait posé dessus un tiroir do son bureau, qu'il fermait habituellement à def, et où j'apetçui confusément des bouts de ruban, des fleurs fanées, cinq ou six médaillons, bon nombre de boueles de cheveux et plusieurs paquets de lettres : il s-'eihalait de ce bienheureux tiroir ce parfum particu-
lier, à la fois doux et funèbre, bien connu de tous ceux qui ont eu à remuer ces chères reliques. Déjà quelques débris de papiers brûlés et noircis se mêlaient aux cendres ou voUigeaient dans râtre.
En me voyant entrer, Frédéric fronça d'abord le sourcil et se mordit les lèvres : « Conscrit! • me dit-il brusquement^ < ce que Ton fait ici ne vous regarde point ! t Puis, après un instant de réflexion, il reprit d'un air plus grave : • Au fait, pourquoi pas? Tu as dix-huit ans ; tu as fini tes classes; tu vas aller à Paris faire ton droit, et tu y trouveras des leçons plus dangereuses que les miennes... Je t'ai deviné, mon garçon, et tu n'as pas besoin de rougir jusqu'aux oreilles. Depuis que nous nous connaissons, tu grilles de m'interroger sur les romans de ma vie. Eh bien ! il n'y a pas de mal à te faire voir ce qui reste, au bout de quelques années, de ce qui nous semblait devoir être immortel... Regarde ce tiroir; il n'esf pas grand, et pourtant il n'en a pas fallu davantage pour servir de cercueil â ces amours auxquels les cœurs jeunes comme le tien promettent l'inGni et l'éternité. Encore un moment, et tu n'aurais trouvé qu'une pincée de cendres que mon œil môme ne reconnaîtra plus. »
Il y eut un silence; Frédéric poursuivit d'un ton de franchise et de bonne humeur :
< Stéphanie est trop belle et je l'aime trop pour qu'il me suffise de lui vouer mon avenir. Puisque mon passé ne lui appartient pas, je veux du moins qu'il cesse d'exister, même dans ces choses fragiles qui en gardent aujourd'hui le seul souvenir. Je veux anéantir ces débris qui sont morts dans mon cœur, mais qu'elle pourrait redouter comme encore vivants... Allons, à nous deux !... l'œuvre de destruction ira plus vite. »
Le ftu flambait toujours ; je m'approchai de la table : Frédéric se mit prés de la cheminée, à portée de ma main ; il fu un geste de commandement^ et nous commençâmes. Je fouillais au hasard danple tiroir d'une main brûlante et tremblante ; j'en retirais un objet quelconque, lettre ou ruban, fleur séchée ou cheveux empaquetés. Je le passais à Frédéric, qui le jetait au feu sans même le regarder; j'entendais un léger pétillement; un jet de flamme s'élançait, dévorant cette frêle proie ; puis tout était dit. Chose étrange ! je ne pouvais me défendre d'une émotion violente, moi à qui ces reliques profanes ne rappelaient rien, et lui qui avait un enjeu dans chacun de ces souvenirs, il restait calme. A nous voir tous deux, moi si agité, lui si impassible, on eût dit que c'était moi qui consommais le sacrifice, et que M. de Belliéres ne figurait là que comme le témoin des fragilités humaines. Parfois, sur ces morceaux de papier froissé et jauni qui allaient disparaître, j'avais le temps de surprendre une date, un nom... Alors il me semblait que ces lointaines images devenaient plus distinctes ; je croyais entendre les gémissements de ces pauvres âmes éplorées, s' enfuyant à tire-d'aile vers les limbes de l'oubli. Je frissonnais, des larmes montaient à mes paupières, et je me demandais à quelles lois cruelles est soumis le cœur de l'homme, puisque le plus doux de ses sentiments et le plus charmant de ses rêves sont condamnés à périr ainsi !
L'opération touchait i sa fin, et l'impassibilité de Frédéric ne s'était pas un moment démentie, lorsqu'on achevant de fouiller dans le tiroir, ma main rencontra, au-dessous du dernier paquet de lettres, quelque chose de dur et de lourd, que son poids avait entraîné au fond : c'était un écu de six francs, ou, pour parier plus exactement, un écu de six livres. En 1824, ces écusn'a-
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valant pas mâme le mérite de la rareté, et je crois voir encore les fermiers de moa père apportant dans leurs sacoches ces grandes pièces lisses qui emb£ouillaient toujours les comptes ; car IH y a^ait une perte de vingt centimes par chaque pièce. l
< Oh! pour le coup, mon • cousin, » dis-je en m*efTorçant de ! rire, « voici.un intrus qui n avait aucua droit de séjournerdans * votre romanesque bagage... Reprenez bien vite cet. écu de six francs qui se trouve là par hasard, et acheles-ea un bouquet pour . Stéphanie.. B .
Mais à soa tour Frédéric, avait pâli . son stoîctsme, dont j'étais étonné, scandalisé* presque, semblait enfin vaincu par cet objet d'apparence si vulgaire. Il le contempla un instantavec tristesse ; puis, d'una voix qui déguisait maLiefrénaissement intérieur, il mOvdit :
< Âh 1 Maurice, :cet écu de six iraacs me. rappelle lé: plps bizarre, le. plusr charmant, le plus mystérieux épisode de ma jeunesse 1 »
Évidemment au. fond de. cet aveu il y avait une hiôtoire : M. de Belliëres me l'eût racontée s'il avait. eu pitié de la. curiosité ardente qui se peignait sur mon visage. Il n'en fit rien pourtant : grâce à cette dâicatesse ins^arable de& amours honnêtes, il comprit qu'il ne devait pas, à la veille de son. mariage, fouiller dans cette cendre mal éteinte; peut-être eut-il peur d'en voir sortir en y touchant un jet de l'ancienne flamme. J'en fus doBc pour mes frais de pantomime interrogative; Frédéric détourna .laxonvers4'^ion, et je le quittai sans en savoir davantage.
Un an s'écoula; la lune de miel eut son cours; l'année suivante, M. de Bellières passa avec le même grade dans la garde royale. Nous nous retrouvâmes à Paris, lui, colonel d'un splen-
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dide régiment de hussards, moi, modeste étudiant en droit, it ne me retira pas son élégant patconage, et sa position dans le monde.Iui permit de m'oo^iir quelques-uns àe ces salons d'élite ^ui n'admettaient que de rares- privilégiés. Ce dont je lui «us le plus de gré^ ce fut de me présenter à l'ambassade d'Autriche^ Tous ceux qui habitèrent Paris & cette, époque ont gardé le souvenir de l'hospitalité charmante damadame la comtesse d'Âpp. . . , de cette société* où la bonhomie s'alliait j^i bien à l'élégance, et qui assoyait dans une si gracieuse mesure les exigences d'un poste . aristocaratique à la simplicité.: patriarcale des mœurs allemandes. Les soinées' que j'y passais formaient les heures rayour nantes de ma vie mondainoi : on y faisait de la musii^e, on y essayait des danse&nouvellesi; parfois un artiste célètNre y apparaissait entre un princeetun^m'misti?e,etle lendemain, j'avais beaucoup de peine à relire sans distraction mon Rogron et mon Ducaurroy.
Un soir, à la fin d'avril, Frédéric m'avait conduit â l'hôtel de Tambassade ; sa femme, un peu souffrante, était restée chez elle, et il est à remarquer que les meilleurs maris ont, ces jours-lâ>. plus de brillaat et plus d'entrain. Noos ; étions à peine depuis un quart. d'heure chez madame d'Âpp... lorsqu'on annonça le mai^ quis et la. marquise de Renwald* Ce couple était de ceux que Ton n'oublie plus. quand on les a vus une fois. Le marquis paraissait au moins septuagénaire ; sa taille roide, emprisonnée dans un habit de forme antique et couvert de décorations, ses ailes de pigeon y la raie de poudre traversant hmzontalement son grand front parcheminé, tout en lui semblait appartenir â un autre siècle. Son nez crochu» ses traits anguleux, son maigre profil, lui eussent aisément donné un air de dureté et de hauteur, s'il
n'y avait eu dans son regard une expression de rêverie triste et douce, qui tenait de l'artiste autaot que du grand seigneur. La marquise, plus jeune que lui de trente ans, touchait à cet âge que le roman moderne devait gbri&er depuis, et où l'automne a des magnificences qu'envieraient bien des printemps. Sa robe de velours noir laissait à découvert d'éblouissantes épaules. Sa chevelure opulente, qui avait dû être blonde dans les premiers jours - -delà jeunesse, possédait alor&des tons véniUens, des reflets d'or brnni qui chatoyaient sous le feu des candélabres. Un léger cercle de bistre entourant ses yeux noirs rêvéldt ou les orages d'une vie troublée, ou les luttes austères du sacriGce. Sa figure semblait âiBsOre^u'on la regardait davantage , et ofl'rait cet iitôable qni s'attache & tons les mystères : on eût dit ificâtion de la poésie germanique, penchée sur les in, à la pile clarté d'un soleil couchant, et écoutant nin l'écho d'une chanson de Wieland ou d'un chœur
[leu de monde dans le salon de l'ambassade : c'était une stàrét d'intimes. La sensation causée par l'entrée du marquis et de la marquise de Renwald n'en fut que plus proronde. L'accueil que leur fit l'ambassadrice prouvait surabondamment le rang occupé par le vieux gentilhomme dans l'aristocratie viennoise Elle tendit la main â la marquise, qui promena ses regards autour d'elle avec une sorte d'anxiété mélancolique. En ce moment, je la vis tressaillir, et, en suivant la direction de ses yeux, je rencontrai ceux de Frédéric de Belliéres, qui me parut encore plus ému que la belle étrangère. Son trouble, sa pâleur, n'eussent certainement échappé à personne , si l'attention générale n'avait été absorbée par cette femme dont l'éclatante beauté parlait i
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toutes les imaginations et agitait tous les cœurs. On était alors au début de la littérature romantique, et chacun de nous disait son mot sur cette poétique Ggure , qui répondait si bien au goût du moment. La marquise n'avait pas tardé à se remettre , et je fus forcé de convenir, en regardant Frédéric, que malgré son habitude du monde ii n'était pas aussi mattre de lui-même. Bientôt elle fut h reine de ce salon, où, quelques minutes auparavant, elle entrait en inconnue. Madame d'App... la pria de chanter ; cette demande ramena sur son beau front ce vague nuage que j'avais d'abord remarqué. Son mari fronça légèrement le sourcil ; mais l'ambassadrice y mettait tant.de.^îoixliaHté et de grâce, qu'il était difficile de lui résister. La marquise s'approcha du piano et feuilleta les cahiers épars sur le pupitre. Samaiii, qui tremblait un peu, rencontra un morceau de Don Juan. Cette fois encore , par une attraction magnétique, ses yeux ren* contrèrent ceux de M. deBelliéres, qui ne pouvaient se détacher de ce pile visage. Elle frissonna, et d'un geste convulsif repoussa le fragment de Mozart, comme s'il lui rappelait de douloureux souvenirs. A la fin, elle réussit à surmonter son émotion, et choisit l'air d'Agathe, du Freitzchiitz, alors dans toute la nouveauté de son succès. Sa voix, merveilleusement expressive et conduite avec un art incomparable, compléta cet effet singulier, où je ne sais quel prestige surnaturel se mêlait au charme de la réalité. Pour moi, disposé comme je l'étais alors à trouver dans la musique tout ce qu'y mettait mon imagination juvénile, il me sembla qu'ainsi chanté, cet air célèbre exprimait les aspirations d'une âme partagée entre la terre et le ciel, et s' élevant peu à peu vers les sphères de l'idéal è travers les combats, les fautes et les douleurs de la vie. Quant à Frédéric, son agitation allait
croissait; des larmes roulaiôat dans ses yeux: yoir pleurer un coloueldehussards n'était pas la. iinoiiidre surprise de ma soirée.
Après que la mar({uise eut recueilli les félieiuKums de son auditoire, un des habitués se mit au pian» et joua une valse neu^ veile, qui venait d'arriver d'Allemagne. Aussitôt Mv deBeliières.. se. leva comme poussé par un ressort, et s'incllnani devant. ma-*^dama de Renwald, il lui demanda celte valse. Elle rougit» regwda i à la dérobée son mari^ qui s'était assis à une table de .v^hist, .et, après un instant d'bésilation, abandonna sa taille flexible au bras . du beau colonelk Us n'eurent pas fait:trois tours dansle salon,, que tous les autres danseurs s'arrêtèrent pour les admirer. M» de . Belliéres valsait comme un Allemand, et rien ne saurait donner une idée de la grâce, de la souplesse , de la langueur mtianco^ lique avec laquelle la marquise répondait *à ses mouvements et ' rendait visible cette délicieuse harmonie de deux cœurs battant à. « Tunisson. Une -pareille valse, bien plus que le sonnet de Beileau» valait, hélasl un long poème. J étais, pour ma part, fovt troublé, . et je commençais à trembler pour le reposde la pauvre Stéphanie. Mes alarmes redoublèrent lorsque, la valse finie, M: de» Belliéres • et madame de Renwald, au lieu de se séparer^ se réfttgièpenl>/ ensemble sur une causeuse t dans un boudoir attenante au salon. Le. marquis de Renvirald entamait son second ruA^.
Guidé par un sentunent dont il m'eût été impossible de bien • démêler les complications inquiétantes, je me tapis derrière un i rideau, dans l'embrasure d'une fenêtre, et je suivis du regard >. cette conversation en tête-à-tête que personne n'essajia d mter^t rompra. Je. crus d'abord lire dans les regards de M. de Belliéres une curiosité passionnée, et sur les traits de la. marquise ua mé-
lange de regret, de supplication, de tendresse mal effacée. II questionnait, elle répondait, et, pendant ses* réponses, une vive rougeur couvrait son noble visage ; des' pleurs mouillaient ses . pai^iéres ; ses lèvres frémissaieat, comme si elle, avait évoqué avec douleur ou avec effi'oi les images du passée La figure du colonel exprima tour à tour, rétonnement, la pitié, la reconnaissance, un reproche amoureux, une loyale promesse. Ses paroleâ .confKmèrant probablement .cette decniére expression de. sa physionomie mobile f car je vi$ le front. de madame de Renwald s'échircir, une sérâfiité. céleste succéder à ses angoisses, et si j*avais. osé noter ce que je deviûais,d&£ette,mystérieuse causerie, j'aurais dit quelle finissait p^r.ua hymne d'actions de grâces eoire deux âmes apaiséesi. La.marquise se leva, et, d*un geste. dont je n'oublierai jamais la ichaste et cordiale franchise, tendit la mai» au coloâeL.Sans^doute. — ce fut4u moins ce que je crus! comprendre, — uA' souvenir. lointain, un lien; autrefois chep. â tous deux s'était u& poment renoué. dans cette rencontre fortuitOi et venait de se briser pour, toujours.
Madame dO' «Renwald rentra. dans, le salon ; elle se rapprocha de la table^^ & thé^ autour de laqu/eUe la maîtresse de maisoav ayant irassenaUé tout son. monde,, racontait la douloureuse, histcûre d'une J6une> pianiste allemands, arrivée à Paris depuis. quelques semaÎBeS) et» au. moment dâ doaoer son premier concert,, ayant pçrdu sa mdr^y morte en huit jours d'une fièvre maligrifi. Madame d'Âpp. 4. s'intéressait vivement â cette mal* heureuse enfantt qii^»lui..avaiiMété recommandée, et qui allait se trouiver seub ( swle dangereux pavé de Paris, au milieu des hiisairdsie la vie d'artiste., La<marquise.avaiticout6 ce récit avec un. attendrissement profond, et cette fois. sans chercher à
retenir «^es larmes. A l'instant on improvisa une quête dont le produit devait aider la jeune pianiste à attendre une place d'institutrice ou à retourner à Vienne, où elle avait encore quelques vieux parents. On pria madame de Renwald de se charger de cette œuvre charitable, chacun devinant que la quête serait plus abondante entre les mains de cette femme, dont nous avions tous subi le singulier prestige. Elle ne se fit pas prier, et, prenant des mains de l'ambassadrice une bourse de velours, elle la promena de groupe en groupe, recueillant une moisson de louis et de florins dont le chiffre faisait honneur à la charité ou à Tamour-propre des assistants. Lorsqu'elle arriva au colonel de Bellières, elle l\» dit de sa voix enchanteresse, et en accentuant tous les mots avec une intention particulière : « Et vous, monsieur le comte^ ne me donnerez-vous rien pour une pauvre artiste, orpheline et seule au monde ? • Frédéric tressaillit de nouveau, comme si chacune de ces paroles vibrait au plus profond de son cœur. Il échangea encore avec elle un de ces longs regards qui m'avaient tant donné à penser ; il tira d'une des poches de son gilet un écu de six francs et le tint un moment entre ses doigts, de façon à le laisser voir à la marquise : puis, ouvrant un petit portefeuille et y prenant un billet de banque, il enveloppa l'écu dans le billet, et jeta le tout dans la bourse. Madame d'App... le remercia avec effusion ; mais ce remerciement n'était rien auprès de celui que je lus dans les yeux humides de madame de Renwald. On fit le relevé de la somme totale qu'elle venait de recueillir; on risqua à demi-voix quelques commentaires sur la forme originale que M. de Bellières avait donnée à son offrande. Lui, profitant du mouvement général, me prit par le bras, m' entraîna hors du salon, et, un instant après, nous tournions l'angle de la rue Saint-Dominique, et nous
nous trouvions sur le boulevard extérieur, par une belle nuit de printemps.
Frédéric aspira à pleins poumons une gorgée de cet air vif et frais. On eût dit qu'il s'éveillait d'un songe mêlé de douleurs et d'ivresses. Nous fîmes une centaine de pas côte à côte, sans prononcer une parole. Â la fin, je lui dis en serrant son bras contre le raien :
« Cousin, cet écu de six francs que vous venez de Jeter dans cette bourse, c'est celui de l'an passé?
— C'est possible, me répondit-il.
— Et il y a une histoire ?
— Tu as bien envie que je te la raconte ? »
Je ne répondis point, mais mon silence plaida pour moi.
« Eh bien ! oui, » reprit-il brusquement et comme se parlant à lui-même, « il y a des heures où le cœur s'épanche comme un vase trop plein, où un choc subit en fait jaillir ce que l'on croyait à jamais enseveli. Avant de déchirer cette page de ma jeunesse, je veux la parcourir encore une fois ; je veux associer une âme jeune et naïve à ce poétique souvenir qui m'a tourmenté si longtemps. L'histoire est instructive , d'ailleurs ; elle te montrera, à toi qui n'as encore vécu que sous l'aile maternelle, comment un homme d'honneur peut, dés son premier pas dans la vie, se. trouver en face de périls que n'ont prévus ni les codes de morale ni les traités de stratégie. . . »
Nous n'avions nulle envie de dorniir : Frédéric n'était peut être pas, ce soir-là, bien pressé de rentrer chez lui; il alluma un cigare, et voici ce qu'il me raconta.
Il OR ET CLINQUANT.
i Permetfi-moâ d*abard^ > me dit Frédéric de Cellières, t ua retour vers Thumble village où je suis né. Aspres-les-Weynes estun pauvre et piHoresqudvbameaUy perelié, comme un nid d*aigle, sur le versant de la chaîna de montagnes qui sépare le département de Tlsére de celui des Hautes-Alpes. Le. château de Belliéres est situé à mi-côte, entre le hameau .et la vallée d'Aspres, où nous possédons de belles prairies, de. grands pâturages, quekities. champs de seigle et quelques bouquets de bois d0:ehénest Peu fréquenté encore aujourd'hui, à cause de la difficulté :de» chemins » ce coin de terre était alora presque inaccessiUei La révaltttion^n*y pénétra, que- lentement, et ses plus mauvais jours n'y arrivèrent que par ouï-dire. D^ailleurs.les gens du pays aimaient et redoutaient mon père, brave officier de marine, qui était venu se reposer à Belliéres de ses. glorieuses fatigues.
» Je n'ai pas connu ma:: mère; elle. .mourut quelques jours après ma naissance, mais elle fut dignement .remplacée auprès de mon berceaui lie seul contre- coup direct que nous eûmes des violencââ révolutioanaires., ce fut le retour d'une. sœur. de mon père, religieuse à Grenoble, et que la révolution sécularisait. Elle s'appelait Pasoaline; elle garda dans la maison le costume de son couvent,. et: c'a ité une des plus,. saisissantes apparitions, de mon enfance, que cette grande figure pâle et amaigrie, mais majestueuse et sereine sous ses voiles d'étamine noire. Déjà mo£ père avait avec lui une autre sœur plus jeune, nommée Eulalie,
qui, à la mort- de ma mère, s*était décidée à ne pas se maner pour me donner tous ses soins. C'est entre ces trois créatures >. d'élite que s'éooulèrent mes quinze premières années. Malgré la . tristesse que lui inspirait, la dispersion de son ordre, sœur Pascalifie était d'nnei douceur charmante : elle parlait du ciel avec . ce pieux enthousiasme pour. qui n'existent ni les obstacles ni les • chutes, et il semblait, en l'écoutant, plus difficile d'être un méchant i que d'ôtiiB un saint.t.Mim père m'«n8@igaait l'eserime, l'équitation, un peu de latin, les mathématiques'; il me lisait le dimanche V Imitation, les Sermons de Bof^suet, ou les Essais de Nicole. Presque ausEÎ pieuse que- sa soaur, Eulalie mélaitià sa piété une tendance sentimentale, romanesque^ un .peu* mystique» qui eût fait pâmer d'aise les héros et les admiratrices de. mademoi- • sellé de Scùdéry. Ce furent là mes trois instituteursi^ mes seuls maîtres. Dans la distribution de leur tâche, mon père s'appli- • quaiî surtout à faice de moi an soldat, ma. tante Eulalie un che.*valier, ma tantePascaline.un chrétien.:
» Tu peux maint^ant comprendre ce quefu t. mofi enfance: je grandis comme une plante des montagnes, dont; la racine trempe aux sources vives, dont la lige croit et. s'épanouit .sous des brises balsamiques* Pas un souffle; imnHiir, pa&:une idée malsaine n'approcha de mon imagioatioiLiet dejmemàme.Tatidiâ que tout; au dehors tde/ notre étroite. valiée, était.bruit, déchirements .. et douleurs;je n entendaia>que nos harmonies rustiques, et je ne. . me doutais des malheurs de. la. France .qu'en voyante de temps à . autre^ mon père et ses sœurs essuyer une larme. :A quatorze ans^ j'étais grand, et fort comme si j'en avais eu vingt. Douze heures de marche au soleil ne m'effrayaient pas. Quand venait . la saison des chasses» je bouclak avant le jour mes guêtres de .
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cuir, et je poursuivais nos coqs de bruyères jusque sur les cimes du mont Aurouze, qui bornait notre horizon de ses dentelures argentées. Au retour, je surprenais parfois des traces d*inquié* tude sur le visage de mes tantes; mon père souriait; il voulait que mon éducation fût pure comme Teau de nos rochers, mais forte comme nos chênes. Depuis longtemps il m*avait annoncé que je serais militaire ; et s'il avait eu là-dessus quelque doute, ma vocation bien formelle aurait achevé de le décider. Ce qu'il travaillait surtout à exalter en moi, c'était le sentiment de Thonneur, • le seul héritage, t me disait-il , « que nous laissera peut-être le malheur des temps. — Tu te trouveras bientôt, » ajoutait-il, « dans les rangs de l'armée française, toute transformée, toute nouvelle, et qui ne ressemble à celle d'autrefois que par la bravoure. Tu ne pourras pas être plus intrépide que les soldats d'Arcole et de Marengo. Eh bien! porte plus haut que tous les autres ce vieil et chevaleresque honneur, qui est au courage militaire ce que la fleur est à l'arbuste. Fais reconnaître en toi un héritier de notre Bayard par les héroïques compagnons d*Augereau et de Massénal »
i C'est avec ces leçons toutes vivantes dans le cœur que je partis, à quinze ans,, pour Paris, où ma famille avait conservé quelques puissantes amitiés. En outre, mon nom plaidait pour moi auprès du nouvel empereur, désireux de rallier à lui l'ancienne noblesse. Aussi, après deux ans passés à l'école des pages, je fus nommé sous- lieutenant dans le 3^ chasseurs, alors en Allemagne. En quittant Paris pour rejoindre mon régiment, je passai par le Dauphiné. Toi qui entres dans la vie au milieu des douceurs d'une paix achetée par de cruels malheurs, tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir ce que c'était alors, à cette épo-
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que d'ivrcGsc guerrière, (jue de porter à dix-sept ans les épaulettes d'officier et de marcher à la conquête du monde ! La terre me semblait trop petite pour mes pas, l'horizon trop étroit pour mes regards. Je me plongeais d'avance avec ravibsement dans ce cercle de feu et de gloire dont le génie des batailles enveloppait notre jeunesse. A ces ardentes images s'en mêlaient d'autres d'une nature plus vague et plus douce. Dans cette école des pages, où plusieurs de mes camarades, par forfanterie d'adolescents, affichaient des mœurs et des amours de caserne, mon cœur était resté pur ; pureté brûlante comme celle de Tor en fusion! Je me préparais à me donner tout entier à la première femme que j'aimerais, et que je dotais déjà de toutes les beautés, de toutes les grâces que Dieu prodigue aux plus charmantes fleurs de la création. Je la plaçais sur un trône, au-dessus des nuées, loin de nos misères et de nos infirmités terrestres, dans ce ciel radieux dont je croyais toucher les étoiles en étendant la main. En arrivant au château de Belliéres, où je ne devais passer que quelques jours, je sentis se. réveiller en moi toutes les tendresses de mon enfance, assombries par l'inexorable loi des affections humaines. On a décrit dans un poétique langage les impressions mélancoliques du retour au pays natal, de celte tristesse qui serre le cœur de Tenfant devenu homme, alors que revenant au foyer paternel, il trouve la solitude et le silence là où il avait laissé des visages chéris, souriant à ses premiers pas. J'éprouvai un sentiment analogue, et cependant le château n'était pas encore désert; mais mon père souffrait d'une maladie de langueur, contractée pendant ses campagnes des Indes, et qui devait le conduire au tombeau. Sœur Pascaline avait pu rentrer dans son couvent, à moitié démoli. Elle m'écrivait de là une Ion-
gue. lettre d'exhoriatians et de conseils maternels, qui, adressée â un sous-lieutenant de cavalerie, pouvait faire sourire» et qui me. fît pleurer. Ma taoie.Ëulalie, effirayée de l'état de mon père, avait vieilli de dix.ans^.et s'efforçait en vain de me cacher ses inquiétudes. Lu adieux, furent solennels et tristes. Malgré soo. dépérissement, M. de Bdlières, pendant ces jouraées rapides, retrouva toute. son énergie. Au moment de mon départ, il me rappela Tensembl/) . de ses nobles enseignements : « Je ne te dirai pas de te battre vaillamment, > me répétait-ril ; « de moi à toi, ce serait une iiy'ure ; mais fais ton devoir en. tout, partout et toujours : c'est quelquefois, moins brillant, c'est souvent plus difficile l • Il y avait au château une. galerie de portraits de &mille qui aurait pu servir à l'histoire. de& costumes militaires depuis les croisades ; car nous avions été .constamment, de père en.fils> officiers de terre ou de mer : « Vois-tu ces mâles visages? » reprit M, deBelIiéres; « ils. représentent. un passé qu'on vient d'outrager et de détruire : que le culte en survive dans nos^âmesl Dans toute circonstance délicate, d^nandettoi ce que ces braves :gens auraient fait à ta place ; ou plutôt suppose qu'ils vivent encore, et arrange-toi pour qu'ils, n'aient. jamais à rois^ir de leur dernier enfant! »
■ Les recommandaliansde.ma. tante Eulalie furent plus. con^. formes àcette tournure d'esprit romanesque que j'avais déjà remarquée ea elle, et dont rien n'égalait rinoocence. Elle me hit*, deux ou tsois vieux bouquins» que le -curé et la. nièce de Don Quichotte n'auraient certainement pas épargnés. Â chaque situation héroïque, elle me disait quelle espérait bian que j'en ferais autant, et que si j'étais amoureux, ce serait d une noble et belle damoiselle, qui ne m'accorderait sa main qu'après des combats
sans nombre oowÉre tes mécréants et les infidèles. Puis la pauvre vieille fille me r^ardait, coinrait à son; prie^Disu;,. et fondait en larmes.
» Il fallut se quitter : qomiejoiu^^ après, j'étais en Autriche^ à deux lieaes de Viemte ^ au viUage de Klosterneubourg, où. mm régiment était cantonné» Ce villagie s'éekelommit au pied d'une foUi&B' que dominaient trois movKns. Un de «ces moulins me fut désigné pour mon logement. On y arrivait par un sentier i qui descendait i angie droit sur laronte de.Vieanev et qui serpentait autour du «village sans) y enU^r.
• Par une reoicontre qui merparut d'beoreux au^^wne^ le jour* mène <où je prenais aiitâ possession de mon :grade était lo; jour anniversaire de «ma naissance» le 2ô:maii8ô?< : j*avaisidixr^pt ans. '^
» J'étais muni d'une lettre de recommandation pour mon to^ loiiel; je me présentai chez lui dans rapnés-iffiidi ; il habitait la maison iaphis apparente de^Klostemeubourg.. J'avais pris à son siyet qaeiqufis reoseigaemeots^ qui.répondaie&tpeu, il faut en eœvefiiry à cet idéal chevaleresque si seigaensement cultivé dans mon âme par de. vaillantes et délicates mains. Le colonel Dueray était un officier de foctune^ un de ces^ rudes baiaillemrs des guennes de la.r^ubiiqiiSf et du consulat» qv^ Ton devait, carac^ tériser plus tard par le brutal sobriquet de culottes de* peau. Son eitérieur.msifparut. d'accord avec le portrait qu'oa m'en avait fait C'était un homme d'environ quarante ans, gros et eourt^ haut en couleur, d'un tempérament sanguin) et légère-* ment apop)ec^ae. Ses chevetts, déjà grisonnaiils et rares, coupés en brosse, dessinaient tant bien, que mal le contour de» son front d'un rouge de brique, où perlaknt contioiieUemeol des gouttes
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de sueur qu'il essuyait avec un mouchoir de coton. Ses traits, hâlés par le soleil d'Egypte et d'Italie, étaient empreints d'une vigueur martiale, inais où manquait le rayonnement de l'intelligence. Ses yeux ronds et clairs, ses lèvres épaisses s*entr'ouyrant sur ses dents blanches, pouvaient exprimer indiflféremment le mépris du danger ou Fardeur des appétits sensuels. Sa physionomie énergique et bourrue tenait à la fois du sanglier et du boule-dogue.
» Le colonel Ducray prit ma lettre après m' avoir toisé de^ pieds à la tête. Je vis qu'il ne lisait que d'un œil, et qu'il me regardait en dessous pour s*assurer si j'avais la taille bien prise, l'air militaire et les épaules bien effacées. Il fut probablement satisfait de son examen ; car sa figure se radoucit au moment où il finissait sa lecture, et il me dit d'un ton qui voulait être gracieux :
« Parbleu t jeune homme, vous arrivez bien ! Je m*ennuyais comme un officier au dépôt. Nous avons deux jours d'armistice, jet il nous est permis d'aller à Vienne goûter tous les plaisirs de la capitale : je vais vous y conduire dans ma calèche ; nous boirons, nous rirons, nous souperons, nous jouerons, nous irons au café, nous... enfin, le diable et son train!... Et je verrai, » ajouta-t-il avec un gros rir«, c si les jeunes d-devani savent s'amuser. •
• Celte partie de plaisir ainsi annoncée me souriait peu ; pourtant je m'inclinai en silence : un sous-lieutenant est condamné à l'obéissance passive ; et refuser pour mes débuts cette faveur de mon colonel eût été fort impolitique. Il donna ses ordres, et, une heure plus tard, nous roulions en calèche sur la route de Vienne, par une admirable soirée.
» Notre conyersatioQ fut peu animée : le colonel m'adressa quelques questions sur ma famille, auxquelles je répondis avec un respect laconique ; ce fut tout. Les teintes pâlissantes du soir, le roulement de la voiture sur le sable de la route, ce frais paysage où je m*obstinais à retrouver quelque chose de mon cher Dauphiné, tout me disposait à la rêverie. Les images toutes récentes de mon dernier séjour à Belliéres me revenaient en foule. Je croyais encore entendre la douce voix de ma tante Eulalie, contempler le front noble et pâli de mon père. Lorsque, m*arrachant à ces souvenirs, je reportais mes regards à mes côtés, sur cette grosse Ggure qui représentait pour moi Tautorite et la discipline, il me semblait que j'étais transporté violemment d'un monde dans un autre, ou peut-être que je nie trouvais au point de rencontre de d«ttx socié.és, de deux siècles qui ne pourraient jamais se comprendre. « Parlerons-nous la même langue? • me demandais-je avec une vague anxiété. Il est bien entendu que le colonel Ducray ne devina pas un mot de ce qui se passait en moi ; je lui parus sans doute le plus taciturne et le plus maussade des compagnons de plaisir. A la fin nous arrivâmes. Vienne m* offrit un curieux spectacle; on n*y rencontrait que des uniformes ; les bourgeois s'étaient renfermés dans leurs maisons, et les rares passants nous regardaient de travers. Au café Werner, où se réunissaient les officiers français, commença pour moi la série de délices que le colonel m'avait promise. On but, on joua, on cria; chacun raconta ses prouesses. Je me laissai gagner quelques parties de billard par le major Crévaroles, autre type de troupier qu'on eût dit v» na au monde tout exprés pour être la caricature du colonel Ducr.ty. UéCait plus gros, plus rouge, buvait plus sec, jurait plus fort,
achetait les «s^ettes cassées paur le colonel, et si celui-ci lâchait un mot libre, il rendiérissait par un mot grossier.
^ Vers dix heures du soir, le colonel Ducray me mena au spectacle; mais bientôt il bâilla à se démonter la mâchoire, et me dit : « Allons souper! t II atait, en arritant, commandé l6 souper pour minuit, à Thôtei des Trois Aigles, avec des clignements d^jeux et des chuchotements auxquels je n'avais pas pris garde. L*hôte nous reçut à la porte, son bonnet classique à la mainj et nous introduisit dans un petit salon an premier étage. Si tu as jamais observé la physionomie d'un aubergiste allemand se donnant Fair roué pour complaire i des Français nés matins^ tu vois d'ici la figure bêtement gopenarde de maître Gottlob au seuil de ce cabinet. Je ne le remarquai pas d'abord, mais je jetai machinalemodt les yeux sur la table, et un trouble étrange s'empara de moi : il y avait trois couverts.
» En même temps, une porte que je n^avais pas encore aperçue s'ouvrit : Gottlob fit entrer presque par force une jeune fille qui essayait de cacher son visage, et qui me parut sangloter. Le colonel s'approcha d'elle d'un air de galanterie soldatesque, et écarta ses mains tremblantes. Elle se tourna vers moi comme par un mouvement involontaire et pour implorer mon secours. J'étouffai à grand'peine un cri d'admiration, de douleui et de pitié.
» J'ai lu depuis les poètes allemands; je me suis passionné pour Marguerite, Thécla, Mignon, et jamaisjen'ai pu me repré* tenter les poétiques créations de Goethe et de Schiller sous d'au« très traits que ceux de cette jeune fille inconnue, ramassée, semblait-il, dans la rue pour l'amusement d'officiers avinés ou dé libertins blasés. Que dis-je? cet être idéal qu'avaient si sou-^
Tent caressé mes rêves de seize ans^ il était là devant moiy réalisé sous une forme enchanteresse^ mais tombée du ciel dans la boue. Elle avait des cheveux blonds et des yeux bnins^ singularité qui donne à certaines beautés slaves et germaniques une ex(HPeBsion originale et profiande. L'or de soa abondante ehevchnre se détachait sous* le velours noir de son petit bonnet viennois^ et eocadrait ion front idiarmant^ d'une blancheur lumineuse comme Topale. L'âge n'avait pas encore donné tant son développement à sa taille fine, délicate^ un peu grêle, mais d'une suprême élégance. L'ovale pur et effilé de son visage eût pu ser» vir deoiodèto auxpdatres chrétiens de la Renaissance. Son costume^ pauvre et décent, ne trahissait aucun de ces goûts de clinquant qui caractérisent les courtisanes et les baladines de tous ks pays. D'ailleurs, ce qui parlait plus haut que tout le reste, c'était sa douleur, sa pâleur, son attitude morne et désolée. De temps à autre, elle relevait ses beaux yeux, les fixait sur le colonel ajrec stupeur et épouvante, puis me regardait à la dén>bée, d'un air de reproche, comme pour me demander qui j'étais et pourquoi je me trouvais là.
m.LeeolonelDacray parut étonné, presque effrayé de lavoir si belle. Cette nature grossière se sentit mal à Taise devant tant de distinction et de grâce. U se remit pourtant, bre douilla d'une voix rauque quelques mots que je n'entendis pas, et d'un geste conquérant montra à la jeune fille le siège place à sa droite; elle fit quelques pas et s'assit, continuant à nous regarder tour à tour, le colonel et moi, avec un mélange de désespoir, de surprise et de frayeur suppliante. SMi eût dépendu de moi de faire crouler la maison sur nos têtes, je n'aurais pas hésité. Le colonel me fit signe de m'asseoir à sa gauche ; j'obéis, et je tombai
sur ma chaise comme une masse inerte. Pour reprendre contenance, il se mit à nous .^ervir, en sifflotant un air â boire : mais jamais effort de gaieté ne fut moins communicatif. Quand il s'agit de manger, ni elte, ni moi, ni même lui, ne pûmes avaler un morceau. Elle laissa tristement retomber ses deux bras le long de son corps ; une larme, une grosse larme, lutta un moment sous ses longs cils noirs, sillonna ses joues pâles, et roula sur son assiette.
» — Ah çâ ! quelle est donc la princesse déguisée que m'a amenée ce vieil imbécile de Gottlob? > grommela le colonel entre ses dents. Il se versa une grande rasade de vin du Rhin et la but d'un trait ; rien n'y fit. Ce qui redoublait son désarroi, c'est qu'elle ne savait pas un mot de français ; lui, il ne comprenait ni ne parlait l'allemand ; moi, j'étais capable d'en lire quelques mots, mais je le comprenais trés-peu, et je ne le parlais pas.
» Juge, Maurice, ce que je dus souffrir. Si je t'ai donné une idée exacte de ce qu'avaient été mon éducation et mon adolescence, tu dois te figurer mon supplice. Démêler ce qui s'agitait en moi, m'eût été bien difficile Était-ce de la colère, de l'effroi ou de la honte? Et à qui s'adressaient cet effroi, cette honte ou cette colère? Â elle, qui, sous cette enveloppe charmante, ca* ehait peut-être une vie d*opprobre ? A moi, qui subissais ce rôle désolant et déshonorant? A lui, qui, abusant de son grade, me faisait assister à cet ignominieux spectacle? Je l'ignorais : ce que je savais, c'est que j'éprouvais une douleur aiguë, quelque chose de pareil à un stylet empoisonnné qui m'eût traversé le cœur. Profitant du silence de plomb qui pesait sur nous, je m'a* dressais mille questions ardentes. Pourquoi donc le colonel m'a-*
Vâit-il amené là? Voulait-il m*éprouver, me tâier^ suivant une coutume et une expression consacrées? N'était-ce pas un jeu cruel de soldat parvenu s' amusant à humilier, à torturer un cidevant^ comme il m*avait dit? Maïs alors, que devats-je faire? me révolter ou patienter encore? Et cette jeune fille, qu'étaitelle? quel incroyable hasard Tavait jetée dans cette chambre d*auberge? Fallait-il me résigner à ne voir en elle qu'une de ces ignobles créatures qui déshonorent le pavé des grandes villes^ Au fait, ne m'avait-on pas dit que ces filles du démon sont parfois belles conune des anges? Mais ces larmes, ce désespoir, cette pâleur? Comédie peut-être!... Oh! non, non, ce n'était pas possible ! ... Et j'achevais de dissiper mes doutes en la regardant.
t Je ne sais ce qui serait advenu si cette situation s'était prolongée. Mais tout à coup nous entendîmes sonner le bouteselle : l'armistice était rompu par suite d'une dépêche arrivée du quartier général. Le colonel Ducray jura comme un possédé, et asséna sur la table un formidable coup de poing qui fît trembler les porcelaines et les verres^ Pourtant, tout furieux qu'il était, je le crus soulagé, d'abord parce qu'il pouvait se mettre en colère pour un motif déterminé, ensuite parce que cette diversion subite l'arrachait à une position dont il subissait malgré lui l'insurmontable embarras. 11 sonna à triple carillon, ordonna d*atteler sa voiture, et paya l'hôtelier en accompagnant chaque florin d'un gros mot et d'une injure. La jeune fille s'était levée et se tenait près de sa chaise, droite et immobile. Le colonel revint vers elle avec une hésitation visible. Un moment j'aperçus sur son visage enluminé la lutte du bon et du mauvais sentiment, et je pus croire que le bon l'emporterait.
Il roolaît un quadruple entre ses doigis, et paraissait prêt â Tofirir â ia pauvre eirfant en la congédiant; mais ce ne fut qa'un éclair : les iBauvais instincts trioniphèrent. ILbut à même d'un flacon d'eau^e^^e resté sur la table, et forçant le ton pour se couper la retraite :
1^ — Ah ! mais non I » s'écria-t-il en ricanant, • il ne sei-a pas dit qu'une péronndle aura fait aller le colonel Ducray comme un stupide pékin !..• Je suis le maître de Temmener; et je remmène I..: AUoBSy la belle enfant, en avant, marche! La nuit est superbe, et vous devez ahner à ronler en voiture à la belle étoile. Lieutenant de Bellières, vous céderez votre place à madame, et vous vous mettrez sur le siège de devant. »
» J'allais éclater ; en quelques secondes, les résolutions les plus folles me passèrent par la tête : je voulais jeter au nez du colonel Duesay mes épaulettes neuves, le provoquer, le tuer, ou bien; i m' enfuir à pied jusqu'à mon logement, y reprendre mon bagage, et disparaître pour toujours ; mais une force plus puissante ^e ma volonté, plus puissante même que Thonneur, ramena mon regard vers la jeune fille, et je crus lire encore sur son visage désolé une muette prière. A tort ou i raison, il me sembla que cette malheureuse enfant me suppliait de rester. Tous ces incidents, d'ailleurs, se succédaient si rapîd^zient, et mes idées étaient dans un tel désordre, que je finissais par m'abandefiner au hasard, comme un homme qui se noie s*abandoDne au courant. Je m'effaçai à demi dans l'ombre de l'appartement peur cacher au colonel mon agitation et ma colère. Il sortit, le premier, après avoir offert le bras à la jeune fille, qui accepta passivement. Je les suivis : nous descendîmes l'escalier; la voiture »o..s attendait à la porte ; nous nous y installâmes, le
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colonel et sa compagne dans le fond». moi sur le devant, et l'attelage partit au grand Irot.
> La nuit, était d'une sérénité délicieuse : point de lune, mais des milliers d'étoiles. Bientôt les étoiles mêmes pâlirent ; l'on aperçut à l'orient une blancheur irisée, sur laquelle se détachaient en noir Jes montagnes de l'horizon. Suc la route, que ces premiers reflets du .matin laissaieoi encore dans, l'obscurité, on voyait se glisser çà et là, comme de silencieux fantômes,.de8 officiers, des soldats, surpris comme nous à l'improviste, et regagnant à la hâte leurs quartiers. Puis tout redevint, solitaire, et je n'entendis plus que le frémissement des rocies. Un frisson de fièvre courait dans mes veines... Ak! c'eût été là le cadre choisi par ma jeune imagination pour ma premiers rencontre avec, la femme de mes songes 1 Jamais heure, ne m'avait paru plus poétique et plus belle; jamais spectacle mieux fait pour élever Tâme vers ces sphères sup^ieures où la passion se dégage de tout élément grossier. Et. cependant il me.su&Lsait de regarder devant moi pour me sentir déchiré parle contraste ie ces douces harmonies nootumes avec le honteuxet cruel épisode que j'étais condamné à subir. .Un instant squrés, les clartés de l'aube devinrent plus distinctes : les lointains, k demi baignés dans l'ombre, se teignirent d'une brumelumineuse; les objets se dessinèrent ; un jour pâle et flavescent nous, éclaira tous les trois. Je contemplai.de nouveau, cette, ravissante figure qui vivait déjà dans mon cœur^ et, à côté d'elle, cette face rude et empourprée qui me faisait horreur, mais que la discipline mili** taire m^ forçait de respecter. La situation paraissait la même que pendant le souper : la jeune fille toujours semblable â une statue de.laDoulexff sculptée par un Phidias allemand; le colonel tou« jours en proie à unmalaise que le grand air n'avait pas dissipé.
» Il ne tarda pas à ressentir un embarras d'un autre genre. A la fin de mai, les nuits sont courtes, et il était évident qu'il ferait grand jour au moment où nous arriverions devant sa porte. Déjà nous pouvions distinguer, à quelque distance, derrière des massifs d'érables et de noyers, les maisons groupées à l'entrée du village. Le colonel consulta sa montre, qui marquait quatre heures, et donna l'ordre d'arrêter: « Décidément, » dit-il, « nous allons trouver tout le corps d'officiers rassemblés devant ma porte. Pas moyen de me présenter devant ces messieurs avec une recrue comme celle-là, — et il me montrait la jeune fille ;— on en ferait quelque mauvais rapport, et le général M.... est vétilleux en diable sur ce chapitre. . . Lieutenant Bellières, écoutez-moi bien... Vous êtes logé hors du village, dans un des moulins, et vous pouvez y arriver par le sentier que voici sans rencontrer âme qui vive. Vous allez descendre de voiture avec cette belle muette. . . Vous la conduirez chez vous, et là vous attendrez mes ordres. Moi, je vais filer en voiture ; j'arriverai seul, et-je ne scandaliserai personne. . . Allons^ descendez ! ... Au revoir, la belle enfant ! ... Je l'enverrai chercher, dès que je le pourrai, par votre nouvelle connaissance, le gros major. . . Et surtout pas de bêtises ! » ajoutat-il d'un air de jalousie brutale et railleuse qui me le rendit plus odieux encore.
» J'étais atterré. Ceci dépassait tout le reste ; et ce qu'il y avait d'affreux, c'est que le colonel ne semblait pas même se douter de Tignominie du rôle qu'il m'imposait. Un cri d'indignation et de désespoir vint de nouveau expirer sur mes lèvres. . . Je te l'ai dit : depuis quelques heures, cette situation bizarre, l'étrangeté de ces sensations, cet affreux déchirement de toutes mes délicatesses de cœur, m'ôtaient une partie de mon libre arbitre. Il y avait comme
un bourdonnement autour de ma volonté et de ma conscience... Et puis, là encore tout fut si rapide, que mon obéissance passive n'eut pas le temps de se démentir. Je sautai à bas de la voiture. Sur un signe du colonel, la jeune fille en fit autant. La calèche repartit, et nous nous trouvâmes seuls sur la route.
» Tu me croiras, Maurice; j'ai eu depuis de bien mauvais moments : j'ai fait ia campagne de Russie, et j'ai ramené à travers la neige les restes misérables d'une compagnie de deux cents hommes que j'avais vus brillants de santé et de jeunesse : j'ai été assassiné en Espagne, noyé à Leipzig, laissé pour mort à Lutzen sur le champ de bataille, et un régiment de cuirassiers m'a passé sur le corps ; j'ai donc vu souvent la mort de bien prés et sous des formes à faire chanceler les âmes les plus intrépides ; eh bien ! nulle part et jamais je n'ai éprouvé d'angoisse pareille à celle que je ressentis, à cette heure matinale» sous cet admirable ciel de mai, sur cette route charmante, seul avec cette jeune fille belle comme les anges. — Joli début! me disais-je avec rage; complaisant et pourvoyeur du colonel 1 ministre et confident de ses plaisirs 1 déshonoré, à la face du régiment, le lendemain de mon arrivée ! moi, moi, le fils du comte de Belliéresl — Et je songeai à mon père, à ses leçons, à ses exemples, à vingt générations d'honneur et de vertu qui périclitaient entre mes mains. — Puis je regardais ma jeune compagne, et un tout autre* sentiment s'emparait de moi : c.e n'était plus un scrupule de conscience, une crainte de déshonneur; c'était de la jalousie, c'était... Tu peux me croire, Maurice, jamais je ne fus plus malheureux 1
» Et pourtant,— contradiclion singulière du cœur de l'homme f — ce souvenir cruel m'est l'esté cher. Aucun détail de 'cette
scène n*est sorti de ma mémoire. Il (aisaît grand jour. A ma drèite, le soleil levant perçait les derniers brouillards accrochés au. flanc des collines ; il découpait sur un fond grisâtre les gran*' ie» attes des moiilins de Kiostemeubourg, pendant que la partie inférieure du village $e massait -encore dans la brume. A gaudin, à quelques pas de la route» coulsdt une jolie rivière dont j*ai oublié le nom, et qui va se perdre dans le Danube, un peu au<-dessous de Vienne. Nous en étions séparés par une prairie qui courait en pente douce jusqu'à un rideau de peupliers, d*aulnes et de saulnes, croissant librement le long du bord, et que le printemps venait de revêtir de sa tendre et verte parure. Dès miiiiers d'oiseaux jaseurs y gazouillaient leur chanson du matin. Des boutons d'or, des marguerites, de petits lis sauvages, des campanules, mêlés à l'herbe fine et drue de ce pré, y brodaient d'innombrables arabesques.: J'aurais donné mon sang et^ma vie pour pouvoir courir sur ce frais tapis de verdure, m» main dans la main de cette jeune fille, aimant, aimé, lui cumllant un bouquet de ces fletirsr rustiques, laissant déborder, en présence de cette riche et souriante nature, tons les Msopsrde mes premières tendresses... Et j'avais la mrrt dans le^œnr!...
• Il fallaitcependant" prendre un parti : ma -silencieuse compagne était là, an bord du chemin, me regardant d'un petit air^oux «là demi rassuré, comme si 4e départ du colonel avait 6UJS à dissiper sa frayeur. Je lui demandai son nom, et, moitié par signes, moitié en employant quelques mots d'allemand qui •. me revinrent en mémoire, je réussis à me faire comprendre.
» «— Roschen, » me répcmdit-elle d'une voix dontje crois en- ^ teiidrè' encore le timbre frais et charmant.
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• — Roschen, cela veut dire Rose? un joli nom! » reprisje, toujours baragouinant et gesticulant.
B Elle fit un. signe, cfe. tête; puis, s*euhardissant un peu^ elle releva .sur. moi ses- yeux, humides, et murmura quelques motsr. d*un air interrogatif . Je devinai qu'à son tour elle me demandait mon nom..
» — Frédéric, » répliquai-rje.
» — Frédéric?.., Fritz?
» «— Oui, Fritz,, moa enfant, si vous l'aimez mieux.
• — Fritz;! Roschen î » répétait-elle, et ces. deux noms ainsi prononcés avaient dans sa^ bouche une ineffable douceur : elle les répétait avec un mélange de pudeur, de confiance, de vague attrait peut-être.
i — Âh! me dis-je avec un violent effort pour dompter les . fréfnîs^ments de mon . cœur » le. déshonneur: et le. désespoir si j'çbéisiaucoloneL.. Ët.si...
» Une dernière fois i ma pensée se reporta vers le ehàteau de. BelIières..Je revis,. comme à la lueur d'un éclair, les pieuses et nobles figures.de mon père et de ses. sœurs. Je sentis en moi quelque chose, comme unoressort brisé qui se remontait tout à coup: je. retrouvai. pour me. conduire cette lumière intérieure qui avait vacillé un .moment.. Ma résolution .fut prise aussitôt.
> J'appelai .à mon aide. tout ce que: je savais d'allemand; c'était bien. peu,. mai& la pantemime devait compléter le sens des paroles. Je dis à Rose d'un ton grave qm. parut l'étonner, et qui. contrastait . avec mon menton imberbe :
» —• Mon enfant, il faut que vous retourniez â Yienne. »
'» Elle ne semblait pas me comprendre.
a — Oui, » renris-je avec une sorte de dureté impérieuse^
car je sentais qu'un instant de faiblesse pouvait tout perdre ; « oui, là-bas, d*où nous venons. »
» Et étendant une main vers le chemin parcouru, je saisis de l'autre Rose toute tremblante, et la forçai de retourner sur ses pas, dans la direction de la ville. A cette distance, on n'apercevait presque que la cathédrale, l'église de Saint-Etienne, dont 'immense flèche montait vers le ciel et dominait Thorizon. Cette vue me frappa. Il me sembla que c'était Dieu lui-même qui me montrait son temple pour m' avertir et me sauver. Pourtant Rose me regardait toujours, et malgré moi je me sentais faiblir sous ce regard, où se peignait une naïve surprise. Je multipliai mes gestes, je donnai à ma voix un accent de commandement, et la jeune fille finit par me faire signe qu'elle m'obéirait. Alors je fouillai dans ma poche : les consommationz du café Wemer et les carambolages du major Crévarolles ne m'avaient laissé, de tout mon petit pécule de sous-lieutenant, qu'un écu de six francs. Je le pris, je le donnai à Rose, et fermai rudement sa main, afin qu'elle ne le laissât pas tomber ; puis, sans ajouter un mot, sans regarder en arriére, de toute la vitesse de mes jambes de. dix-sept ans, je me précipitai dans le sentier qui conduisait à mon moulin, et que séparait de la route un inextricable fouillis de haies, d'arbustes et de vignes sauvages. J'arrivai tout d'un trait dans ma chambre, je me jetai sur mon lit de camp, et là, brisé par ce dernier effort, je me mis à sangloter comme un enfant. Je mordais mes draps avec fureur. A cette crise succéda un accablement profond, une affreuse sensation d'anéantissei;nent et de vide : moi aussi, je me surprenais à murmurer, comme un écho de mon cœur désolé : Fritz! Roschen !
» Â sept heures du matin, j'entendis un pas lourd sur Tes-
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calier de bois conduisant à la galerie extérieure qui ODTrait sur mon logement. Ce bruit me rappela i moi-même : je m*élançai de mon lit, et en un clin d*œil je me trouvai debout, tout ha^ bille, au milieu de la chambre. Un instant après, le major Grévarolles parut sur le seuil.
» Sa large figure semblait épanouie par une expression d*hi* larité libertine. Il renifla comme un marsouin, et s'écria :
» —Bonjour, lieutenant, bonjour!... Hum! je sens de la chair fratcbe.
i — Je ne vous comprends pas, monsieur le major, » ripondis-je froidement.
» J'avais six pieds ; l'expression de mon visage avait quarante ans; le plus hautain de mes ancêtres eût été content dé moi.
» — Vous ne me comprenez pas? ah! voilà qui est charmant! » s'écria le major Crévaroiles avec son gros rire; « il n'a pas été convenu avec le colonel que je viendrais chercher ici, de sa part, une jeune et jolie poulette ramenée et remisée par vous?
> — Cherchez, monsieur, vous ne trouverez personne, v répliquai-je sur le même ton.
t II écarquilla ses petits yeux et commença sa visite domiciliaire. Il chercha sous le lit, derrière les rideaux, se fit ouvrir deux ou trois autres chambres qui donnaient sur la galerie, descendit l'escalier, interrogea le meunier et sa femme, ne trouva rien, ne put obtenir le moindre renseignement, et finit par remonter :
» C'est parbleu vrai, » me dit-il; c la colombe est envolée! • Ses traits exprimaient un grossier désappointement et une pro-
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fondesurprise. lime regardait comme pour me dire : Ah çâ! tous necraignez donc pas de vous brouiller avec le colonel? « Au sur* plus; » reprit-il brusquement, « ce m sont pas mes affaires. Si lecoloneiseiâche, cela vous regarde : vous vous arrangerez avec lUi. Moi, ma commission est faite... Bonsoir* »
» Je m inclinai silencisuseflieBt, et il s(Hrtit.
> Dans la journéev je me retrouvai en présence du colosel Dtteray. Le cœur me battait faien fort, mais J6>réussis à soutenir son regard avec une fermeté respectueuse qui produisit sans doute um$' certaine impressioa sur cette nature, plus^ vulgaire que méchante. Il ne m'adressa pas un reproche, il neStpaslamoiodre alhsiea^ani inddents de la nuit et de la matinée, et depuis, pendafit'trois ans que je passai sous ses ordres, il ne m'en parla jamais. Ne te hâte cependant pas trop d* admirer cet effort de vertu. II ne me dit plus un mol, ne parut plus me conuaître, et n'eut avec moi que les relations strictement exigées par le service. J'eus malheureusement des preuves plus effectives de sa muette rancune. Pendant ces trois ans^ notre régiment prit part' i bon nombre d'affaires sanglantes, et je crois que j'y fis mon devoir. Je fus blessé deux fois. J'eus un jour le bonheur de dégager ma compagnie, prise en flanc par la cavalerie prussienne ; et pourtant je ne reçus jamais de mon eoloikel un mot d*encourageivent' ou d'approbation. Mon nom ne fot jamais mis à Tordre du joui ; je n'eus ni avancement, ni croix^ ni dUtinetion d'aucune sorte : mes camarades s'en indignaient hautement; ils. parlèrent inéme de faire une démarche .colkotive auprès du général en chef. Je les en empêchai. Peut-être au fond n'étaisr-je pas fôché de souffrir quelque chose en mémoire de Roschen. Quoi.qu'il en soit, trois ans après, en 1810, j'étais le plua an«
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cien, le plus disgracié et le moins décoré des soas-Iieutenants du 3<^ chasseurs... §
H. de Belliëres s'interrompit un moment. Les caprices ide notre promenade nocturne nous avaient conduits prés oe l'es*planade des Inyalides.
c £t riiistoire finit là ? • lui di&-je.
— f Pas tout à fait. »
Il alluma un second cigare, et il reprît son* récit.
c J'avais, » repnX Frédéric, « passé ce temps e^mme on^b passait alors ; faisant la guerre un peu partout, en Prusse,' en Westphalie, en Silésie, en Pologne; m'appliçuant à conjurer, à force d'exactitude, le mauvais vouloir du colonel Dnclray rattrapant çâ et là qudques bons moments à travers bien des jours de privations, de périls et de fiitîgue, et parfois me laissant aHer à de fugitives amours, suivant h mode du temps. Ces amours m'efiEieuraient à peine; la meilleure partie de mon être leur' demeurait étrangle ; au^^essus de ces visions éphémères, Tirnage * de Roschen floUait.sans cesse, comme la blanche hirondelle des mers sur les vagues turbulentes. À mesure que Je m éloignais du jour de notre renoootre, tous* les- détails qui m'avaient irrité, .humilie, désolé, disparaissaient peu à peu ; il . ne restait plus que la créature idéale que j'a^isTévée avant de la £onnd!tre, que je refusais d'oublier après l'avoir connue. Elle s'éclairait '
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dans ma mémoire d'une douce et complaisante lumière, comme ces figures que fait vivre le génie des artistes €t des poètes, et que nous emportons avec nous, pures et souriantes, à travers les misères et les vulgarités de la vie.
t Les divers événements de cette époque nous ramenèrent à Vienne en mars 1810. Vienne, que j'avais vue en 1807 plus semblable à un camp qu'à une capitale, n'était plus reconnaissable. Le mariage de l'arcbiduchesse Marie-Louise avec l'empereur Napoléon avait fait croire à la paii, et donnait le signal de fêtes brillantes, auxquelles cette population amie du plaisir se livrait avec un gracieux abandon. La ville regorgeait de grands personnages, princes, princesses, ambassadeurs, maréchaux, feldmaréchaux, hauts dignitaires des deux empires. Dans les rues» dans les cafés, au théâtre, on n'entendait que noms illustres, on ne voyait qu'éclatants uniformes : un pauvre sous-lieutenant comme moi au milieu de toutes ces splendeurs, c'était l'atome perdu dans le rayon de soleil.
• J'eus un moment l'idée de rechercher la trace de Roschen ; mais à quel fil me rattacher? Mattre Gottlob, l'ancien hôtelier des Trois Aigles, avait fait faillite, et ion successeur ne savait pas même ce qu'il était devenu. Je n'avais vu Roschen que pendant quelques heures, dans une chambre d'auberge et sur une grande route. Exbepté son nom de baptême, elle n'avait rien pu me dire de ses antécédents ni d'elle-même. Le colonel Ducray D*en savait probablement pas davantage : d'ailleurs, nous ne nous parlions guère, et, nous fussions-nous parlé, c'eût été sur tous les sujets plutôt que sur celui-là. J'y renonçai donc : le dirai-je? j'aiirals craint peut-être de retrouver Roschen, et de la retrouver différente de cet idéal que son nom et son souvenir
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éveillaient désormais en moi. Le sentiment que je gardais de celte apparition si rapide, ce n'était plus de l'amour ni delà douleur : c'était comme la vague impression d*un rêve, et je redoutais la réalité.
J'en étais là, lorsqu'un champ nouveau s'ouvrit tout à coup à mon imagination juvénile. J'entendais parler, depuis mon arrivée à Vienne, d'une troupe de virtuoses allemands qui faisait merveille, au théâtre de la porte de Carinthie, dans les opéras du répertoire d'alors et surtout de Mozart. On vantait la prima donnay jeune débutante de vingt ans à peine, comme une de ces rares organisations d'artiste en qui les facultés les plus opposées se réunissent pour charmer le monde et saisir les plus chères pensées des grands maîtres. Mais si tout le public paraissait unanime sur son talent et sa beauté, il n'en était pas de même de sa vie intime. Des contradictions extravagantes se déployaient à ce sujet parmi ceux qui se prétendaient le mieux renseignés. Les uns regardaient Rosalinde comme un ange, dont la vie était aussi pure que sa voix était incomparable : elle visitait les pauvres ; le vieux curé de Saint-Etienne avait le secret de ses aumônes ; on la voyait, le soir, à l'église, prosternée à l'ombre d'un pilier. Pour les autres, Rosalinde était une aven^ tureuse enfant de la Bohême, livrée à tous les hasards de l'existence des artistes nomades. On pouvait demander au ténor de la troupe et au chef d'orchestre des nouvelles de sa vertu. On soupait chez elle, après le spectacle, à des heures insolites, et les bons bourgeois de Vienne hâtaient le pas en approchant de sa porte, scandalisés par le cliquetis des verres mêlé aux joyeuses roulades de ces oiseaux de passage, A force de bourdonner â mon oreille, ces propos finirent par s'emparer de moi, comme
ces airs que Ton fredonne en sortant du théâtre, sans savoir pourquoi : ce nom même de Rosalinde, auquel je n'avais pas songé d'abord, ne tarda pas à fixer mon attention plus que je n'aurais voulu. Jusque-là, je m'étais peu soucié d'aller entendre ces chanteurs. Je ne connaissais, en fait de musique, que quelques comédies â ariettes du théâtre Fejdeau, où un Florvilie quelconque soupirait, avec délicatesse et gaieté^ aux pieds d'une baronne de Melval. Je croyais que toutes les musiques ressemblaient à celle-là , et je n'avais pas grande envie d'en entendre d'autres. Mais un soir que j'étais triste et ne me sentais pas d'humeur â aller au café, je passai devant le théâtre : l'affiche annonçait Don Juan. Ces sjllabes magiques ne me disaient pas ce qu'elles te diraient aujourd'hui ; cependant elles eurent pour moi une séduction irrésistible. En outre, Rosalinde devait chanter le rôle de dona Anna. Je pris un billet, et allai m'asseoir dans un coin obscur de Torchestre.
» Je ne connaissais pas alors une seule note de cette partition sublime qui a fait le tour de l'Europe, et que Garcia nous chantait, l'autre soir, avec toute sa verve espagnole. A peine eus-je étendu dix mesures, un monde inconnu s'ouvrit à mes regards ; la musique se révélait à moi tout entière, et, par un rapprochement irrésistible, il me sembla que mon premier aipour se confondait avec cette première révélation d'un adorable génie.. Mozart et Roschen s'unirent pour un moment comme deux étoiles fraternelles dans un ciel pur, où les fraîches visions de ma jeunesse se coloraient aux feux du matin. Tout, jusqu'à cette alternative de terreurs infernales et d'aspirations célestes si admirablement exprimée par le compositeur, répondait aux bizarres contrastes de ma rencontre avec Roschen.
» Pendant la première scèse, tu sais que la rampe reste baissée et qu£ le théâtre est plongé dans l'ombre. Tout à coup dona Anna parut dans son blanc vêtement de nuit, suspendue au bras de don Juan. Au premier cri qui sortit de ses lèvres, je très* saillis. Pourquoi? Je n*en savais rien encore, et pourtant mon trouble augmentait. J'essayai de résister; je in'acciisais de folie ; je me dis que, pour retrouver dans cette grande femme vêtue de blanc la frêle jeime fille de Thôtel des Troii^ Aigles y. dans cette voix puissante la voix douce et timide murmurant'! 'Fritz! Roschenf il fallait que je fusse bien obstinément poursuivi par ce souvenir. Jusque-là, Tobscurité du théâtre m^avait dérobé les traits de Rosalinde. Bientôt, après le duel de don Juan avec le comnaandeur, dona Anna reparut, smvie de serviteurs qui portaient des lanternes et des flambeaux; une vive lumière se répandit sur la so^; dwa Anna, agenouillée sur le corps sanglant de son vieox père, exhala son désespoir dans ce récitatif dont rien &*égale la pathétique beauté. La rampe donnait en plein sur son visage, et cette fois Témotion qui m'avait déjà saisi me revii^t, plBS violente et plus invincible. Bien qa*agrandi, transformé^ illuminé par les flammes de la pas^ sion et de Tart, c'était le même visage, celui dont je conservais depuis trois ans la suave et douloureuse empreinte f ... En voyant cette femme pleurer sur ce corps inanimé, en reconnaissant de vrais sanglots,, de vraies larmes, que tout le talent de l'artiste eU été impuissant à imiter, je me demandais si cette scène funèbre n'éveiilaii pas en eHe des souvenirs persotineijs, de lugu* bres images. Je fis un effort pour me détacher de ce spectacle qui m'absorbait trop : doutant encore, me mryant dominé par une sorte de cbarme magnétique .qu'il fallût rompre, je détoor-
nai mes regards et les promenai sur les loges, tout étincelantes de diamants, de cordons, d'uniformes et de broderies. L*aspect de ces magnificences me serra le cœur : je me sentis accablé de ma petitesse fit de mon néant. Mes yeux cherchèrent de nouveau la cantatrice, mais en se reportant sur le théâtre, ils rencontrèrent en'cfiemin Thomme que je m'attendais le moins à voir dans
. . la salle, et dont la vue, en ce moment, devait me contrarier Je plus. Dans une petite loge d*avant-scène, j'aperçus le colonel Ducray. Le sachant très-peu mélomane, je me demandai ce qu'il faisait, là. Sa physionomie rude et vulgaire exprimait une foule de sentiments compliqués, que sans doute il ne démêlait pas trèsbien lui-même : ses regards inquiets ne quittaient pas dona Anna. Reconnaissait-il Roschen? Tavait-il revue? était-il reçu chez dto? la capricieuse cantatrice s*amusait-elle à ses dépens? aimait-il simplement Rosalinde comme une actrice. belle et applaudie, et, en l'aimant, croyait-il avoir affaire à une autre femme? ou bien sa présence au théâtre était-elle toute fortuite? Son amour, la ressemblance de RosaUnde avec Roschen, la jeune fille de l'hôtel des Trots-Aigles se personnifiant en dôna« Aiina, tout cela u'étalt-il qu'une yision, un jeu de mon imagination lancée dans le merveilleux par cette musique surhumaine? Tou* tes ces pensées s'entre-choquaient dans mon ftme comme des feuilles d'automne sous un vent d'orage. Tantôt je m'enveloppais de ces harmonies divines comme du manteau de Faust, pour emporter avec moi dona Anna dans un pays enchanté, où nr Don Juan, ni le colonel, ni personne ne viendrait me l'arracher; tantôt, retombant plus bas que la réalité, je voyais Roschen (en*, ffant la main dans les rues de Vienne, Rosalinde disputée à mou
, amour par ces généraux et ces princes entassés dans cette salle.
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Tons prenaient pour moi la figure du colonel Ducray, et se confondaient tour à tour avec ces esprits de Tabîme dont j'entendais retentir dans Torchestre les ricanements sinistres. Puis tout s'effaçait; la muse enchanteresse de Mozart dissipait ces visions confuses, et je n'apercevais plus que cette femme vêtue de deuil, pleqraftt son père, perdue pour son amant, et appelant sur don Juan les vengeances célestes.
. Cet état de surexcitation et de fièvre dura toute la nuit. Je brûlais du désir de revoir .Rosalinde, de l'entendre encore, de me replonger avec elle dans ces océans de mélodiedqnt je venais de goûter pour la première fois Tâcre et mystérieuse sapeur. Un.instîmt apxès, je me sentais pris d'une sorte d'épouvante : si j'avais été libre, j'aurais fui, pour garder intacts au fond de mon âme tous les trésors de cette ardente soirée. Roschen ou dona Anna, cette création indéfinissable de mon souvenir, de -mon rêve, de ma poétique ivresse, redeviendrait-elle une femme pour moi ? ou bien demeurerait-elle dans ce sanctuaire où rien d'impur et de terrestre ne pouvait Tatteindre, et où je lui donnais Mozart pour gardien? Ma nuit se passa dans ces alternatires : le lendemain, la curiosité prévalut. Tous ces propos qui ne m'avaient encore occupé que vaguement et dont Rosalinde était rhéroïne, je voulais en ressaisir le fil, en rechercher la vraisemblance. Au risque de voir déchirer et traîner dans la boue l'or et la pourpre de mes songes, j^allai m'établir au café Werner, le centre de tous les commérages de \% ville et du régiment. Là mon supplice commença : le café était plein d'officiers de tous grades, et chacun avait son mot sur Rosalinde. On le sait, les hommes les moins méchants, quand ils causent entre eux d'une femme, et surtout d'une actrice, se croiraient ridicules
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s'ils ne se montraient impitoyaUes. li y avait là trente jeunes gens qui se seraient battus vingt fois si I*on eût parlé légèrement de leur mère ou de leur sœur, et qui déchiraient Rosalinde pour le seul plaisir de paraître savoir ce qu'au fond tout le monde ignorait : car la variété même de ces récits en prouvait la fausseté. Pourtant les auteurs d& ces légendes cédèrent la parole â un oflBcier qui semblait mieux instruit ; il se nommait Jule& Ité* reuil; c'était un excellent musicien, bon vivant, bon camarade^ et habitué des coulisses. Rosalinde, nous dit-il^ était la fille unique d'un ancien artiste du théâtre de Prague, qui avait ramassé une petite fortune et acheté, dix ans auparayant, une modeste maison de campagne dans les environs de Vienne. Une nuit, au plus fort de la guerre, des soldatà ou des bandits avaient brûlé et pillé sa maison : le malheureux, s'obstinant à y rentrer pour essayer de sauver quelques-unes de ses bardes, avait péri dans les flammes, et sa fille s'était enfuie. Après avoir erré dans les champs ou dans la ville, à demi morte de fatigue, de désespoir et de faim, elle avait rencontré un vieux musicien, Franz MûUer, qui connaisssdt un peu son père, et qui, frappé de sa beauté, de son malheur et de sa voix admirable, l'avait recueillie et adop^ tée. Son éducation musicale s'était perfectionnée si vite, que l'orpheline avait pu, l'année suivante, faire partie d'une troupe d'opéra qui chantait les chefs-d'œuvre du répertoire. Puis le vieux Millier était mort. Rosalinde avait mené la vie errante des virtuoses de ce temps-Ii, et, après pluf;ieurs saisons brillantes à Munich, à Dresde, à Berlin, à Francfort, elle était revenue à Vienne, où elle obtenait ses plus beaux triomphes.
» l'aurais volontiers saaté au cou du lieutenant Mérenil ; non-seulement j'acceptais son récit comme vrai, mais je croyais
pouvoir en remplir les lacunes : il devint évident pour moi que Rosalinde et Roschen étaient une seule et même personne ; que les effroyables hasards de la guerre, et non pas un infâme mi* tler, avaient amené cette pauvre enfant à Tbôtel des Trots- Aigles ^ le jour même où le colonel et moi y avions soupe ; que le sieur Gottlob était un affreux coquin, à qui Roschen avait sans doute demandé un asile, et qui avait indignement spéculé sur son innocence etf sa beauté ; qu'après les incidents de cette nnit et de cette matinée, le bon vieux Mulier était devenu son sauveur et son second père. Tout s'expliquait, même cette poignante douleur de dona Anna, agenouillée sur le corps du commandeur, douleur qui n'était pas jouée, et que l'orpheline retrouvait, à chaque représentation, dans ses plus cruels souvenirs.
i Je ne voulus ni en entendre, ni en savoir davantage, et je sortis précipitamment du café. H me semblait que Roschen ou Rosalinde, — ces deux noms n'en faisaient plus qu'un pour moi, — m'était mille fois plus chère, et je me promis de ne plus manquer une seule des soirées du théâtre. Par une sorte d'appréhension ou de raffinement où se reconnaîtront les imaginations romanesques, je m'abstins d'abord de toute démarche pour me rapprocher de la cantatrice. Je me plaçais constanmient dans un coin de l'orchestre, et j'écoutais avec un ravissement qui n'était cependant pas sans anxiété et sans trouble. Rosalinde, d'une soirée à l'autre, différait si complètement d'elle-même, qu'on eût dit deux femmes se partageant leurs râles. Je l'avais vue; dans Don Juan, chaste et pathétique, pleurant de vraies larmes et s'élevant aux plus pures régions de l'idéal. Je la retrouvais le lendemain, dans Cosi fan tutte, dans les Nozze di Figaro, dans / Yirtuosi amhulantiy coquette, fantasque, frin-
ii OR ET GLIiSQUANT.
gante, imprimant à la musique houffe un caractère particulier d*ardeur et de folie, et mêlant aux éclats de rire du caprice je . ne sais quell^"' tristesse passionnée qui ressemblait à un aveu. Ces soirs-lâ, je sortais du théâtre plus amoureux, mais plus malheureux. Le démon de la curiosité se réveillait en moi et me donnait le change sur d'autres désirs que j'essayais en vain de dompter. Songe que j'avais à peine vingt ans 1 Â force de m'interroger, de raviver dans ma mémoire les traits de Roschen, de comparer cette figure lointaine à la beauté de Rosalinde, de regarder cellen^i pour mieux me rappeler celle-là, je finis par devenir ou redevenir amoureux, mais amoureux comme peut l'être un jeune ofBcier d^ cavalerie séparé par une rampe, — un abîme peut-être, — d'une, adorable créature chantant une merveilleuse musique* Rêve poétique^ forme virginale planant sur notre triste monde, doux roman de ma jeunesse déchiré à la première page, chaude atmosphère du théâtre, mystérieux prestige de Tactrice, auquel peu d'hommes échappent... Comment te peindre ce chaos où l!idéal et le réel se disputaient tout mon être? J'eus là quelques semaines où je me trouvai fort i plaindre et que j'ai souvent regrettées depuis.
» Je ne pouvais, empêcher quelques vagues échos de me parler de Rosalinde. On m'assura qu'un grand changement s'ao complissait dans ses habitudes. Tous les adorateurs qui, lors de ses débuts,-avaient assiégé sa porte, étaient éconduits ei consignés. Elle refnsait toutes les parties de plaisir avec les artistes ses camarades; ses aumônes redoublaient; ses visites à l'église étaient plus fréquentes. Seulement, par une exception singulière et comme pour tenir la balance égale entre les deux peuples rivaux, elle continuait de recevoir un colonel français et un comte
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allemand, le colonel Ducray et le comte Rudolph. Yoilâ ce qu*on , affirmait de toutes parts, et ce qui achevait de me bouleverser. Le colœiei Ducray! Était-ce possible? Je ne me trompais donc pas, quand je Tavals vu au théâtre, en supposant qu'il y était pour elle, qu*il l'avait reconnue et qu'il l'aimait? Mais elle! quel but se proposait-elle en l'accueillant? une vengeance? une revanche? S'il y avait au monde un homme qu'elle dût abhorrer, c'était celui-là! Mais les femmes sont si étranges! Et ce comte Rudolph, qu'était-ii? jeune ou vieux ? un héros de romary ou un riche protecteur? Hélas ! on me le montra quelques jours après, et il n'y eut plus d'illusion possible : le comte Rudolph avait cinquante ans au moins ; le goût des contrastes pouvait seul le faire recevoir par Rosalinde en même temps quie le colonel ; car il présentait daas toute sa personne une caricature maigre, comme le colonel offrait la caricature contraire. Mais il passait pour nii grand musicien et un dilettante fanatique : il était de haute naissance ; il avait exercé de graves fonctions dans la diplomatie, et il attendait lasuccessiori d'un vieil oncle qui le ferait marquis et trois fois millionnaire : en fallait-il davantage pour séduire une cantatrice? Le jeune officier qui me donnait ces détails comparait Rosalinde à Suzanne. entre les deux vieillards : mais il lui refusait l'épithéte que Suzanne a méritée.
> J'étais si désespéré, que je passai quelques jours sans retourner au théâtre. Un soir, cherchant pour mon coeur tourmenté un peu de consolation et de paix, et me souvenant des leçons de . mes pieuses tantes, j'entrai à féglise, dans cette môme cathédrale de Saint-Éiienne dont j'avais vu la flèche gigantesque se dresser à l'horizon au moment où je me séparais de la pauvre Rqschen. J'allais de pilier en pilier, aspirant avidement cet air frais et cette
vague odeup d'encens qui ont si souvent rasséréné les âmes meurtries par le monde. Dans une chapelle latérale, à peine ^lairée^ par un pâle rayon du soir, j'aperçus une femme à genoux, dans une attitude husTiOfe et fervente. Je la reconnus à l'instant ; c'était Bosalinde. £lle ne pouvait me voir, et j'étouffai le bruit de mes pas, de peur de troubler la prière de cette mystérieuse créat:jre. Quand eH« se releva, |e me rejetai tout à fait dans l'ombre: Rosalindapiissa si près de moi, que je sentis le Vent de sa robe frôlant If? dalles; des larmes mal essuyées coulaient eûcorede ses yeux C'était donc vrai ! Rosalinde priait ! Elle pleurait l Non, ce n'était pas là une fille perdue! Et mon âme se rouvrait à cette idéale et poétique tendresse, le seul amcnir qui me s<»nblàt digne de Roschen. Mais ce comte? ce colfloel? Et pourquoi pas? Savaiton si cette orpheline, seule et sans défense, n'avait pas choisi tout exprès ces deux adorateurs peu dangereux, afi& d'écarter les autres? Cette idée me souriait : i^ne pointe de fatuité s'y mêlait peut-être : sans y songer, je glissais mes vingt ans et ma tête brune entre la fece empourpréi» du colonel Ducray et le profil anguleux da comte Rudolpb, et je m'attribuais une fiacile victoire.
» Le lendemain, j'étais m théâtre, et je prenais uAe place beaucoup plus en vue, de manière â surprendre les regards de la cantatrice, s'ils se dirigeaient sur moi. On jouait YErUèvement m gérail, celle de toutes les partitions de Mozart où s'épanche avec le phis de printaniére richesse l'enthousiasme de l'amour heureux. Rosalinde excita d'unanimes transports; jamais elle ne m'avait paru plus belle 1 Rentré .àm moi, j'écrivis une lonpe lettre, et elle devait être éloquente, si ell« exprimait fidèlement Fétat de mon âme : j'évitai de trop m'appesaatir sur le passé ;
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et cependant il me semblait que Roschen, — si e*était elle! — reconnaîtrait à diaqHe ligne ce Fritz, dont le nom m'avait été si doux sor ses lèvres. J'y ajoutai un gros bouquet do vergm-^em-mchty et j'expédiai le tout chez la cantatrice. Deux heures après, le bouquet et la lettre m'étaient renvoyés sans réponse. Je m abstinai : j'écrivis de nouvelles lettres, plus ^ves, plus explicites que la première; j'arrivai jusqu'à la camériste de Rosalinde. Je ne réussis qu*i apprendre qu'on ne savait pas ce que je voulais dire, que j'étais sans doute trompé par quelque ressemblance, et qu'on me suppliait de borner là mes poursuites.
» Ce mécompte me désola, et j'étais dans tout le paroxysme de mon amoureux désespoir, quand je reçus une compensation inattendue, qui en tout autre temps m'eût comblé de joie. Le colonel Ducray m'annonça que j'étais porté pour la croix. 11 est vrai quil me donna cette bonne nouvelle du même ton dont il m'aurait dit de garder pendant quinze jonrs les arrêts forcés; mais ses airs renfrognés ne m'étonnaient plus, et je pensai naïvement qu'on m'avait rendu justice.
» Bientôt on annonça la ci^ture de la saison musicale. Rosalinde devait foire ses adieux au public dans une dernière repré-sensation de cet opéra de Don JuaUy qui lui avait valu son phis grand succès. Je n'eus garde d'y manquer : toutes les beautés célèbres, tous les illustres admirateurs de la cantatrice , remplissaient les loges et le balcon. Le colonel et le comte étaient à leur poste, et si j'avais été moins ému, j'aurais remarqué sur leurs traits une animation extraordinaire, comme s'il se Mt agi pour eux d'une lutte suprême ou d*un prochain dénoûment. Le rideau se leva. Dès les premières mesures, une sorte de commotion électrique m'avertit que Rosaliode était sous l'influence d un de ces
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sentiments exaltés qui dévoreraient l'artiste s'ils duraient plus de quelques heures, mais qui dans ces instants rapides relèvent à des hauteurs inouïes. Elle ne semblait plus tenir à la terre : ses yeux noirs lançaient des flammes célestes. Sur le cadavi^e de son père, ies accents furent si pathétiques, ses plaintes si déchirantes, qu'elle arracha des larmes aux plus impassibles. Dans tout le cours de son rôle, on l'eût dite emportée par un souffle surhumain. Mozart, s'il était sorti du tombeau, eût salué en elle sa dona Anna^ telle qu'il l'avait vue en rêve, telle que devait la voir Hoffmann, son commentateur merveilleux. Te dire le succès de Rosalinde, à quoi bon? c'était du délire : la roideur aristocratique, l'insensibilité mondaine, la coquetterie ou la jalousie féminine, tout avait disparu comme dans une traînée de feu. Quant à moi, je n'étais plus de ce monde, et les hyperboles les plus enflammées te donneraient à peine une idée de cette ivresse extatique. Mais que devins-je, lorsque, au dernier acte, dans cet air célèbre où Anna prie Ottavio de lui pardonner si, tout en-' tière à sa douleur, elle refuse encore d'être à lui, les yeux de Rosalinde se fixèrent tout à coup sur moi avec une expression profonde de mélancolie et de tendresse? Ce fut une sensation si vive, que je fléchis un moment sur ma stalle. Quand je me re^ dressai, je rencontrai de nouveau ce regard triste et ardent que j'avais tant désiré et que je n'espérais plus. Ce regard semblait me redire qu'elle n'était là que pour moi, que ce drame mystérieux ne s'agitait que pour' nous seuls, qu'elle avait attendu ce moment nour se déclarer enfin , et me rendre ma chère Roschen.
» Je n'entendis pas le finale ; je m'élançai hors du théâtre, et courus chez moi.
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• Je me croyais sûr (l*y trouver un message de Rosalinde. On me remit en effet une lettre, mais bien différente de celle que j'avais espérée. C'était ma nomination de tieutenant au 10« chasseurs , qui faisait alors partie de l'armée d'Espagne, sous le commandement du général Suchet. On me donnait l'ordre de rejoindre mon nouveau régiment sans le moindre retard, et de partir le «lendemain.
y Ainsi, j'obtenais enfin ce grade si désiré ; je cessais d'être sous les ordres du colonel Ducray ; ma carrière militaire, si singulièrement entravée dès le début, pouvait redevenir brillante et rapide, et j'étais envoyé pour cela dans le seul pays où l'on se battait encore au milieu des apparences de paix générale : que de bonheurs à la fois ! Mais Rosalinde me possédait tout entier, et je fus presque insensible â ce qui n'était pas elle. DonaÂnna, Mozart, mon devoir, mon avancement, ma carrière, la joie que j'aurais dû ressentir, j'oubliai tout : la passion était déch^dnée ; je voulais revoir Rosalinde : il me semblait impossible qu'après m'avoir regardé ainsi, elle ne m'attendît pas. Quelques minutes après, j'étais â sa porte; je montai l'escalier, je n'é* coûtai rien, je repoussai la femme de chambre, qui jetait des cris d'effroi en s' efforçant de me retenir, et je parus au seuil de l'appartement.
» Rosalinde venait de rentrer du théâtre ; elle portait encore la grande robe de velours noir taillée à l'espagnole, le costume de dona Anna au second acte de Don Juan. Son beau bras, d'une pureté sculpturale, sortait à demi de cette robe, à manches larges M évasées. Elle se tenait debout, accoudée devant sa glace, qu'é* (paient deux flaodbeaux d'argent placés sur la cheminée. Légèrement inclinée sur le marbre, d'une main elle appuyait son
front, de l'autre elle essuyait ses yeux. Au bruit que je fis, elle se retourna et devint pâle comme un spectre. Pendant un instant, plus rapide que la pensée, je crus retrouver dans ses yeux humides cette expression de douleur et d'amour qui m'avait bouleversé.
» — Je ne vous attendais pas.. . je ne vous ai pas appelé t » dit-elle d'une voix tremblante.
1» Mais elle redevint aussitôt maîtresse d'elle-même ; son visage se pétrifia comme par un effort suprême de volonté, et elle reprit d'un air dur et hautain :
» — Que voulez-vous ? qui êtes-vous? Je ne vous connais pas!... »
» Cette voix âpre, saccadée, presque rude, déconcertait tous mes souvenirs et ramenait tous mes doutes : ce n'était plus ni le frais murmure de Roschen, ni l'accent pathétique de doSa Anna.
i — Mais, madame, » répondis-je tout éperdu, « je croyais..» ca soir, au second acte de Don Juan,,, vos regards, mes souvemrs... Rosalindel... Roschen!...
• — Encore cette histoire! On vous a dit, monsieur, que vous vous étiez trompé. Il est possible que je ressemble à une femme... à la première ferartie que vous avez aimée,., t
» Et sa voix tremblait de nouveau ; elle perdait du moins cette intonation brève et froide qui m'avait fait tant de mal.
» — Que j'aime encore, que j'aimerai toujours... Mon aaiour est ma vie, et si je me suis trompé, c'est mon désespoir ! » m'écriai-je avec cet accent de vérité qui va si bien à la passion et i la jeunesse.
» Sauf un léger frémissement des lèvres*, Rosalinde demeura impassible, et répliqua avec une sorte d'ironie triste :
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» — Soit-: mais ce n'était pas une raison pour forcer rm porte et rae poursuivre jusqu ici. »
» J'étais écrasé. Une reine en courroux ne m'eût pas semblé plus imposante. Non, ce n'était pas là, ce ne pouvait pas être ma pauvre petite Roschen , à l'œil si caressant et si doux. Je repris avec des larmes dans la voix :
* — Ohl madame, c'est vrai... mais pardonnez-moi.,. Je suis un fûu, un msdheureux fou. . . Je pars demain pour l'Espape, et une force invincible m'a poussé... J'ai voulu vous faire mes adieux...
» — Ah ! vous partez ; et vous êtes lieutenant ? » dit-elle tout à coup.
» — Oui, madame, mais je ne vous l'avais pas dit ! ... Comment le savez-vous? » repris-je en la regardant fixement ; et je sentis renaître mes incertitudes, presque, mes espérances.
» Elle détourna la tête, et il me parut qu'elle rougissait.
• — Oh 1 par ouï-dire, • fit-elle négligemment. « Vos camarades n'assuraient-ils pas que ce grade vous était bien dû?... Ainsi donc c'est vrai, vous partez ? » Et une ^pression bizarre, une sorte de joie fiévreuse, se peignit sur ses traits superbes.
n Toutes ces sensations incohérentes, contradictoires, m'avaient mis hors de moi. Je crus que Rosalinde se réjouissait de mon départ, qu'elle insultait à ma douleur. Cette idée me tira de mon abattement ; mon amour se réveilla, mêlé de honte et de colère, et je m'écnai :
» — Non I je ne partbai pas ! je ne veux pas partir ! Que me font msdntenant mes rêves, mes ambitions d'autrefois? Ce que je veux, c'est ton amour, c'est toi!... Si tu m'aimes, je t'emporte dans quelque solitude où nul ne viendra nous chercha... Si tu
ne m'aimes pas, je brise mon épée comme tu m'as brisé le cœur !
j» — Oh ! c'est trop lutter I c'est trop souffrir ! » s'écria-t-elle enjoignant les mains.
» Était-ce une illusion ? Ce pâle et noble visage, si iroid et si immobile tout à l'heure, me parut encore une fois s'illuminer d'un rayon de céleste tendresse ; mais cette expression fut si fugitive que je crus m' être trompé. Je n'eus le temps, d'ailleurs, ni de me rendre compte de ces alternatives, ni de-^hercher le sens des dernières paroles de Rosalinde. Elle fît un pas vers moi, et sa figure trahissait de tels orages que je reculai, frappé de surprise. Au même instant, on entendit dans le lointain le bruit d'une voiture : Rosalinde regarda à sa pendule; il était minuit :
» — Va*^t'en ! va-t'en ! » me dit-elle avec une incroyg^le énergie. Elle me saisit^ m'entraîna vers une petite porte qui donnait sur un escalier d«*sérvice, l'ouvrit : j'avais complètement, perdu la tête : il me sembla que ses mains brûlantes, au lieu de me lâcher, me serraient dans uue indicible étreinte, que ce visage contracté se détendait une dernière fois, que des lèvres de ieu m'ef&euraient; mais ce fut plus rapide que l'éclair: la petite porte se referma sur moi... La voiture venait de s'arrêter devant la maison. Je restai un moment, mon cœur battant à se rompre, l'oreille aux aguets, la joue collée à cette mince cloison. J'entendis un bruit de pas, une voix inconnue, quelques sanglots peut-être ; puis je me précipitai au bas de l'escalier, et je m'jenfuis, ivre de douleur, sans regarder enarriëre.
» J'errai pendant quelques heures dans les rues de Vienne, k l'aube, je sortis de la ville, et je m'acheminai à travers champs. On était à la fin de mai ; presque un anniversaire 1 Toutes les
fraîches harmonies d*une matinée de printemps, qui servaient dans ma mémoire de cortège et de cadre à la douce figure de Rosdien, m'environnaient encore, comme trois ans auparavant. C'étaient les mêmes reflets d*opale dans le ciel, les mêmes chansons d'oiseaux sous la feuillée, les mômes gouttelettes de rosée sur l'herbe fine et lustrée, les mômes floraisons sauvages le long des futaies et des prairies, les mômes brises embaumées calmant le tumulte de mon cerveau et la fièvre de mes veines. Â mesure que je marchais, cette belle et bienfaisante nature reprenait sur moi son empire. Ce qu'il y avait eu depuis la veille de désordre et de furie dans mon amour s'adoucit et s'apaisa peu à peu. La chaste étoile de Mozart, un moment obscurcie par l'ardente nuée des passions, rayonna de nouveau au fond de mon âme, timide d'abord et tremblante, puis sereine et limpide comme l'amour purifié par l'idéal. Rosalinde redevint dona Anna, et Roschen lui tendit la main. En ce moment je regardai autour d& mai': un infaillible instinct m'avait conduit sur le chemin de Klosterneubourg, au lieu môme où j'avais tant souffert, tant aimé, où je m'étais séparé de Roschen, où j'avais entendu sa voix caressante unir mon nom au sien Je reconnus tout, et je voulus tout revoir : le talus gazonné de U route, le pré en fleurs, le rideau de saules et de peupliers au bord de la petite rivière ; au loin, sur la colline, les trois moulins dominant le village et se découpant sur l'azur du ciel, et, à l'extrémité de l'horizon , la flèche colossale de Saint-Étlenne s'élevant comme une pensée d'espérance ou de prière au milieu des images terrestres. Je croyais reconnaître la trace de chacun de mes pas ; je ressaisissais une à une les sensations douces et amères de cette première matinée, c Je me trouvais malheureux alors, » me disais-je, « qu'est-ce donc aujourd'hui? •
» Je remontai ce sentier voilé d'omfare qui menait au moulin, et que j'avais gravi, en quittant Roschen, le cœur frémissant de regret, effrayé de mon douloureux courage. Arrivé sur ier coteau, je me retournai, et j*embrassai du regard toute cette scène paisible. Où était-'OUe ma Roschen, la mienne, celle que j'avais aimée, que j'avais créée peut-être ? Son âme me semblait remplir ce paysage. Il me semblait à chaque instant que j'allais la yok sortir de ces massifs d'arbres, s'asseoir au bord de cette route, courir à travers cette prairie, s'élancer vers ce ciel pur. J'écoutais la brise matinale : que me disait-elle ? Fritz et Roschen ? Oltavio et doîîa Anna? Ces noms se confondaient et glissaient dans l'espace avec le souffle du vent. « Oh ! la revoir encore ! » m'écriai-je tout à coup, a Elle m'aime, j'en suis sûr^^et mon cœur ne peut pas me tromper... Je veux qu'elle me le dise une fois, une seule fois... puis j'aurai le courage de partir. » Voilà comment l'on raisonne lorsqu'on est amoureux et qu'on a vingt ans.
1 Je redescendis le sentier en courant. Une heure après, haletant, brisé de fatigue, couvert de poussière et de sueur, je rentrais dans la ville et me présentais de nouveau à la porte de Rosalinde. On me répondit qu'elle était partie. « Partie ! et quand? — Cette nuit. — Et où est-elle allée? » On l'ignorait, ou on ne voulut pas me le dire. Je questionnai, je suppliai, j'offris de l'argent; tout fut inutile.
» Je regagnai mon logement, en proie à une de ces crises tef-. ribles qui font commettre d'irréparables folies et peuvent perdre en quelques heures toute la vie d'un honnête homme. Je froissai entre mes doigts crispés mon brevet de lieutenant, je le jetai dans ma chambre, et je trépignai dessus avec fureur^ Cette crise
était trop violente; mes forces me trahirent, et je me laissai tomber sur un fauteuil, en me couvrant le visage de mes mains. Là, comme trois ans auparavant, sur le chemin de Klosterneubomrg, de purs et chers souvenirs passèrent dans le lointain de ma pensée ; le vieux château de Bellières, mon père, ses soeurs, douces et nobles âmes, maîtres bien-aimés de mon adolescence ! Voilà les leçons qu'ils m'avaient données, et voilà comment j'en profitais ! Prêt à tout sacrifier à ma passion pour une actrice... et une actrice qui ne m'aimait pas, qui s'était peut-être enfuie avec un autre!... Cette idée m'écrasa de honte, et ma douleur changea d'objet : mon père! chaque lettre que je recevais de Bellières me le montrait, hélas ! plus languissant et plus malade. . . Ah .' s'il savait ce qui se passe dans le cœur de son fils, il en mourrait I — Je trouvai dans cette angoisse, ds^ns ce remords, quelque chose de fortifiant et de salutaire. L'Espagne, où l'on m'envoyait, c'était la guerre, c'était le danger... Oh ! oui, partir, me battre, chercher la mort... la mort, qui lavera tout, qui effacera tout, mon désespoir, ma honte , l'image de cette femme . . . car cette image est toujours là, et, insensé, je Taime toujours!. .. Ah ! Maurice, ce furent de cruelles heures !
» Mes épreuves n'étaient pas finies ; j'avais rassemblé tout mon courage, et je préparais à la hâte mon léger bagage, lorsque quelques-uns de mes camarades firent irruption dans ma chambre. Ils avaient appris ma nomination ; ils venaient me féliciter, et me témoigner leurs regrets de notre séparation. Mais bientôt je remarquai qu'ils avaient peine à réprimer une violente envie de rire; je leur en demandai la cause, et ils m'avouèrent qu'ils riaient de la mésaventure du colonel Ducray, qui n'était pas aimé dans le régiment, et qui venait d'éire berné comme un
sot par la divine Rosalinde. L* orgueil peut servir à quelque chose : il me servit à cacher à ces étourdis le déchirement de mon cœur, et ils me donnèrent quelques nouveaux détails : c Groiriez-vous, » me dit Tun d'eux, « que cette étrange fille avait muselé, dompté, ensorcelé le colonel ; qu elle en a fait pendant trois mois son esclave, sans lui accorder rien qu'un agréable mélange de câlineries et de rebuffades, de railleries et de promesses? Elle lui avait juré ses grands dieux que, le lendemain de la dernière représentation, elle mettrait fin â son supplice. Mais l'amour de ce pauvre colonel a piqué au jeu le comte Rudolph : il n'a pas voulu que l'Autriche fût battue dans cette * joute galante, et cette nuit, à minuit, Theure favorite des amours germaniques, il est venu enlever la diva dans sa voiture armoriée. Il l'a emmenée à la campagne, dans un vieux château poé* tique comme une ballade, et l'on assure qu'il l'épousera : ces diables d'Allemands sont capables de tout! Son rival s'est présenté ce matin chez Rosalinde, rasé, pommadé, parfumé, et convaincu, le cher homme, que l'heure du berger allait enfm sonner pour lui... Rernicle! le bel oiseau moqueur était déniché!... Qui a pesté, sacré, blasphémé? C'est notre colonel. En ce moment on le saigne, pour prévenir une attaque d'apoplexie... I
• » Les rires éclatèrent, et, l'orgueil aidant, je réussis à rire comme les autres, d'un petit rire convulsif et nerveux qui sauvait les apparences. J'abrégeai les adieux, et je partis. Un mois après, je recevais au siège de Mequinença une blessure assez grave, qui me valut le grade de capitaine et me fit perdre beaucoup de sang. Il y a dans la convalescence je ne sais quelle langueur rêveuse qui se prête aisément â ce travail intérieur
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où une passion trop violente, trop mêlée de terrestres alliages, s*en dépouille et remonte vers l'idéal. On dirait que les deux i)lessures se guérissent à .la fois. Tandis que je restais couché sur mon lit de camp, ou que je me promenais dans les allées droites du petit jardin de l'hôpital, je rentrais par gradations insensibles en possession de cette image adorée que j'avais si souvent reconquise et si souvent perdue. Je lui rendais tout ensemble et sa pureté primitive et ses poétiques métamorphoses. Roschen me souriait; Mozart chantait à mon oreille. N'étais-je pas d'ailleurs dans la patrie dedonaÂnna? Je songeais encore à Rosalinde, mais je n'étais plus sûr de l'aimer, puisque je ne souffrais plus.
» Ce fut précisément à cette époque, et pendant une des plus douces journées de ma convalescence, que je reçus du quartier général un petit paquet à mon adresse. Il arrivait de Vienne, sous le couvert de l'ambassade française. Je le pris : au moment où je rouvrds, un écude six francs tomba à mes pieds. Sur le papier qui l'enveloppait, une main de femme avait écrit ces mots.
« Roschen était digne de vous : souvenez-vous de Roschen et de dona Anna : oubliez l'actrice Rosalinde. »
i> Il n'y avait pas un mot de plus.
» Je compris tout; je ramassai cet écu de six francs, seul présent que j'eusse fait à lapauvie Roschen, et qu'elle avait gardé sans doute au risque de mourir de faim. C'était à la fois l'aveu et Tadieu de Rosalinde. Je le tins longtemps dans ma main et le regardai avec un mélange de tendresse, de regret et de reproche ; puis je m'aperçus que je pleurais, et je le baisai comme une relique.
• Bientôt les catastrophes se pressèrent, et il eût fallu avoir le
cœur bien égoïste ou rimagination bien futile pour ne pas se laisser absorber par les dangers et les malbeurs ^e la France; la Tie militaire m' apparut sons ces austères et lugubres aspects qui laissent peu de place au mirage du roman f il ne me resta de ma sentimeBtaleayenture qu'une dernière vision, une blanche et pâle igure qui n'avait plus rien de ce monde, qui gardait à peine un nom, et qui, dans les veillées du bivouac ou au milieu des -sombpes spectacles de la guerre, passait parfois sur mon âme sans y laisser plus de trace qu'une aile d'alcyon sur la mer....«. •
M. de Belliéres se tut : nous étions presque arrivés devant sa porte.
« Et vous ne savez rien de plus? » lui demandai-je.
il hésita un moment, puis il reprit :
< Pendant bien longtemps je n'en ai pas su davantage... •
— Et maintenant?
— Maintenant je sais que Jules Méreuil avait dit vrai; que Roschen était pure comme les anges lors de* notre rencontre a rhôtel des Trois Aigles^ et qu elle m'aima de cette belle et chaste tendresse dont rien ne devrait jamais ternir la flamme virginale...
— Et plus tard?...
— Ah ! plus tard, après trois ans de cette vie de hasards et de théâtre où ces femmes sont tantôt dans le ciel, taotèt dans la boue, la pauvre enfant ne se jugea plus digne de moi... elle refusa de me reconnaître, et me laissa ignorer qu'elle m'aimait..
— Et le colonel?
— Rosalinde apprit les injustices du colonel envers moi, et
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elle en devina les motifs en consultant ses propres souvenirs. Le mal qu'elle m'avait fait bien involontairement, elle voulut le réparer : le colonel, sans la reconnsntre, s'était rangé parmi ses plus fervents adorateurs. Elle Taccueillit, et ferma sa porte â tous les autres, excepté au comte Rudolph. Une rivalité furieuse se déclara entre ces deux singuliers représentants de l'armée française et de la noblesse autrichienne. Quand deux hommes de cette tournure et de cet âge se passionnent pour une femme telle que Rosalinde, chacun d'eux est capable de tout pour l'emporter sur l'autre. En opposant le comte Rudolph au colonel Ducray, Rosalinde ne voulait qu'obtenir pour moi une décoration et un grade : elle ne prévoyait pas qu'en opposant le colonel au comte, elle obtiendrait pour elle-même. . .
— Quoi donc?
— La main d'un galant homme, un magnifique mariage et un titre qu'elle porte noblement depuis quinze ans, sans avoir donné la plus légère prise â la médisance.
— Le titre de comtesse?
— Non ; le comte Rudolph, la veille même de son mariage» devenait, par la mort de son oncle, marquis deRenwald...
— Quoi ! la marquise?
— Je ne la reverrai jamais : elle repart demain matin pour Vienne. •
Nous sommes au mois de novembre 1849 ; — le mois noir^ comme disaient les Bretons; le mois où les fleuv.es débordés couvrent de leurs masses furieuses les prés jaunis, les oseraies effeuillées, ies derniers restes d'une végétation mourante ; où un ciel humide et bas, chargé de brouillards et de nuages, estompe le contour des collines; où les neiges commencent à s'amonceler aux flancs ravinés des montagnes ; — le mois où les cœurs malades, les âmes froissées, les organisations délicates, se tournent vers le midi pour y chercher un rayon de soleil.
Dans une chambre de la principale auberge de Brieg, bourg situé, comme chacun sait, au pied du Simplon, une femme arrivée au déclin de Tâge, belle encore, mais d'une beauté mélancoUque et attnstée, contemplait, avec un regard dont l'expression maternelle ne saurait se rendre, une jeune fille endormie sur un petit lit à rideaux blancs. Il était sept heures du matin ; une lueur
blafarde, se glissant à travers la fenêtre, luttait avec les ciarti^s vacillantes d une lampe posée près du lit. Au dehors, le vent soufflait violemment; à chacune de ces rafales qui s'engouffraient dans la cheminée et faisaient pénétrer dans la chambre des frissons indéfinissables, la mère ramenait ses regards sur sa fille, 6t une anxiété plus vive se peignait sur son pâle visage.
Celle dont le sommeil était ainsi surveillé et protégé par cette nquiète tendresse, paraissait avoir environ y'mgt ans. Les peintres qui ont tour à tour vu passer dans leurs rêves les blanches figures d*Ophélia, de Mignon et de Marguerite, n'auraient pu choisir d^ plus poétique modèle que cette 4ête virginale à demi penchée au bord de Toreiller ; deux boucles de cheveux blonds, s' échappant d'un frais bonnet de tulle, dessinaient leur ombre soyeuse sur un front piif et poli comme le marbre. Les joues avaient de délicates nuances de rose-thé , auxquelles les reflets de h lampe mêlaient quelques tons ambrés. De longs dis abaissés, phis brans que les cheveux, et se fimdant^ pour ainsi dire, dans le léger cercle de bistre qui entourait ses grands yeux, un vague sourire courant sur ses lèvres entr'ouvertes, une respiration égale et paisible soulevant à peine les flots de batlsie qui ondulaient autour de son cou et de ses épaules, tout cela formait un ensemble d'une harmonie suave, quelque chose de semblable au sommeil d'une Vierge de Fra Angelico de Fiezole, retouchée par MurUle.
En ce moment, im coup de venl plus vioieni que tons les autres fit grincer le volet contre les vi^s ; la mince cloison remua comme si elk allait tomber ; la lampe trenbla conmie si elle allait s'éteindre Ce bruit, un songe pénible peut-être, éveilla >à moitié la dormeuse ; le sourire de ses lèvres disparut tout à ^oup ; un de ses bras, sur lequd s'appuyait sa jolie této, s*éti-
rant hors du lit, lui donna Tair d*une colombe dégageant son^ cou de son aile ; un instant après, ses yeux s'ouvrirent ; elle les promena à droite et à gauche avec ce vague étonnement qui n'est pas encore le réveil; puis, les fixant sur sa mère, elle murmura d'une voix douce :
— Maman ! allons-nous-en vite ! j'ai froid.
— Ma chère Aline, j'ai fait demander les chevaux pour sept heures; mais écoute et regarde, le temps est a£Breux! ce vent d'orage a soufQé toute la nuit; je suis sûre que nous allons avoir de la neige : qui sait si les postillons voudront nous conduire?
Tout en parlant, madame de Sénac, — c'était le nom de la mère d'Aline, — alla ouvrir la ienétre et la referma aussitôt,, comme frappée d'épouvante ; dans tout l'espace qui s'étendait depuis Brieg jusqu'aux premiers contreforts du Slmplon, la vue ne découvrait que de grands nuages d'un gris pâle qui enveloppaient tout l'horizon, et qui, poussés par la tempête, se collaient comme de blancs linceuls aux escarpements des rochers. Les sapins et les mélèzes, secoués jusque dans leurs racines, n'apparaissaient, à travers la pluie, que comme des formes bizarres, ébauchées sur un fond sombre. Les toits des maisons grelottaient sous ces ondées fines et glacées que perçait çà et là un jour livide. Madame de Sénac se retourna vers sa fille qui, à ce spectacle de désolation^ s'était laissée retomber sur son lit.
— Eh bien I ma pauvre Aline, qu'en penses- tu? dit-elle en s^efibrçant de sourire.
— Oh ! je veux partir 1 j'ai froid et peur ici 1 répéta la jeune fille avec une insistance d'en£ant ou de malade : songez-y donc» maman? encore une journée, et nous sommes en Italie... dans le pays du soleil!
On frappa à la porte : c'était l'hôtelier avec le postillon. Madame de Sénac les consulta; tous deux furent d'avis qu'il y avait imprudence à se mettre en route : ce qui était de la pluie à Brieg était de la neige trois lieues plus haut.
— Mais si nous restons ici, c'est pour quinze jours peut-être? dit Aline, qui semblait en proie à une impatience fiévreuse ; Je temps, mauvais aujourd'hui, sera pire demain; la neige de demain épaissira celle d'aujourd'hui... et là-bas, là-bas, ajouta-telle, en étendant le bras dans la direction du midi, il y a l'air tiède qu'on respire avec délices ; il y a le soleil qui console!
A ces derniers mots, un léger accès de toux monta de sa poitrine à ses lèvres, et colora ses joues d'une rougeur subite qui s'effaça presque au mâme instant. Madame de Sénac n'hésita plus; elle prit à part le postillon et lui demanda si le danger était réel.
— Non, madame, répondit^il, séduit par l'appât d'une bonne aubaine; je réponds de tout si nous partons teut de suite et si nous sommes au plateau dans l'après-midi.
Une demi-heure après, madame de Sénac, Aline et leur lemrae de chambre, bien calfeutrées dans une bonne berline de voyage, commençaient la montée du Simplon.
Ainsi qu'on le leur avait annoncé, elles trouvèrent la neige. . quelques lieues plus lom, au sortir du pont de la Saltine. Mais la route était libre encore, le postillon adroit et résolu, les chevaux vigoureux, et la voiture avançait rapidement. Madame de Sénac, toujours un peu inquiète, se rassurait pourtant et se félicitait d'être partie, en voyant sa fille se ranimer^ un éclair de. joie briller dans ses yeux, et les couleurs de la santé reparaître sur son visage, à mesure que la montée devrait plus roide, que
les plaines du Valais achevaient de se perdre dans le lointain et que les glaciers d» Gliss-Horn découpaient de plus prAs, sur un ciel plombé, leurs blanches dentelures. Teut alla donc bien d'abord; le plateau fut atteint avant deux heures; le postillon fit prendre le trot à ses chevaux, ea promettant que, s*il n'y avait pas de nouveaux obstacles, on arriverait, à la nuit tombante, à Domo-d'Ossola.
Les voyageuses respirèrent ; cette première consonnance italienne caressait leur oreille comme une mélodie de Belllni,
comme une brise embaumée circulant sur ces couches de neige. Aline était presque gaie, et peu s'en fallut qu'elle ne demandât à descendre pour cueillir quelques touffes de rhododendron qu'elle apercevait sur le talus du chemin. Au delà du hameau de Gondo, une madone placée sûr la droite de la routé leur apprit- qu'elles étaient en Italie. Déjà la vallée perdait de -son caractère abrupte et sauvage; les rochers étaient moins âpres ; ils s*entr'ouvraient par intervalle, comme pour permettre au regard de s'échapper vers des horizons qu'il ne voyait pas encore, mais qu'annonçaient d'avance des lignes plus harmonieuses, une végétation plus riante, un paysage moins sévère. En sortant d'une des nombreuses galeries ménagées, de distance en distance, contre les accidents et les avalanches. Aline montra à sa mère, d'un air de triomphe, un petit coin d^azur qui apparaissait timidement à l'extrémité du ciel, contrastant avec les lourdes et sombres nuées qui continuaient de courir sur leurs têtes.
Hais madame de Sénac n'eut pas le temps de répondre au geste de sa fille. Les chevaux avaient pris le galop, et le postillon se tournait à chaque instant sur sa selle» avec des marques
d*inquiétude et d'effroi. Évidemment la danger n'était pas fim, ou plutôt il commençait.
• Pendant qu'on regardait' dev^int soi, un peint noir s'était formé sur le plateau que Ton yenaU de quitter, entre les cimes du Rosboden ; s'élargissant a^ee une rapidité effrayante, il s'abattait sur le passage du Simplon en tourbillon de vent, de givre ei de neige. Bientôt, malgré l'allure insolite de l'attelage, la voiture fut enveloppée dans cette trombe. Elle n'avait plus que quelques centaines de pas i franchir pour atteindre la galerie d*Isella, où l'on serait à l'abri de la tourmeate. Le postillon se lança à fond de train. Le mugissement de l'orage, l'obscurité croissante, le bruit des avalanches qui craquaient le long des déchirures de la montagne, les torrents grossis qui grondaient au fond des précipices, .tout contribuait à effrayer les chevaux, qui finirent par s'emporter. Aline devint horriblement pâk, sa m^re baissa une des glaces, et vit le postillon se roidir avec désespoir, entraîné, malgré tous ses efforts, dans cette course furieuse : elle vit les roues de la voiture côtoyer de si prés le dord du chemin, que le moindre choc eût suffi pour la faire rouler dans l'abîme. Aline était évanouie ; la femme de chambre poussait des cris aigus; madame d« Séiiac joignit les mains et pria Dieu.
Il y eut encore quelques secondes d'une angoisse terrible : on touchait à l'entrée de la galerie disella. En cet instant les chevaux se cabrèrent, et la voiture M heurtée violemment contre les parois du rocher où s'enfonçait la galerie. Cette secousse, qui pouvait être fatale, sauva les voyageuses d'une mort presque certaine. Les traits et le timon furent brisés, et la berline, arrêtée brusquement, vetsa sur le côté. Lorsque madame de Sénac»
qui avait retrouvé ses forces dans ce moment suprême, fut parvenue à se dégager et à ouvrir la portière restée libre, elle aperçut le postilloii gisant au'seuil de la galerie, et, aréiques pas» les chevaux, qui, ne sentant plus rien peser sur eux, s'étaient arrêtés d'eux-mêmes, effarés, fumants et ruisselants ie ^treur.
Cependant, si le danger le plus pressant avait disparu la situation n'en était guère meilleure; le postillon, grièvement blessé sans doute, ne pouvait être d'aucun secours; la femme de chambre avait perdu la iête, et assurait ({ne tout le monde, bé* tes et gens, était mort. où allait mourir; Aline ne donnait aucun signe de vie ; une des glaces de la berline, en se brisant dans le choc, l'avait couverte de ses éclats, et quelques gouttes de sang coulaient le long de ses joues décolorées ; la voiture était hors de service ; les roues cassées, le timon emporté, les lanternes broyées ; la tourroiente avait à peine diiakmé de violence, et la nuit approchait.
« Madame de Sénac retira précipitamment de la voiture les mantemix et les coussins; elle en fit une espèce de lit qu'elle adossa au rocher et sur lequel elle étendit Aline avec des précautions infinies. Puis, inclinée vers elle, serrant ses mains dans les siennes, la réchauffismt de son souffle, elle essaya de la ranVmer. La pauvre enfant ne rouvrait pas les yeux, et sa pâleur était toujours effrayante. Sa mère frémissait d'épouvante en touchant ses mains glacées, son front brûlant, sa poitrine agitée par de légers tressaillements de fièvre. — « Au secours! au secours! • criait madame de Sénac; mais sa voix se perdait dans l'espace ; le bruit de la rafale, le clapotement de la pluie répondaient seuls à ses cris désespérés.
On était encore à cinq ou six lieues de Domo-d*Ossola; là seulement, on pouvait avoir du secours,. faire venir une voiture, y transporter Aline... Mais par quel moyen? Madame de Sénac lit des efforts surhumains pour calmer sa camériste, et lui expliquer que, ne voulant pas quitter sa fille, c'était elle qu'elle chargeait d'aller en avant.jusqu'à ce qu elle tM rencontré quelqu'un qui pût venir à leur aide. Il lui fut jmpossible de se faire entendre. La nuit, pendant ce temps, était tout à fait tombée ; une nuit d'hiver, sans une étoile au ciel ; une de ces nuits qui rendent la solitude plus horrible, le danger )'lus poignant, le danger plus sinistre, qui glacent les c(eurs les plus intrépides. Une sorte de douloureux vertige commençait à s'emparer de madame de Sénac ; elle se jetait sur le corps de sa fille, l'iippelait avec angoisse, prenait et abandonnait tour à tour les résolutions les plus folles, et se décidait enfin à courir elle-même dans la direction de Domo-d'Ossola, lorsqu'elle aperçut, à Tautre bout de la galerie, de vives lumières qui s'approchaient rapidement. Â cette vue, le courage, la raison, l'espérance, lui revinrent à la fois; un instant après, les clartés, avançant toujours, illuminèrent la galerie dans toute son étendue, projetant sur les parois de grandes ombres, pareilles à des cavaliers fantastiques. Madame de Sénac put voir alors une élégante calèche, accompagnée de quatre hommes â cheval et portant des torches ; ils n'étaient plus qu'à quelques pas, et s'arrêtèrent en rencontrant sur leur passage les chevaux et le timon brisé. Une voix de femme, vibrante et sonore, se fit entendre du fond de la calèche, demandant ce qui était arrivé.
Le postillon avait sauté à bas de son cheval, en reconnaissant son camarade couché par terre, à l'entrée de la galerie, et
• n'ayant .pas encore repris ses sens. Ce fut en ce moment que madame de SéBae s* élança vers la voiture, en criant : Qui qne vous soyez, ayez pitié d'une malheureuse mère ! — Comme elle prononçait ces mots, la portière s'ouvrit ; il en descendit une fçmme de haute taille, qui paraissait commander en souveraine à tout ce qui l'entourait. Sou costume était original et un peu fantasque ; un manteau de velours noir à capuchon l'enveloppait tout entière; pour répondre à madame de Sénac elle dégagea vivement sa tête emprisonnée comme dans un domino de bal ; une forêt de cheveux bruns et bouclés se répandit autour de ses joues; ses yeux de feu exprimèrent en un moment la surprise, l'effiroi, la pitié, une sorte de vaillance altière et virile. Ainsi éclairée, sous le reflet rougeâtre des torches, au milieu, des émotions rapides de cette nuit d'angoisse et d'orage, cette beauté était splendide. '
Madame de Sénac lui expliqua à la bâte sg situation,, le malheur qui lui était arrivé, le danger que courait sa fille. L'étrangère se précipita vers Aline, saisit ses mains avec un geste presque passionné, rassura sa mère, donna des ordres pour que la jeune fille fût immédiatement transportée dans sa calèche, et surveilla cette opération, de concert avec madame de Sénac, comme si elle la connaissait depuis vingt ans. Celle-ci, malgré son troublé, était firappée du son de cette voix, empreinte d'un léger accent italien, mais dont rien n'égalait la richesse et la mélodie caressante. Tout s^exécula avec une merveilleuse proir ptitude : on avait relevé le postillon qui commençait à se ranim c , et qui en serait quitte, à ce qu'on assurait, pour une côte en ncée. L'inconnue le fit placer sur le siège de sa voiture ; la femme de chambre fut hissée, bon gré mal gré, sur un des chevaux montés
par les porteurs de torches^ qui se ehargèrent de réparer tant bien que mal la berline brisée, et de ramener le leut, au pas, le lendemain matin. Dés qu'on eut pm ces arrangements, l'étrangère fit monter avec elle madame de Sénac sur U devant de sa voiture, dont Aline occupait tout le fond» et dit au postilloUi de ce ton impératif qui semblait lui être habituel :
— Maintenant, retourne la yoiture, et à Domo-d'OssoIa, ventre à terre l
— Oh ! madame ! vous voulez donc rebrousser ch^nia peur nous ! Quel dérangement nous vous causons I balbutia pour Faequit de sa conscience madame de Sénae...
Au lieu de lui répondre, Tinconiiue lui montra Aline, toujours p&Ie et immobile; madame de Sénac la remercia d'un regard, et les deux femmes, sans plus songer au cérémonial, s'occupèrent de rappeler à la vie cette belle et frêle enfant. Leurs efforts ne furent pas inutiles ; le mouvement doux et régulier de la voiture» l'air tiède et parfumé, les baisers de madame de Sénac, les caresses de sa nouvelle compagne, tout contribua à ranimer la jeune fille qui, avant darriver à Domo-d'Ossola, se réveilla comme d'un mauvais songe, demanda à sa mère ce que tout cela signifiait, baisa la main que madame de Sénae mettait sur ses lèvres pour Tempôcher de parler, écouta avec un reste d'effroi le récit de leur calastrq[>he, et remercia, en quelques mots pleins d'efiusion et de grâce, celle dont l'intervention avait mis fin à tant d'angoisses.
A Domo-d'Ossola, elles trouvèrent une excellente auberge que l'étrangère venait de quitter quelques heures auparavant ; ce fut alors seulement que madame de Sénac put trouver des termes convenables pour exprimer sa reconnaissance : sa bienfaitriccy^
comme elle rappelait avec des larmes dans la voix, rinterrompit en souriant : '
— Cette fois du moins, dit*6lle, mes bizarreries auront éifi bonnes à quelque chose. Il y a longtemps que je voulais passée de nuit le Simpîon, à la lueur des torches , et j'avais, pour aocomplir cette fantaisie , bravé tous les conseils de la prudence ; \*ai pu vous être ulile, madame, et je reconnais que c'était mon ï)on ange qui m'inspirait cette pensée I
Il y avait, dans les manières de cette femme, un mélange de dignité, de brusquerie, de familiarité et de nondialance qui la rendait très-séduisante, mais qui intriguait un peu madame de Sénac. Elles restèrent enoore ensemble, pendant une heure, dans la salle commune de Tbôtel; on leur servit du thé, auquel rétrangêre ajouta quelques gouttes de rhum : après quoi, elle se leva et dit â madame de Sénac avec un air àe tristesse hau-r taine :
— Maintenant, madame, vous n'avez plus besoin de moi ; mademoiselle votre fille est rétablie ; vous voilà en Italie. Je reprends mon projet de voyage nocturne; il n'est pas minuit; je veux être à Brieg demain matin.
— Quoi ! madame, vous allez nous quitter ainsi I vous ne nous donnez pas un peu plus de temps pour mieux vous remercier, pour mieux vous connaître ?
— Non, madame, et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. — Elle appela l'hôte, les postillons, les guides, leur parla de ce ton qui n'admettait pas de réplique, annonça avec un ceiw tain faste qu'elle payait triple, et voulait être servk sans commentaire.
^ Oui, signera ! répondir^t*ils en chœur , eu saluant cba^*
7a OR ET CLINQUANT.
^au bas. — Un quart d'heure après, on vint avenir que tout était prêt.
— Mais, madame, après ce que vous avez fadt pour moi, nous séparer pour ne plus nous revoir, c'est trop cruel ! répéta madame de Sénac qui avait en vain renouvelé ses instances pour essayer dé la retenir. Au moins faut-il que je vous dise mon nom et que je sache le vôtre; moi pour me rappeler sans cesse celle (]pii m'a aidée à sauver ma fille, vous pour n'oublier jamais celle qui appellera sur vous les bénédictions du ciel... Je m'appelle la com-
. tesse de Sénàc.
— La comtesse de Sénac 1 s'écria l'étrangère avec un mouvement qu'elle s'efforça de contenir. — Madame la comtesse ! repritelle en se remettant aussitôt, je vous félicite... Madenôoiselle votre fille est charmante ...
— Et vous, madame, ne me direz-vous pas?...
— Mon nom? Il est sur ce registre ; mais je vous conjuçe de ne le lire que lorsque, je serai partie.
Et elle lui montrait le livre des voyageurs laissé sur la table.
Madame de Sénac éprouva un peu de surprise et d'embarras. L'inconnue parut vouloir lui épargner la peine de déguiser ce nouveau sentiment. Elle s'inclina avec une majesté un peu théâtrale, salua de la main Aline, murmura quelques paroles d'adieu, et sortit de la salle. On ne tarda pas à entendre le bruH de sa voiture, qui se perdit dans l'éloignement et la nuit.
Madame de Sénac courut au livre des voyageurs, l'ouvrit, et lut le dernier nom qui y était inscrit :
— La Floriana, première cantatrice au Théâtre-Italien de Paris,
. La comtesse tressaillit et ferma le livre : —La Floriana I dit-
elle à voix basse ; la cause de tous mes chagrins, l'obstacle au bonheur de ma fille !
— Comment donc s'appelle cette dame, et pourquoi ne voulait-elle pas nous dire son nom? demanda Aline.
— C'est une actrice, répondit froidement madame de Sénac en déchirant la page sans que sa fille s'en aperçût.
— Elle est bien belle ! murmura Aline, qui, brisée par les émotions de la journée, commençait à s'assoupir.
ETIENNE D*ORVELAY A MADAME DE SÉtîAC, A BlILAN
Paris, 28 décembre 18/i9.
Mille fois merci, ma chère tante, de ce bon souvenir qui m'arrive au milieu de nos brouillards comme un rayon de votre beau ciel milanais I Merci surtout de m'avoir parlé de notre Aline, de m' avoir raconté en détail l'accident terrible dont elle a failli être victime, et l'étrange rencontre qui Ta suivi! J*ai frissonné en songeant à tout ce qu'avait dû souffrir, dans cette rude épreuve, cette organisation de sensitive, et â ce que vous aviez souffert aussi, vous, la plus tendre, la plus passionnée des mères ! Que n'étais-je là pour vous protéger, pour prendre ma part de vos angoisses, vous en épargner peut-être 1 Mais non, je n'ai pas de bonheur ; je voudrais pouvoir me dévouer aux personnes que j'aime, leur faire oublier tout ce qui me manque pour plaire, à
moi, pauvre disgracié que les mamans laissent causer libremenl avec leurs filles, sans craindre que ma triste mine de im Quichotte enrhumé serve Jamais de vignette à leur roman. . . Pourquoi n ai-je pas pu, ce jour-lâ, me voir suspendu sur l'abîme, me sentir transpercé par la pluie et la neige, être jeté à bas de la voiture, me casser môme un bras ou une côte, et racheter, à ce prix, pour vous une heure d'inquiétude, pour Aline un moment de souffrance 1... Fou que je suis, voilà que je me lance dans le pays des chimères, moi, à qui il est défendu d'être sentimental sous peine d'être ridicule!...
Chère tante, M. de Talleyrand avait raison : tout arrive. Je ne puis cependant m'accoutumer à l'idée qu'un caprice du hasard ait ainsi mis en présence ces deux destinées, cette fille chérie et cette femme maudite... Hélas! vous ne pouvez plus même la maudire, puisqu'elle s'est trouvée sur votre chemin pour vous aider à sauver Aline, puisque sans elle ma cousine eût succombé peut-être au miUeu de la tourmente, puisque celle que vous appelez son mauvais génie vous est apparue cette fois comme envoyée par son ange gardien. Pour moi, je vous Tavoue, je me sens très -disposé à lui pardonner, et même à l'aimer un peu. Qui sait si elle ne vous rend pas un plus grand service encore que celui de vous avoir ramenées à Domo-d'Ossola? Qui sait si Dieu n'a pas permis que le cœur, Fimagination ou la vanité de Tristan s'égarent sur cette femme, pour que votre tendresse maternelle se tienne en garde contre un homme capable d'hésiter entre Aline et la Floriana?... Ahî c'est mal, peut-être, ce que je viens d'écrire : Aline aime Tristan, me direz-vous... Et croyez-vous que je l'ignore? Croyez-vous que je n'aie pas deviné, bien avant elle, en même temps que vous-même, cet
LE CnEftGHEl7« D£ PERLES. 75
amour qui ne peirt pas altérer la pareté de son âme, maïs qui peut troubler le repos de sa vie? Oui, je le connais, cet amour, et s'il a déjà coûté à Aline quelques larmes cachées, chacune de ces larmes vkginaies m*est retombée goutte i goutta sur le eœur. N*est ce pas moi qui vous ai fait remarquer qu« la pauvre enfant perdait la gaieté de ses lèvres et la fraîcheur de ses joues, qu'une agitation nerveuse Msait trembler sa main, qu'un éclat de fièvre briil»rt dans ses yeux? N'est-ce pas moi qui, sachant cemme vous et mieux que vous, quelle influence dominait Tristan depuis deux années, vtus ai conseillé de partir pour lltalie, afm que ma cousine respirât un air pïos dcNix, et que l'absence effaçât peu i peu de sa pensée Thnage qui la consumait id? Mon conseil était bon, n'est-ce pas? Aline a retrouvé là-bas ses couleurs? Cette petite tdux sèche, qui vous effrayait tant, a disparu? Vous voyez que ce départ était nécessaire. Si Tristan ne se décide pas, si la £iscination bizarre qu'exerce sur M cette femme, l'aveugle as point de méconnaître l'adorable trésor de beauté, d'imocence et de grâce qui pourrait lui appartenir, il vaut mieux po«ar Aline, pour vous, pour tout le monde, que vous soyez loin de nous. Si son égarement doit cesser, s'il doit enfin comprendre où est pour lui le bonheur, votre absence aura plus de prise sur lui que s'il vous voyait tous les jours : cette imagination est ainsi faite qu'elle dédaigne ce qui lui est offert, et se passionnepour ce qu'on lui dispute. Depuis que vous n'êtes plus à Paris, Tristan me parle sans cesse de vous, de ma cousine, de votre petit salon de la rue Ville-l'Évéque, des heures charmantes que nous y avons passées. J'ai cru môme un moment qu'il allait me demander de partir avec lui pour aller vous rejoioàre, et, muni de vos instructions secrètes, je me disposais à eonsentff
après m'étre fait un peu prier, lorsqu'on a annoncé les débuts de la Floriana au Théâtre-Italien. Elle devait paraître dans Sémiramide,
Maintenant que vous Tavez vue, vous ne* pouvez plus vous étonner du singulier prestig'e qui s*attache à cette beauté orageuse et fiére, â ce gânie fantasque, à ce talent inégal, à cette humeur impérieuse et mobile où éclatent, en quelques minutes, tous les caractères, depuis la malice la plus infernale jusqu'à la plus angélique bonté. Son arrivée à Paris, l'approche de ses débuts, ont replongé Tristan dans toutes ses incertitudes. l\ a commencé par me dire qu'il n'irait pas la voir, et cela en homme qui se serait fâcbé tout rouge si j'avais eu l'air d'en douter : le lendemain, il était chez elle. En ma qualité d'ami sans conséquence, j'ai mes entrées chez la cantatrice ; j'en ai profité pour Juger par moi-même à quelle phase en était cette liaison étrange que condamnent à des vicissitudes éternelles la vanité de l'un et ]e& caprices de l'autre. Quelle a été ma surprise en trouvant la Floriana transformée en un ange de douceur! Tristan lui-même ne s'y reconnaissait plus ; ce n'étaient pour lui que prévenances délicates, empressements attentifs, nuances exquises de soumission et de déférence, quelque chose de tendre, d'affectueux et de suave comme l'amour d'une sœur. Je m'attendais, à chaque instant, à voir les griffes de la tigresse s'allonger tout à coup sous le veloirrs; point : la tigresse était un agneau; nous nagions décidément en pleine pastorale. Je m'explique aujourd'hui ce changement qui m'a tant étonné. La Floriana avait vu Aline ; elle connaît vos projets de mariage ; il fallait bien la faire oublier à Tristan, et, pour cela, la vaincre avec ses propres armes, s'entourer d'un voile de candeur, de mélancolie et da
bonté, se faire séraphin pour quelques jours; quoi de plus facile à ces femmes-là? 11 ne s*a^t que de déposer dans leur écria le sombre diadème de la reine iji) Babylone pour prendre dans leur corbeille la blanche couronne de Lucie*
Les débuts étsdent annoncés pour samedi dernier, et il n'en fallait pas davantage pour mettre en rumeur tout le camp des dOettanti, Il s*agissait dé savoir si le Théâtre-Italien, à denu ruiné par nos événements politiques, se relèverait de sa iéchéanee, et la Floriana semblait prédestinée à accomplir ce miracle. Elle arrivait précédée d'une réputation immense; ses triomphes à la Scala, à San Carlo, à Vienne, à Saint-Péters* bourg, lui promettaient d'avance cette consécration décisive que les applaudissements de Paris donnent à la célébrité des artistes; et pourtant la Floriana était inquiète, et son anxiété réagissait siur Tristan... Ah! chère tante, si Ton pouvait être bon juge dans sa propre cause I Si Tristan avait pu avoir, dans ces moments-là, un peu de la clairvoyance que me laisse mon rôle sacrifié 'd'homme indifférent, comme il aurait senti tout ce qu'il y a d'artificiel et de faux, de menteur et de vide dans ces prétendus attachements qui n'ont que la vanité pour base, et où l'exaltation de la tête prend sans cesse la place du cœur t Pendant ces journées de fièvre et d'attente qui ont précédé ses débuts, Tris tan n'était plus pour la cantatrice qu'un atome perdu dans cet immense océan d'émotions, de craintes, d'espérances, de précautions à prendre, d'intérêts à ménager, de suffrages à conquérir, de critiques à désarmer, qui se résumait pour elle par ces deux mots : Chute ou réussite 1 Et quel triste personnage, dans ces moments-là, que celui d'un homme du monde épris d'une actrice! Il faut qu'il abdique la dignité et le calme de
ses luibitades, pour entrer de force dans cette chaude ataesphére du théâtre où elle Teatrâîne après soi, pour s occuper du matériel de son succès, peur se faire le courtisan ou le camarade iie tous ceux qui peuvent la servir ou lui nuire. Âh! vraioQent, c est à me consoler de ces désavantages extr^rieiurs qui me rendent parfois si malheureux, et qui .détournent de moi le regard des fennnes. Du moias, je puis me créer un idéal qui est à moi, que rien ne ternit ou ne rapetisse, (pA n'effleure aucune de nos passions misérables : ces agitations mesquines qui font jouer, sous mes jeux, les ressorts du cœur humain et de la vie mondaine, je ne les connais pas. Sans arriére-pensée , sans intérêt, sans amour-propre, dans toute la pureté d'une tendresse qui ne se trahira jamais, je puis me dévouer à l'objet de mon cuke, hii offrir, par la pensée, tout ce que j'ai de forée, d'ardeur, d'enthousiasme, de courage... Je puis aimer, réellement aimer... Et qui donc?... Ah! malheureux insensé, j'oublie toujours que je ne puis pas être aimé» que ce secret, si j'en avais un, devrait rester caché dans les profondeurs de mon âme, que, s'il était deviné, il ferait sourire ou ferait pitié..« Eh bien I soit! que cet amour, s'il existe, soit éternellemt^nt ignoré de celle qui l'inspirera... L'abnégation et le sacrifice peuvent aussi avoir leurs douceurs !
He voici bien loin de la Floriana. Le jour attendu est arrivé; Taspect de la salle rappelait les belles époques de notr# cher théâtie Assis à l'orchestre, où j'avais promis de chauffer le 'Succès, une force irrésistible ramenait mes regards vers cette petite loge, qui était la vôtre, il y a trois ans, et qu'occupait en ce moment une famille anglaise dans des costumes d'outre-Munche. C'est dans cette loge, — vous en souvenez-
VOUS y ehére tante? — que votre Aline est venue au spectacle pour la première îois, que nous suivions avec délices les vibra* tions de celte âme charmante sous la mm de Mozart et de Rossinl! Je ne sais si ce souvenir m'a rendu iipsie pour le présent ; mais à l'instant je me suis senti profondément triste ; la salle m'a paru remplie de fipres mau^sa^ et ennuyées, et quand la Floriana a paru en scène sous ses voiles babyloniens, sa vue m'a causé, je ne sais pourquoi, une sourde colère. Elle était pourtant bien belle dans ce costume oriental merveilleusement ajusté au caractère de sa physionomie. Ses yeux noirs, son front marmoréen, sa haute taille, sa fière démarche, tout* réalisait le type de cette reine dont la mystérieuse et criminelle grandeur revit dans l'o&uvro sablime du maiire. Un murmure d'admiration a parcouru la salle ; mais notre public est méfiant à l'égard des célébrités qui lui arrivent de l'étranger; il aime à faire acheter, par un peu de froideur préventive, les applaudissements qu'il prodiguera pli^ tard aux altistes de talent. Il y a donc eu un léger mouvenaent pour imposer sMence à ces bravos anticipés. La Floriana s'en est s^erçue ; c'est une de ces natures ardentes, prime-saatières, inégales, qu'un rien suffit à exalter ou à abattre. Soit émotion, soit orgueil blessé, soit qu'elle fût vraiment fatiguée par les répétiitions ou éprouvée par le changement de climat, ses premières notes sont mal sorties, un point d'orgue s'est accroché, et le récitatif tout entier s'est res* senti de cette disposition fâcheuse. Dès lors ce courant magnétique ^i s'établit d'ordinaire entre le (aiblic et les grands artistes, a cessé ou plutôt s'est manifesté en sens contraire : on eût dît que le feu de la rampe devenait une barrière de glace pour séparer la cantatrice de son auditoire. Cette sensation négative.
si connue de tous ceux qui fréquentent le théâtre, et qui va du spectateur refusant de se laisser empoigner , à Tartiste luttant en vain contre cette résistance passive, est montée, en un moment, du parterre au balcon et aux loges. 11 y a bien eu, dans le finale, dans le duo avec Âssur, dans le duo avecÂrsace, de magnifiques moments; mais ces éclaira rapides ne pouvaient donner le change sur l'ensemble de la soirée : il était évident que la Floriana ne réussissait pas, et qu'il y avait, sinon chute complète, au moins /¥a«eo incontestable.
Après la représentation, je suis allé dans sa loge ; il y avait quelques personnes qui s'efforçaient d'atténuer ou d'adoucbr l'amertume de la défaite. On citait à l'actrice les noms des chanteurs fameux qui étaient tombés le premier jour; on lui promettait pour le surlendemain un éclatant triomphe , il n'était pas de baume que l'on n'employât pour guérir cette blessure toute saignante. Quant à elle, elle se donnait une peine inouïe pour paraître résignée, indifi'érente, joyeuse même; elle tournait son malheur en persiflage. — Les Parisiens étaient trop connaisseurs, trop spirituels pour elle ; notre charmant climat l'avait prise à la gorge; elle avait été détestable; elle ne comprenait pas qu'on ne l'eût pas sifflée à outrance : quand on est aussi mauvais que cela, on court les petites villes d'Italie : on n'a pas l'insolence de venir se faire admirer dans la capitale du monde civilisé. Un rire nerveux, strident, saccadé, entrecoupait chacune de ces phrases (fie démentaient l'ardeur de ses regards, le bouleversement de ses traits, l'orage terrible caché sous ce stoïcisme d'emprunt; de temps à autre, elle se détournait, passait à la hâte son mouchoir brodé sur ses yeux, et revenait à nous en fredonnant, en riant, en se moquant de nous et d'elle-même avec une désinvolture,
une volubilité tout italienne. Moi je me demandais qui mentait -le plus mal, de ces consolateurs qui voulaient lui faire croire qu'elle devait être contente, ou de cette cantatrice qui cherchait à nous persuader qu'elle n'était pas désolée.
Et Tristan? Assis dans un coin de la loge, il semblait porter tout le poids de la catastrophe. Sombre, silencieux, morne, le front appuyé mr sa main, il ne prenait aucune part à la double comédie qui se jouait autour de lui. Deux ou trois fois, les regards de la Floriana sont allés le chercher dans Tangle obscur où il s'était blotti. Je l'observais attentivement : dans, ces moments-là, le masque de dissimulation qu'elle avait mis sur son visage tombait tout à coup. Sa physionomie exprimait un bizarre mélange de colère, de douleur, de pitié, presque de mépris et de haine. Sans doute elle comparait mentalement l'air abattu et glacial de Tristan à ce qu'il eût été si elle avait réussi.
Lorsque le groupe peu nombreux de ces courtisans du malheur a paru se disposer à battre en retraite , Tristan m'a fait signe ; nous sommes sortis ensemble, après avoir salué la cantatrice, qui n'a^rien dit pour nous retenir. Nous avons pris par le passage Choiseul, où, suivant l'usage de tout célibataire sortant des Italiens, nous avons allumé un cigare; puis, nous sommes remontés vers le boulevard ; la nuit était froide ; Tristan ne soufflait mot, et je ne savais comment entamer la conversation.
Arrivés devant le café de Paris , Tristan s'est arrêté, et se retoumaiH'bruquement vers moi, il m'a dit avec une sorte de violence :
— Etienne, veux-tu que nous partions demain inatm pour Milan ?
Chère tante, vous me gronderez, vous me haïrez, vous me
maudirez ; mais en cet instant toul pour moi a disparu deirant un« idée qui m*a causé une horreur instinctive, infaUlible, insurmoatable : cVst que Tristan allait être ramené auprès d*AUne et de vous par une mésaventure de théâtre, par l'échee d*une cantatrice ! G* est qu(i votre Aline, cette adorable enfant, po«r laquelle nul hommage ne me semblerait as^^ez noble, nul cœur assez pur, nul dévouement assez absolu, allait profiter, de qjm ? d un frmssemeat de vanité dans une imagination mobile. U m* eût suffi, j*en conviens , 4e dire un mot, pour que œ départ eût lieu , et déjà Tristan me proposait d'aller conmiencernos préparatifs : au lieu de prononcer ce mot, je lui ai dit froidement :
— Tu feras ce que tu voudras, et je ne refuse pas de te suivre : mais, entre amis d'enfance, on se dit crûment ses vérités : si tu pars ainsi, sans revoir la Floriana, au moment où elle vient d'éprouver un douloureux mécompte, elle aura le droit d*accuser de grossièreté et de lâcheté M. le comte Tristan de Mersen...
— Tu as raison... et ce que je disais là... c'était un badinage... mais, dans quelques jours , n'est-ce pas, nous partirons? a-t-il balbutié avec embarras.
Je me suis incliné sans répondre ; je l'ai ramené jusqu'à la porte de son club, rue Grange-Bateliére, et nous nous sommes séparés.
Le surlendemain, la Floriana s'est relevée ; mais son snceès, quoique réel, n a pas été assez foudroyant pour effacer la fibchense impression du premierjour. J'ai revu Tristan ; il est tttujours aussi sombre ; cette irrésolution que nous ne connaissons que trop bien, ne s'est jamab peinte plus visibloment sur sa belle et poétique figure... Ah ! oui ! belle et poétique ! Il y a des gens heureux à qui le del a tout prodigué. .. il y en a d'autres, hélas l qui
sont les déshérités... La charité du pauvre, a-t-on dit, est de ne pas haïr le riche ; ma charité, à moi, est de ne pas haïr Tristan ; ma consolation est de vous aimer, Aline et vous, comme la mère que j*ai perdue, comme la $œur que )e n'ai pas ; oui, la plus douce, la plus tendre, la plus ravissante des sœurs 1
Adieu, chère tante, voilà où nous en sommes ici. Resteronsnous à Paris? partirons-nous pour Milan? c'»^^ dépend de moi peut-être, et c'est ce qui me fait dire que je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je ne puis être bien nulle part, excepté entre Aline et vous ; c'est que Paris m'est insupportable depuis que vous n'y êtes plus ; c'est que j'ai passé vingt fois devant votre porte, que je suis môme monté dans votre appartement nom prétexte de demander à Justine si elle n'avait rien à vous envoyer, mais, dans le fait, pour revoir votre salon, pour m' asseoir sur vos fauteuils, pour respirer un moment l'air que vous aviez respiré. Veuillez, je vous prie, dure à ma cousine que son beau vase de fuchsias était menacé d'un^ perte certaine, faute de soins intelligents ; je l'ai emporté chez moi, et l'ai traité en botaniste. Aujourd'hui les fuchsias ont refleuri, et je leur parle de vous.