‹ Or et clinquantChapitre 4 sur 7 · ETIENNE · texte numérisé non relu

ETIENNE

Ici, malgré le précepte d'Horace, qui recommande aux poètes et aux conteurs d'entrer tout de suite au cœur de leur sujet, in médias r«, je crois devour remonter rapidemept le cours des an-

nées, afin que le lecteur puisse plus aisément s'expliquer la situation et les sentiments du petit nombre de personnages placés au seuil de ce récit.

Ceux qui se souviennent de Tanclenne route de Paris à Lyon, avant Tavénement des chemins de fer, savent qu'un des points les plus pittoresques et les plus aimables du voyage était la vallée de TYonne, dans les environs d'Auxerre. S'il ne faut pas demander à cette vallée les aspects grandioses de la nature alpestre, ni les tons chauds et les lignes majestueuses des contrées méridionales, l'œil y est réjoui par un air de fraîcheur et comme de jeunesse printaniére, où tout concourt à l'effet de l'ensemble, les longues files de peupliers côtoyant les deux rives, la riche. verdure des prés où paissent de belles vaches à la robe tachée de brun, les oseraies plongeant à demi dans l'eau limpide leurs tiges flexibles et leurs racines chevelues , les gracieuses sinuosités de la rivière coupée çà et là de barrages et d'îlots, et l'élégant amphithéâtre des collines qui étagent à l'horizon leurs massifs de chênes et leurs carrés de vignobles. Au pied d'une de ces collines, se trouvait, il y a quarante ans, le château de Brévannes, changé aujourd'hui en filature; à une demi-lieue du château, e» se rapprochant de l'Yonne, on voyait, à la même épc^que, une jolie maison de campagne dont la façade blanche et la toiture d'ardoises s'abritait sous une épaisse futaie, descendant en pente douce jusqu'à la rivière; cette maison s'appelait Lavernie, et appartenait à un riche gentilhomme du pays, le comte de Mersen.

Les propriétés de M. de Mersen et de M. de Brévannes se touchaient presque dans toute leur longueur; un même cours d'eau arrosait leurs prairies; leurs fermiers se querellaient souvent pour les limites et les terrains vagues. Parfois il arrivait

qu'un chasseur se croyant sur les terres de M. de Brévannes était arrêté par un garde de M. de Mersen, ou qu une compagnie de perdrix, dépistée dans une luzerne appartenant au château, s'allait remiser dans un fourré dépendant de la futaie de Lavernie. Deux propriétaires, placés dans de pareilles conditions Tun visà-vis dt Tautre .,, sont forcés ou de s'aimer beaucoup ou de se bai'r cordialement : les deux familles dont je parle avaient pris le premier parti ; l'union la plus parfaite , la plus intime , régnait entre elles, et il n'y avait pas de jour où l'on ne rencontrât sur le chemin qui reliait les deux habitations, la voiture de M. de Brévannes le conduisant à Lavernie avec ses filles, ou la petite cavalcade du comte de Mersen et de son fils se dirigeant vers Brévannes.

En 1813, l'aînée des filles de M. de Brévannes, Alphonsine, avait dix-huit ans ; la cadette, Eugénie, en avait quatorze. Alphonsine était d'une santé délicate et- d'une laideur qui, sans être repoussante, n'aurait pu se contester que par un effort de politesse. Spirituelle et distinguée, non-seulement elle ne s'abusait pas sur ses désavantages extérieurs, mais, ainsi qu'il arrive souvent, elle se les exagérait, et sa sensibilité naturelle traduisait en vive souffrance cette douloureuse certitude de ne pouvoir plaire à personne. Eugénie était ravissante; à cet âge douteux qui n'est plus l'enfance et n'est pas encore la jeunesse, «Ile unissait toutes les grâces enfantines qu'elle allait perdre à quelques-unes des grâces féminines qu'elle allait avoir; on lui l souriait, on l'adorait, on la caressait, on la gâtait, en attendant qu'on l'aimât.

Le fils du comte de Mersen, âgé de vingt-huit ans à peino, était déjà colonel. Il avait pris quelques mois de congé pour se

reposer, à Laveruie, de ses blessures et de ses fatigues, et il allait repartir pour cette campagne où la fortune de la France» déjà frappée au cœur, devait Jeter un dernier éclat tvant de s'abtmer dans k désastre de Leipsick, et de sentir ses stériles 'victoires s*écras«r sous le poids de l'Europe coalisée.

Alphoûsioe de Brévannes aima-t-elle le colonel de Mersen? Cet amour, s'il exista^ ne se traàit jamais ; elle le cacha comme un msdbeur, comme une faute, comme un de ces secrets qui hunûUent ou épouvantent. Sûre de ne pouvoir être aimée, elle omploya, à fermer son cœur et à le faire taire, cette force morale, cette puissance de réflexion et de sacrifice que Dieu accorde parfois aux créatures disgraciées. Le colonel ne la devina pas; l'époque, d'ailleurs, était peu sentimentale; ne venant à Lavernie que pendant Tintervalle rapide de ses campagnes» il avait peu te temp& d'observer les sentiments des autres et d'analyser les ^ens. Seulement, il savait que son père et M. de Brévannes désiraient lui voir épouser une des deux sœurs ; et n'éprouvant pour Âlphonsine qu'une bonne et fraternelle aniitié, il caressait, dans un vague lointain, la douce et riante image de la belle Eugénie, devenue tout à fait jeune fille, acceptant sa main, eX lui offrant dans ce frais abri, au milieu de cet aimable groupe, ce bonheur intérieur, si cher aux rudes natures de soldats éprouvés par les vicissitudes de la guerre^

Âffiour ou amitié , regret ou espérance, sentiment profond chez Alphonsine, tendresse d'enfant chez Eugénie, il y eut bien des larmes i Brévannes et à Lavernie, le 3 ayril 1813, jour où le colonel de Mersen fit ses adieux. Quant à lui, après avoii pressé dans ses bras son vieux père, imprimé deux gros baisers mr les joues d'Eugénie qui lui sautait au cou en sanglotant et

affectueusement répondu à la muelte étreinte d'AlphoBsine, il courut où son devoir l'appelait et s'y replongea avec cette iyresse guerrière qui s'emparait alors de toutes les âmes.

Il prit part à tous les farts d'armes de cette sombre et kdfc^ que ean^agne. Blessé à Leipsick, il y fut fait prisonnier par un officier allemand, le major Berkèr, lequel, vieux déjà, peu ambitieui et criblé de rhumatismes, quitta le service quelque temps après, et se retira à la campagne, près d'Havelberg, en y emmenant son prisonnier. Naturellement doux et hunrain, ne partageant ccmtre les Français aucune de ces préventions haineuses qu'avaient allumées chez ses compatriotes les souffrances de l'invasion et les angoisses de leur nationalité mçnacée, h major Berker fut pour M. de Mersen un h&ie et on ami plutôt qu'un vainqueur ou un geMier. Sans être somptueuse, sa maison de campagne était charmante. A demi cachée sous un mas^ de grands ark^es, dominant une jolie rivière dont elle n'était sé^ parée que par un large tsqpis de verdure, coqueltement adossée au versant d'une colline, elle rappela au pauvre blessé la vallée de l'Yonne, Brévannes et Lavernie, dont elle afvait la physiononaie fraîche et souriante. Ce ne fut pas la seule séduction de cette maison hospitalière ; le major Berker avait une Hlle, nemmée Gertrude, un peu plus jeune qu'Alphonsine, un peu plus âgée qu'Eugénie, tendre comme l'une, belle conmie Tautre, bonne comme toutes deux. Tous les soins que réclamaient les infirmités du vieux msgor, les blessures du jeune colonel, Gertrude les leur prodigua ivec cette bonhomie affectueuse et familière qui faut le fond des natures allemandes! M. de Mersen ne s'était pas cru d'abord gravement attemt; mais son organisation vigou^ reuse, minée par les privations et les douleurs de tout genre

qu'il avait endurées , fut brisée par ce deruier choc ; arrivé au château d'Havelberg, il fil une longue maladie pendant laquelle il vit bien souvent Gertrude inclinée à son chevet avec des larmes dans les yeux. A peine rétabli, et trop faible encore pour se mettre en route, il apprit coup sur coup la mort du vieux comte dt Mersen, son père, les désastres de la campagne de France, les événements de Paris et la fin de cette terrible guerre. Comme beaucoup d'ofSciers de ce temps-là, qui avaient fini par ne rien voir «n dehors de la gloire et de Témotion des batailles, M. de Mersen fut injuste pour cette nouvelle phase où entrait la France épuisée, et il se demanda avec ime secrète amertume ce qu'il irait faire dans un pays où Ton ne se battait plus. Le major Berker le traitait comme un fils, et chaque fois que le colonel pariait de partir, Gertrude pâlissait et se détournait à- la hâte, comme pour cacher une larme. Deux ans s'étaient écoulés depuis que M. de Mersen avait quitté Lavernie : aucun lie0 de famille ne l'y rappelait plus ; il n'avait pu garder un souvenir bien profond ni d'Alphonsine de Brévannes, qui ne lui inspirait qu'une franche amitié, ni d'Eugénie, qui n'était encore qu'un enfant lors de son départ. Â son insu, il s'était attaché à Cette vallée d'Havelberg où il semblait avoir retrouvé un foyer, une patrie, un père, une sœur, — mieux qu'une sœur, car, grâce à la liberté des mœurs allemandes, le colonel, si peu fat qu'il fût, ne pouvait se méprendre sur la nature des sentiments que Gertrude éprouvait pour lui. Elle était là, dans tout l'éclat de sa beauté, fîére et heureuse d'une convalescence qu'il devait à ses soins, lui û0rant son bras pour parcourir ces agrestes paysages, embeUie encore par cet amour dont l'explosion soudaine allume sur les jeunes fronts tant de rayons et de flammes. M. de

Merseift savait que, d'un mot, il pouvait l'enivrer de bonheur ou la briser de désespoir ; le mot d'amour, il le dit ; le mot de départ, il l'oublia ; et il devint l'époux de Gertrude.

Que se passait-il pendant ce temps au château de Brévannes ? M. de Brévannes et ses filles avaient entouré le comte de Mersen à son lit de mort ; son dernier regard s'était arrêté sur Eugénie dont la jeunesse tenait toutes les promesses de son adolescence, et il avait murmuré à son oreille la bénédiction suprême qu'il envoyait à travers l'espace à son fils absent. Après sa mort, après que la paix fut conclue, Àlphonsine et Eugénie s'attendirent chaque jour à voir revenir le colonel de Mersen. Fidèle à son rôle d abnégation, Alphonsine, en voyant grandir à ses côtés cette sœur si gracieuse et si belle, l'avait désignée d'avance comme l'épouse du colonel. Elle lui en parlait souvent, et cette image lointaine avait fait sur Timagination juvénile d'Eugénie une impression croissante, comme ces noms que l'on grave sur le tronc des jeunes arbres et qui grandissent avec eux. Elles restèrent longtemps sans nouvelles ; puis, un jour, on leur apprit que M. de Mersen s'était fixé en Allemagne, et qu'il y avait épousé Gertrude Berker.

Ni Àlphonsine, ni Eugénie n'avaient de droit sur lui ; toutes deux se seraient récriées si on leur eût dit qu'elles l'aimaient ; et pourtant elles se sentirent vivement blessées, comme si M. de Mersen eût trahi un serment ou déçu une espérance. Pendant plusieurs années, elles résistèrent aux instances de M. de Brévannes, qui les conjurait de faire un choix parmi les nombreux partis qui se présentaient pour elles. Enfin, Alphonsine, voyant que la vieillesse de son père était réellement attristée par ses refus, se décida la première, et épousa le marquis d'Orvelay,

g^UIhomme du veisiaage, de vingt ans plus âgé qu'eUe ; de ce mariage naquit im fils qui £^4 appelé Etienne.

Quelques années après, vers 4824, Eugénie, vivement près» sée par son père d. par sa s^eur, consentit, à saa tMr, i se marier, et accepta la main de M. de Sénae, ami et contençorain du marquis d'Orv^lay. Ces deux unions furent p»sAles, mais courtes, M. de Brévannes ne swrvéeut qee peu de temps au mariage de sa seconde fille, et^ à quatre ans de distance, ses deux gendres le siûvire&t dans le tofn]»eatt : Alplumsine et Engénie restèrent veuves, Tune avec son fils Etèenac, akxis ^é de sept ans, l'autre avec une fille unique, nommée âIîm, et qui étant encore au berceau.

Elles ne vécurent plus que pour ces deux enfonts ; parfois elles parlaient emïore du oAmû de Mersen, mais toute trace d'amertume était depuis longtemps effacée de leur cœur. Ce souvenir leur apparaissait, dans les perspectives lointaines de leur en-* fance et de leur jeunesse, comme ces songes qui, au réveil, no laissent d'autre impression qu'une forme vague et ua source. Parfois elles dirigeaient leurs promenades du cété de Lavernie, et elles montraient à leurs enfants cette maisim, si riante autre^ fois avec sa verte ceinture de bois et de prairies, maintenant abandonnée^

Un jour d'été, au moment où elles s'apprêtaient à faire leur promenade ordinaire, mesdames d'Orvelay et de Sénae virent, sur le chemin de Lavernie à Brévamies, un homme v^ de demi et tenant par la main un jeune garçon de sept ou huit ans, en deuil comme Im. En approchant du château^ il hâta le pas, et les salua avec un geste d amitié qui éveilla en elles tout un monde de souvenirs. Dans cet étranger vieilli, voûté, dont le visage

LE CHERCHEUR DE PERLES. d4

conwrt de liies essayait de leur sourire, leur cœur plus (fm leor regard menait de recennaltpe le brillant ecdonel de Mersen.

C* était ki ai effet; lui aussi affait tu la mort s'abattre sur son modeste toit d'Havelberg. La bonne ci tendre Gertmde avait suœombè dans ses bras à une maladie de langnueur, en lui laissant un fiis. Def^vis phis^CMrs années le major Berker n*était plm. Alors le colonel avait tourné ses regards vi^rs la France ; il y pensait phis scurvient depuis «pu'il avait un fils; il eiEprimait le regret qii<e cet enfant ne fût pas né dans son pays, et pèut-ôlre «et accès de nostalgie tardive, «ù Gertrade vit la preuve qu'elle ne ssfiisait plus au bonheur de son mari, contiibua-t-H pour quelque chose à di^oser dans cette âme aimante le germe du mal secret qui la consuma. Quoi qull en soit, M. de Mersen, demeuré seul, ne tarda pas à se sentir de plus en plus attiré vers cette terre natale qu'il avait quittée depuis quinze ans. Il confia à un régisseur la garde d'Havelberg, se mit en route, et arriva à La\erme quelques jours après : sa première visite fut pour ses voisines qui lui racontèrent leurs chagrins, écoutèrent le récit des siens, lui présentèrent leurs enfants, et couvrirent de caresses le beau Tristan, le fils du colonel et de Gertrude.

Pour les âmes qui ont smH^eri, mais dont les déceptions et les épreuves n'ont pas détruit la faculté de sentir, il n'y a rien de phis doux peut-être que de renouer la vie, après les années d^afflictioQ et de vide, au fil qui, en se brisant, avait emporté les jours heureux. Au bout de quelques semâmes, les relations ' étaient rétablies, comme autrefois, entre Brévannes et Lavernie. Seulement, Tamitié qui redoublait le charme de ce voisinage, au lieu de ressembler i ces clartés matinales qui jettent sur tout le paysage des voiles de pourpre et d or, ressemblait à ces rayons

mélancoliques qui montent-peu à peu vers les hauteurs, au soleil couchant. M. de Mersen voyait presque tous les jours les deux veu\es; leurs enfants jouaient et grandissaient ensemble, et déjà leurs caractères commençaient à se dessiner.

Alphonsine, nous l'avons dit, avait eu tontes les susceptibilités délicates, toutes les immolations intérieures des personnes disgraciées de la nature, lorsque cette disgrâce tourne chez elles en résignation et en tristesse au lieu de se traduire en causticité et en révolte. Bientôt elle eut à faire un second sacrifice, plus cruel que le premier ; elle s* aperçut que son fils Etienne serait son portrait exact, qu'il hériterait de sa taille gauche, de ses traits irréguliers, de son teint pâle et maladif, à peine racheté par un air d'intelligence et de bonté. Découvrant en même temps en lui ce besoin d'affection qu'elle avait éprouvé elle-même dès les premiers jovrs de la jeunesse, et qu'elle avait patiemment refoulé au fond de son cœur, die s'étudia à le prémunir d'avance contre les effets de ce douloureux contraste entre ce qu'il pourrait ressentir et ce qu'il pourrait inspirer. Etienne se développa sous cette influence; il apprit de sa mère à quels chagrins, à quels ridicules peut-être il s'exposerait, s'il laissait deviner cette sensibilité qu'elle lui avait transmise avec le sang, et surtout s'il avait jamais la prétention chimérique d'être aimé comme il aimerait. Puis, pour que la leçon fût à la fois plus complète et plus féconde, elle ajoutait qu'il y avait pour lui un moyen d'ennoblir et de consacrer le sacrifice de ces illusions, et d'y trouver mêine à la longue une secrète douceur : c'était de donnex en dévouement tout ce qu'il ne recevrait pas en tendresse.

Si un sentiment d'envie eût pu entrer dans le cœur de madame d'Onelay, il eût été justifié peut-être par la torture que subissait

son orgueil maternel chaque fois qif elle comparait Etienne i Tristan de Mersen. Dire que celui-ci était le plus bel enfant q»i se pût voir, ce ne serait pas donner une idée suffisante de ses magnifiques cheveux bouclés qu'il tenait de sa mère, de ses yeux noirs, pleins de feu, où revivait l'âme vaillante du colonel, de sa taille élégante et forte, de la grâce innée de tous ses mouvements. M. de Mersen en était fier; Aline se disait déjà sa petite femme ; Etienne se prétait à tous ses caprices avec une inaltérable patience : madame d'Orvelay lui pardonnait de tout cœur d'être aussi beau que son fils l'était peu : madame de Sénac l'ai^ maît passionnément, et le regardait à part soi comme le futur mari d'Âlioe. Cette brillante et heureuse enfance s'épanouissait sous le souffle caressant de toutes ces affections charmantes, comme une fleur rare sous la rosée et le soleil.

Quelques années se passèrent ainsi; les hiatbitants de Brévanneset de Lavernie semblaient,. chaque jour, plus heureux de se retrouver ensemble. Alphonsine s'attendait parfois à voir le colonel demander la main de sa sœur qui n'avait pas dépassé l'âge où une femme peut plaire, et qui était encore très-belle : mais M. de Mersen ne s'expliquait pas, et Eugénie ne faisait rien pour l'encourager. Avait-elle deviné ce qui s'était passé dans le cœur de madame d'Orvelay, et lui répugnait-il de profiter de son sacrifice? Était-ce le colonel, qui, se sentant vieux et usé, ayant laissé en Allemagne la tombe d'une femme aimée, hésitait à contracter un nouveau lien, et avait honte de ne pouvoir plus offrir que son déclin à celle qui lui eût semblé si digne d'un premier amour? Personne ne le sut, et, d'ailleurs, un tragique épisode vint dénouer ces incertitudes.

M. de Mersen avait conservé, de sa vie militaire, l'habitude

de monter i cheval, et son fils Tristan commençait à raccompagner dans ses promenades, sur une petite jument corse qu'on avait fait venir exprès pour lui. Un soir, mesdames d^ Sénac et d'Orvelay virent arriver à Brévannes, tout effarés, les domestiques de Lavernîe. Leur maître, sorti le matin à cheval avec Tristan, n'était pas encore rentré. On alhimades flambeaux; les valets de ferme, les gardes forestiers furent mis en réquisition, et toute la troupe se lança dans le bois, guidée par Alphonsine et paer Eugénie qui marchaient en avant, et dont rien n'^alait rmqaiétnde. On courut longtemps à travers la futaie, et toutes les recherches paraissment inutiles, lorsqu'un cri déchirant s'éleva tout à coup dans la nuit, du côté d'un petit étang que Ton n'avait pas encore exploré, et qui bordait la lisière du bois : c'était madame d'Onrelay qui, précédant les éclaâreurs et conduite par une sorte de pressentiment, venait de trouver M. de Mersen étendu par terre, et Tristan dans ses bras, à demi «ort de douleur, de fetigue et d'épouvante. A ses cris, tout le monde secourut : on ranima Tristan, qui raconta d'une voix entrecoupée de frfesens et de sanglots, que, son cheval ayant eu peur d'un tronc d'arbre pkcé en travers do l'allée, il n'en avait phis été maître, qu'il s'était senti emporté vers l'étang et qu'il allait y être précipité, lorsque son père, lancé au galop derrière lui, s'était jeté à bas, et l'avait arrêté au bord du talus. Mai« soit que l'élan de M. de Mersen fttt mal calculé, soit que son tmeoisçe paternelle lui eût fait perdre la tête, il était tombé de toute sa hauteur, !e poignet embarrassé dans la bride, le pied pris dans l'étrier, et son cheval, entraîné par le poids de son corps, s'était affaissé sur lui; un cri étouffé était sorti de sa poitrine, puis Tristan n'avait plus rien vu, rien entendu, rien senti, et le

pauvre enfant ne savait pas combien de temps s'était écoulé dtepuis l'accident.

On releva M. de Mersen qui respirait encore : il fut transporté à Lavernie, où Alphonsine et Eugénie ne le quittèrent pas vn moment pendant les trois jours que dura son agonie : le to^otsiéme jour, ii fit nn signe comme s'il allait parler; mais les paroles se glacèrent sur ses lèvres; il se borna à montrer du regard aux deux sœurs Tristan qu'il allait laisser seul an monde, et il expira.

Ce fut en le pleurant qu'elles comprirent combien elles l'aimaient; Eugénie fut celle des deux qui versa le plus de larmes ; la douleur d* Alphonsine, plus contenue, fut plus profonde et plus corrosive. Habituée à renfermer toutes ses émotions, elle essaya de faire encore violence à celle-là ; son cœur se brisa daus ce nouvel effort. Il en est des blessures de l'âme comme de celles du corps; il arrive souvent que la dernière qu'on reçoit les rouvre toutes : madame d'Orvelay langnît pendant quelque temps.— Tu l'aumais donc bien? lui dit Eugénie, nn jour qu'efie parlait de sa mort prochaine avec une résignation triste et douce. ^ Oui, ma sœur, répondit-elle t^mplement. Elle monmt quinze jours après.

Bien qu'Etienne fdt encore un enfent, sa douleur fut celle d'un homme ; l'âffie de sa mère avait passé tout entière en Ini ; fidèle i ses leçons, il se disait que, sa mère morte, aucune femme ne l'aimerait comme il voulait être aimé.

Al-je behoin de dire que Tristan avait été adopté par les deux veuves, que Alphonsine, en mourant, avait recommandé à sa sœur de le msder un jow à Aline, et que ce mariage était devenu le vœu le plus eher de madune de Sénac, an milieu de ces dates

funèbres qui se multipliaient derrière elle comme des croix de bois noir au bord d'un chemin parcouru? Aline avait alors neuf ans, Élienne et Tristan en avaient quinze; Brévannes et Lavernie, dépeuplés par la mort, ne rappelaient plus à madame de Sénac que de lugubres souvenirs; elle s* en éloigna, et vint se iixer à Paris pour s'y occuper à la fois de l'éducation de sa fille, et de celle de ces deux enfants dont elle devenait aussi la mère» puisqu'ils étaient orphelins.

Tristan de Mersen et Etienne d'Orvelay furent mis au même collège, et la maison de madame de Sénâc resta pour eux ce qu'est la maison paternelle pour les écoliers. La douce intimité de Brévannes et de Lavernie se continua dans cette nouvelle sphère, en se transformant peu à peu à mesure que Tristan et Élienne touchèrent à cet âge où des nuances plus vives et plus troublées commencent à se mêler aux amitiés d'enfance. C'étaient des jours de fête pour Aline que ceux où les deux pensionnaires, délivrés pour quelques heures de leur prison classique, venaient partager ses jeux comme autrefois. Mais il eût été facile à un observateur de constater déjà bien des différences, soit dans l'accueil qu'elle faisait à ses jeunes compagnons, soit dans leurs manières vis-à-vis d'elle. Sa préférence pour Tristan se trahissait par mille indices dont aucun n'échappait à Etienne,

et qui raffermissaient dans sa résolution de n'étre^amais pour sa cousine que le plus dévoué, le moins exigeant des camarades et des frères. Aussi spirituel que l'avait été sa mère, il ne chercha pas à faire Je cet esprit une arme ou une revanche pour s*indem^i^ser de ces désavantages extérieurs qu'il ressentait si profondément. 11 ne songea à s'en senrir que pour deviner, dans leurs fibres les plus secrètes, dans leurs plus mystérieux détours, les âmes avec lesquelles il allait se trouver en contact, et pour régler sa conduite d'après- ces découvertes. On a dit avec raison que la solitude affaiblit les faibles et fortifie les forts. On peut dire aussi que la solitude du cœur, telle que se TiK^posait Etienne, aigrit les natures vulgaires et ennoblit les délicates. Bien avant Aline, ayant madame de Sénac elle-même, il s'aperçut que sa cousine, devançant les projets de sa mère, fessentait pour Tristan un de ces amours où l'adolescence met ses ignorances, la jeunesse ses illusions, et qui, dans certaines organisations d'une sensibilité vive et précoce, peuvent décider de toute une destinée. Etienne s'y était attendu; if savait d'avance que c'était là le rôve favori de sa tante, la dernière recommandation de madame d'Orvelay, le dernier vœu du colonel de Mersen ; que Hout le monde, dans le passé et dans l'avenir, était d'accord pour marier Aline à Tristan, et que la principale intéressée ne tarderait pas à entrer de toute son âme dacs ce projet de famille; il savait tout cela, il ne pouvait s'en étonner, et pourtant il en souffrit.

Peut-être madame de Sénac fut-elle un peu imprudente de favoriser ainsi ces relations amicales et familières, lorsque sa fille et Tristan étaient encore trop jeunes pour que son espérance pût se changer en certitude : mais elle avait constamment vécu

i la canpapK» dans un cercle miime qui ne pou^aît rien lui apprendre de la seience dn monde et des bizarreries da cœur humain. Sa soeiiirataée, madame d'Onreiay, aussi supérieure par I esprit qu'elle lui était inférieure en beauté, s'était presque toujours chargée de penser et d'agir pour eHe. Ni son père- qui la gâtait, ni cette sœur dont l'aflection avait quelque chose de maternel, ni son mari, beaucoup pins âgé qu'elle, n'avaient pu lui faire éprouver on entrevoir autre chose que ces sentiments naturels et paisibles, qui n'enseignent rien parce qu'ils n'ont rien ictcber. Son afflonrmémepovirlecoleneldeMersen,— ensvpposantqn'elle l'eût adfflé, — étaîttoujours resté peur eHe dans les kerizons vagues dn rêve ou du souvenir, et ne l'avait peint placée en face deees réalités poignantes qui recèlent, en un mon^, les hrttes, les mécomptes et les orages cte la vie. i^iiHleurs Aline était si joKe 1 son front de sdze ans «e couronnait d'ane frakhenr si vîrg'made, . d'une grftee si exquise, d'une si irrésîstibie candeur 1 Aimer cette ravissante jeune fille, devenir son mari et trouver dans cette union un bonheur sans nuage et sans bornes, madune de Sénxc ne pouvait rien voir, pour Tristan, en dehors de oet avenhr si riant et »i fecile, ni penser que son imagination pût s'égarer sur d'autres chemins. Les premiers temps justifièrent sa confiance : tendre et empressé auprès d'Atme, le jeune de Mersen parut fort disposé i fah'e sa partie dans cette firatche idj^e d'avoars printanières, préludant, eous Vm\ maternel, aux graves félicités du mariage. 11 y eut là, pour to«s, — excepté peut-être pour Etienne, — quelques douces années : camarades de ootlége, sortis le même jour, assis sur les mêmes bancs de l'École de droit, Etienne et Tristan ne se quittaient guère ; deux fois par semaine, on se réunissait chez madame de Sénac, et l'on allait

ens^nble à la campagne, dans les environs de Paris. Quelquefois, dans ee& gaies {Hnomenades i travers les bois de Bougival ou de Ville-d*Âvray, Étieane et sa tante ralentissaient le pas, pour laisser Tristan et Aline courir librement en avant, les mains enlacées; \]& se montraient du. regard ce couple charmant, et madame de Séaac, absorbée dans sa joie, ive se demandait jamais si son neve», du mâme âge ^ue Tristan,, ayant comme lui des yeui pour voir, n'avait pais un imm pour soaifm et pour envier. On était alors m f 844 ^ un temps qui setnbk bien rapproché de nous, si nous consultons le etuiïi*e des aimées, et bien loin-^ tain, si nous mesurons Tabîme qui nous en sépare. A cette époque de calme et de repos extérieurs, l'agitaUon et le désordre s'étaient, pour ainsi dire, renfermés dans Les âmes : à la fois surexcitées et amoilÀes, ne trouvant pas Tem^^oi de leurs facullés dans des luttes actives, des dangers visibles^ des conditions précises d'utilité et de travail,, elles s'élançaient vers te pays des chimères, et la littérature du moment semblait faite exprès pour leur en onvrii' ta deL Ce n*étaient^ on le saii, dans la poésie et le roman, que par<kdoxales antithèses, abaissement do ce qae le monde honore, glorification de rjè qu'il flétrit, idéal de grandemr dans le crime, de pureté dans le vice, substitué, en des fîctious malsaines, aux simples notions du bien et du mal Tristan de Mersen bot â ces philtres ; il en aspira les capiteuses vapeurs; 80B imagination vive et mobile s'accoutuma aux perspectif^ et ^'atmosphère de ce monde fa^'tice, créé oar des cerveaux déréglés pour l'amusement d'une société vieillie. U accepta avec une complaisance de néophyte ces raffinements corrupteuri qui a'attaquent pas l'idée du devoir, mais qui la déplacent» qui ne prêchent pas aux coeurs honnêtes l'abandon ou l'oubli d'un amour

digne d'eux, mais qui le leur montrent là où il n'est pas, où il ne peut pas être, ir Tint un moment où Tristan se sentit saisi d'un vague désir de faire entrer ses kctures dans sa vie, de mettre à son tour le pied dans ces régions orageuses qaà lui apparaissaient au loin avec tout le magique attrait de l'iaconnu : dés lors le salon de madame de Sénac, les grâces ia^ nocentes d'Aline, son amour annoncé, permis et arrangé d'avance comme une clause de contrat,'i'idée de borner à cet amour toutes les richesses de son cœur, à ce bonheur toutes les joies de son avenir, cet ensemble si uni^ si légal, si prévu, si incontesté, parut fade à Tristan de Mersen. Pour être heureux de cette façon, était-ce la peine de vivre, d'avoir vingt-deux ans, une imagination ardente, la soif de connaître, de voir, de lutter, de sentir, une organisation forte et passionnée, je ne sais quel instinct de curiosité romanesque, préférant les cimes et les gouffres aux plaines fertiles et monotones de la Beauce ou de la Brie?. Un Océan, semé de tempêtes et de récifs, plein 4e contrastes infinis et sublimes, cachant dans ses profondeurs une perle, et, pour aller chercher cette perle, pour la disputer aux goémons, à la tourmente et au sable, un plongeur rotrépide, audacieux, infhtigable, se précipitant dans l'abîme et remontant à la surface avec son mystérieux trésor, tel fut le rêve secret de Tristan ; tel ftit le programme inavoué qu'il se traçait à lui-même, lorsqu'il voulait embrasser dans sa pensée tout ce que la jeunesse et l'amour peuvent renfermer d'émotions et de combats, d'ardeurs et de transports, de tortures et d'ivresses.

Alors, dans cette imagination à laquelle avaient manqué Us leçons d'une éducation austère et forte, qui n'avait trouvé au seuil de la vie que tendresse indulgente, empressements et ca-

hE CHERCHEUR DE PERLEE. 404

resses, à qui rien n'avait appris à lutter contre elle^mÉme* à se méfier des iliusion&^ à prévoir les péril», à chercher dans la conscience un point d'appui et une armure, se développa un penchant bizarre qui devint bientôt le caractère tout entier r ce fut une irrésolution et comme une doiible nature, qui tantôt ramenait Tristan vers Aline, lui montrait le bonheur à ses côtés, dans la sécurité d'une affection chaste et pure, tantôt le détournait Je ce milieu paisible pour l'emporter dans le monde de ses dangereuses rêveries. Madame de Sénac et sa fille ne se doutèrent pas d'abord de Cfes alternatives ; ce fut encore Etienne d'Orvelay qui fut le premier à les comprendre. Eo éprouva-t-il une douleur bien profonde? L'idée d'un obstacle ou d'un retard à l'exécution de ce projet de mariage qu'il avait jusque-là regardé comme certain, ne fut-elle pas pour lui mêlée de quelque se* crête douceur? Il y aurait de l'injustice à vouloir fouiller trop avant dans les replis des cœurs, même lés plus purs, et à prétendre- y lire plus distinctement qu'eux-mêmes. Tout ce que nous savons, c'est qu'Etienne frémit d'épouvante en song^eant aux déchirements et aux angoisses que le caractère de Tristan préparait à sa cousine, et qu'il n'épargna rien pour le guérir de ses chimères. Mais une fois sur cette pente, Tristan ne pouvait plus s'arrêter : un peu égoïste comme les gens gâtés par le monde, avide d'émotions, de triomphes et de jouissances d'amour-propre, comme les gens trop sûrs dès sentiments qu'ils inspirent, ce n'était pas la tendresse égale et inaltérable dÀline qui pouvait suffire à ce besoin, ni apaiser cette inq\îétude. Ce qu'il eût fallu, c'est que, rencontrant dans le monde mademoiselle de Sénac entourée d'adorateurs et de prétendants, averti de sa beauté et de sa grâce parTadmiration générale, sûr qu'elle

lui serait disoutée par des rivaux redoutables, il eût pu voir 12, au lieu d'un beabeur II aecepler, uae victcûre à obtenir, une vanité à sati^re. Voili €R que ne devinaient m Aline ni sa mère, et ce qu Élienne devina. Mais que penvaii-il ûdre? Coa^ seiller à s^ tante de multiplier ses rdations^ d'aller dans le monde, de rompre leur intimUé si douce, pour que sa fille devint une héroïne de salon, et que Tamitié même qu'elle avait pour lui diq)arût coaune un atome dans les a§^iations de cette vie nouvelle? Etienne était économe, comme le sont les pauvres, et eût craint de perdre cette seconde place dont il se cofiientait dans le cœur de sa cousine. Pouvait-il se poser lui-même en rival» laisser entrevoir à Tristan des prétentbns personnelles à la main d'Aline? Hélas ! il pensait qu'une rivalité aussi chétive n'inquiéterait pas assez son ami pour que le plaisir de la vaincre suffit à le ramener I

Tristan venait de finir son droit; il avait vingt-trois ans» Aline dix-sept, et madame de Sénac croyait voir approcher le moment de réaliser ses chères espérances. Aussi éprouva-t-elle une. pénible surprise lorsque le jeune de Mersen lui aononça qu'avant de se fixée et de prendre un état, il désirait voyager pendant ut an. Bien que ce désir pût sembler fort naturel et qu'Aline fui assez Jeune pour pouvoir attendre, sa mère prouva un serrexûmi de cœur, un pressentiment mêlé de souvenir. Elle, se rappela avec tristesse le départ de M. de Mersen, père de Tristan, alors que les deux familles le désignaient comme son fiancé, la longue absence et le douloureux mécompte qui avaient sui^ ce départ, et elle se demanda si sa hien-sdmée Aline, après avoir ressenti la même affection et le même espoir, ne serait pas condamnée au même sacrifice. Cependant elle ne dit rien pour re-

tenir Tristan ; mais, le jour des adieux, lorsque, restée seule avec sa fille, elle vit pleurer cette naïve enfant* et essuya ses larmes sur sajoue pâlie, madame de Sénac, pour la première fois, Veffrajade son ouvrage, et s'accusa d'avoir eu trop de confiance.

Tristan partit pour Tïtalie ; il vit Venise, Florence, Rome. Madame de Sénàc avait voulu qu'Etienne facoompagnltt , afin qu'il eût constamment auprès de lui quelqu'un qui Tempôchât d'oublier. Ce soin était presque superflu; lorsque Tristan fut loin d'Aline, il y pensa davantage; lorsqu'elle lui apparut dans une sorte de vague et do lointain, son imagination l'y ramena avec plus de vivacité et de charme. Les fatigues du voyage, Tisolement des soirées d'auberge, les petites misères de la vie de touriste, lui firent regretter plus souvent cette maison qui avait été pour lui celle d'une mère, où il avait trouvé toutes les joies, toutes les affections de la famille, et où la tendresse la plus attentive, Tindulgence la plus inaltérable, s'étudiaient à lui rendre l'existence douce et facile. Telles étaient les dispositions de Tristan, et Etienne avait pu rassurer sa tante en lui écrivant dans ce sens, lorsqu'ils arrivèrent à Naples.

On n'y parlait, à leur arrivée, que du prochain début d'une jeune cantatrice, à laquelle s'attachait cette curiosité passionnée, particulière aux Italiens. Fille d'un lazzarone, ramassée dans la rue par un professeur célèbre qui l'avait entendue jeter aux brises du golfe le trésor de ses. notes argentines, élève du Con-servatoire de Naples, la Floriana, — c'est ainsi qu'on la nom« mait, — devait, disait-on, rappeler les beaux jours des Pasta, des Sontag et des Malibran. Sa beauté égalait son talent, et ses bizarreries ajoutaient encore au prestige ; un grain de caprice ne va pas mal à ces organisations privilégiées qui portent

en elles toutes Jes tempêtes corame toutes, les mélodies de la passion. On racontait, entre autres, que son vieux professeur ayant voulu se payer de ses leçons d'une manière qui déplut à sa belle pensionnaire, elle Tavait régalé de deux soufflets si éncrgiquement impliqués que le. pauvre homipe-en eut la joue enflée pendant six semaines.

Tristan et Etienne assistèrent au début, qui eut lieu dans la Gazza ladra. Nous qui n'avons jamais vu applaudir que du bout des doigts et des lèvres ce public de Ventadour qui semble toujours^ craindre de déchirer ses gants, nous avons peine à nous figurer ce que c'est qu'un succès en' Italie , lorsqa*il atteint et dépasse les proportions du fanatismo, Stendhal nous assure qu'a certaines premières représentations de Rossini, toute la salle {Ut folle, lil^téralement folle pendant cinq heures : c'est ce qui arriva pour le début de la Floriana; on la rappela vingt ou trente fois après chaque morceau ; on les lui fit répéter tous ; toutes les fléursde.Procida et de Capo-di-Monte tombèrent à ses pieds en avalanches parfumées ; lorsque, à minuit, haletante, brisée, â demi morte d'émotion et de fatigue, elle s'inclina une dernière fois devant ce public en délire, tous les spectateurs en masse la reconduisirent, avec i^érénades, flambeaux et cris de triomphe, jusqu'en son modeste logis.

Aucun de ces détails n'avait été perdu pour Tristan, et bientôt Etienne fut frappé de son agitation, de son trouble, du désordre de ses paroles, de l'éclat de ses regards. Après le spectacle, ils allèrent au Café de V Italie^ où ne tardèrent pas à affluer tous les admirateurs de la belle cantatrice, encore enivrés des splendeurs triomphales de son cortège. Au bout de quelques minutes» ce fut un bruit à ne pas s'entendre; on eût dit une éruption du

^ LE GliERGHEUR DE PERLES. 403

Vésiive ! La reioe, rhéroïne, la divinité du moment, la Floriana était dans toutes les bouches, et les mélodieuses syllabes de son nom semblaient se multiplier dans le croisement continu de ces conversations extatiques. Chacun citait une anecdote, un oapriçe, un mot, un trait de son cafractére, et malgré ce tumulte assourdissant, Etienne et Tristan purent saisir au vol deux noms qu'on répétait presque aussi souvent que le sien : c'étaient ceux de lord Elmorough et du prince Almérani. D'après ces expansifs chroniqueurs, il paraissait que lord Elmorough, Angisus ultramillionnaire et légèrement spleenétique, et le prince Almérani, grand seigneur vénitien comptant des doges parmi ses ancêtres, étaient passionnément épris de la Floriana ; qu'à force de renchérir l'un sur Tautre, ils avaient fini par lui offrir tous deux àe l'épouser, et que, amusée plutôt que touchée de cette joute glorieuse, elle tenait la balance égale entre Venise et l'Angleterre, comme si la sérénissime République pouvait encore partager la souveraineté des mers avec l'opulente Albion.

A dater de ce moment, Tristan fut préoccupé et taciturne ; le surlendemain, il s'était fait présenter chez la cantatrice; quinze jours après, le pair d'Angleterre et le descendant des doges cédaient le pas à la France.

Cœtera qtds nescit? dirait Ovide; il y avait près de trois. ans que de Mersen était entré dans cette nouvelle phase, et, si l'orgueil blessé laissait échapper ses secrets avec le sang de ses blessures, le sien aurait pu dire jour par jour, heure par heure, tout ce que sa dignité et son repos avaient souffert dans l'intimité de cette femme dont l'humeur inégale et fantasque le faisait passer, en un instant, par tous les extrêmes. Cent fois Tristan rompit cette chaîne de ses mains convulsives, et cent fois elle

Tenlaça de ses nopuâs^ au moment où il s*ea eroysôi délitré. I partit, retoBrna à Paris, revit madame de Sénac et Aline, parai se veprenâre a^ec délices i cet intérieur si paisible, à ces tendresses si douces ; on eût dit même ipi'il les goûtait avec plus de pFnitude, et il y eut des jovrs où madame de Sénac put croire cpril allait enfm loi demasder ce consentemeii qu'elle tenait prêt depuis si longtemps ; mais toujours que^pie inodeai imprévu ou phitût trop fadie à (Nnév(»r, une lettre de la Flonana^ un article de journal annonçant ses succès dans telle ou telle capitale, une liste de ses adorateurs adroitemoot mêlée au récit de ses triomphes, un épisode de Tiniatigable Ueeple^^hase auquel continuaient de se livrer lord Elmorottgh et le prince Âlmérani sur les pas de la cantatrice, arrivaient & point pour ranimer l'amour de Tristaa et hii faire r^rou^ier queli|ues étincelles sous la eendre qa*ii croyait éteinte. U courait alors à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Rome, partout où Tartiste victorieuse avait posé son nid pour une saison : il la revoyait^ peadant les premiers jours, tous deux se donnaient le change sur ce sentiment «lifieiel qui ressemblait i ranu)ur comme la fièvre ressemble à la vie. Si la Fkiriana était dans une bonne veâne, à ses succès la mettaient en bonne humeur, si elle sacrifiait i Tristan quelques-uns de ses rivaiuL, c'était assez pom' que H. de Mersen ressaisit sj&s illusions, et se figurât qu'il dominait cette ftme ardente, qu'il était maître de cette perle, conquise Je force à travers les flots cowrroucés. Mais son erreur durait peu, les orages grondaient de nouveau, le joug devenait plus pesant, la cbatne plus lourde, les réeriminatioos pfais amères, les méfiances phs tenaces, fes colères plus âpres, et ces absences de Tristan n*abotttissaient ^'à désoler madame de Sénac qui avait fini par

LE CUERGHëUK de PERLES. 407

tout savoir, et Aline qui, sans deviner rien, se doutait qu*il se passait quelque chose d'étrange, puisque Tristan n'était plus là et qu'iîile voyait pleurer sa mère.

Telle était la situation au moment où a commencé notre r&^ cit. Tristan, revenu à Paris, annonçait l'intention d'y passer rhiver; mais il ne s'expKquait pas; triste, bourrelé, mécontent de lui, il apportait chez madame de Sénac des airs sombres et mornes qui ajoutaient aux douloureux étonnements d'Aline, aux cruelles prévisions de sa mère ; les jours s'écoulaient sans amener de changement. Bientôt, madame de Sénac s'aperçut que la santé de sa fille s'altérait, et elle craignit que cette organisation délicate, secrètement minée par un mal qui s'ignorait lui-môme, ne finît par tomber dans la langueur. Ce fut alors qu'elle demanda conseil à Etienne, et celui-ci , inquiet pour Aline, qu'il observ'lsiit avec une attention passionnée, persuadé que, tant que dunerait la folie de Tristan, il était à la fois plus convenable et plus habile que sa tante et sa cousine vécussent loin de M. de. Mersen, conseilla à madame de Sénac de partira son tour pour l'Italie.

Il est facile maintenant de comprendre la position et les sentie monts de nos personnages, et nous n'avons plus qu'à poursuivre cette courte et simple histoire.

LA FLORIANÀ A TRISTAN DE MERSEN

Tristan, je vous en prie, je tous en conjure ; partez ; séparonsnous : ayez le courage de me fuir comme j'ai celui de vous congédier. Ne sentez-vous pas ce qu'il y a de misérable dans cette vie que nous nous faisons l'un à l'autre? Profitons de cet éclair de raison qui nous en montre les laideurs ; sortons à tout prix de cette situation qui n'est qu'artifice et mensonge ; rentrons dans le vrai, dussions-nous laisser aux buissons du chemin les derniers lambeaux dé notre orgueil!... Voyez-vous, Tristan, il y a des moments où tous les supplices semblent doux, auprès de l'ennui de mentir, et je sms dans un de ces moments... Par pitié pour vous, par égard pour moi, au nom de votre honneur et du mien, de mon repos et du vôtre, partez! partez 1

Aussi bien, n'est-ce pas? si robuste que fût notre persistance à nous donner le change, il n'y a plus entre nous d'illusion possible. Il n*est pas d'effort et de subterfuge que nous n*ayons épuisé pour nous persuader mutuellement ce que ncus avons cessé de croire : que nous nous aimons, que nous pouvons encore nous aimer ! Quant à moi, je suis à bout, je vous le déclare ; j'éprouve une lassitude pareille â celle que me causerait un mau-

LE CHERCHEUR DE PERLES. TOt

Tais rôle que je serais forcée de jouer cent fois de suite, un masque de plomb que j'aurais porté toute une nuit. J'étouffe, JB trépigne comme un enfant en colère; mes nerfs se crispent à ridée de continuer ce pitoyable métier ; j'ai des envies féroces de rompre ce qui se dénoue, de briser ce qui s'écroule, de tuer ce qui ne peut plus vivre. Pour un quart d'heure de franchise, je donnerais tous les bravos d'une salle enthousiaste, me proclamant la plus pathétique des Desdemonas, la plus passionnée des Juliettes: pour un jour de délivrance, je donnerais dix ans passés à respirer l'encens et à marcher sur des fleurs... Eh bien! cette délivrance, je la veux ; cette franchise, je vais l'avoin je vais Ihre dans votre cœur et dans le mien, à la froide lueur qu'y jette ce dernier épisode de ma vie d'artiste, cet accueil dédaigneux et glacé de votre public parisien ; je vais vous dire ce que vous êtes et ce que je suis : vous, amoureux d'un nom, d'une étoile, d'une voix, d'un bruit, d'un triomphe, des paillettes de mon manteau, des pierreries de mon diadème, des couronnes de mon iront: moi, tille du peuple, transformée en reine de théâtre par ce magicien qu'on appelle l'art, par cette fée qu'on nomme la musique ; ayant joué avec la passion telle que me la livraient Mozart et Bellini, m'étant demandé si elle n'existait pas dans lo monde comme dans leurs pages divines, ayant cru un moment la rencontrer en vous, et bien vite détrompée : vous, compromeltaiït à ce jeu votre dignité et votre avenir; moi, mon talent et ma force; tous deux peut-être notre destinéa.

Cela vous étonne, que ta Floiiana, la capricieuse, la folle, la fantasque, vous tienne un pareil langage? Quoi! cette femme dont la vocation unique est de tourmenter, entre deux roulades, le gémissant cortège de se» adorateiu^s, de demander la lunei

no OR ET CLINQUANT.

lord Elmorough, le soleil au prince Âlmérani, et de se moquer de leur désespoir de ne pouvoir les lui donner, la Floriana se mêler d'observer et de juger l Oui, Tristan, et ne vous en prenez qu'à vous si j'ai acquis cette triste science. Toute femme qui passe de la confiance au doute, du doute au désenchantemeDt, X a des heures implacables pendant lesquelles elle perce à jour,

soit en elle, soit à ses cdtés, tout ce qui l'a abusée et tout ce qui la désabuse. Pendant ces heures, la plus aveugle devient clairvoyante; la plus légère, attentive; la plus étourdie, raison- Bable ; la plus folle, réfléchie. Maintenant, qu'au dehors elle reste la même, coquetteries, caprices, emportements, éclats de rire, bruits de fête, gaieté de parade, extravagances de commande ou d'instinct, c'est affaire de costume et rien de plus ! Ce qui est réel, ce qu'on trouverait au-dessous de ces éblouissantes surfaces, c'est une vérité qui ronge, une plaie qui saigne, une pensée qui interroge, qui accuse et qui condamne. Ne vous récriez donc pas, Tristan, si je vous dis que je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même! Ce que vous êtes, ce qui est au fond de votre nature, de votre situation, de vos sentiments, pourrait se résumer par un mot: vous cherchiez. Que eherchiez-vous? Quelque chose qui ne fût pas Texistence, la sensation, la perspective de vos jeunes années, qui vous Qt respirer im air plus excitant et plus chaud, qui vous révélât des émotix)ns nouvelles, trouble, anxiété, orage, hitte, ardeur du combat» ivresse du triomphe. Ce qui se donnait à vous sans résistance, ee que nul ne vous disputait, ce que vous pouviez cueillir en étendant la main, oh ! vous ie méprisiez, vous n'en vouliez pas-; c'était bon pour les imaginations craintives et les âmes timorées. Ce qu'il vous fallait, c'était un bonheur auquel se mêlât l'idée

L£ CHËUCHEtJQ P^ PARLES. 1{|

de victoire, qui devînt un sujet de vanité pour vous et d'envie pour les autres; un bonheur inquiet, mais éclatant, rehaussé a ?o$ yeuï par le prix qu'y attacherait le monde, "retentissant comme un succès, rayonnant comme une auréole ; perle enchâssée dans Tor, et d'autant plus précieuse qu'il y aurait plus de cœurs pour la convoiter, plus de mains pour essayer de vous la reprendre: ce quelque chose, c'était moi; ce bonheur» c'était mon amour, et voilà pourquoi vous avez cru m'aimer.'

Faut-il vous dire, à mon tour, ce que je suis? Je n'y mettrai pas plus de déguisement et de réiticence ; car les femmes comme mei, Tristan, deviennent horriblement sincères quand elles ne mentent plus. Je suis née sur le quai de Santa-Lucia, entre un père qui vendait du poisson et une mère qui vendait des pastèques. Quand ils s'aperçurent que j'avais de la voix, ils me firent chanter sur le port pour ramasser quelques colins, et, quand ma quête manquait, j'étais battue. Â quinze ans, j'ai aimé d'un innocent amour Anzolino, un iils de pécheur, un enfant de mon âge, pauvre et battu comme moi. Si j'ai eu un bon moment dans ma vie, c'a été celui-là. Le soir, ma journée finie, ÂnzoUnoine prenait dans sa barque et m'emmenait sur la rade. Nous chantions nos airs napolitaine, et souvent d'autres barques noHs suivaient pour prendre part à ce concert d'une simpli<it^ primitive. Ce fut pendant une de ces promenades que je fiis entendue de ce vieux singe de Guarelli, mon vénérable maître. Vous savez ce qui suivit. On me persuada que j'avais dans le gosier un diamant ; diamant brut qu'il suffisait de polir pour qu'au lieu des échos nocturnes de Baïa et dePortici, le monde entier répé* tât mes chansons ; on me dit que je n'avais qui vouloir, à accepter quelques années d'études et de conseils pour devenir riche,

célèbre, pour voir à mes pieds ces grands seigneurs et ces grandes dames que je voyais passer dans de si beaux habits, et qui me méprisaient dans ma misère et mes haillons. Je me laissai tenter: Guarelli s'empara de moi, et sa prédiction s*est réalisée; d'une pauvre fille de lazzarbiie il a fait une cantatrice. Mais, ne vous y trompez pas, la fille du peuple subsiste toujours sous l'artiste: les deux natures, les deux instincts se combinent en moi d une façon bizarre, sans pouvoir ni se séparer, ni se confondre. L'art divin que l'on m'enseignait m'emportait sur sesl ailes de feu bien loin de cette humble sphère où s'était écoulée mon enfance; les leçons de Guarelli, les partitions des maitrës, l'inspiration que je puisais à ces sources profondes, les premiers soufSes qui m'arrivaient de ces régions bruyantes et fleuries où j'allais'éntrer, tout cela me faisait pressentir un monde nouveau où Anzolino n'avait plus de place: il le comprit. Un soir, il me dit adieu. en pleurant, et je ne l'ai plus revu. Alors, moi aussi, j'ai cherché; j'ai cherché une passion qui me parlât la même langue que don Ottayio, Tancrède, Elvino, Arnold, Edgardo ; une passion quifdt àmon nouvel état ce que l'amour d' Anzolino avait été à l'ancien... Ah ! les soupirants ne me manquaient pas, mais ils m'ennuyaient à périr. Un peu plus tard, lorsque la débutante a été déifiée en quelques heures par les transports enthousiastes d'une salle en délire, sont venus lord Elmorongh et le prince Almérani, deux types bien complets de ces deux races bien distinctes où les célébrités du théâtre recrutent leurs victimes officielles : l'un, s' étant juré de rompre avec l'uniformité de la vie et du caractère britanniques, de se traiter du spleen par le paradoxe, et de pousser, s'il le faut, jusqu'à l'extrême ce moyen de guérison ; l'autre, conservant parmi les ruines de-

«a patrie, un pur et ardent amour pour l'art, pareil à ces fleurs qui croissent entre deux pierres d un monument écroulé ; saluant en moi une organisation musicale propre à conjurer

ou à retarder la décadence de cet art qui le console, et m* aimant pour celte espérance que je Toi donne au milieu de tout ce qu'il voit chanceler et succomber. Entre ces deux adoratiens si flatteuses, j'aurais bien voulu faire un choix; mais, au moment de me décider, je sentais que c'était impossible : .l'Anglais mettait dans ses folies trop de froideur et de méthode; le Vénitien était trop léger, trop impétueux, trop bavard, trop croisé de prince italien et de marchand de vulnéraire! C'est alors, Tristan, que vous êtes arrivé. Cet idéal que je m'étais formé et qui devait m'initier à la passion élégante, il m'a semblé qu'il se réalisait en vous. Vous étiez plus jeune et plus beau qu'Elmorough et qu'Almérani; vous aviez, sinon la passion vraie, au moins le simulacre et les dehors; votre imagination abusée imitait les accents du cœur ; si je pouvais mettre enfin l'accord dans ces éléments dont se composait ma double nature, vaincre mon éducation primitive et achever d' effacer la paysanne dans la grande artiste et la grande dame, je me disais que ce serait par vous : — et voilà pourquoi j'ai cru vous aimer !

Illusion et chimère ! Pour lord Elmorough, j'étais un pari, pour Ato^érani, une gamme; pour vous, un succès... Ah! l'on nous accuse et l'on nous maudit, nous^ autres femmes de théâtre ; l'on nous reproche d'être fantasques et avides, coquettes et méchantes^ de jouer avec les sentiments que nous inspirons comme avec les joyaux de nos écrins ou les larmes de nos rôles, de déchirera coups de bec ou de griffes, comme l'orfraie la colombe, les cœurs qui s'offrent à nous... A qui la faute? Croit-on que ce

IÎ4 ^ ou ET GLÏNQUAf^t.

n'est rien, au milieu de ces enthousiasmes et de ces flammes, de sentir que ce n'est pas nous qu'on aime , que c'est quelque chose qui n'est ni notre visage^ ni notre âme, mais un je ne sais quoi d'extérieur et de factice qui pourrait se détacher avec ia dentelle de nos voiles et les fleurs de nos couronnes ? Croit-on que ce n'est rien de se débattre dans ce mensonge et cetta impuissance, et si nous laissons dans cette lutte le meilleur de nos tendresses, si nous en sortons prêtes à faire expier à autrui le douloureux endurcissement de nos cœurs, peut-on s'en étonner ou s'en plaindre ? Nous désespérons nos adorateurs ; nous sommes per^ fides, insensibles, capricieuses, railleuses, impitoyables ; nous ne vous aimons pas... et pourquoi vous aimerions-nous? Êtes-vous nos amis et nos frères? Sommes-nous du même sang, du même ah*, du même monde? Non. Nous arrivons des deux pôles extrêmes, rapprochés un moment par Tamour-propre , éternellement séparés par notre origine et nos goûts , nos instincts et nos habitudes ; tour à tour traitées en conquérants ou en pays conquis, suivant que nous vous imposons notre joug ou que nous subissons le vOtre ; condamnées à ne jamais connaître ce côté sincère et durable de l'affection et du cœur que vous réservez à vos égales, que nous gardons pour nos pareils ; vous, en un mot^ maîtres inquiets, attirés par une curiosité vaniteuse et fébrile ; nous, ilotes couronnées, que vous rassasiez d'encens et de dithyrambes, jusqu'à ce que vous nous jetiez au galetas, à la borne ou â l'hôpital ! Vous voyez donc bien que nous ne pouvons pas nous aimer, que nous serions dupe<5 et vous aussi !... Tenez, Tristan, vous avez vu toutes les folies qu'EIraorough et Almérani ont faites pour me plaire, et qui vous ont donné l'idée de m* aimer passionnément: eh bien ! supposez que l'Anglais trouve à faire quelque

LE CHERCHEUR DE PERLES. ftS

chose de plus excentrique que d'épouser une fille de lazzarone devenue chanteuse; supposez que le Vénitien rencontre un gosier plus riche de trois notes que le mien ; aussitôt je cesserai d^exister pour eux; ils passeront prés de moi sans me connaître; je ne serai plus même un nom, un souvenir, un atome; le néant d*oi je sortais m'aura reprise, et tout sera dit... Et vous- que, ee soir, je n'aie plus de talent ; que ma verre se gbce, -que ma voii se brise; que le public proclame ma déchéance; puis,- que le silence et le vide se fassent autour de moi... Que sCTai-je pour vous? Oh ! n'essayez pas de mentir, vous ne le pouvez plus! Eï surtout ne croyez pas que je vous en fesse un reproche ; car, e» ceci, nous sommes quittes, et je ne vaux pas mieux que vous. Si demain, délivrée de ce ciel de Paris qui m'étouffe et m'enrhume, je me retrouvais sur ma plage avec Anzolino à mes côtés; st j'aspirais là une bonne gorgée de mon air libre d'autrefois, en faee du double azur de ce ciel et de cette mer ; si Anzolino , tout en raccommodant ses filets, me montrait d'un geste sa barque et le golfe où retentissait l'écho de notre chanson favorite, glissant sur la vague endormie :

Vieni: la barca è pronta!...

je l'y suivrais avec délices, et, avant une heure, f aurais oublié s*il y a au monde quelqu'un s' appelant Tristan de Mersen : ou, mieux encore, si Rossini, l'illustre fainéant, m'appelait brusquement à Bologne, et me disait : je vais écrire pour toi un opéra et un rôle, mais à condition que tu fermeras ta porte à M. de Mersen... ah ! mon pauvre Tristan, il n'aurait pas fini sa phrase^ que vous seriez chassé, comme jamais princesse russe ne chassa un valet maladroit !

nt OR ET CLINQiJANT.

Ainsi ni la femme , ni l'artiste ne vous appartiennent ; le lien que la vanité avait formé, elle le brise... Oh ! que c'est bon de se dégonfler, de laisser éclater ce qu'on a sur le cœur ! Je suis contente d'être venue à Paris, d'avoir échangé les ardents triomphes ie la Scala et de San- Carlo contre le froid accueil qui m'attendait îd : oui, j'en suis contente, puisque, échappant à ce tourbillon, à ces ivresses, à cette brûlante atmosphère d'ovations et de fêtes, j'ai fu regarder en moi et en vous, et apprendre en une soirée ce que dix ans de succès ne m'auraient pas appris ! Je sais à présent ce qu'un bravo de moins peut peser dans votre cœur : vous savez ce ^'une heure de franchise peut arracher au mi^ : hâtons-nous donc de profiter.de ce moment unique ! Demain peut-êlre il prendrait envie au public de Ventadour de me dédommager de ses froideurs, et ce retour de fortune vous ramènerait à moi; demain, peut-être, un nouveau caprice m'engagerait à vous retenir... Partez donc ! partez vite ! Pour achever de vous y décider, j'ai •ncore à vous dire deux choses.

J'ai vu mademoiselle Aline de Sénac ; ne me demandez pas de quelle façon ni par quel moyen ! qu'il vous suffise de savoir que je l'ai vue, et de très-prés. On est rarement juste entre femmes, plus rarement entre rivales. Eh bien ! moi, je serai juste, et c^iie Hnpartialité me coûte si peu, que je vous permets de vous en fâ- •her : mademoiselle de Sénac est ravissante, délicieuse, adorable; on n'a pas plus de grâce, de suavité, de candeur... Oh! fous, triples fouf que vous êtes, vous autres hommes, quand vous l'avez qu'à vous laisser aimer par ces pures et charriantes «réatures,de leur préférer, quoi? l'ombre de voire orgueil, l'allongeant sur un rideau de théâtre, entre un bec de gaz et un {ompierl

La seconde chose que j'ai i vous dire sera plus déeisive encore ; il y a quelqu'un, entendez-vous bien? quelqu'un de. jeune, de bon, de spirituel et d'aimable, dont j*ai pénétré le secret, et qui aime mademoiselle de Sénac... oh 1 d'un amour profond immense, infini, tel que vousiû'en aurez jamais ni pour mademoiselle Aline, ni pour la Floriana.

Maintenant, je suis bien sûre que vous allez partir, et je n'ajoute rien, pas même un adieu dont vous ne voudriez plus, et des vœux pour votre bonheur auxquels vous ne croiriez pas.

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