‹ Or et clinquantChapitre 5 sur 7 · TRI3TAN DE M ERS EN A LA FLORIANA · texte numérisé non relu

TRI3TAN DE M ERS EN A LA FLORIANA

Eh bien ! oui, je pars : dans dix jours, je serai à Milan, auprès de la seule personne que j'aie jamais aimée ; je ressaisirai avec délices ce bonheur que vous aviez failli me faire perdre et que vous sacrifiait ma folie : mes yeux se dessillent, le voile tombe le mensonge finit; merci mille fois, madame! chaque ligne d« yotr6 Jettre est aussi pour moi un signal de délivrance... Vous avez raison, là-bas est le bonheur, le repos, la joie du cœur, la tendresse vraie^ la félicité sans trouble et sans remords : ici, tout est faux, tout est factice, tout est dérisoire, excepté l'heure de franchise ou de colère qui voua rappelle si bien ce que vous êtes et ce que je suis.

Cette fols, je me sens invincible; j'éprouve un ineffable plaisir à jouer avec les morceaux, de ma chaîne que vous ne renouerez plus, à fouiller cette cendre éteinte que vous ne rallumerez pas, à rentrer dans m% dignité comme vous rentrez dans votr» 'v9.4^*

pendance, et à vous écrire, madame, d*une main calme et froide, sans rancune et sans amour : je pars et je vous déSe 1

Voulant éviier le bruit et le mouvejient d'une grande ville, madame de Sénac avait loué une mdson de campagne entre le lac de Côme et Milan, dans cette plaine de RhiV qui réunit en abrégé toutes les richesses de la végétation lombarde : arbres séculaires, massifs d'arbustes, fleurs sauvages, eaux vives, moissons fertiles, vastes prairies, guirlandes de pampre et de vigne enlaçant leurs festons et leurs arabesques aux branches des ormeaux et des pommiers.

En se trouvant dans cette calme retraite. Aime avait peu à peu senti s*apalser ces agitations dont la cause était trop facile à deviner, et qui avaient marqué les derniers temps de son séjour à Paris. Sa santé se rétablissait; tous les symptômes inquiétants avaient disparu ; et cependant ses joues étaient encore pâles , et les joyeux rires d'autrefois ne revenaient pas sur ses lèvres. Si ignorante qu'elle fui des mystères du monde et de la vie, il était impossible que la bizarre conduite de Tristan ne la Ot pas réfléchii . 11 y a une chose que la jeune fille la plus naïve et la plus chaste comprendra toujours : c'est qu'un jeune homme qui l'aime, qui «^t sûr d'être également agréé par ses pirents et par elle, doit II demander en mariage, et que, s'il ne- le fait pas, il faut qu'il y ait quelque obstacle. De quelle nature était cet obstacle ?

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L'imagination d'Aline l'effleurait de Taile, comme l'alcyon effleure la vague, sans s'y arrêter jamais ; mais c'était assez, smon pour effacer de son cœur l'image de Tristan ou pour lui apprendre i raisonner ses méfiances, au moins ponrfûre perdre à son amour ce caractère de sécurité enfantine qu'il avait eu jusqu'alors. Les premiers chagrins d'une jeune fille, lorsqu'ils ne lui oient rien d« ses pudeurs virginales, sont pour elle une grâce et une parure de plus ; ils l'initient aux épreuves et aux luttes de la vie en les laissant dans ce vague où se complaisent les sentiments tendres et les âmes délicates : elle devient femme par la douleur et le sacrifice, tout en restant jeune fille par Tinnocence et la candeur : double poésie qui se compose à la fois de ce qu'elle sait et de ce qu'elle ignore !

Cependant le printemjps avût commencé ; un printemps d'Italie, opulent et beau comme la campagne qu'il inondait de rayons et de verdure. Après le triste et intjuiet hiver de Paris, après les fatigues et les angoisses de la traversée du Simplon , ce fut xm enchantement pour Aline que de saluer cette saison charmante, de respirer cet air tiède, de se sentir revivre sous ces brises embaumées. S'il y a dans les tristesses humaines un fond qui ne' varie pas, elles ont, pour ainsi dire, un côté extérieur qui s'assouplit et se transforme suivant les perspectives et les images auxquelles elles s'associent. Bientôt la mélancolie d'Aline, sans se dissiper entièrement, se colora et s'embellit des magnificences de cette riche nature qui s'épanouissait sous ses regards. On eût dit qu'une vie nouvelle courait dans ses veines, et que ce ciel italien, en se reflétant dans ses yeux, donnait à leur Ihnpide azur un ton plus éclatant et plus chaud. Souvent, pendant ces semaines rapides, madame de Sénac, qui n'avait pas encore renoncé à soa

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léte d'alliance entre sa fille et Tristan, éprouva une surprise Kélée de joie et de regret en assistant à cette métamorphose qui s^opérait dans la beauté comme dans Tàme d'Aline, et, involonlairement ramenée à sa pensée favorite, elle se surprenait à murmurer tout bas : — < Quel dommage qu'il ne soit pas ici, qu'il ne la voie pas en ce moment ! il n'hésiterait plus. »

Ce vœu, un peu imprudent peut-être, ne tarda pas à se réa* Eser. Un jour, au commencement de mai, madame de Sénac et safille virent arriver Etienne et Tristan. Ils avaient pris un apliartement à Milan, et s'étaient arrangés pour pouvoir venir tous ks jours à la villa, qui n'était qu'à deux lieues. Ils furent accueillis comme le pigeon de La Fontaine, demeuré au logis, dut lecevoir Tingrat qui s'y était ennuyé et qui revenait battant de Eaile. Pourtant, il y eut dans l'accueil quelques légères nuances : Badame de Sénac, secrètement prévenue par le fidèle Etienne, montra une joie sans mélange^ une de ces joies maternelles qui semblent effacer, en un instant, le souvenir des jours d'attente, tes griefs amassés et des fautes commises. Aline était trop pure |Dur chercher à punir Tristan par des airs de froideur et de dé- <ain que son cœur eût démentis; mais elle sut mêler à. ses maliéres affectueuses et cordiales une dignité calme que les deux l^unes gens ne lui connaissaient pas, et qui la leur révélèrent sous un nouveau jour. Cette première soirée fut marquée par im incident imperceptible, qui devint cependant pour Aline un aouveau sujet de réflexions. Etienne, qui, ep l'embrassant» avait fidt d'héroïques efforts pour rester dans son impassible rôle et ^i, plus tard, en la regardant mieux, s'était effrayé de la trouver à belle, profita d'un moment où on ne pouvait l'entendre, s'apr Ijçocha d'elle avec la familiarité qu'autorisait son titre de cousin»

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et lui dit gaiement, en lui montrant du coin de Tœil Tristan, qui causait avec madame de Sénac â Tautre bout du salon :

— Chère cousine, voulez-vous que je vous donne un conseil? Ayez Taîr de m' aimer un peu.

Puis il se détourna rapidement, sans attendre la réponse.

Hélas! mon humble analyse psychologique aurait besoin de rivaliser de ténuité et de finesse avec le point d'Alençon ou de Malines, pour détailler le travail intérieur qui se fit dans l'esprit de mademoiselle de Sénac, à la suite de cette simple phrase de son cousin. — • Il me dit d'avoir Tair de Taimer un peu : mais est-ce que je ne Taime pas beaucoup? • se demanda-t-elle d'abord. Un an auparavant, elle se fût arrêtée là, et les paroles d'Etienne lui eussent fait Teffet d'une indéchiffrable énigme. Hais maintenant, éclairée et mise sur la voie par cet instinct féminin qui ne fait jamais défaut, môme aux plus naïves, et que lui avait révélé son premier chagrin, Aline, si elle ne comprit pas immédiatement tout ce qu'Etienne avait voulu dire, devina du moins que sa phrase avait un sens autre que le sens littéral. Elle y appliqua sa pensée, et il en résulta que, pour la première fois de sa vie, Etienne l'occupa autrement que comme un ami d'enfance, un parent commode et sans conséquence, habitué à la gâter, à se plier à tous ses caprices, et à n'obtenir en retour que cette affection routinière et un peu égoïste qui ne creuse d'empreinte ni dans le cœur, ni dans la vie. Bizarre contradiction des âmes les plus droites I son premier mouvement fut d'en vouloir à son cousin de se sentir assez indifférent, assez désintéressé auprès d'elle, pour lui proposer cette petite comédie et pour jouer d'avance avec un sentiment qu'il était, à ce qu'il parait, aussi sûr de ne oas éprouver que de ne nas inspirer. Puis elle s'accusa

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d'injustice, remercia mentalement Etienne de cette nouyelle preuve de dévouement, reconnut dans son singulier conseil le drsir de contribuer à sa façon au dénouement désiré, et se promit de n'en pas profiter. Mais grâce à toutes ces complications qu'Aline elle-même eût eu quelque peine à démêler, et qui l'agitèrent pendant une partie de la nuit, Etienne, dès le lendemain, sortit â demi de ce rôle sacrifié qui le reléguât au second plan, et qui, sans qu'il réelamât jamais, avait paru, dès l'origine, lui être assigné d'un commun accord. Puisque nous parlons de râle, nous continuerons l'analogie, et nous dirons qu'il arriva â M. d'Onrelay ce qui arrive aux acteurs longtemps négligés par le public : lorsqu'ils parviennent enfin à fixer son attention, d'effacés et de médiocres ils deviennent bons. Etienne , câliné , cbojé, lutine, mis en relief par sa cousine, laissa voir mflle qualités charmantes qu'elle avsût à peine soupçonnées : elle s'étonna d'abord de le trouver si spirituel et si aimable, et elle fut heureuse de cette découverte, sans même songer i s'en faire une arme pour exciter la jalousie de Tristan. Simple et bonne, elle éprouvait un vrai plaisir à rendre i son cousin cette justice tardive : ensuite elle s'alarma en le voyant jouer si au naturel le personnage qu'il s'était imposé et qu'elle lui avait laissé prendre. Elle se demanda, avec un certain trouble qui n*était pourtant pas sans douceur, si Etienne ne finirait pas par ressentir ce qu'il exprimait à bien, et si elle n'était pas coupable de se prêter à ce jeu cruel qui pouvait compromettre le repos d un noble cœur. Curiosité ou surprise, scrupule ou remords, doute ou reconnussance, Aline, pendant cette fugitive période, pensait à M. d'Orvelay presque aussi souvent qu'à M. de Mersen. Toutefois, eelui-ci ne fut pas détrOné : l'amour qu'il inspirait s'était si puis-

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samment emparé de mademoiselle de Sénac, elle l'avait si longtemps respiré avec Tair, il s'était si intimement lié au premier éveil de son âme, qu'en voyant Tristan piqué au jeu redevenir tendre et empressé a mesure qu elle affectait pour Etienne un peu plus d'empressement et de tendresse, elle retomba sous le charme. Elle eut, vis-à-vis de son cousin, une sorte de rechute d*égoïsme, et le succès de sa généreuse entreprise la lui fit ac^ capter sans plus d'examen.

Tristan était-il de bonne foi dans ce retour passionné à ses premières amours? Il le croyait, et se fût irrité peut-être contré <[a\ eût essayé de le détromper : d'ailleurs tout conspirait en ce moment à lui faire illusion sur ses propres sentiments : l'attitude sérieuse et réservée d'Aline, qui, si peu effrayante qu'elle fût, constituait pour lui une légère difficulté à vaincre, et la subite rivalité d'Etienne, qui, si peu redoutable qu'elle lui parût, lui offrait pourtant une sorte de triomphe à obtenir. II n'en fallait pas davantage pour que M. de Mèrsen, dupe de luimôme encore une fois, retrouvât auprès de mademoiselle de Sénac ces accents du cœur que la grâce et la distinction de sa personne rendaient si éloquents, si irrésistibles. Il possédait au plus haut degré ce don dangereux d'exprimer plus qu'on ne ressent, et cela sans préméditation et sans mensonge, par le seul effet d'une expansive nature, se plaisant à écouter ses vibrations poétiques et sonores comme le millionnaire à compfer ses trésors. Rien ne fut donc changé, en définitive, dans les situations respectives de nos personnages. Tristan semblait d^ cidément posé en prétendant et en amoureux ; madame de Sénac, sans comprendre toute la portée de l'ingénieux dévouement de son neveu, en acceptait les résultats. Aline rendait peu à peu &

M. de Mersen cette première place qu elle n* avait paru lui disputer un moment que pour qu il attachât plus de prix à la reconquérir. Quant à Etienne, il ne se démentit pas. Fidèle à son œuvre d'abnégation, dès qu'il vit la partie suffisamment renouée entre Tristan et Aline, dès qu'il crut pouvoir baisser le ndeau sur cette petite comédie, vieille comme le monde, qu'il venait de jouer au profit de sa cousine, il commença à battre en re^ traite et à rentrer dans cette ombre discrète à laquelle il s'était primitivement résigné. Par une dernière bizarrerie qu'elle ne tarda pas à se reprocher, mademoiselle de Sénac trouva que son cousin prenait bien vite son parti de cette déchéance, et se débarrassait bien lestement de son costume de jeune premier. Puis elle admira, avec une reconnaissance sincère et attendrie, cette amitié spirituelle et commode qui s'éclipsait sans mot dire, une fois le service rendu. Ajoutons, pour être tout à fait véridique, que, pendant la phase d'injustice, Aline songea un peu plus à Etienne que pendant la phase d'admiration.

On était à la fin du printemps : un matin, la journée s'annonçait si belle, que Tristan proposa une promenade sur le lac de Côme. Madame de Sénac lut dans les yeux de sa fille le plaisir que lui causait cette offre; elle n'eut pas le courage de se faire prier, et l'on partit. Au bord du lac, on trouva un bateau qui attendait les promeneurs : deux vigoureux rameurs s'assirent à l'arrière, et bientôt la gracieuse embarcation sillonna cette eau bleue et transparente comme le ciel qu'elle réfléchissait.

On traversa le lac avant que la chaleur devînt trop forte pour changer le plaisir en fatigue. Sur l'autre rive, à peu de distance d'une villa célèbre par le nom de sa propriétaire, madame Ta-

glioni, on rencontre un site agreste, moitié riant, moitié sau< vage, qui semble fait exprès pour abriter des amoureux, des artistes ou des poètes. Le frais coteau dont la base inclinée plonge dans le lac, s'ouvre en cet endroit, et livre un étroit passage qu'il faut savoir découvrir au milieu de l'inextricable lacis de lentisques, de pistachiers, de labrusques, d'arbousiers et de chèvrefeuilles qui en gardent rentrée. Le sentier, frayé par les chasseurs et les pâtres, serpente un moment à travers ce pittoresque dédale, pour aboutir a une prairie encaissée dans les rochers comme une émeraude dans une montre d'acier bruni, et incessamment rafraîchie par les ruisseaux qui se forment au sommet du plateau ou au creux des ravins, et descendent vers le lac en nappes argentées. Un groupe d'ormeaux dix fois centenaires, dont le tronc est tatoué par le couteau des touristes et des promeneurs, couvre d'un ombrage impénétrable ce petit coin privilégié où l'on braverait impunément les ardeurs de la canicule, et qui fait rêver aux vers d'Horace et de Virgile. C'est là que madame de Sénac avait fait apporter les provisions d'un déjeuner champêtre, et que l'on vint gaiement s'asseoir sur l'herbe, après la première traversée.

Jamais Aline ne s'était sentie si heureuse; ce bonheur intime et profond, bien différent de l'enfantine gaieté d'autrefois, donnait à sa beauté un tel éclat, que le pauvre Etienne s'efforçait de ne pas la regarder. Tristan de Mersen était radieux. Ce ciel enchanté, ce paysage splendide, ce cadre où la poésie des souvenirs se mélût à celle des horizons, ôtaient à son amour pour Aline ce côté banal et facile qu'il avait dédaigneusement qualifié de roman de pensionnaire y et y ajoutaient l'élément poétique qui lui avait d'abord manqué. Les âmes aimantes et

sincères trouvent cet élément en elles-mêmes; elles en sont la source intarissable et sacrée. Pourra qu'on les mette en présence de l'objet de leur tendresse, peu leur importe le reste ! CieJ gris, mansarde pauvre et nue, vulgarités de la vie réelle, tout s'illumine à la flamme de leur amour, comme ces tableaux où rayonne sur un fond sombre une figure inspirée ; mais Tristan, nous l'avons vu, n'était pas de ces âmes qui, à l'instar du philosophe antique, portent avec elles toutes leurs richesses. Il lui fallait la draperie extérieure, et cette fois la draperie était à souhait. Au bord de ce beau lac, Aline, transfigurée par le mystérieux travail qui s'était accompli dans son intelligence et son cœur, illuminée par ces flots d'azur et de lumière, embellie par les émotions de cette belle journée, cessait d'être une fiancée ordinaire pour devenir presque une héroïne de roman. Aussi, â chacune de ces heures rapides et charmantes, l'amour de Tristan devenait-il plus expressif et paraissait-il plus vrai.

Le son* venu, à l'instant où Ton allait remonter dans le bateau, M. de Mersen s'approcha d'Etienne et lui dit tout bas : f Ce SOU", avant que nous prenicms congé de ta tante et de ta cousine, je te chargerai de dire un mot pour mot à madame de Sénac. » Etienne s'inclina sans répondre; son front resta calme, et il réussit i maintenir sur ses lèvres le sourire qu'il y avait fixé.

La soirée était encore plus belle que le jour. Aime, qui avait décidémrat pris le commandement de la petite troupe, voulut attendre, pour repartir, que le soleil fût couché et que l'on vtt poindre les premières étoiles dans ce ciel d'opale et d'or. Kentôt la lune se leva à l'horizon, à demi baignée dans une brume lumineuse qui adoucissait encore ses molles clartés. A la surface

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du lac où frémissait un vent léger, embaumé des arômes du soir, l'astre propice aux rêveries et aux amours fit glisser un sillage pareil à des lames d'argent découpant la moire bleue des eaux endormies. Aucun pinceau, aucune plume nt; saurait rendre les fraîches harmonies de cette heure silencieuse et voilée. Etienne se faisait une violence inouïe pour ne pas fondre en larmes, pour ne pas laisser déborder, en face de cette nature palpitante de beauté et de Jeunesse, tout ce qui s'agitait dans son cœur. Aline frissonnait, avec un mélange d'ivresse et d'effroi, sous le poids de ces émotions vagues, infinies, souveraines, (jui saisissent, en de tels moments, les âmes enthousiastes. Tristan la regardait avec délices, et peu s'en fallait que, dans un élan irrésistible qu'on lui eût pardonné sans doute, il ne tombât à ses genoux.

Le bateau avançait rapidement et approchait de la rive. L'on n'entendait que le bruit alterné des rames, le cri lointain des pécheurs, et quelques-uns de ces suaves murmures dont se compose, comme dit Joseph Autran, le silence des belles nuits. Tout à coup, au milieu de ce silence harmonieux, s'éleva un chant si pur qu'il semblait la voix môme de ce ciel et de ces flots. En même temps , on vit venir une barque du côté de Milan ; elle était rempHe de lumières qui, à distance, paraissaient courir sur l'eau comme des feux follets. Quand on en fut prés, la voix enchanteresse, qui avait déjà fait tressaillir Tristan et Etienne, devint plus distincte ; chacune de ses notes perlées arriva, à travers Fespace, â Toreille de nos promeneurs, qui reconnurent la cavatine de la Gazza : Di piaeer m halza il cor ! chantée avec une ampleur, une verve, une beauté de son incomparable. — • ma mère! s*écria Aline en joignant les

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mains avec extase : c'est une bonne fée qui veut que rien ne manque aux délices de cette soirée ! » — Mais elle eut à peine le temps de finir sa phrase ; la barque avançait toujours et commençait à envelopper le bateau de madame de Sénac dans le cercle lumineux qu elle traçait. A cette clarté triomphante, on . aperçut une femme de haute taiHe, immobile et debout sur Favaut de la barque» toute jonchée de fleurs. A ses côtés étaient deux hommes jeunes encore, la contemplant dans une sorte d'adoration : un peu au-dessous, des musiciens dont les instruments accompagnaient la cantatrice.

La barque passa comme une vision ; une seconde après, elle flottait au loin sur le sombre miroir ainsi qu'une corbeille de lumières, et la divine mélodie, se perdant peu à peu dans l'immensité, ne parvint plus à Toreille que comme un frémissement d'ailes, cohime l'insaisissable chœur d'Oberon, s'enfuyant et se cachant dans la nuit.

— Mais, maman! reprit Aline, frappée d'un souvenir subit, cette femme qui est si belle et qui chante si bien... nous l'avons déjà vue... Oui, je ne me trompe pas, c'est cette dame qui est venue si gracieusement à notre secours, à cette horrible descente du Simplon... Quel bonheur! Si elle revient à Milan, BOUS pourrons aller la remercier !

^ Elle s'arrêta, et les paroles expirèrent sur ses lèvres : elle jenait de remarquer la pâleur et l'abattement de sa mère, l'embarras d'Etienne, le trouble indicible de Tristan, demi l'œil inquiet suivait dans le lointain la vision disparue. Il y avait évidemment dans leurs physionomies et leur attitude un secret si étrange et si triste, que la pauvre Aline se sentit le coeur serré, et n'osa pas les interroger.

Cette promenade si gaiement commencée s'acheva dans le silence. Lorsqu'on se sépara, Etienne s'approcha de Tristan, et lui dit tout bas, d une voix qu'il s'efforça de rendre calme :

— Tu avais, je crois, à me charger de dire quelques mots à ma tante?

— Attendons à demain! murmura M. de Mersen.

En rentrant à Milan, Tristan et Etienne y trouvèrent tout le monde en rumeur : on avait appris, dans la journée, que la Floriana venait d'y arriver, qu'elle était d'abord résolue à ne pas s'arrêter» mais que, cédant aux prières des nombreux amis qu'elle comptait dans la ville, elle avait consenti à donner à la Scala une représentation, que l'on annonçait pour le surlendemain. L'on n'avait pas entendu la Floriana à Milan depuis l'année de ses débuts. On savait qu'après d'éclatants triomphes obtenus à Rome, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, elle avait été accueillie à Paris avec une certaioe froideur pendant la saison qui venait de finir ; cette circonstance, au lieu de refroidir la curiosité, y ajoutait encore; car le public dilettante des grandes villes d'Italie n'accepte pas cette prétendue suprématie musicale qui donne aux jugements des Parisiens la valeur d'un arrêt de cour d'appel. Â tort 0|i à raison, il se révolte contre ce singulier paradoxe de notre orgueil qui impose aux grands artistes italiens, comme consécration définitive de leur célébrité, les ap-

plaudissements d'un pays qui n'est pas le leur, et où ils trouveat, en échange de leur soleil et de leur azur, nos brouillards et notre boue. L'espèce de demi-disgrâee que la Floriana avait sttbie dans la capitale du monde dvilisé, loin de lui nuire auprès des Milanais, achevait de la rendre populaire. Aussi toutes les têtes étaient-eiles en mouvenient ; dans les salons coBune dans les rues^ on ne parlait que de la Floriana, de la belle soirée qui se préparait, et il était clair que 1* enthousiasme général se disposait à changer cette solennité musicale en une fête publique.

Tristan de Mersen avait parfaitement reconnu le prince Aimé* rani et lord Elmorough à côté de la cantatrice, pendant Tinstant, prompt comme Téclair, où la barque de la Floriana avait passé prés de lui. Ils étaient là tons deux, au premier rang du triomphal cortège, rivés aux caprices de cette femme étrange ainsi que des captifs â leur chaîne, et acceptant leur sort avec le sang-firoid stoïque que Tun puisait dans le robuste entêtement de son caractère, l'autre dans ses puériles ardeurs de mélomane italien. Tristan commença par songer à eux avec cette sorte d'admiration railleuse qu*inspire le courage malheureux ; puis il se dit que la Floriana allait sans doute faire un choix entre ces deux rivaux également dignes de récompense, et cette pensée le contraria. D'ailleurs, U vision du lac de Côme avait eu quelque chose de si inattendu et de si magique, la Floriana, dans ce moment rapide, lui était î^parue avec un td prestige de grandeur, de poésie et de beauté, que Tristan, sans se l'avouer, en était tout bouleversé. M. de Molèfles a dit tout ce qu'il y avait de fatal dans ces amours profanes qui marquent de leur sceau indélébile le cœur d'un honnête homme. Même quand il la croit épuisée et tarie jusqu'à la ^nière goutte, cette liqueur enivrante lui laisse je ne sais

quelle lie à la fois capiteuse et amére qui fait trouver fade la coupe des amours permises, il s'indigne , il s'irrite, il se débat contre ces ardentes images, contre ces soufBes qu'il sent encore glisser sur son front lorsqu'il essaie de le détourner vers les brises fraîches et jpures : vain effort ! sa colère même Ty ramène : le fantôme maudit passe et repasse devant son regard dont il altère à jamais la sérénité ; le démon qui Ta mordu au cœur sait toujours y retrouver la plaie secrète, la fibre saignante, et il lui suffit de l'effleurer pour que tout saigne et vibre. Eternel châtiment de ces passions coupables, que le regret y survive au dégoût, et qu'à la joie d'en être ou de s'en croire guéri, se môle l'humiliation et la douleur de se sentir impuissant à goûter ce qui n'est pas elles l

Tristan était donc en proie à ces hésitations misérables qui caractérisent les hommes tels que lui, dans les situations telles qne la sienne.- Le lendemain, comme il se disposait à sortir, il reçut un petit billet de la Fioriana , empreint d'une familiarité tendre et cavalière, où un peu de mélancolie se cachait hd»lement sous beaucoup de gaieté apparente, et où M. de Mersen crut démêler le chagrin de l'avoir perdu et le secret désir de le ramener. Elle engageait Tristan à aller la voir â l'hôtel où elle s'était logée. Il résista, mais nous ne voudrions pas affirmer que ee fùX par effort de vertu plutôt que parla certitude que cet acte de rébellion serait de nature à sauvegarder son orgueil et à piquer au jeu la cantatrice. Il demanda môme à Etienne de raccompagner, conune d'habitude, chez madame de Sénac. Hélas ! que cette journée fut différente de la veille ! Aline était triste ; ses joues pâlies, ses yeux fatigués prouvaient qu'elle avait pleuré , et ses efforts pour paraître calme et joyeuse n'aboutissaient qu'à faire per-

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1er une lanne au bord de »a paupière. Madame de Sénac semblait encore plus préoccupée que sa fille. Tristan essayait en vain de surmonter son trouble et son embarras. Etienne seul, au milieu du désarroi général, cherchait à ranimer la conversation, à égayer sa cousine, à dissiper l'impression de vague inquiétude qu'il sentait peser autour de lui comme cette lourde atmosphère qui annonce Torage. Il y réussissait parfois,' grâce à cet esprit aimable qui avait toujours Tair de s'oublier lui-même, et qui choisissait avec un tact infini ses sujets de diversion. Aline le remarqua; elle en sut gré à son cousin ; elle fut doucement émue en songeant à cette amitié fidèle, à cette abnégation discrète qui demandait si peu, se trouvait là chaque fois que l'on avait besoin d'elle, se mettait en avant quand il le fallait, se retirait quand on n'en voulait plus. Sans trop s'y arrêter, et surtout sans interroger son cœur, livré pour le moment à une bizarre incertitude dont elle subissait le contre-coup, mademoiselle de Sénac se dit pourtant que , pendait cette journée sombre et pénible, elle n'avait eu qu'une sensation agréable, et que c'était à Etienne qu'elle la devait.

Vers le soir, on apporta à madame de Sénac une enveloppe cachetée; elle l'ouvrit sans y attacher d'importance; mais, à peine eut-elle jeté les yeux sur le contenu, qu'une vive rougeur monta à son front. Un instant après, s'emparant du bras d'Étienne sous un prétexte quelconque, elle le conduisit au jardin, et lui dit d'une voix étoufi^ée par une douloureuse colère :

— Croirîez-vous que cette femme a l'audace de m'envoyer une loge pour sa représentation de demain?

M. d'Orvelay réfléchit un moment, puis répondit doucement à sa tante :

— h faut y aller, et y conduire Aline. • Madame de Sénac se récria; Etienne poursuivit :

— C*e#, le seul moyen de déjouer la fatale influence de cette femme, et de répondre à son audacieux défi en lui prouvant qu'on ne ia craint pas. De toute façon, je connais assez bien Tristan pour être sûr qu'il ira demain à la Scala : s*il y va seul,

. ^i la Flôriana a un grand succès, — et elle l'aura, — si rien ne balance pour lui Tentralnement de ce triomphe, je prévois une rechute, et, ne durerait-elle qu'un jour, ce serait assez pour com* promettre encore une fois le repos, le bonheur, la santé d'Aline. Si ma cousine s'y trouve avec lui, s'il passe la soirée dans votre loge, Aline est si belle, il y a dans sa seule présence quelque chose de si bienfaisant et de si doux, que le bon ange prévaudra contre le mauvais génie. D'ailleurs il y aura bien des regards dirigés vers elle ; Tristan entendra bien des murmures flatteurs soulevés par cette beauté si différente de celles que l'on admire ici : ma cousine, en un mot, aura peut-être, à sa. manière, un siiccés égal à celui de la cantatrice, et pour Tristan, vous le savez, c'est là un tout-puissant mobile !

Rien ne saurait rendre l'expression de douleur poignante et contenue avec laquelle Etienne prononça ces derniers mots. Un saint, forcé d'attenter par des paroles profanes à l'objet de scn culte, ne souffrirait pas davantage ! Madame de Sénac ne s'en aperçut pas ; elle faisait encore quelque résistance ; mais son neveu acheva de la convaincre en lui démontrant qu'Aline aimait passîtmnément la musique^ qu'elle ne pourrait ignore>f* ime représentation dont toute la ville s'occupait, qu'elle demanderait à y assister, et qu'un refus ne serait bon qu'à faire travailler sa jeune imagination, inquiétée déjà parce qui s'était passé la veille.

Madame d^énac unit donc par consentir, et l'on contint, avant de se quitter, que Ton irait ensemble dans c^te loge qui éiaiX de quatre places.

LaFloriana était la plus capricieuse des femmes : Uis-sincére en écrivant à Tristan la lettre que nous avoas lue et où elle accumulait avec une vivacité fébrile tout ce qui pouvait le décider i partir, elle avait été, deux jours après, dépitée de sort départ, et surtout du défi qu*il lui jetait en s*éloignant. Alors elle avait écrit au prince Almérani et à lord EJmorougfa deux lettres pleines de promesses, pour le» rappeler auprès d'eUe, en Imr donnant rendez-vous à Milan, et en s'engageant à fixer enfin son choix sur Tun ou sur Tautre avant un mois révolu. Les deux prétendants n'avaient eu garde de manquer à l'appel, et ce furent les éeux premières figures qu'aperçut la cantatrice en descendant de voiture. Nous savons ee qui suivit.

Avant tout, il fallait à la Floriana une revanche, et que Tristan en fût témoin, ainsi que cette jeune fille à laquelle il affectaitde la sacrifier. Ilfallait que cette revanche fttt assez complète,. assez éclatante pour lui rendre, ne flCU*ce que pour une soirée, .son empire sur ce cœur vaniteux et changeant. La Floriana ne négligea rien de ce qui pouvait rehausser et éssurar son triomphe. Elle fit annoncer que cette unique représentation aurait lieu au profit des pauvres, et l'enthousiasme des Milanais s'en accrut. Elle choisit, dans son riche répertoire, la Sommmbuia; cette adorable idjHe d'un génie mélancolique eteharmant. Le rôlod'Â^ mina, dont les nuances tendres et douces laCircaient d'assouplir le caractère inpésrieux et grandiose de sa beauié et de soutient, lui plaisait par ces contrastes qui ont tant d'attrait pour les natures artistes et dont l'effet sur le public est à peu près infaillibie.

LE GHEKCHEUR DE PERLES. 43a

La salle était comble, et préludait aux émotions de la soirée par cette agitation bruyant^où éclate Tardear méridionale. Aline, arrivée de bonne heure avec sa mère, se plaça sur le devant de la loge; Etienne et Tristan s'assirent dans le fond. Elle était toute vêtue de blanc, et d'une beauté angélique. Mais le public italien diffère du public de Paris. Ici, une foule assemblée pour applaudir un nouveau chef-d'œuvre, une comédie nouvelle d*nn auteur à la mtode, uti important début musical ou dramatique, n'en sera que plus disposée à se distraire de.son^ attente en fixant d'avides regards sur les purs et élégants visages qui viennent consteller les loges. Â Milan, à Florence, à Rome, à Naples, la curiosité et l'enthousiasme sont tout d'une pièce : une fois dirigés sur un point, rien ne saurait en détourner une parcelle au profit d'autres admirations. Ce soir-là, Milan tout entier appartenait â la Floriana : on ne voulait voir, entendre, regarder, écouter qu'elle, et tout ce qui n'était pas l'idole du moment, n'existait pas p(Hir ce fanatisme aussi violent que passager. Quelques étrangers qui se trouvaient dans la salle se récrièrent sur la beauté d'Aline, mais ce fut tout : l'âme de cette foule était ailleurs, et l'effet prévu, redouté peut-être par Etienne, fut à peu près nul.

Lorsque la Floriana parut en scène, dans son firais costume de villageoise des bords du Tésin, toutes ces têtes s'inclinèrent comme sous un souffle de mélodie, et un seul cri, sorti de ces milliers de poitrines, salua l'illustre virtuose pour la bonne action qu'elle allait faire et le plaisir qu'elle allait donner. La Floriana étai^ dans un de ces moments où l'artiste sent se décupler sa puissance et sa force, où une sorte de mystérieux magnétisme lui révèle d'avance les transports frénétiques qu'il va

semer dans son auditoire. Involontairement ou à dessem, elle lança un regard de flamèie vers la loge où. elle avait yu entrer Tristan, et chanta la délicieuse cantiléne : Corne per me sereno! Cet air, d'une fratcheur matinale, fut chanté avec un accent si suave, qu'on eût dit Thymne virginal d'un cœur de seize ans s' ouvrant aux premiers tressaillements de l'amour, sous un rayon <le soleil. Aline pleurait ; il lui ^mblait que cette femme en qui elle reconnaissait l'étrangère du' Simplon et du lac de Côme, tri^duisait en une langue divine cette printabiére fête de Tâme qu'une influence inconnue éloignait d'elle, au moment où elle croyait y toucher. Etienne, qui ne la perdait pas un instant de vue, aurait donné dix ans de sa vie pour avoir le droit d'essuyer de ses lèvres ces deux larmes limpides qui descendaient le long de ce pur visage. Tristan ne les remarquait pas ; il regardait la Floriana. •.

Un peu plus tard, lorsqu'Elvino, Inquiet de la longue conversation d'Amina avec le comte Rodolfo, avoue à sa fiancée qu'il est jaloux de tout ce qui l'appproche, et soupire cette phrase plaintive et passionnée : Son geloso del zefiro amante,,, fin del rivo che speœhio ti fa.,, il y eut un moment où Aline, se tournant par hasard vers Etienne^ s'aperçut qu'il avait mis son mouchoir sur ses yeux, et que sa voix tremblait d'une émotion indicible. Cette sensibilité excessive étonna la jeune fille ; elle se recueillit un instant, et se demanda de nouveau si Élienne ne cachait pas, sous des airs de résignation et d'amitié fraternelle, un sentiment plus profond qu'il ne se l'avouait à lui-même : mais cette impression dura peu, et ne tarda pas à se pefdre dans ce courant de mélodie élégiaque et rêveuse où se laissait emporter Aline.

Depuis la première note jusqu*â la dernière, la soirée ne fut qu'un long, un.iounense triomphe pQijr la Floriana. Dans tous les détails de ce r6l& pathétique où se succèdent toutes les angoisses et toutes les ivresses de Tamour, elle dépassa les espérances de !?es plus fervents admirateurs, jet réalisa c«;t idéal qu'il n*est donné aux plus grands artistes d'atteindre que par courtes et rares échappées. Sa beauté eut autant de succès que son talent; au dernier acte, quand on la vit paraître sur le toit de sa chaumière, dans son blanc vêtement de somnambule, les bras nus, les cheveux dénoués, l'œil flottant dans l'espace, quand elle murmura d'une voix pleine de soupirs et de sanglots : Ah ! non tredea mirarti.,. si jn^esto esiinto^ o flore! l'illusion dramatique fut portée à son comble. Tous les cœurs étaient oppressés de sa douleur et effrayés de son danger. Puis arriva le finale; Âmina, disculpée aux yeux de tous, rendue à la tendresse de son amant éi à ses espérances de bonheur, retrouva toutes les perles de son écrin, tous les prestiges de son exécution magique pour chanter le rondo célèbre : Ah ! non giimge uman pensiero ! Exaltée par la certitude et Tenivrement de son triomphe, la Floriana, dans, ce morceau, fit de tels prodiges, que le délire du public éclata avant qu'un dernier point d'orgue eût traversé comme une fusée éblouissante le ciel étoile de fiellini. Bravos furieux , rappels infinis, cris d'extase, gerbes de fleurs, transports, trépignements, folies, tout fut prodigué à la cantatrice par cette foule qui^, depuis quatre heures, elle tenait haletante et subjuguée dans l'étreinte de son génie. Au moment où le rideau tomba, la Floriana leva les yeux vers la loge de madame de Sénac : elle était vide.

Voici ce qui était arrivé: Aline avait fini par s'abandonner entièrement au charme de eette musique et de cette voix. J^ature

fme et délicate , elle ressentait si profondément toutes ces merveilles d*art, de passion et de poésie, qu*à son enchantement avait suecédé une sorte de frisson nerveux qui était presque une souffrance, k ra?ant-demiëre scène, pendant qu'il n y avait sur le théâtre que les acteurs secondaires, des conversations animées s'étaient établies, à la mode italienne, dans toutes les loges : quelques mots français, prononcés dans la loge voisine qui n'était séparée que par une mince cloison, avaient attiré l'attention de mademoiselle de Sénac: elle s'était involontairement inclinée pour mieux entendre : on parlait de la Floriana.

— Ëh bien ! disaitr-on, quand flnira ce singulier steeplechase entre lord Elmorough et le prince Âlmérani ? Pour qui se décidera la diva ? Après une soirée comme celle-ci, le prétendant sacrifié n'a plus qu'à se brûler la cervelle ou à aller se noj^ dans lelacdeC6me...

— Hé ! messieurs, dit un autre de ces causeurs invisibles, il pourrait bien y avoir, comme dan$ la fable, un troisième larron : il existe, de par le monde, un beau jeune hoipme- qui, depuis trois ans, passe sa vie à rompre et à renouer avec la Floriana, et qui n'a qu'à vouloir pour rester l'heureux Elvino de cette incomparable Amina.

— Savez-vous son nom ? demanda le premier interlocuteur,

— Il s'appelle le comte Tristan de Mersen, et je sais qu'il est

Aline n'^ entendit pas davantage : à demi brisée déjà par les émotions de la soirée, cette révélation lui arrivant ainsi par hasard et par une voix inconnue lui fit un mal affreux. Sa mère, placée de l'autre c6té de la loge, n'avait rien entendu ; mais elle fui frappée de sa pâleur.

— Allons-nous-en, maman, je ne me sens pas bien ! lui dit Aline dont les yeux brillants et la main brûlante trahissaient nn commencement de fièvre.

Elle se leva en chanieelant, et madame de Sénac la suivit. Etienne, inquiet de Fétat de sa cousine^ sortit en même temps de la loge, et offrit son bras aui deux femmes. Aline l'accepta machinalement, et s'y appuya avec force comme si elle craignait de tomber. Ce fut pour Etienne une sensation enivrante et doulou^ reuse tout ensemble : ce bras charmant qu'il sentait frémir sur son cœur, n'en appelait-il pas, hélas ! un antre que le sien ?

M. d'Orvelay accompagna madame de Sénac et sa fille jusqu'au péristyle où elles trouvèrent leur voiture. Il leur dit adieu en promettant tout bas à sa tante d'aller le lendemain savoir des nouvelfes et lui en donner ; ensuite il remonta dans la loge : TriS' tan n'y était plus-.

Resté seul, au moment où l'ovation finale de la Floriana atteipait jusqu'au délire, M. de Mersen avait tout oublié,, excepté cette scène triomphale dont elle était l'héroïne et dont il eût pu être le héros. L'étrange sentiment qui l'avait attaché à la cantatrice s'étmt rallumé dans toute son ardeur factice : poussé par une force invincible, il passa derrière.le théâtre, et courut à la loge de la Floriana qui venait d'y entrer, toute palpitante de sa victoire, ^traînant sur ses pas un cortège d'adorateurs fanatiques. En un moment, vingt sonnets se croisèrent sur sa table , une litière de bouquets gisait à ses pieds. C'était â qui l'appellerait reine, muse, divinité, avec toutes les exagérations charmantes où se plaît la volubilité italienne. Chaque mot, chaque geste, chaque regard lui parlait de son géme et de sa gloire ; c'était, de tous points, la revanche de son triste début de Paris.

-140 . ou ET CLINQUANT.

Lord Elmorough et le prince Almérani étaient à leurpos^e: quand la cohue des corapliraentateurs fut dissipée et qu'il ne resta plus que les intimes, la Floriana leur imposa silence d'un signe, et dit avec une grâce impérieuse :

— Une soirée comme celle-ci ne peut pas avoir de lendemain; mes chevaux sont commandé&vje repars à Tinstant, je vais à Naples; c'est aujourd'hui le 10 juin : milord, et vous, prince, je m'engage à vous faire connaître d'ici à un mois mon ehôix définitif, ma décision souveraine.

Et, en prononçant ces derniers mots, elle regarda Tristan.

Le lendemain, Élienne d'Orvelay s'acheminait seul vers l'habitation de madame de Sénac. Ce qui était arrivé, on pouvait aisément le deviner. En rentrant après la représentation dans l'appartement qu'il occupait avec M. de Mersen, Etienne y avait vainement attendu Tristan pendant une partie de la nuit; le ma- ' tin, au point du jour, un petit billet écrit au crayon, d'un style embarrassé et d'une écriture illisible, lui avait appris que Tristan était parti po>ir Naples, et cela avec une telle précipitation, qu'il le priait de lui envoyer ses habits et son linge. '

Il ne faut pas demander au cœur humain des perfections qui ne sont pas de ce monde, ni trop sinquiéter de savoir si Etienne était bien malheureux de se trouver seul sur cette route, de se dire qu'il allait être seul avec Aline et sa mère»

sans avoir à sVffacer derrière le brillant compagnon dont la présence lui ra'ppelait constamment ses conditions d'infériorltéel.sa vie de sacrifice. En supposant d'ailleurs qu une pensée personnelle se glissât en ce moment dans Tâme de M. d'Orvelay, il y en avait une autre qui les dominait toutes et qui eût sufïï à les assombrir. Etienne, -au sortir du collège, n'étant point distrait par ces succès de salons où se gaspillent les meifféurs jours de la jeunesse, désireux de racheter ses désavantages extérieurs par l'utile emploi de son intelligence, avait abordé quelques branches des connaissances humaines qui ne font point partie des éducations ordinaires, entre autres: la médecine. Sans avoir la moindre prétention au bonnet de docteur, il possédait une instruction réelle et une grande justesse de coup d'oeil. C'était assez pour qu'il fût inquiet d'Aline, dont le regard fiévreux et les traits bouleversés l'tiTaient frappé, la veille, d'une sorte de pressentiment. Il hâta le pas, et, peu d'instants après, il entrait dans l'avenue d*érables-sycomores qui conduisait à la maison.

Ses tristes prévisions ne furent que trop réalisées ; il trouva sur le perron madame de Sénac, qui ne s'était pas couchée, et qui lui dit d'une voix brève :

— Aline est malade ; elle a la fièvre... Vous. arrivez seul?

— Oui, ma tante ; M. de Mersen est parti, miirmûra-t-il' rapidement.

— Je m'y attendais... Pas un mot de plus là-dessus! repritelle d'un ton dont le calme déguisait mal l'amertume.

Etienne demanda à voir sa cousine ; elle était dans sa chambre, la tête appuyée sur le dossier d'un grand fauteuil qui l'enveloppait tout entière,, noyée dans des flots de mousseline blanche, m^ins blanche que l'albâtre de son front et de ses joues. Lorsqu'elle

vii Etienne, elle regarda un moment da côté de la porte, comme si eHe s'attendait à voir entrer gnelqn'nn derrière lui ; mais ce mooYement fat imperceptible : elle tendit i M. d'Orvelay une main brûlante, et lui dit avec un sourire qui faisait mieux ressortir la pâleur de ses lérres :

— Moi aussi, mon ami, me voilà en costume de somnamlmlef Elle n'adressa à Etienne aucune question ni sur la soirée de

la veille, ni sur ses suites, ni sur Tabsence de Tristan. On eût dit qu'elle s'était scellé le cœur. Le médecin que madame de Sénac avait envoyé chercher, arriva sur ces entrefaites ; il refusa de se prononcer, trouva que la fièvre était bien forte, recommanda un repos absolu; M. d'Orvelayqui avait un peu le droit de le traiter en confrère, crut s'apercevoir qu'il n'était pas sans inquiétude.

Lorsque l'on sortit de la chambre, Aline se tourna vers son cousin, et lui dit doucement ;

— Etienne, vous resterez ici, n'est-ce pas, tant que je serai malade?

M. d'Orvelay ne put lui répondre que par un signe de tête ; il se détourna précipitamment pour cacher l'émotion qui le suffoquait. Puis, redevenu plus calme, il alla rejoindre madame de Sénac qui accompagnait le médecin :

— Vous avez entendu, lui dit-il, la gracieuse demande d'Aline? Me permettez-vous de lui obéir et de m'installer ici tant que je pourrai vous être utile? Vous savez qu'il faut se prêter ani caprices des malades 1

Pour toute réponse, madame de Sénac pressa Etienne sur son cœur, et fondit en larmes. Elle manquait un peu, nous l'avons vUy de prévoyance et defermeté : habituée, dès Tenfance, à laisser

les autres penser et agir pour elle, toutes les facultés de sou âme s*étaient roncentrées plus tard dans son amour maternel ; seulement, eWe apportait dans cet amour môme quelque chose, de cette faiblesse d*esprit, de ce défaut de réflexion qui rayait rendue trop confiante envers Tristan, trop exclusive dans son désir de le volr^épouser Aline, et trop égoïste, à son insu, dans ses relations avec Etienne. Mais il y a, dans les angoisses qui saisissent le cœur des mères au cheveu de leur enfant malade, je ne sais quelle lumière soudaine et terrible qui éclaira à leurs yeux ce qu'elles n'avaient jamais ni regardé, ni deviné. Madame de Sénac comprit en ce moment combien Tamitié et le dévouement d'Etienne étaient préférables à ces alternatives d'empressement et d'abandon, d'hommage romanesque et d'irrésolution blessante qui n'avaient été bonnes jusque-là qu'à compromettre le repos et la santé de sa fille. Seule, en pays étranger, peu rassurée par la première visite d'un médecin Inconnu qui parlait à peine français, ^lle apprécia à sa juste valeur tout ce qu'elle pouvait attendre de l'affection de son neveu, -si fidèle, si constante, si infatigable, si peu exigeante ; et lorsqu'elle put enfin lui dire à travers ses larmes, dans une longue et maternelle étreinte :

— Mon enfant! mon second enfant!... oh! oui, restez ici, restez-y toujours l... c'est votre place... que deviendri«ns-nous, si vous n'y éUez plus ?.. .

Etienne' sentit que ce cœur faible, mais bon, lui rendait tout un arriéré de reconnaissance et de tendresse.

Il s'établit donc, à dater de cet instant, chez madame de Sénac, et partagea avec elle tous les sains qu'exigeait l'état alarmant d'Aline. Le troisième jour, une fièvre nerveuse se déclara avec

des redoublements et des symptômes dont le mêdedn ne dissimula pas la gravité à Etienne : il lui semblait moms nécessaire de le ménager que la pauvre mère. M. d'Orvelay avait i cacher ses propres mqùiétudes, à rassurer sa tante, à prendre un visage riant, à suppléer tour à tour auprès dJAline le médecin et madame de Sénac, et à essayer de la distraire à Taide de lectures, de gais propos et d*anecdotes amusantes. Il suffisait i tout cela avec un mélange de lucidité et d'énergie, d*ardeur et de sang-froid, qui émerveillait le docteur. Il le comprenait i demi-mot, lui décrivait chaque symptôme et chaque incident, lui soumettait son avis, allait au-devant de ses ordonnances et s'identifiait à la fois avec lui pour savoir ce qui pouvait soulager Aline, et avec Aline pour deviner ce qu elle «ouffiriait. Aussi, le docteur, qui avait fini par le regarder comme un fiancé et ua amoureux plutôt que comme un simple cousin, lui disait^il : Allons I je vois que j*ai deux malades; mais l'up. m'aidera à sauver l'autre, ■ •

La maladie fil d^éfirayants progrés jusqu'au seizième jour ; ce jour -là, le médecin avait annoncé qu'il y aurait probablement une crise qui serait salutaire ou fatale. 11 s'était retiré vers le soir, en laissant une potion calmante que la malade devait prendre avant la nuit, pour prévenir le délire dont elle avait eu déjà quetqaeclégèr es atteintes. Madame de Sénac, écrasée de fatigue après quinze nuits d'insomnie, était allée, à la. prière de son neveu, se reposer dans sa chambre. Etienne restait seul auprès d'Aline.

Le temps était si beau qu^on avait permis de laisser entr'ouverte une des croisées, afin qu'un peu de cet air tiède et embaumé pût arriver jusqu'aux rideaux de mademoiselle de Sénac.

Une veilleuse, posée sur un péridon et enfermée dans son globe de cristal, projetait sa lueur pâle et voilée sur le visage amaigri de la malade, dont la respiration s'oppressait de plus en plus. Les heures s'écoulaient avec lenteur, et Etienne, l'œil fixé sur la pendule, s'étonnait de tout ce qu'un espace de quelques minutes pouvait contenir d'épouvantes et d'angoisses. De temps à autre, un léger souiQe, venu du dehors, pénétrait jusque dans la chambre, et mêlait le vague arôme des rosiers et des jasmins à l'air étouffé de l'appartement. Pas un mouvement, pas une voix, pas un bruit, excepté le ressort monotone du balancier et la note plaintive d'un oiseau de nuit perché sur les arbres du jardin. Dix heures sonnèrent : Aline parut se réveiller de son lourd sommeil : c'était le moment où l'on pouvait craindre que le délire ne recommençât, et où il fallait lui faire prendre la po- . tion. JMadame de Sénac avait expressément recommandé à Etienne de l'attendre, voulant juger par elle-même de l'état de sa fille avant de lui donner cette prise d'opium qui devait tout sauver ou tout perdre. Mais, vaincue par le sommeil, elle ne revenait pas ; l'instant était décisif; la perte d'une minute pouvait être funeste. Cette responsabilité n'effraya pas Etienne ; il y vit une faveur de la Providence qui permettait qu'une^ fois au moins en sa vie il fût uni par un étroit et douloureux lien à cette destinée si chère. Le pouls d'Aline annonçait l'approche de la crise : une e£Brayante rougeur marbrait son front et ses joues. M. d'Orvelay n'hésita pas ; il versa la potion dans une tasse et la tendit à sa cousine qui but avec une avidité machinale.

Pendant une heure, il y eut lutte entre l'effet du breuvage et l'accès de fièvre qui redoublait. Etienne s'était mis à genoux au pied du lit, surveillant avec une anxiété indicible chacune de ces

!46 OR ET CLINQUAWT.

secondes qui pouvaient être la mort on le sahit. A la fin, Aline parut s'arracher à cette espèce de demi-sommeil où s*entre-choquaient les sombres visions du délire : une teinte plus naturelle colora son visage ; un imperceptible sourire courut sur ses lèvres; se tournant à demi vers Etienne, toujours à genoux et immoMle, elle laissa échapper quelques syllabes vagues et inarticulées conime un soupir, où il crut pourtant distinguer ces mots :

— le vous aime !

Le pauvre Etienne ne douta pas que ces paroles ne fussent adressées à un autre, à une image lointaine et chérie que le paroxysme de la fièvre ramenait à l'esprit troublé de la malade» Cette façon d'intercepter, grâce à un accès de délire, un tendre aveu qui ne lui était pas destiné et qu'il eût payé de son sang, était pour lui un nouveau genre de supplice qu'il accepta avec une résignation héroïque, priant Dieu de sauver Aline, dût-il acheter ce bonheur par tous les déchirements, toutes les tortures 1

Aline le regarda fixement, et répéta d'une voix, un peu plus distincte :

-^ Je vous aime 1

— Chère cousine, ne put s'empêcher de dire M. d'Orvefajr^ celui à qui vous croyez parler n'est pas ici : mais il reviendra ; il vous aime ; nous serons tous heureux!

— Qui, lui^ reprit mademoiselle de Sénac avec l'insistance particulière à ces crises leJoutables : je ne le connais pas... Ah r oui! poursuivit-^lle tout bas comme se pariant à elle-même : l'autre 1 celui qui est parti! Mais celui-là, vous savez bien qu'il ne reviendra pas! Vous savez bien qu'il lui faut «ie belles dames marchant sur les toits avec une grande robe blanche ttchw^'

LE CHERCHEUR to PERLES. tl7

tant de cette voix qai fait tant de bien et tant de mal : Ah ! non eredeamrartif,..

— Grand Dieu! fXk le sait! bégaja Etienne frappé de surprise et J'efftoi.

-— Coffline elfe est beDel Et comme elleehante! commna la malade, de j^his en pins exaltée par la lutte de Topium et de h fièvre... Ah! conrment ne l'aimerait-on pas? Ces lumières, ces fleurs, ees bravos, ces cris, ces couronnes! Fort! Porif On la rappelle ! La ville entière est à genoux devant sa beauté et son

g^ie! Il n'est plus li; il est allé lui dire qu*il raimait!

Msds vous, vous ne Taimez pas? s*écria-t-elle en s'agitant sur son lit...

— Ofal je s'aime que vous, pour vous soigner, pour tous guérir, poiur vous sanver, pour mimmoler ft votre bonheur I reprit Etienne éperdu : msos, par pitié, par grftce, calmez-TOus! Uy vade la viel

~ Que c'est séduisant et beau, mie grande artiste 1 ajoutat^lle sans Teotendre. Une salie immense, agitée comme une mer... Au lieu de vagues^ des tètes, d'où s'échappe un continuel fflurorare d'admiration ei d'amour... Au liea d'étoiles, des centaines de lustres ei de girandoles qui illuminent et qui brûlent. .. Au lieu de brises, ces souflBes enflammés qui montaient jusqu'à ma poitrine. . . Ëf puis, dans ees flots sonores tombent à chaque instant les notes de cette voix magique... Elles s'y changent en perles... phis tiaipides et ]rius pores que celles de ce? colliers..: Il est allé les chercher, n'tst-ce pas? Il a raison... Mais vous, vous êtes là! Je vous aime!

— Aline! vous voos tueïl vous me tuez! Ohl je vous en prie... pas un mot de plus 1 sifenee 1...

Et en même temps Etienne, par un geste rapide, pesa sa main sur la bouche de mademoiselle de Sénac ; elle fit encore un léger effort comme pour parler : puis l'effet de la potion calmante triompha des visions du délire; sa tête glissa le long de l'oreiller, et vint s'appuyer sur l'épaule d'Etienne ; bientôt une respiration plus égale et plus paisible annonça qu'elle était endormie. - .•

Un peu plus tard, madame de Sénac entra, en proie à un état de désespoir et d'angoisse plus facile à comprendre qu'à peindre. Réveillée en sursaut, elle avait vu que plus de deux heures s'étaient écoulées depuis le moment où devait commencer la crise.

Elle s'arrêta sur le seuil, à un signe d'Etienne, qui fût mort dix fois plutôt que de dire un mot ou de faire un mouvement. Il était létijôurs à genoux, collé contre le lit : le blanc visage d'Aline endormie reposait sur son épaule; une boucle de ses cheveux ofl^urait sa joue. Sa main s'était doucement emparée de celle de la jeune fille, et en comptait, minute par minute, les pulsations régulières. Une ineffable expression d'amour, d'espérance, de prière, purifiée et consacrée par l'abnégation et loubli de soi, illuminait les traits de M. d'Orvelay, et s'il est vrai qu'il y ait des instants où Tâme se fait visible et souveraine pour transfigurer la matière, on me permettra de dire qii'en ce moment Etienne était beau.

Madame de Sénac, un peu enhardie, s'approcha de lui sur la pointe du pied, et l'interrogea du regard : — Je la trois sauvée, lui dit-il tout bas.

. En effet, à dater de ces heures décisives, l'état de mademoiselle de Sénac cessa d'inspirer de sérieuses inquiétudes, et, au bout

de quelques jours , le médecin annonça solennellement qu*il répondait de sa vie.

Mais à mesure que le danger s'éloignait, qu'elle recouvrait ses forces, et que sa mère suivait, jour par jour, sur ses traits charmants, les progrés de sa convalescence, Etienne était livré à des perplexités qui troublaient pour lui ces moments de consolation et de joie. Tranquillisé sur la vie d'Aline qui avait absorbé toutes ses pensées, il commença à recueillir, avec la minutieuse obstination d'une idée fixe, chaque défaiFde cette nuit étrange et terrible qu'il avait passée près dé sa cousine. En elle, qui avait parlé? Était-ce sa raison? Était-ce son délire? Avait- elle pensé à ce qu'elle disait? Se souvenait-elle de ce qu'elle avait dit? Ce n'était évidemment pas sa raison j car il n'avait pu se méprendre aux symptômes de cette crise, aux images incohérentes et confiises que l'opium et la fièvre avaient fait tour à tour passer âans ce cerveau halluciné. D'une autre part, si c'était le délire, comment expliquer qu'Aline eût si bien reconnu que c'était lui, et non pas Tristan, qui se trouvait auprès d'elle? Comment expliquer qu'au milieu du désordre de ses paroles, elle eût fait une allusion si claire aux relations de Tristan avec la Floriana? Et ces relations, qui les lui avait révélées? Et si elle les connaissait, quel changement en résulterait-il dans. ses sentiments pour M. de Mersen ? Tel était le texte obscur et compliqué sur lequel Tesprit de M. d'Orvelay revenait sans cesse avec plus de persistance et d'ardeur que n'en dépense un commentateur passionné sur un texte de Pindare ou de Dante. Quelquefois, malgré tous ses efforts pour rester raisonnable et sensé, un fol espoir s'emparait de lui. 11 lui semblait possible que cette dernière secousse eût bouleversé le cœur d'Aline, et lui eût donné la place qu'y avait oc-

cupée Tristan : ces paroles d*amour qu'il avait recueillies sur les lèvres de mademoiselle de Sénac et qui s'étaient gravées en traits de feu dans son âme, il lui semblait que c était bien à lui qu elle les avait divs I Bientôt une réflexion^ un doute, un souvenir, venaient dissiper ce airage et démontrer à Etienne que ces mots n'étaient pas pour lui , que sa cousine divaguait en les prononçant^ et qu'il était insensé à son tour en s'y attachant comme à son bien. Dans ces cruelles alternatives qui étaient devenues toute sa vie, M. jd'Orvelay ressemblait à un pauvre famélique qui, ayant trouvé un trésor, et partagé entre sa convoitise et sa probité, se demaiiderait s'il est à lui, s'il a le droit de le garder ou s'il doit le restituer à son vrai propriétaire. Mais ce propriétaire, où était-il ? Ne devenait-il pas indigne de ce trésor en l'abandonnant ? Etienne , assailli par toutes ces pensées contrad|<ctoires, essayait vainement de lire dans son cœur, de résoudre ses incertitudes, de se tracer un plan de conduite vi^^à-vis de sa cousine. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle l'occupait tout entier; c'est que, malgré ce secret tourment, il eût refusé d'échanger contre les plus grankdes joies de ce monde les journées qu'il passait à ses côtés : c'est qu'en appelant de ses vœux une nou-velle occasion de se dévouer à Aline, il se demandait avec effroi si une preuve de dévouement qui consisterait à renoncer à elle fie serait pas désormais au-dessus de son courage.

Cependant, il y a dans la convalescence des perscmnes qui oous sont chères quelque chose de si doux, qu'en dépit des per-

plexités d*Étienne, les jours qui suivirent le rétablissement de mademoiselle de SéDacforeut délicieux. Elle se reprenait à la vie avec ce charme vague , indéfinissable, qui est i la fois une seiH satiûQ et UA sentiment, et qui ressemble, powr Wiim et le corps, à un second matin, à une seconde jeunesse. On eût dit qu à la suite de cette crise» dont k seul souvenir fallait eseore {rissonser madame de Sénac et Etienne, cette organisation délicate ei charmante se renouvelait» comme se renouvelle, au printemps, la v^dure des chênes, qu'on voit poiadre, en frais bourgeons, sous le femllage desséché par Thiver : oft eût dit qu'avec le bonheur de revivre, d'autres idées, d'autres images, d'au-* très afiéctiens peut*ôtre , rentraient peu à peu èaas ce cœur trop jeune, trop aimant et tr^^ pur pour pouvoir caroire à Titrèparable*

On était au mois de juillet ; grâce aux grands massife d'sr-. bres sous lesquels s'abritait l'habitatiou de madame de Sénac^ et aux cours d'eau qui sillonnent cette heureuse plaine, la chaleur était supportable : d'ailleurs la chaleur n'effraie pas les convalescents. Il ; avait surtout, i l'angle de la maison et à l'entrée du jardin, un aimable nid qui avait eu dés l'abord les préférenees d'Aline. C'était une sorte d'hémicycle naturel, formé par des Isni^^ riers-thyms, et que quatre marronniers à fleurs roses protégeaient, à toute heure, contre les rayofts du soleil. Des plantej grimpantes, des liserons, des rosiers-ionij, enroulés an tronc nouens de ces arbres, montaient jusqu'à leurs plus hautes branches, et entremêlaient à l'épais feuillage leurs aigrettes blanches ou leurs clochettes bleues. A défaut des' rossignols que l'été avait mis en fuite, le merle, le loriot, le bouvreuil, aimaient à se cacher dans ce vert fouillis, ou à gazouiller à l'entour ; mademoiselle de Sénac

y avait fait placer des fauteuils rustiques ; e*est là que, trop faible encore pour les longues promenades, elle venait s'asseoir avec Etienne , et prendre un bain d*air, de cet air tiède et pur, imprégné de la senteur des plantes, qui ramène dans les organes appauvris la chaleur, le sang et la vie.

Éiienne ne la quittait presque pas; madame de Sénac les laissait souvent ensemble. Aline se faisait gâter par son cousin, avec cette grâce irrésistible à laquelle on pardonnersdt même Tégoîsme. Elle lui imposait ses tyrannies et ses caprices comme autant de lois souveraines, le forçait, à tous moments, de changer de place le coussin qui soutenait ses épaules , le tabouret sur lequel elle appuyait ses pieds, de recommencer dix fois la même histoire, de retourner vingt fois à la maison pour aller chercher le peloton de fil dont elle avait besoin, la broderie commencée, le livre qu'elle avait oublié ; et c'était toujours de la part de M. d'Orvelay même soumission, même complaisance. Peut-être ce despotisme d*Aiine à regard de son cousin ne ressemblait-il pas tout à fait à celui d'autrefois; peut-être n'était-ce plus la légèreté enfantine et distraite, se laissant aimer et servir sans se préoccuper jamais ni de récompenser le service, ni de répondre à la tendresse, mais plutôt l'affectueuse malice d'un cœur sûr de son empire, et sachant qu'il a quelque chose à rendre pour ce qu'on lui donne; Etienne, par malheur, était de ceux qui, très-attentifs et trèsclairvoyant? pour toutes les nuances qui peuvent les désoler, le sont moins pour celles où ils pourraient trouver un sujet d'espérance et do joie. C'était d'ailleurs le moment où, délivré de toute inquiétude pour la santé d'Aline, M. d'Orvelay commençait à se plonger dans un océan de réflexions, de doutes, d'incertitudes, se demandant sans cesse si sa cousine aimait encore Tristan, si

madame de Sénac y songeait toujours, si les situations restaient les mêmes, et s'il n'avait pas autre chose à faire qu'à chercher un nouveau moyen de ramener M. de Mersen. Ingénieux à se tourmenter, Etienne reoiarqua bientôt que ni les manières de sa tante, ni celles d'Aline, ne changeaient vis-à-vis de lui: il était toujours traité en neveu et en cousin, rien de plus ; pas une '\ allusion au passé, à la maladie d'Aline, aux soins qu'il lui avait rendus, ï cette nuit dont chaque détail retombait sur son cœur goutte à goutte comme la source qui s'amasse- .au creux du rocher 1 Etienne ne tarda pas à en conclure que ces heures d'hallucination n'avaient laissé aucune trace, que l'image de Tristan était rentrée en souveraine dans le cœur d'Aline avec la santé et la vie. Pour là première fois, il inclina, non pas au dépit, à la rancune ou à la révolte, mais à je ne sais quel sentiment douloureux de l'mgratitude et de l'injustice de ce qu'il aimait. Il éprouva une impression analogue à celle que ressent l'homme pieux, cruellement éprouvé par la Providence, et entendant s'élever des secrètes profondeurs de son âme un murmure involontaire contre .cçs rigueurs imméritées. Cette disposition, si nouvelle chez M; d'Orvelay, donna, pendant quelques jours, à son humeur des velléités de brusquerie, d'inégalité et de résistance, qui ne parurent ni étonner Aline» ni la contrarier. Etienne se trompa à cette indifférence, enâpreinte' même d'une légère teinte de moquerie. Il crut que, sans le vouloir, il était sorti de son rôle, . qu'il avait fait mine d'espérer mieux ou d'exiger davantage, que sa cousine le rappelait aux vraies conditions de leur fraternelle amitié. Alors; comme fàme pieuse dont nous parlions tout à l'heure, il rentra en lu!-rh4me, s'interrogea sévèrement et il eut honte de ce mouvement égoïste, de cet alliage qu'il venait de

f54 OR ET CLINQUANT.

mêler à la pureté de ses tendresses. De quel droit avait-il attendu plus qu'on ne lui accordait auparavant ? Qum ! parce qu'il avait aidé sa tante à soigner sa fille malade , il croyait mériter ({u*on Taimàt? Le beau titre vraiment I Qui n'en eftt fait autant. à sa place? Était-ce donc, là une raison d'oublier tout ce qui lui manquait pour in^rerTamour? Aline, après tout, n'avait-elle pas toujours les mêmes yeux, le même cœur? les mêmes yeux, hélas 1 pour regarder Etienne 1 le même cœur pour aimer Tristan 1 Que M. de Mersen revint, qu'il réussit enfin i surmonter Tinfluence (ktale placée enU*e Aline et lui, ne serait-il pas Uen vifae pardonné ? Chacun ne serait-il pas remis k sa place, à lui l'amitié, à Tristan Tamour? Toutes choses ne se renoueraient-elle&pas aa £1 que la Floriana avait brisé ? Et s'il pouvait, lui, concourir à cer résultat, n'étaitr-ce pas son devoir d'y songer, d'y travaillèrent Ciure, comme ill'avait déjà fait, sans arrière-pensée ei sans murmure? A force de se répéter ces vérités inflexibles, Etienne parvint, sinon à retrouver la paix du coeur,, au moins à y suppléer par le renoncement et le courage. Plus maître de loi, il put de nouveau déployer auprès d'Aline cet esprit gracieux et fin qui le rendait vraiment sympathique. La jeune fille l'avait choisi pour arbitre de ses lectures; il lui apportait quelques unes de ces. douces et fraîches hisUHres où les âmes délicates aiment à se reconnaître , comme les jeunes visages se mirant dans une onde pure : Patd et Virginie, AdèU de Sénangei, le Médecin de Vil^ luge, Rédgnaâon, Madeleine^ Cathetiue^ mélanooMques légendes de l'amour purifié par le sacrifice. Quelquefois Aline interrompait k lecture pour lui demander son avis sur tel passage dont elle était frappée, tel sentiment qu'elle ne s'expliquait pas, et il était rare que le commentaire ajouté par son cousin ne parût pas l'in-

ténesser {uresqne autant que le livre même. U lui Usait aussi Walter Scott, et mademoiselle de Sénae se.passioaaait {mnut (K vieuv mende ebevaleresqie et poét^ue. Elle se faisait tour à tour Tamie, la sff'ir, la conpagne de toutes ces chastes et belles hé* rme», Alice Lee, ieannie Deans^ Edith,, Rebecca, Diana Veraon. Sa jeune intelligence, s'ouvrant à ces larges harizons, étonnait sewenl Etienne par la finesse de sea aperçus, la grâce de ses idées, et par un fonds de sensitiîlité fra&ebe et vraie à demi caché sous cette élégante enveloppe comme la fieur dans sa tige. Un jour qu'ils Ksât^nl ensemble Roth-Rag, Aline rarrôta tout à coup. On sait que, dans ce romffli^ Diana Vernon, rhéroine,. est aux prises avec son ccmsia: Rashleigà , kid et méchant, mais plein de séduction et d'esprit.

-- Oh ! un Rasfaleigfa: qui serait b(ml... Aussi bon que spiri:^ loel ! s'écria-t-eUe étourdiisent

Etienne tressaillit de surprise el de jpie à cette réflexion sour daine : mais il s'était promis de réagir contre tout ce qui pourrait ranimer ses ilkisioBs : il re^^rda tranqiûllemeDt sa cousine, et lui (Ht :

— - Ëfa bien \ en ne Faimeraitpas... On aimerait un joli garçon qui aurait, mieux que lui, le don d'exprimer ce qu'il éprouve, et surtout de le feire partager.

— C'est votre arvis? demanda-t-elle avec une expression siiir guËére.

-— Oui, ma cossiae.

— Alofs c'est aussi le mieik

L'incident n'eut pas d'autre suite, et Etienne reprit sa. lecture.

C'étaient y m demeurant, de bien douces heures : si douces,

que M. d*Or?elay, les goûtant avec un ravissement mêlé de frayeur, comprit que, s*il s*y abandonnait sans réserve, s'il laissait se prolonger indéfiniment cette halte entre les épreuves subies et les épreuves prévues, il finirait par s'y amollir et y perdre le courage qui pouvait, plus tard, lui devenir nécessaire. Il secoua cette langueur qui s'infiltrait peu à peu dans son âme, et résolut de profiter bravement de la première circonstance qui le ferait rentrer dans l'austère réalité.

Depuis que mademoiselle de Sénac était rétablie, Etienne retournait quelquefois à Milan où il avait conservé son appartement, et où il s'étonnait de ne voir arriver ni lettres ni nouvelles de Tfistan de Mersen. Un matin, il rencontra, fi'appant à sa porte, un jeune peintre firançais, nommé Marcelin. Il avmt été au collège avec Etienne et Tristan, qui l'avaient ensuite retrouvé dans le monde, puis à Rome et â Naples, lors de leur premier voyage en Italie. Il était spirituel, mais un peu bavard, et fort au courant de tous ces commérages que les ateliers racontent aux coulisses, les salons aux grandes routes, et qui» partis d'un foyer de théâtre, font souvent le tour de l'Europe* Justement, il arrivait de Naples, et il put donner à Etienne des nouvelles toutes fraîches :

— La Floriana, lui dit-il, obtient à San Carlo di« succès fabuleux : les Américains n'ont pas fait mieux pour Jenny Lind ; on dételle sa voiture, on lui tresse des couronnes d'or massif avec des inscriptions dithyrambiques qui mettent en verve tous les rimeurs napolitains. Cent jeunes gens à cheval vont la chercher chaque soir pour la conduire au théâtre, et la ramènent chez elle après la représentation au son des clairons et des fanfares. Ce ne sont que sérénades,- bals, illuminations, promenades

sur le golfe, fêtes perpétuelles dont elle est rame et la voix. S'il lui convenait de monter en char de triomphe comme Corinne ou comme les généraux romains, elle y traînerait après elle autant d'Oswalds qu'il y a de dilettantes dans le royaume des Deux- Siciles, autant d*esclaves qu'en comptèrent les Scipions et les Césars...

— Et ses adorateurs en titre? Elmorough? Almérani? demanda Etienne, qui mourait d'envie de prononcer un troisième nom.

— Toujours à leur poste, comme des grenadiers russes dont ils ont la discipline et l'obéissance ! répondit Marcelin. Mais la diva les a bien attrapés. Le 10 juillet, jour qu'elle avait fixé pour faire décidément son choix entre Venise et Albion, elle leur a déclaré en riant que, lorsqu'on était une grande artiste et qu'on obtenait de pareils succès, en ne se mariait pas, fût-ce avec un lord ou avec un prince. Ils ont crié, pleuré, protesté, gémi : à la fin, pour les calmer, elle leur a promis de se décider le mois prochain... Entre nous, je crois connaître la vraie cause de cet ajournement; et vous la devinez aussi, n'est-ce pas?'

— Tristan^ dit Etienne d'une voix un peu tremblante.

— Oui, Tristan, qui joue bien, dans tout cela, le rôle le plus singulier, et pourtant le plus vraisemblable pour qui a l'honneur de le connaître. Au fond, il n'aime pas la Floriana, et je crois même qu'il la déteste un peu. Chaque jour, il annonce son départ pour Milan ; alors la cantatrice lui dit froidement : C'est à vous que j'adresserai le premier billet de faire part de mon mariage avec lord Elmorough... ou avec le prince Almérani. — Et Triatan reste. L'étrange garçon ! L'autre jour, il était convenu qu'il partirait avec moi, et que nous ferions route ensemble jusqu'ici:

même, comme je me permettais d'énoncer quelques doutes sur la fermeté de ses résolutions, peu s'en est fallu qu il ne me cherchât querelle .. Au dernier moment» bernique l il me fait dire qu il ne peut pas partir, qu'un obstacle imprévu le retient encore â Naples pour deux ou trois jours, mais qu'il me donnera une lettre pour vous.,.

— Et cette lettre? dit vivement H. d'Orvelay.

— Âh bah ! je l'attends encore, ou plutôt je t'attendrais, si le sifiDetdu chemin de fer s'accommodait de ces lenteurs... Pas plus de lettre que de Tristan! Je suis parti seul, et me voilà.1

Etienne garda le silence ; il luttait ea vain contre le sentiment que lui causait le récit du jeune peintre, et où, avec beaucoup de remords, il reconnaissait un peu de joie. Marcelin reprit :

— Voyez-vous, d'Orvelay 1 Tristan est ainsi fait : si Almérani et Elmorough repartaient pour Venise et pour Londres, ils ne seraient pas en voiture que Tristan serait en route ; mais tant qju'il les voit aux pieds de la Floriana, attendant leur sort d'un mot de ses lèvres, et qu'elle tient ce mot suspendu entre eux et lui, il est enchaîné, cloué, rivé, par une sensation étrange, complexe, indéfinissable, qui n'est ni L'amour,, ni la haine, ni la jalousie, ni Tadmiration, ni l'orgueil, mais qui se compose d'un péù de tout cela, et qui aurait de quoi tenter l'alambic d*un alchimiste... Elle le connaît bien, la malicieuse créature I Aussi se garde-t-eite de faire cesser une situation qui la maintient en verve, assaisonne ses triomphes, et l'amuse aux dépens d^Elmorough, d' Almérani, de Tristan et de tout le monde! Son talent n'y perd rien, sa vanité y gagne, ses caprices s'y délectent; quant â son cœur... domicile inconnu; l'adresse, poste restante.

tii: CHERGMKUR D& PERLES. 159*

eo Europe!... Voilà pourtant les femmes qui nous subjugueraient tous, si nous nous laissions faire !

Et Marcelin se rengorgea dans sa cravate d'un petii air eenquérant qui voulait dire qu'il était de f«rce à braver les séduc* tions de toutes les figurantes de Paris.

Quelques heures après, Etienne s'acheminait iFers rhabkatîon de madame de Sénac, et méditait, en chemin, sur tout ce que le jeune peintre venait de lui dire. Son parti était pris.

Il passa la soirée comme de coutume, avee sa tante et Aline ; puis, quand sa cousine se fut retirée, il dit gravement à madame de Sénac :

— Chère tante, il est urgent de sortir dj^une situation tansse qui, deux fois déji, a feîlti tuer Aline : erofez-vous qu'elle aime toujours M. deMersen?

Madame de Sénac le regarda fixement ;^ il paraissait cafane, et, sauf un léger tremblement dans sa voix, on^ eât pu croire qu'il B*étatt pas intéressé dans la question.

-— Yoilà longtemps que ma fille et moi n'aven» causé de ce sujet délicat, répondit- eUe; depuis» sa maladie, j/ai soi-, gneusement évité tout ce qui aurait pu troubler son repos et lui rappeler cette terrible crise : le nom même de M. de Mersen n'a phs été prononcé entre nous... D'atUeurs, qu'y aurait41 à fafre?

Au lieu de r^ondre, Etienne lui demanda d'un ton de* sérieuse tendisse :

— Avez-vous en moi quelque confiance?

— Oh ! pleine et entière, mon ami ; les marques de dévcwement que vous nous prodiguez ont fait de vos» mon fib, d'Aline votre sœur.

— Eh bien ! pour qae vous soyez tout à fait ma mère, je vous demande la main de votre fille.

— Vous!

— Oai, moi; et ce n'est pas, bien entendu, pour qu'Aline m'épouse, mais pour qu'elle épouse Tristan.

— Qae voulez-vous dire, mon joauvre Etienne? Je crois que vous extravaguez.

— Hélas i chère tante ! croyez bien, au contraire, que j'ai tout mon bon sens, et que ma proposition, malgré son étrange tournure, a été très-convenablement pesée, calculée et mûrie. Je pourrais vous faire là-dessus un traité de psychologie romanesque et sentimentale, mais j'aime mieux aller droit au fait et vous dire ceci : Pour que Tristan vous demande solennellement à épouser Aline et s'engage avec vous d'une façon positive, formelle, irrévocable, il faut qu'il la croie sur le point de s'unir à un autre ; or, pour que cet autre se résigne d'avance à son sort et se retire sans bruit et sans éclat lorsque Tristan se sera déclaré, il faut que cet autre soit Etienne d'Orvelay, votre dévoué neveu : ce n'est pas plus compliqué que cela.

Madame de Sénac resta quelque temps silencieuse ; elle paraissait réfléchir à la proposition d'Etienne ; à la fin, elle lui dit :

— Il est possible que vous ayez raison... dans tous les cas, c'est une nouvelle preuve d'affection que vous nous donnez^ et qui me touche profondément... mais avant tout, je dois consulter Aline... car enfin, qui sait si elle aime toujours M. de Mersen?

— Ohl oui, elle l'aime toujours, j'en suis sûr! dit Etienne, en réussissant à déguiser sous un sourire la douloureuse con-^ traction de son visage.

— Je le crois, reprit madame de Sénac. Pourtant, il es^ né-

cessaire que je l'interroge; demain, vous aurez ma réponse et la sienne...

Le lendemain matin, Etienne se promenait sous les fenêtres de sa cousine ayec une angoisse contre laquelle échouait son stoïcisme. Tout à coup il la vit sortir de la maison avec sa mère, et se diriger vers lui. Elle était rayonnante, et jolie à réjouir les anges, dans son frais peignoir blanc rayé de rose. Le voile de langueur et de faiblesse que la convalescence avait répandu sur ses traits semblait dissipé comme par enchantement. L'animation de son teint, l'expression de son regard, la grâce idéale de toute sa personne la rendaient irrésistible.

— Mon cousin, dit-elle à Etienne en lui tendant la main, ma mère m'a fait part de votre conversation d'hier soir : j'accepte.

— Vous acceptez? s'écria-t-il en pâlissant,

— Oui; votre combinaison est excellente, et je ne doute pas du succès. C'est bien convenu, n'est-ce pas? A dater d'aujourd'hui vous passez de l'état de cousin à celui de prétendu...

— Oui, ma cousine.

— M. de Mersen l'apprend : l'idée que je vais devenir la femme d'un autre le décide i m'aimer pour tout de bon ; il part, il court, il vole, il arrive, il fait sa demande. On hésite; vous, rival généreux, vous vous laissez toucher par son désespoir, par mes regrets; vous vous éclipsez, et je deviens comtesse de Mersen!...

— Oui, ma cousine.

— Encore une fois, j'accepte.

— Quoi! sans même remercier Etienne de se sacrifier ainsi à ton bonheur? dit madame de Sénac d'un air de reproche.

— Je le remercierai... plus tard, répliqua-t-elle en souriant.

Depuis sa d^tnière rechute, Tristan de Mersea, comme m. {MuvaH s'y attendre, était plus mécontent de lui (pie jattais. Vainement essayait-il de s*étourdir pour échapper aux reproche» de sa conscience et aux agUaiions de son cœur. Dés qu'il se re-> trouvait seul, dés qu'il sortait de cette atmosphère brûlante et bruyante que la FlcM^iana avait Tart de maintenir imtour d'elle et où toute réflexion s'absorbait dans une sorte de peipé* tue! vertige, il redevenait ce que la nature l'avait fait ; un caractère léger, inconséquent et vain, mais conservant encore, au fond de l'àme , quelques-unes de ces délicatesses d'édu-* cation et de race qui ne lui permettaient ni de s'abuser sur le présent, ni d'oublier le passé. Il y avait des instants où Tristan avait horreur de lui-môme, hosreur de la cantatrice et de cette vie où il se laissait entraîner : un sentiment sim^ére, bien que fugitif etstérile, le reportait alors vers d'autres horizons, d'autres images, ravivant en lui le gracieux souvenir d'AUne, et, comme toujours, augmentant le dégpût de ce qu'il avait retrouvé par le regret de ce qu'il n'avait plus. Un matin, à l'aube, plus agité que de coutume, il sauta à bas de son lit comme pour se dérober à &es visions fiévreuses, et ouvrit la fenêtre de sa chambre qui donnait sur le quai et sur la baie. Une bouffée d'air matinal vmt rafraîchir sa poitrine et dissiper la chaleur étouffaMe qui avait prolongé son insomnie. Le spectacle enchanteur qui s'offrait à

ses regards était presque nouveau pour lui; car, depuis son ar* rivée à Napks, emporté par ce teurbilloa de fêtes uoctumes,. passant toutes ses soirées à Saf^Qarlo et de là diez la Fieriaoa,, que son. triomphal cort^ ne quittail qu*aprés avoir épuisé toutes les formules d*extase, M. de Itersen avait repris ses habitudes parisiennes : il se levait à une heure o& les aardeurs de Tété napolitaia interdisaient toute velléité de pittoresque. C'était dioiie pour la première fois qu'il jouissait de cette vue incomparable : la baie de Naples. éclairée par le soleil levant i En ce moment^ sur le quai à. peu prés désert encore, il aporçut une femme envdoppée dans une cape qni hii cachait à denu le visage ; elle éiâût grande, et paraissait jeune. Après avoir regardé à droite ot à gauche, elle agita son mouchoir ; quelques minutes après, im petit bateau vint raser les dalles du port ea déployant son dais de toile rayée. La femme inconnue y sauta lestement ; le bateau prit le large et ne tarda pas à disparaitna dans la direction de Procida.

La taille et la démarche de cette femme causèrent i Tristaa. un léger trouble : contre toute vraisemblance, il avait cru re« counattre en elle la Floriana. Un instant de réflexion lui suffit pour comprendre Tabsurdité de cette idée : la cantatrice avait joué, la veille, le rôle deNerma. Larepréseaatâition ne s*éitait terniiiée que fort tard ; à peina débarrassée de ses grands voiles de druidesse et de sa eovronne de chêne, la Floriana était revenue chez die, et son sabn n'avait pas désempli jusqu'à trois heures du matin. Puis, après avoir bit sa récolte haUtaeite de bouquets, de déclarations et de sounets, iatignée d'émoilons, de musique et de triomphes, elle avait congédié ses adorateurs en leur déclarant qu'elle n'eu pouvait phis, <p'elle allait dormir, et que

sa porte resterait impitoyablement fermée jusqu'au soir. Le moyen d'admettre qu'au bout de deux heures à peine, cette même femme se promenât sur le quai et se donnât le plaisir d'une excursion matinale â travers la rade ! Tristan repoussa donc cette supposition comme extravagante et s'efforça de n'y plus songer. Bientôt sa pensée reprit un autre cours. La cantatrice sous son double aspect d'artiste et d'idole, les transports du théâtre, les hommages du salon, les rues de Naples parcourues, la nuit, â la lueur des flambeaux, au milieu des sérénades et des cris de fête, les excentriques figures du prince Almérani et de lord Elmorough encadrées dans cette auréole de flamme, de fleurs et de lumière, tout cela s'effaça peu â peu de cette imagination mobile. Les premiers rayons du soleil glissant sur la vague, la brume nacrée dont les ondulations vaporeuses baignaient, en les confondant, les deux infinis du ciel et de la mer, jetèrent M. de Mersen dans une rêverie confuse, qui le ramena vers Milan, vers le lac de C6me, vers cette fratche et riante villa où madame de Sénac et Aline l'attendaient peut-être I Comme tous les hommes dont la légèreté naturelle a été encore augmentée par les gâteries du monde, Tristan avait un remarquable penchant, non-seulement pour se réconcilier avec ses torts, mais pour se dissimuler la douleur ou le ressentiment qu'ils pouvaient causer. — t Après tout, se disait-il, Aline ne sait rien ou presque rien ; madame de Sénac est, pour moi, d'une inépuisable indulgence; elle désire ardemment ce mariage ; sa fille m'aime toajours. Que j'aie enfin le courage de prendre une bonne résolution, que je retourne auprès d'elle, un regard, un mot me suffiront pour me faire amnistier. Et puis, une fois le mari d'Aline, je la rendrai si heureuse 1 car moi aussi je l'aime,

je n'aime qu'elle : le reste n'est qu'une folie qui ne peut, pas durer, qui me fait partager avec ces deux imbéciles l'honneur ù être dupé par une divinité do théâtre. Allons 1 quelques jours encore, et puis!... t

Il en était là de son monologue, lorsqu'on frappa à sa porté : c'était Marcelin, le jeune peintre.

— Quoil déjà de retour! lui dit Tristan; je tous croyais en train de remonter jusqu'à Venise pour ne revenir que vers la fin de l'automne.

«-• C'était bien mon projet , répondit Marcelin , et si j'ai changé mon itinéraire, c'est par amitié pour vous; je reviens tout exprés de Milan pour vous apporter une grande nouvelle....

— Laquelle ?

-«- Etienne d'Orvelay épouse à la fin du mois sa belle cousine, mademoiselle Aline de Sénac.

— Allons donc l ce n'est pas possible 1 s'écria M. de Mersen avec un ricanement qui déguisait mal son trouble.

— Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable... Et puis, il s'est passé tant de choses depuis votre départ I

Et Marcelin raconta à Tristan la maladie d'Aline, le danger qu'elle avait couru, les soins fraternels que lui avait rendus M. d'Orvelay, la familiarité qui s'en était suivie, la reconnaissance qu'en avaient ressentie madame de Sénac et sa fille, et enfin la demande en mariage qu'il avait ofiiciellement adressée à sa tante.

— Mais Aline n'aime pas son cousin! interrompit M. de Mersen avec véhémence.

— Non , pas d'amour encore ; elle n'en est qu'à Tamitié, mais cette amitié est bien vraie d'ailleurs, Etienne est si bon ,

si spirituel , si aimable ! Je vous assure, Tristan, cfoe Tmis ne ie reconnattriez plus : ie désir de plaire, l'espoir d'être agréé, un reste de doute et de méfiafiee de lui-même, tout cela donne à sa figure irrégulière une expression passionnée qui le rend fort supportable. Sa mise n'est plus négligée eemmQ autrefois; sans aflecter une élégance qui lui siérait mal, il s'habille OHnrae on homme distingué qui ne yent décidément plus être relégué parmi les comparses de la grande eomécfie humaine. En un mot, si Etienne n'est pas et se résigne à n'être jamais wi héros de roman, une jeune fille d'un esprit délicat et d'un cœur élevé peut parfaitement s'en arranger pour fiancé et pour nari.

— Mais alors, que yenez-yous faire ici? Et pourquoi retourner sur vos pas afin de m'annoncer ce mariage? asadame de Sénacou Etienne ne pouvaient-ils m'en écrire une ligne? reprit Tristan d'un air sombre.

— Âh ! yoici, répliqua Marcelin sans se déconcerter : M. dOryelay n'est ni on enfsint, ni «n fou, ni un fait, il cooiiatt l'amitié que je hiî perte, ainsi qu'à vous, el qui date du GoUége : il m'a dit avec ce sérieux qu'il met dans tout ee qui touche aux choses du eoeur : « Il fallait aller au plus pressé, c'est-ànlire au repos et i la santé de mademoiselle de Sénac ; les hésitations de M. de Mersen lui avaient fait beaucoup de mal ; nous ignorons quelle:* sont aujourd'hui ses inlentions, et peut-être ne le sait-41 pas très-bien lui-même ; l*essentiel était d'en finir avec cet état d%« certitude. C'est là ce que je me suis proposé en demandant la main de ma cousine; mais je ne me fais pas illusioD, et je ne veux être« ni pour elle, ni pour Tristan, la cause d'un regret irréparable. Il est possiUe que M. de Mersen, malgré sa bizarre oondufte, ait de l'amour pour elle; il est possible qu'Aline, malgré

LE CHERCHEUR DE PERLES. i&î

son consentement à ma demande, ait encore de l'amour ponr lui. Vous comprenez, Marcelin, que ces choses-là ne peuvent pas s'écrire à Tristan ; ma tante et moi, nous avons bien essayé ; mais une pareille lettre était tout simplement impossible- Dés aujourd'hui et quoi qu'il arrive, je dois être assez jaloux de la dignité de ma cousine, pour éviter tout ce qui oourrail y porter la moindre atteinte, même de la part d*un umi cf enfance. Or, toute notification directe adressée par nous à M. de Mersen le froisserait s'il n'avait à y voir qu'une formalité cérémonieuse, et nous abaisserait s'il croyait y trouver un moyen adroit de le ramener. Non, point de diplomatie, point de subterfuge, lorsqu'il s'agit d'intérêts aussi sacrés! Voilà la situation; elle est claire dans ses complications apparentes. A présent, nous avons besoin d'un ami intelligent et sûr qm sache comprendre toutes ces délicatesses, et qui aille droit à Tristan pour lui dire en son nom et au nôtre : Vous connaissez Etienne d^Orvelay; à défaut d'autre mérite, il est loyal et dévoué ; il ne prétend ni vous supplanter auprès de sa cousine, ni lui inspirer une passion qu'elle ne peut ressentir, ni profiter d'un moment de dépit pour la condamner à un lien qui lui pèserait plus tard. Habitué à se compter pour peu de chose, il peut enrore se retirer, s'il le faut; se sacrifier,. si le bonheur de sa cousine l'exige; c'est â vous, monsieur le comte Tristan de Mersen, à voir ce que vous avez à faire !

— Ce sont là les paroles de M. d'Orvday? demanda Tristan avec émotion.

— Textuelles, reprit Marcelin non moins ému ; car ce qu'A veut .avant tout, c'est que mademoiselle de Sénac soit heureuse. — Et maintenant, poursuivit-il brusquementi ma com-

mission est faite; je n'ai pas de conseil à vous donner ; je vous serre la main, et je repars.

Et il sortit, laissant M. de Mersen livré à ses réflexions. Dix minutes après, Tristan était â sa table, écrivant une lettre dont la rédaction lui donnait, à ce qu'il paraît, beaucoup de peine, car il ratura bien des lignes et déchira bien des pages sans parvenir â être content de lui. Nous allons, à notre tour, l'abandonner à ce travail compliqué, pour retourner â Milan, auprès d'Etienne d'Orvelay.

Sa seule pensée, ainsi qu'on a pu le comprendre d'après le langage de Marcelin, avait été de sauvegarder la dignité de mademoiselle de Sénac, tout en recourant au seul moyen qui pût assurer ou son bonheur ou au moins son repos. C'est pour cela qu'au lieu d'écrire une lettre qui aurait trop ressemblé à un protocole diplomatique, il avait mieux aimé envoyer Marcelin avec ses instructions bien complètes, de façon à laisser à Tristan toute sa liberté en même temps qu'il lui faisait savoir ce qui pouvait enfin l'amener à une détermination prompte et irrévocable.

Avant d'exécuter ce plan médité avec l'attention scrupuleuse d'une tendresse spirituelle et dévouée, Etienne l'avait soumis â madame de Sénac et à sa fille ; elles l'avaient approuvé sans la plus légère objection et avec une promptitude qui causa à M. d'Orvelay un peu de surprise et de tristesse. Si résigné qu'il fût à ce dernier sacrifice, son cœur se serrait en y songeant, #1 il se disait parfois que quelque bonne parole de sa cousine ou de sa tante, un peu de résistance opposée par elles à des combinaisons qui ne pouvaient réussir qu'en le désespérant, le consoleraient de ce qu'il allait souffrir encore. Les journées qui s'écoulaient pendant ces préliminaires furent d'au-

tant plus cruelles pour Etienne qu*il était forcé de soutenir avec un visage riant son rôle ofBciei de fiancé et d*en accepter les familiarités et les privilèges. Aline qui, de temps immémorial, le traitait en cousin ou plutôt en frère, n'avait eu tfae très-peu de chose à changer, pour donner à son amitié une teinte plus expressive et plus douce. Soit qu^elle y mit un peu de coquetterie mstinctive, soit que, se méprenant sur le dévouement d'Etienne, elle l'attribuât à l'indififérence, soit enfin qu'elle voulût le punir de s'être cru assez invulnérable pour jouer avec le feu sans en être atteint, on eût dit (j^u'elle prenait un malin plaisir i se conduire vis-à-vis de lui comme si H. de Mersen n'existait pas, et qu'ils eussent réellement le mariage en pers^ pective. Il y avait des moments où le pauvre Etienne, à bout de forces et de courage, se sauvait à travers champs pour retrouver un peu de recueillement et de solitude, maîtriser les abattements de son cœur, et revenir ensuite auprès d'Aline avec plus de résignation et de calme. Elle se mettait à sa poursuite, réussissait à le trouver, le rappelait gaiement à son rôle, et profitait de leur situation bizarre pour le lutiner avec une espièglerie et une grâce qui l'eussent rendu le plus heureux des hommes, s'il n'en eût pas été le plus infortuné. Dans ces moments, il lui arrivait parfois d'oublier tout ce qui n'était pas Aline et le charme incomparable qu'il éprouvait auprès d'elle ; on pouvait alors sui^prendre dans sa voix des vibrations soudaines, dans son regaiiî de rapides éclairs, qui l'eussent trahi si sa cousine eût.été plus attentive. Elle ne paraissait pas s'en apercevoir, et si, malgré lui, un peu de mauvaise humeur succédait à ces élans comprimés, elle lui riait au nez, passait son bras sous le sien, et Tentralnait, en courant, dans le jardin.

no OR ET CLINQUANT.

Enfm, ntmiato) madame de Sénac entra dans h chambre, d*UD air à la fois satisfait et solennel : — Mon dier Etienne , lui dit-elle, vous aariez, aa moyen âge, couru risque d'être brûlé «ofione sorcier : toiHes tos prédictions se sont réalisées de point ^ point : je viens de recevoir une lettre de M. de Mersen, qui me demaiide la maki de TOtre cousine.

Étiemie s'attendak à ce dénoûment ; il aTait travaîRé dans ce but; depuis quelques jours même il appelait de ses Toeux une solution décisive qui le délivrât d'me épreuve au-dessus de ses forées ; et pourtant il pâlit.

Voici la lettare de Tristan :

f Madame la comtesse, le cœur des mères est un trésor d'indulgenoe, et vous avez eu pour moi, depuis que je suis au juonde» toutes les bontés, toutes les tendresses maternelles : voilà la pensée et le souvenir que j'évoque sans cesse pour y trouver le coifirage de vous demander un pardon que je me refuse à moi-même et un bonheur dont je ne suis pas digne. J'apprends qu'il est question d'un mariage entre Etienne d'Orvelay et mademoiselle votre fille. L'horrible angoisse que me cause cette nouvelle nâ'en a plus appris sur le véritable état de mon cœur que ces quelques années de trouble, d'incertitude et de folie qui maintenaat me font horreiff. Si mademoiselle de Sénac aune vraiment son cousin, si leur honneur i tous deux est sérieusement attaché à ce projet de mariage, il est .bien entendu que je n*ai ni le droit, ni l'espoir de rien changer' i vos résolutions. Mais s'ils n'éprouvent Fun pour Vautre qu'une affection frateruelle, si l'habitude de se voir tous les jours leur a donné le change sur leurs sentiments, si quelque circonstance particulière a amené Etienne i cette démsurche et mademoiselle

voire fille i ce consentement; si, en un mot, il est temps encore de tout réparer sans rien briser, et de ranimer des espérances conçues dans un temps plus heureux, alors, madame, j*ai Thùaneur de vous demander la maia de mademoiselle Aline de Sénac, et j'attends votre réponse pour savoir si mon ange gar- (Uen m'abaodomie eu s'il me reste fidèle. >

— Qu'eu dite&-vou»? reprit madame de Sénac après avoir 1q«

— Hais... je n'ai rien à dire : c'est à ma cousine de tout décider : sait-elle que M. de Mersen vous a écrii ?

— Elle ne sailrien encore ; mais, si vous voulez, nous allons la consulter.

— Allons L encore cette épreuve ! se dit douloureusement Etienne.

Et il&aUéreni rejoindre Aline <pû se promenait sur la terrasse.

IIL d'Orvelay la regarda fixement pendant que sa mère lui lisait la kltre de Tristan. Elle rougit légèrement, mais ne parut pas émue. Son cousin se perdait en étonnements et en conjtectuce& sur cet étrange sang-froid dans un moment qui allait décider de trois destinées*

A son tour, elle jeta sur Etienne un regard qui semblait vouloir fouiller dans les pins intimes replis de son cowr ; puis eUe dit d'un ton calme en s'aithnessani i la fois à son cousin et à sa mère :

— Eh bien 1 c'est ce que nous voulions, n'est-ce pas? Tnut arrive comme v«tt& l'avez prévu ?

— Oui, mon enfnt l répliqua madame de Séaao.

Etienne s^'inclina sans pouvoir articuler une seule parole

— ie n'ai doue phis qu'à vous obéir, ma mère I murmurat-elle en se jetant dans les bras maternels, comme fiait, en pareille circonstance, toute jeune fille bien élevée.

nS OR ET CLINQUANT.

Etienne comprit ce que signifiaient ces paroles et cette pantomime : son cœur seJirisa, mais il ne fit entendre ni une objèctfon, ni une plainte. D'ailleurs, qu*aurait-il pu dire? C'était son plan qui réussissait ; c'était son rôle qui arrivait à la scène' finale.

-*- Maintenant, mes enfants, dit madame de Sénac avec une affectueuse gravité, c'est i moi qu'appartient la direction suprême de toute cette délicate affaire. Nous sommes i ce moment où le moindre retard devient une souffrance, la moindre hésitation un malheur. Bien que je sois convaincue de la bonne foi de ' M. de Mersen, le souvenir du passé me force à un redoublement de prudence. Ce qu'il y aurait au monde de pis, ce serait qu'il pût arriver ici en prétendant officiel, avoir encore devant lui un certain temps pour soupirer auprès d'Aline, et en profiter peutêtre pour retomber dans ses irrésolutions. Etienne, nous avons encore besoin de vous : vous ne vous arrêterez pas dans votre œuvre de dévouement. Nous sommes ici en pays étranger, à la campagne, inconnus à tout ce qui nous entoure : nous n'avons, . Dieu merci ! à redouter ni regards ni commentaires. Ufaut donc^ . mon cher neveu, que vous restiez, jusqu'au dernier moment, le fiancé d'Aline, et que votre retraite ostensible n'ait lieu que lorsque Tristan ne pourra plus se dédire. C'est là, je vais le lui écrire, la condition que je mets au pardon d'Aline et au mien. Toutes choses resteront dans l'état où elles sont aujourd'hui. Nous continuerons les préparatifs du mariage. Puis, au dernier moment, cinq minutes avant la signature du contrat, nous verrons paraître H. de Mersen, et il n'y aura , Etienne , qu'à écrire son nom au lieu du vôtre. Cela te convient-il, ma fille ? — Oui, ma mère, répondit-elle avec une tranquillité qui fut

pour M. d'Orvelay un nouveau sujet de surprise et de douleur. — Et moi, moil ma tante ! allait- rL.â*é^ier dans une de ces' explosions soudaines qui renversent tons les calculs. Il ûi an 'violent effort pour se contenir, et il y parvint. .

— Voilà donc qui est bien décidé l dit madame de Sénàc d*un ton de résolution qui ne lui était pas habituel , et elle se retira dans sa chambre pour écrire à Tristan.

JOURNAL D*ÉTIF.NNE d'ORVELAY

Août 1850.

« Aline ne le saura jamais : non, que rien ne trouble son bonheur, pas môme l'idée, de ce qu'il me coûte ! mais vous, ^ tante, vous le saurez un jour... Vous recevrez ces lignes au moment où votre vœu le plus cher sera réalisé, où M. de Mersen aura épousé Aline, où il ne sera plus temps de rien différer ni de rien rompre, et où je partirai, moi, pour vous épargtier la vue • d*un malheureux dont la tristesse assombrirait votre joiç.çttessemblerail à un reproche !

» J'aimais .votre fille, je Taime de toutes les forces de mon àme : cet junom* est né, il a grandi avec moi; il s'est associé aux premiers plaisirs de mon enfance, aux premiers chagrins de ma jeunesse. Lorsque j'appris de ma mère, avant de réprouver

lYi " on ET CLINQUANT.

par moi-même, combien j'étais peu fait pour iDS|Mrer ce qne je commençais déjà à resseillir, et tout ce que ces disgrâces natureUes préparent de secrètes tortures aux cœurs aimants, c'est à Aline seule que je songeai C'est la douleur de ne pouvoir lui plaire qui donna tant d^amertume à cet rase^nement nratemel, bienlôt confirmé par ma propre expérience. Ah ! que m eût importé rindifférence, la moquerie ou le dédain de fontes Tes autres femmes, si ma cousine avait pu faire exception à ces rigueurs et m'en dédommager par un peu de tendresse ! Ce qui m'a tant fait souffrir serait, au contraire, devenu une source de mystérieuses délices. J'aurais tressailli de bonheur en songeant que je n'existais que pour une seule personne, qu'elle était à elle seule tout' ce que j'avais à espérer en ce monde, et que je pouvais concentrer sur cette tête chérie ce trésor de dévouement et d'amour constamment refoulé en moi-même au lieu de s'épancher au dehors. J'aurais cessé d'envier les heureux, les privilégiés, ceux qui entraînent après eux les regards et les cœurs : ceux-là éparpillent sur leur chemin toutes les richesses de leur âme, et, plus tard, lorsqu'ils rencontrent enfin la femme digne* de les fixer, ils sont comme ces prodigues imprévoyants qui naissent millionnaires et finis^nt insolvables. Mais moi, ave' quelle ivresse je me serais enfermé dans ce sanctuaire où je n*eusse trouvé qu'un nom, un eulte^ une image ! Avec quelle ardeur j'eusse compté ces inépuisables épargnes d'avare pour les jeter aux pieds de l'unique créature qui m'aurait aimé ! Ah ! rêve insensé ! folle chimère t supplice horrible 1 Elle était là, â mes côtés, celle qui me possédait tout entier : par un raflSnement cruel, notre parenté amenait entre nous ces familiarités qui dévêtaient pour moi un tourment parce qu'elles n étaient pour elle

C[u*une habitude. Je la voyais tous les jours ; elle me souriait sans cesse ; sa main s'oubliait souvent dans la mienne .. et son cosur appartenait à un autre! Et j'étais le témoin, le eonCdent^ le complice de cet amour l et il me fallait rester calme lorsqu'il se trahissait devant moi par un de ces mille indices dont aucun n'échappait à mes regards, et que je devinais avant elle» avant vous, avant lui ! Toujours tranquille ou distraite auprès de moi, auprès de lui troublée^ pensive, timide, rougissante, inquiète ! Elt moi, je comparais ce calme à ce trouble, cette sérénité à cette rougeur, cette émotion à cette indifférence ! — Voyez-vous ! j'ai bien souffert » et si j'ai tort de laisser échapper le secret de mes déchirements, oh ! pardonnez-moi» ma tante ! C'est le cri du patient 1 c'est le sang de la blessure !

»... Eh bien 1 la souffrance d'alors n'était rien; alors je n'avais eu qu'à regarder, qu'à écouter et à réfléchir pour m'accoutumer à l'idée du mariage d'Aline avec M. de Mersen. C'était là une de ces situations si nettes» si incontestées, qu'on apprend à s'y souioettre à force de les juger inévitables. Ce mariage, il avait été, ponr ainsi dire, consacré d'avance par la dernière volonté du ' colonel de Mersen, par le vœu suprême de ma mère, par votre pluschère espérance, et Aline, en se sentant attirée vers Tristan, ne faisait qu'achever l'œuvre commencée par les deux fanûlles. Pas un de ces détails ne m* était inconnu ; ils s'étaient si bien mêlés au premier* éveil de mes sentiments pour Aline que je ne pouvais ni m'abuser, ni me révolter, qi me plaindre. La résignar tion est plus fadle quand l'espoir est impossible. Je voyais tout cet avenir tracé devant moi avec une certitude inexorable : à M. de Mersen l'amour d'Aline, à tous deux le bonheur, à moi le silence, l'isolement et le sacrifice. J'acceptais sans murmure cette

part inégale : je cachais mon secret à des profondeurs où personne n'allait le chercher. Je fus pour Aline an camarade, un ami, un frère. Jamai^'.i^. Tristan, ni elle, ni vous, n'avez pu vous douter de ce qui se passait dans mon âme, et, si les choses avaient suivi leur cours naturel, si' aucun obstacle n'était survenu du dehors, le mariage aurait eu lieu, j'aurais accompagné ma cousine à l'autel comme son parent le plus proche, j'aurais complimenté les deux époux dans une fraternelle étreinte sans me trahir par une larme, par un geste, par un mot.

^ f... Mais maintenant mon supplice dépasse celui d'autrefois autant que la torture du damné, dépasse le pli de rose du Sybarite. Ce n'est plus seulement la présence d'Aline, ce n'est plus

V cette familiarité charmante et cruelle ; c'est le bonheur, le j^lus enivrant des bonheurs, que je tiens là sous ma main ; il semble que je n'aie qu'à serrer cette main brûlante pour qu'il ne puisse m'échapper... Et pourtant, je sais qu'il m* échappera tel jour et à telle heure, que je n'en suis que le détenteur passager, que je le garde et le prépare pour un autre, toujours le môme, celui qu'on attend ! Aline est pour moi. aux yeux de tous, plus qu'une cousine, plus qu'une amie, plus qu'une sœur : elle est presque une

•fiancée, et cette fiancée ne sera jamais ma femme, et jamais je n*ai été plus loin de ces félicités ineffables qu'au moment où je parais V toucher ! Oh ! c'est trop l c'est trop I une souffrance pareille est au-de$sus de ma faiblesse : je me -sens succomber et

défaillir; j'ai des heures de '.révolte, d'irritation et^e colère

Misérable fou) Eh ! contre qui m'irrite?ais-je ? N'est-ce pas moi qui l'ai voulu ? N'est-ce pas moi qui ai tout arrangé, tout calculé, tout prévu? Ah ! j'avais trop présumé de mqn courage ; je m'étais trop fié à cette habitude de dévouement qui avait fini par se

confondre avec les battements de mon cœur, avec les ardeurs de mes veines. Je n'avais que les délicatesses de Tamour ; j'ai "^ru pouvoir en accepter le martyre, moi qui ne suis qu*ttne*lâche et pusillanime créature ! Dieu me frappe et m^bumille ; il ne veut pas que je puisse me complaire dans cette immolation de mon être, et il me livre à tous les transports, à toutes les flammes, à tous les égoïsmes des amours vulgaires ! Oh l mon Dieu ! je m'avoue vaincu 1 je me débats dans ma misère après m*ôtre exalté dans ma force... Du moins, ne punissez que moi seul de tant de présomption et de lâcbeté !

»... Ce qu'il y a d'affieux, c'est que j'ai des instants d'illusion : instants rapides qui ]:endent la réalité plus poignante, comme ces éclairs qui font paraître plus livide la nuit qui les précède et qui les suit ! ... Oui, il y a des minutes où je me plongé dans mon rêve, et où Je défie toutes les puissances humaines de venir m'en arracher. Mon imagination s'envole vers un autre horizon, vers quelque fraîche vallée semblable à celle de Brévannes,où s'est écoulée mon enfance. Tristan n'y est pas ; son souvenir même en est effacé ; vous y êtes, vous, et Aline aussi. . . Oh ! comme je l'aime! quelle adoration en échange de celte tendresse qui a cessé d'être celle d'une sœur! Quel enchantement 'quand elle me sourit 1 Quelle extase quand elle me regardé ! Mais ce sourire pâlit sur ses lèvres; ce regard se détourne de moi; il cherche quelqu'un... Tristan ! toujours Tristan ! C'est le rêve qui finit, c est mon cœur qui se déchire et se réveille I

»... D'auti^s fois, c'est un souvenir qui s'empare de. moi^ et où je m'enferme comme dans une cellule 5. — le souvenir de cjette nuit d'angoisses, d'épouvante et de délices où Aline m'a dit qu'elle m'aimait... Elle avait le délire et la fièvre, je le sais, je n'en puis

dauter; mais enfin, c'est bien à moiqu'eUe pariait ; c*esi bien mon oreille qui a recaeilU ses paroles, ma main qui a soutenu sa tête eharmsnto, alâissée par la lassHuiie et le sommeil l Et puis« pourquoi ie délire et la fièvre mentiraient-ils? Âh! maU&eureuxl lis m mentaient pas : seulement, en me parlsuai, c'était à un autre qu'ils s'adressaient.

»... Me suis-je trompé? Hier, je Usais à Aline cette touchante Ustoâre de Catherine. Il y a là un pauvre diable doué d'un nez en troaq)ette et d'une grotesque tournm'e, qui adore en secret la belle héroïne. — Elle n'a ganfe de s'en aperee^Kwr ni surtout d'j répondre, éblouie qu'elle est par (a grâce d'un élégant cavalier qu'elle aime pour ses beaux habits et sa jolie figure. Cependant je ne sais comment il arrive, — ces romanciers ont tant d*art! — quuB beau matin, le brillant cavalier cesse d'exister pour Catherine, et qu^elle finit par aimer ce pauvre Claude, mal* gré sa face bléme el sa souquenilie. En lisant ces d^ttiôres pag^, je me suis senti saisi d'une émotion invincible : j'ai brusquement relevé la tête : qu'ai-je vu? AUne me regardant avec un sourire céleste^ el les yeux remplis de larmes... Pourquoi pleuraitr-elle? pourquoi me regardait-elle ains»? Àhl c'est que eette^ lecture l'avait attendrie, on que j'éveiUais dans soa âme an sentiment depiliél...

i . .. De la pitié ! dbai&-je l'autre jour : oh l noA ! eUe n*a pas dé pitié : elle joue avec le feu qui me dévore ; elle s'amuse avec les lambeaux de mon cœur déchûré. Je la savais bien dominée par son afDourpour M. de Mersen : je ne la croyûs pas si^^ruelle ! Il est vrai quelle ignore, qu'elle doit ignorer que je l'aime : ce rôla que j'ai accepté , ce pian que j'ai conçu pour ramener Tristan & serpîedS) ne doivent-ils pas la convaincre de mon indiffîrence?

Et 81 elle poayait en douter, ne serait-ce pas un malheur de plus? Elle y perdrait la sécurité de son bonheur, et moi le mérite de mon sacrifice... et pourtant!... quelles heures je viens de passer \ délicieuses et horribles ! Le ciel entrouvert suc ma tête et Yeokt sous mes pas ! Il y avait une boce champêtre dans une feroie veiâoe de la villa ; Aline a voulu y aller, et, sous prétexte de ne pas intimider cette fête rustique, elle a eu la fantaisie de s'habiller en riche paysanne des bords du Tésin ! Mon Dieu ! qu*eUe était tieiie I G*est moi qui la conduisais : n'étions-nous pas fiancés? Elle m*a présenté i cies bonnes gens comme son futur mari, et, à l'instant, cette foule m*a entouré en me félicitant de mon bonheur, en chantant les louanges d'Aline. Sa beauté avait de tels rayonnements que ces natures grossières en ont subi le charme : peu s'en est fallu qu'on ne pliât le genou devant elle comme devant une madone. Et elle ! quel entram I quelle gaieté l quel éclat dans le regard ! quelles vives et frsdches couleurs ! On a dansé : chacun était là avec sa promise^ comme ils disent dai^ leur doux langage ; ma pr^fmse à moi, c'était Aline : j'ai été son danseur pédant toute la journée : il y a , dans plusieurs de ces danses naïves, une figure où les mains s'enlacent, et où chaque jeune fiUe tend la joue i son danseur qui y dépose un baiser. Lorsqu est arrivé le tour d'Aline, j'ai espéré qu'elle trouverait un moyen d'esquiver ce détail. Hélas ! non l -Ce suave et doux visage s'est incliné vers moi avec une indicibleexpression de virginale tendresse^ J'étais si pâle et si défait, qu'elle en à été presque troublée ; mais elle s'est remise aussitôt, et, au moment du baiser, elle est partie d*un fi'ab éclat de rire. ma tante, vous étiez là, et VOUS; ne lui avez pas dit qiTelle me tuait ? Et vous n'avez pas deviné ce cri prêt à s'échapper du fond de mon âme pour

. demander grâce l Âh 1 j'oublie que vous ne savez rien, que vous -ne devez rien savoir, et que tout souffrir serait encore trop peu, si je réussissais à tout cacher!

f ... En vérité, il y a dans tout cela quelque chose qui m'étonne et me confond. Quand cet impromateur qui se trouvait à la fête, s'est tourné vers nous pour chanter notre bonheur à venir dans cette belle langue du Tasse où tout semble mélodieux et poétique, Aline ne riait plus. .Puis je l'ai vue s'approcher de cet honune et lui donner dix fois plus d*argent qu'il n'en espérait. Qu'a-t-elle voulu récompenser ainsi? Étaitrcele talent du poète? Étaient-ce ses prédictions? Ah ! je comprends : ces prédictions lui étaient chères, parce qu'elle les appliquait à l'absent, à celui qui va venir... Moi, que suis-je ? quelque chose de pareil à un ambassadeur épousant, par procuration, la fiancée du roi soin mattre... »... Oui, il va venir ; le moment approche, c'«st pour aprèsdemain. Le contrat sera prêt : Tristan arrivera, il me prendra la plimie des mains , et quand il aura signé... oh l^and il aura signé, qu'il si^a engagé d'une façon irrévocable, que vous n'au- . rez plus rien k redouter des irrésolutions* de soq caractère, je serai libre, n'est-ce pas? Je poui rai m'enfùir ? Vous ne me demanderez pas une heure de plus? S'il me fallait rester encore, assisterai premières expansions de leur amour et de leur joie, je le sens, je .tomberais mort sur les marches de l'église ou sur le seuil de leni! chaaibre*, et cet épisode pourrait gâter le bonheur d'Aline. . . Je partirai : nous trouverons un prétexte pourëxpliquer ce départ... Ma santé, la fatigue de mon rôle, le désir de voir du pays... Lors de mon premier voyage en Italie avec M. de Mersen, je remarquai, à une demi-fieuts de Venise, dans une tie que l'Adriatique baigne de ses eaux caressantes, un asile où les cœurs

malades peuvent, Je crois, trouver F apaisement et le repos. C'est le couvent des Arméniens catholiques , qu*on appelle auss/ Consolateurs. En parcourant ce refuge hospitalier offert par la religion à la science^ entre le ciel et la mer, je me disais dés lors que, si jamais mes souffrances devenaient trop vives, mon amour trop difficile i cacher, le spectacle du bonheur d'un aulre trop impossible à supporter, je viendrais m'abriter là, jusqu'à ce que le temps, l'absence et la bonté de Dieu eussent cicatrisé mes blessures... Depuis cette dernière épreuve, ce souvenir me revient avec plus de force... J'irai dans ce couvent, je passerai auprès de ces Consolateurs un an, deux ans, dix ans peut-être... ce qu'il faudra pour que je sois sûr de pouvoir retrouver sur mon chemin M. de Mersen et Aline sans trop haîlr l'un, sans trop aimer l'autre...

»... C'est aujourd'hui! c'est ce soir! la joie de ma cousine éclate sans qu'elle fasse le moindre effort pour la dissimuler : peut-être avais-je mérité plus de ménagement. Mais non : il faut que les choses soient ainsi jusqu'au bout... Adieu, ma tante.... demain, je ne serai plus ici... Dites à Aline... Non, rien; vous

n'avez rien à lui dire... Surtout, que jamais une seule de ces lignes ne parvienne jusqu'à elle ! Ce serait notre malheurà tous... Et moi... oh ! que je sois seul malheureux !... t

Les préparatifs du mariage d'Etienne d'Orvelay avec Aline de Sénac continuaient, en apparence, comme si, au dernier moment, rien ne devait venir le déranger. Sous prétexte d'engager encore plus Tristan et de lui rendre toute retraite impossible , madame de Sénac avait même voulu, pendant ces journées d'attente, complétei tous les détails de trousseau et de corbeille. Etienne avait un goût exquis ; c'était du moins l'avis d'Aline ; aussi le consul-

f8a OR ET CLINQUANT.

.tait-ielle /«ans cesse rayant d'écrire i Paris pour ses. robes, ses .fibUeset.ses chapeaux. — Serai^je bien a'msi? Croyez-vous que (OeUecwItur'aiUetbien.à.ma^ure.? me trouyeraz-vous jolie avec .Aitteioilette '^— Telles, étaient Jes questions.auxquelksJe^pauTre .^Etienne avait à< répondre, tetilialkiit4{u'jl y répondit avec saqgfroid, j^Kesque ^avec .gaieté, jsous peine Aç détruire en un mooiMiititout son iMjrvra(pe..Nouâ n'avons jhis besoin de dire ce jquil souf&ait: ocnt fois.iiJatâur le^puiat d'éclater: son déviuiement.le .protégea.

Le.sûir.arri\2a.:ciétait l'heure fixée pour la signature. Etienne avait' demandé à sa tanle den'y.inviter personne.; et d'ailleurs, .à la csuQfpagne, en pçfys étranger, il eût été assez difficile deréu- .nir autant de gens» de .connaissance qu*à la Madeleine ou à Saint- Thomas d'Aquin. Ils étaient absolument seuls. M. d'Orvelay, se seotantipcésde défaillirjet voulant reprendre quelques forces pour 0fitte'Crise.suprâj2ie,!avait profité d'un moment de répit pour aller sourirdans la etnqiagne, que septembre .commençait k teindre de ses opulentes couleurs. Lorsqu'il revmt, sa tante lui dit qu'elle .avait Bnvoyé sa voiturcfà Milan, pour ramener Tristanqui devait s'y irouvjsr à.buitlieufes précises. D'après ses calculs, il arriverait i la villa A. neuf.heuces ; A neuf heures moins quelques mi* nutes, madame de Sénac,.Âlina, Etienne, quelques vieux domestiques, et quatre témoins xhoiaiSfparffli les fermiers du voisinage, {étaLeabréums (dans :1e jietit salon. Le notaire était A son poste, assis devant. la ifaditionnelle table veste, ornée Je. plumes et /d!écriloires, éclairiedeieux .candélabres.

.Ëtjjeone avait .fini ^par .s'^nwrer. de sa douleur, au jpoint de noyer dans un abtme anfini les .pensées qui le torturaient. Il i&ait lA , ;pAle jsti immobile sur sa chaise , regardant Aline

LE GHBRQBBUR !>£.' P£>RLES» 41tB

comme une vision piété à- 4ii$p«faitre, iperdailt'te sentimentiche la réalité, ne se rendant plus compte de la marche du'toâips, et ne M<$hafit pas si les^momentS'cpii Je sepafaient> enitore de l'arrivée de Tristan st«iivolaient eommei^es secondes «u df alourdissaient comme des siècles. Tout ce qu il savait, ceét'-qu* Aline, «<ms ses voiles blancs de*mariée,^taibai belte, tqu il ki-s&nlblait qae la ierreti'«n*était$as digtte. :4outceiqU'iha4ait,t c*est,«[!ie Vnrivée de M. de Mersen i luit serait -annoncée fj^r «le hroit >tob^ taind'une voiture «lans Tavenue,- que ce bruit «erapproalnrcfit, et que, 'quand, la «voiture «*aiTiterait^»urIa/terias^, 'toQt«eiait fini.

Neuf heures sonnèrent. lÉlieiine se taisait, â^tenitait at écoutait. A chaque instant, il crojait entendre le frémissament des roues sur le sable : rien.: pas inumurmure, :|fas iin:sottffle ;Mle vent mômerse taisait.

Tout'^ «oup une voix 'ûanttanb tfoobb ce silaiice^eniiel;^ Sinoiis eomiDencioiis?'ditle loèaireien poMUt sur«on^nézT(At^ cond ses classiques lunettes.

— Mais il manque quelque aiï'tvs^éeria 'M d?0»velay.

-«^Iline^tnan^^spierscHine l'réfuliquamaéanreoi^^BÉDac d'une wx ferme ;tetid'un ^gcateette^vUsi^a'fliu notaire \0s mariés :HKa fille Aline, et Etienne, son neveu.

'•-^/Mais M.d&TMarsen? bégaj^^âtidineiépefflhi : ta voiture que vous lui avez envoyée 1

•-^ îM. de MéTwaf m viendiafAK;) quant^à^la^rv^iilare, elle ti'a pas bougé-ide k remise, iet^vaità^monrcochéradeTri^re «vous.

-AHuese i6W:et*&'«vanfa vers-con* omin l'-^^Meone, lu» dîtelle avec uncgravité xpiiiéonnait*ià sa tendresse nne aitfMtfn'HA) plus irrésistible ; Etienne ! avez-vous.pu>doa8^eroiref«a66iz^avetigiea

pour ne pas deviner votre sacrifice?, assez cruelles pour Taccepter?

— Ma cousinel... pardon !... je croyais.., M. de Hersen?... -— Ma mère, reprit Aline d'un ton calme, lisez-lui votre vraie

réponse à M. de Mersen.

Madame de Sénac fit passer à son neveu le brouillon de la lettre qu'elle avait écrite à Tristan. Après Tavoir remercié, dans les termes d'usage, de Thonneur qu'il lui faisait en recherchant son alliance, elle annonçait que sa demande arrivait trop tard, que le mariage de M. d'Orvelay avec sa fille était désormais irrévocable , et cela pour la meilleure des raisons : AUne aimait son cousin. — C'est par ces mots que finissait la lettre.

— Aline, vous m'aimez? dit Etienne, si tremblant qu'il fut obligé de s'appuyer au rebord de la table.

— Vous mériteriez bien que je vous répondisse non t répondit-elle avec une coquetterie charmante : comment donc ne le savez-vous pas, depuis cette nuit où, grâce à l'opium et à la fièvre, j'ai eu la hardiesse de vous le dire?...

— Quoi ! c'était à moi que vous parliez?

' — A vous seul, oh I oui, bien à vous... Le reste s'était envolé comme xm rêve... un rêve de iomnambtde! ajouta-t-elle en souriant.

— Cruel souvenir 1 dit Etienne dont le front radieux se couvrit d'un léger nuage.

« — Souvenir précieux l répliqua-t-elle à voix basse ; car cette soirée de la 5ca/a, cette crise, cette maladie, cette secousse, ont été pour moi quelque chose de pareil aux orages de ce beau pays : ils emportent le sable et fécondent la terre ; ils déracinent le brin d herbe et affermissent l'épi. '

— Mais moi ! comment avez- vous deviné que je vous aimais? Je croyais le cacher si bien !

— Oh ! mon cousin ! j*ai bien envie de me fâcher 1 Si niaise que soit une jeune fille, elle s'aperçoit toujours de ces choses-là... Et puis... Mais promettez-moi de ne pas trop gronder Baptiste...

— Baptiste l

— Oui, votre vieux valet de chambre, qui est là, vous regardant d'un air de triomphe... C'est un traître que je vous dénonce comme mon complice, et qui excelle à fouiller dans vos papiers... Il est vrai que c'était ptnir m'obéir... Vous savez bien ce journal où s'épanchait votre douleur et que vous croyiez tenir sous clef?...

— Eh bien?

— Eh bien, en voici la dernière page , et je sais les autres par cœur, murmura mademoiselle de Sénac.

Puis, saisissant la main de M. d'Orvelay, qui chancelait sous le poids de son bonheur, elle lui dit bien bas :

— Pauvre Etienne ! tu as donc bien souffert? et moi j'ai prolongé tes souffrances ; je n'ai pu renoncer à Tineffable joie de mesurer jusqu'au bout ton courage, ton dévouement, ton amour : pardonne-moi ! je t'aimerai tant que je te ferai tout oublier 1

L'heure du châtiment commençait pour Tristan de Mersen. En recevant la réponse de madame de Sénac, il éprouva une de

ceftttouleurs âpres et vives où les meurtrissures dé là vanité ont plus de part que les déchirements dti cœur. Au lîèu dé s'avouer à lui-même qu'il avait mérité d*étre puni de ses hésitations et de ses< fautes, qu*Â4ine avait bTien fait* de chercher dans le sentiment de sa dignité fi^isséè le courage de Toubliër, etqu'ilne pouvait, sans inconséquence, se plaindre d'une déception qu'il aurait pu si faiblement éviter, il s'abandonna à ces mouvements d'irritation etdecoldi^ qui sont, chez lés hommes dé ce caractérof la plus haute expression dès désespoirs amoureux. Il supposa; — et cefttt tout d'iàtord sa pensée dominante, — que l'on avait voulu lui fdresuMr- la peine du talion, que M. d'Onrelây s'était concerté avec sa tante et sa cousine pour le mystifier par une démarche officieuse dont le but* caché avait été de ramener à^un«ve», d'y répondre par-un refus et dé dédommager ainsi leur amour-propre aux dépens du sien. C^tte idée redoubla son courroux; etpeu s-e» falhit^qu'il'n'écrivîtià Etienne pour liii demander réparation* de cette' prétendue injure': mais Marcelin, qui faisait •de 1* peinture dans lès environs et que Tfistan réussit àira^ti!aperv tf^ewl «pas de peine klti prouver que M*. d'Orvelay était 'de boiiut' fol, q«e's'^^y'avai1^*eui dalns tout cela; un peu de repié^ftîUe»>^ dé maliôc, ce n'était *que^ de la pari dé deux femmes qui avaient bien quelque droit de se plaindre de M. de Mersen, et auxquelles il ne pouvait s'en prendre sans se couvrir de ridicule. Tristan finit par entendre raison; il était de ceux à qui la crainte du ridicule peut é|[aiement faire faire beaucoup de sottises et en éviter quelques-unes ; il ne songea plus qu'à dédommager sa vanité, en se disant que le pauvre Etienne avait bien gagné, par un rudeneviéat,' lebionheur d'être a%méd*ûmxtïé; qu'il n'obtiendrait' jamais davantage, et que, après tout, il n'était

LE GIIERGHëUJ^ De PERLES. 4^7..

qu*ua pts-ailer p^ur madômoiselle. de Sénac. M^sil avait beau se répéter 06not.bpatal de Loyelace. désappointé, une voix, intérieure^ pIiiiS:fort&quetsoa.oFgueily lui répondait qu'Aline avait eiiy,aa'!COAtcair^.p<mir luirundeces sentiments,. fugitifs comme? leaviâioiisjdeir.adoleseeoee^.que toute jeune fiUe accorde aupremi^sQupifajttl, de boane mine qu'on, lui permet de regarder ;, et que c'était M. d'Orvelay qui, à force de dévouemeat et da cout raf 6, venaitï d'obtenk dorcette âm^. tendre et. délicate l'amour vrai, r^oBiMir profond quit rem^ une destinée, s'appuie sur de déetaîves épneuTeftret.sort vainqueur des icrises et des luttes dû la vÎB^ 0(«uae4*.or piur dû creuset.

Boitf^éèliapper' à cesâmpoflune& images, ,nL deM^rsen essaiya d'un.regain dftpasskm powr la Floriana. IL retourna che^.elle aveerpltt&tdfempressementrquej^maisi) a&cta.det se montrer en publkii.s68<c6tés| et de prendre^ soît.daosusoasaloay.soitidaus sa.lo^, des airs de^iseigiteur etmaîii»; qui amusaient d!autant plus: la.caol&trice q«e^ lord Elmonoughi eti k prince. Âlmérani avaiodt la bonhomie de» s'en, tourmienter.. Comme toute illusion était .depuiai longtemps: impossible: entre: la Floriana. et Tristan, ellcToùiat savoir' à quelle drconstaaee elle devait, ce. brusque réveil d'enttHii»îaflme>>etide tendressêv.et bientôtiuade ses amis de Milaaluiiéorivit leimariage- d'Etienne. avao, mademoiselle de Sénae.EUe^entressamitdeijoiei non.paa qu! elle, fût, jalouse, ni que llidéerdie voirrfuir S6kn bel adorateur lui.caufiât une bien vive fiiayeur; .maisâl finidrait^oet pas connaître les^^emmes telles, qi^e celle-là^ pour' s':ét<miier: q^e, sans* akner Tristan, elle fCit eachantéo: d'une«^déconvBQtte qui lui ép^rgnaitU'humiliation d'être saeri&ée à cette jeune. filk. dont eUe avait pu. appr^f^cier k^àee etlaibeauté.Saniameurr-pfopre était épargné, celui de Tristan

était puni : quel heureux épisode dans une liaison où la vanité avait tenu une si large place ! Incapable de dissimuler, la Floriana, lorsqu'elle revit Tristan, l'accueillit d'un sûr de bonne humeur qui se changea vite en persiflage ; il insista pour en connaître la cause, et, entre d'eux éclats de rire, elle finît par lui montrer la lettre de Milan qui lui annonçait le mariage d'Aline avec M. d'Orvelay.

Alors, entre ces deux personnes qui avaient cru un moment s'aimer, dont l'une interprétait chaque jour avec génie les plus idéales créations du plus charmant de tous les arts, dont l'autre appartenait au meilleur monde, il y eut une scène terrible et ignoble de colère, de récriminations et d'injures, une de ces scènes qu'il faudrait pouvoir montrer par le trou d'une serrure à tous les jeunes enthousiastes qui prennent au sérieux les Desdemonas, les Juliettes, les Ophélias, les Chimènes et les Iphigénies de théâtre. La fureur de Tristan fut si violente, que la Fioriana craignit un moment d'être battue, ce qui lui eût rappelé, du reste, les souvenirs de son enfance. M. de Mersen lui saisit le bras au risque de le casser, la fit mettre à genoux devant lui, et là, se dégonflant à son tour, il lui dit, en quelques minutes, tout ce qui peut faire monter la rougeur au frpnt des temmes qui savent rougir : il la traita avec cette verve de fureur et de mépris qui soulage et envenime à la fois toutes les plaies des cœurs- ulcérés. Il l'accusa d'ôtre son mauvais génie, son éternel sujet de remords et d'opprobre, d'avoir brisé sa vie, sali son âme, perdu son avenir, de lui avoir fait perdre lé seul amour, le seul bonheur qui fût digne de lui, et cela sans qu'il eût même pour consolation et pour excuse de l'avoir aimée; car' il ne l'aimait pas, il la haussait, ou plutôt, non... la haine était encore un sentiment

LE CHERCHEUR DE PERLES. f89

trop noble... c'était de Thorreur, du dégoût ! Un moment épouvantée, la Floriana releya la tête, et, en digne fille de lazzarone, elle donna à M. de Mersen de si triomphantes répliques, lui jeta à la face de telles insultes, lui prouva avec une telle éloquence de coulisses et de halle qu'il était le plus niais, le plus fou, le plus fat, le plus ridicule des hommes, prit de si éclatantes revanches, eut de tels bonheurs d'expression, de métaphore, de raillerie, de sarcasme et d'outrage, que Tristan, qui n'avait pas

^* lâché son bras, la laissa violemment retomber sur le parquet, brisa sa canne pour né pas être tenté de $'ea servir et s'eniuit comme un criminel. Mais ce qui paraîtra peutr^lre plus surprenant, c'est que, cinq -ou six heures après, il était au théâtre où

* la Floriana chantait Liide. Elle y fut plus poétique, plus vaporeuse, plus éthérée, plus séraphique que jamais. Jamais elle n*avait adressé des accents si purs et si doux aux nuages et à l'azur du ciel, aux anges et aux étoiles : jamais soupirs plus frais et plus mélodieux ne s'étaient exhalés d'une poitrine virginale. Tristan eut là, en raccourci et à quelques heures d'intervalle, le

"^ spectacle complet de cet étraâge contraste, si fréquent chez les natures d'artistes, et qui a pour certaines imaginations de si puissantes amorces < M. de Mersên était honteux et malheureux de l'emportement auquel il s'était livré : la musique de Donizetti le disposait aux émotions doiices. Mollement bercé par ces charmantes canlilènes, il se mit à réfléchir à ces bizarres disparates qui laissent subsister, côte à côte, dans ces organisations privilégiées, l'interprétation pénétrante de tout ce que les sentiments humains ont d'exquis et de rafiiné, et le fond commun d une origine et d'une nature grossières.' L'esprit de M. de Mersen se complut dans cette analyse; elle le consola en Faiïiusanl, et

loi inspira' l'einFie d'amnistier la Fioriana, en lui donnant le pkdsk^ de la comprends. Gunosité on habitade, bravade ou faibleassy il ; se^ surprit; après la représentation, s'acheminaat versila^loge de* la cantatrice, et;' pour compléter, ce détail de mœurs, nfU9 ajouteroos' qu*éHe le reçut de fort bonne grftcei

Cependant,' dé délaî en dèlar et *dè triomphe en triomphe^ on était anivé a«x premiers «jours de septembre. Pour apaiser t&m^(tm et Btlnorough, qui, ma^ré leur obéissance exemplaire, eonnaençaient à murmurer; la Floriana avait' solennellement promis de leur faire connaître son ch'oix définitif le jour où expirait son engagement à Sun^Carlo, c>st-à-dire le 10 : on > savait que cette fois elle tiendrait parole i car sa dernière re- ' présentation était annoncée, et elle s'occupait déjà de ses préparalifi» de départ: seulement personne ne pouvait dire quelle vHie et' quelle contrée de TEurope auraient l'honneur de la posséder' après ses adieux i "son heureuse patrie.

L'aliente était vive parmi les nombreux courtisans de la belle cantatrice. La. persévérance de ses deux prétendants en titre avait fini par acquérir une ^orte de célébrité ; il y avait des paris ouverts, et'des alternatives dé découragement et d'espérance, suivant' qa't)n croyait la voir pencher pour Londres ou pour Venise, pour la vivacité italienne ou pour le flegme britannique. Ainsi qu'on devait s'y attendre, après une saison remplie d'autant de victoires et d'ovations qu'il y avait eu de soiréea,. la dernière représentation ^de la Floriana fut la plus belle. Elle chanta lea Phrtéoîn» et un acte du Barbier. Tour à tour coquette et rêveuse, fantasque et pathétique, espiègle et passionnée, on eût à&i qu'elle .avait voulu faire, des prodiges les plus divers de

LE GHBRGHEUK DE PERLES. 19Ft

son art et de son génie, un bouquet menreilleux defitiné à dé-^ passer toutes ses autres merveilles. L'effet fui iimneose, le: succésânoin :'0B' savait que la< diiw devait parlir'eilendemaiû, qu • elle (tovait", une heuFo avant son départ, se pcononcef entrée déuibommeft distii^ciéàv égalenient>iamoi»seuxi d'eâe.. Le myst*»^ tére d<^nVéllé^ntaarait tout léTesto ajoutait lenoone^att pirestige. Cette soirée était' donc déliëiéuso et triste^comme^toiit ce qu'on^ va perdre; Fémotibn^se' mélàk aux bravos, rattendrissemenlt aux cris dîèirthonsrasnie; iF y avait' des larmes- dans tons'oes' beaux yeur qui éliOilâient^ lé* triple* rang des loges/ des^mains blanches^ et'effiléés qui applaudissaient' Elvîre et Rosine aveo une frénésie charmante. Tmtan assistait à' cette fôte-; il était témoin de ce délire ; il s^éblouissait des rayons de cette gloire. Pour la dernière fois, if se sentit' entraifié' par * cette fàsoination' bizarre qui Tavait si souventraraenévers làcantafcrioe. Blte^'lëvi^t ar»-river au premier rang 'de ceux qui lui prodiguaient 'leors-féli-*-^ crtattôns et' leurs^ Hommages; et, dans-savmx^ dans' sa: physio^nomie, dans son* regard, elle reconnut ces -mêmes symptômes' d*exaltation fébrile et* vaniteuse qu'èlFë' avait jadis confondus avec la passion véritable. Il lui parut piquant d'en profiter, d*y chercher' un moyen de^dédommagement et de- vengeance, et, pendant ces dernières heures, elle- déploya vis *4-vls de- Mi do» Mèrsen un si^savant* mélange 'de mélanoolit, de^ regret, de coquetterie provoquante', de^" tendresse^ involofiltire', de grsGtecHc: caprice'ef d'amoureur reproehei que IVistav, oubliaat tout eti emporté' par rirniB^sîoH da moment; s'-appcochai d'^le^,. et lui. dit tout'basavatrt*dë la quitter :

— Dèmaiir... demain... Aihi^ani et lord* El*»ro«gh auront»ils seuls le droit d'espérer?'

— Peut-être ! murmura-t-elle en souriant avec une expression singulière.

Le lendemain matin, Tristan, lord Elmorough, le prince Almérani et quelques autres amis de la cantatrice» se trouvaient sur le quai, où elle leur avait donné rendez-vous. La Floriana ne tarda pas à paraître : elle était en costume de voyage, et les accueillit d*un air grave qui ne lui était pas habituel. Elle agita un mouchoir, et, un instant après, un bateau pavoisé s'approcha

. du bord. Personne ne fit attention au jeune homme qui tenait les rames et qui portait le simple costume de pécheur napolitain. La Floriana sauta dans le bateau et fit signe à ses amis de la suivre : on apercevait à rentrée de la baie une corvette à voiles, YOcéanide^ prête à partir pour T Amérique et se balançant msgestueusement dans la brume du matin. Ce fut vers elle que se dirigea l'embarcation. Tout le monde, sur le bateau, gardait le silence, et la Floriana semblait avoir posé sur ses lèvres, conmie sur son cœur, un sceau impénétrable. Lorsqu'on ne fut plus qu'à quelques minutes de la corvette, elle se leva,

' commanda l'attention d'un geste, et dit d'une voix brève :

— Mon choix est fait I

Un frémissement de curiosité et d'émotion courut sur toutes les lèvres ; la cantatrice reprit :

— Ni vous, mon prince, ni vous, inilord, ni vous non plus, monsieur de Mersen! A tous trois j'ai dû épargner ce qu'aujourd'hui vous appelleriez un bonheur, et ce qui, plus tard, serait un amer regret : j'ai dû chercher quelqu'un qui fût mon é^al, quelqu'un qui eût commencé par m'aimer pour moi, et non pas pour ma défroque d'artiste applaudie. Messieurs, jo TOUS présente mon fiancé, Anzolino Minucelli !

Et elle prit par la main le jeune rameur, qui» rouge et tremblant de plaisir, salua avec un mélange de gaucherie et de har-^ diesse.

— - Oui, messieurs, poursuivit la Floriana, mes soirées étaient au théâtre, à la gloire et à vous; mais mes matinées étaient à ce pauvre compagnon de mon enfance, qui avait partagé ma misère, et que j'ai trouvé fidèle à mon souvenir» Chaque matin, son bateau venait me prendre sur le quai et nous conduisait à sa petite cabane de Procida où j'ai essayé de lui apprendre le peu que je savais, afin de Télever jusqu'à ma condition nouvelle. Aujourd'hui, nous allons partir ensemble pour l'Amérique, car j'ai décidément assez du vieux monde. Vous voyez cette corvette : elle n'attend plus que nous pour gagner la pleine mer. Et, tenez! voici que le capitaine m'envoie son canot! /i Avant que la stupeur causée par ce dénoûment inattendu et rapide eût eu le temps de se dissiper, le canot toucha le bateau bord à bord ; — la Floriana y fit passer Anzolino ; puis, se tournant une dernière fois vers sou silencieux cortège : c Àlmérani, dit-elle en souriant, vous savez ramer comme les gondoliers de voslagunes; je vous donne le commandement de ce bateau, que vous ramènerez à Naples, et que vous garderez en souvenir de moi. Elmoroùgh, vous épouserez quelque blanche ,et chaste fille de votre nobie Angleterre; je resterai dans votre gassé comme un rêve mélodieux et rayonnant, au lieu de peser sur votre avenir comme un lien inégal et importun : cela vaut mieux pour tous 1 Monsieur de Mersen, je n'ai rien à vous dire : entre vous et moi, il y a un abîme plus large que cette mer sans bornes qui va nous séparer pour jamais.

Elle salua de la main, et passa sur le canot, qut repartit à

1DI OR ET GLINQUAUrT.

force do rames. Qoelqnas mimites après* on le vit aborder la corvette. Pqîs^ ob entendit le sifflet de réqoipage; les voilée furent déployées, et YOcéanide commença à s'ébranler au seu£Bè d'un ventfavorable qai veeait delà rive et traçait de légers plis sur la mer. La FloriaDa se tenait debout 'sur le tiUac; q»{»yée an bras d'Ânsolino : sa teute taille se détachait ^sorrazar du ciel, et' sa main, étmlBe'da oôténle la rade, s'agita en signe d'adien; Btentèt'on ne Taperçiit phis^que comme un pmnt noir snrie pont' de la corvette^ et aa bout d'une heure, VOûéantde avait ^disparu dans la -brume et lé lointain.

C'est là peine si quelques paroles 's'échangèrent entre les'pae^ sagers du bateau, pendant' qu'ils revenaient à Naples; Lordl EFaTorongh; après avwr' dit oft^^surtoos les tons de la gamme" anglaise, s'éteut renfermé dans' un silence grandiose; le prinoe" Âlmérani, en* voyant fuir la corvette à rBorizon^ s'écria d^un air mélancoKque : « Ehoore'une étoile qui s'en va de mon- béas cierd'Italieli Tristan étanf-mome et sombve; et^ dés qu'on eut' touché le qnai, if s'éloigna précipitamment:

Madame 'de Sénac, depuis de~ longues années, avait aban^^ dèiné Brévannes et avait même fini, de concert avec son neveu, par vendre cette terre qui ne leur rappelait' à tous que de lu— gubres^ouvenirs. Etienne et Alîne, après leur mariage, cherchèrent donc une maison de campagne- où' pût s'abHter leur bonheur, et Etienne, par un dernier Teste de jalousie envers le passé, voulut habiter un pays nouveau. II acheta, dans le midi de la France, près de la petite ville dé V..., mi château de

LE CHERCHEUR DrE PERLES. 19$

touimte- modeste, mm gracieuse^ protégé coutce les bisB&^méndiouilee par une coUino plantée dlacbres-vertsi Pais^aidé d'Àiim; eHesaiBére; il'dessinarde&prairies^ des maastfs et de&jafdirwsqiH.donDèrtnt .àvcetterjotietiliabikatnm ua aicidc^Tes;s^mblaiMre airee la^^illa de&Jbofds daiUotdeCôtnd!: aulieordu lac,., c'était le.Bk6netquiservait.de fand.au* paysag^,'. et >doat rinapétueux courant se déroulait en sinuosités .pittoresques entre se$^ deux, riiee festonnées de saules, d'aulnesiet de^peupliers* Ce. que cet nkl-. chaansint renfernaa • dor bonheur, et ^ d'amour, je n'essajf^rai.pasde'lerdffei: le roman! abandonne ise&théros dés qu'il les sait heureus:.

Deux.iHQs a|drè8« jen: septeoihr& 1852y.uu voyageur revenant d'Italie, où il avaitnercé de viUe^enivillO) frappa. à.la> porte de M. d'Orvelay. C'était Tristan de Mersen. On Taccueillit avec une dignité affectueuse et cordiale qui le toucha profondément. Il était si pâle et si changé, il y avait tant d'abattement et de tristesse sur son front déjà dépouillé, sur son visage déjà sillonné de rides, qu'aucun sentiment autre qu'une amitié compatissante ne pouvait entrer, à sa vue, dans le cœur d'Aline ou de son mari. Ils le traitèrent comme un malade, comme un blessé qui serait venu leur demander un peu de repos pour ses fatigues, un peu de baume pour ses blessures. Il put, pendant cette halte, juger combien ils étaient heureux l'un par l'autre ! il put entrevoir ce charme de l'intérieur et <lu foyer, que son isolement et sa vie nomade lui faisaient paraître plus délicieux encore. Aline avait un bel enfant qu'elle berçait sur ses genoux avec une expression qui rappela à Tristan les chastes merveilles d'Andréa del Sarto et de Raphaël.

On voulut le retenir : pourtant, au bout de trois jours, il re-

partit. Le spectacle de cette félicité le déchirait comme un reproche, un regret et un remords. Pour regagner la ville voisine où il devait reprendre le cours de ses veyages, il avait à monter un sentier frayé à travers la coUine qui dominait rhabitation de M. d'Orvelay. Arrivé au sommet, il s'arrêta un moment afin de respirer la vague senteur des pins. Le soleil se couchait, dans des flots de pourpre et d*or, et Tensembie du paysage avait presque la grandeur et Téclat d*un site d'Italie. M. de Mersen abaissa un dernier regard sur ce toit hospitalier qu'il venait de quitter et d*où s'exhalait une fumée bleuâtre presque aussi transparente que Tair et le ciel.

— La vraie perle était celle-là 1 s'écria-t-il avec désespoir : malheur à moi qui pouvais la posséder, et qui l'ai perdue!

La ville d*Aix, ea Provence, a toutes les poétiques tristesses des capitales déchues. L'herbe croît librement dans les rues, et festonne de sa pâle verdure des pierres qui datent peut-être de Marius ou de César. Quelques-unes de ces rues sont si solitaires qu'on y entend, à midi, le bruit de ses pas, et que le rare promeneur qu'on y rencontre a l'air aussi étonné de vous y voir que de s*y trouver. La ville est pleine de beaux hôtels ayant appartenu à de grandes familles, glorieusement inscrites sur le nobiliaire du roi René. Mais soit que ces familles les aient quittés, ou qu'elles se soient éteintes, ces demeures jadis splendides semblent maintenant abandonnées. Les murs extérieurs, rongés de salpêtre, couverts de mousse, font l'effet de ces manteaux de riche étoffe, mais troués et rapiécés, sous lesquels se cache i demi le fier délabrement d'un homme ruiné. L'intérieur, lorsque le regard s'y aventure, vous glace par sa physionomie taci-

tuma ou ses douloureux contrastes. Sur la façade où des sculptures souvent curieuses dénoncent la main de quelque artiste inconnu, le temps et l'abandon ont mutilé les figures, éraillé les corniches, rouillé les gonds et les ferrures, brisé les châssis des fenêtres, attristé de tons sombres et humides ces belles teintes méridionales, qu'on dirait, le rayon de soleil fixé sur la pierre. Si parfois Ton y surprend quelque trace de mouvement et de vie, c'est pour accroître plutôt que pour démentir cet ensemble mélancolique. Ainsi, dans cette cour dont les proportions grandioses font rêver de fêtes et de carrousels, un cordier tisse son chanvre, mêlant au bruit monotone de son rouet le monotone reirain de sa chanson. Dans ce jardin dont les buis alignés au cordeau et les quinconces symétriques rappellent les traditions de Le Nôtre, un pauvre paysan voûté sur sa bêche cultive humblement des choux et des salades. Sur cet escalier, dont la coupe superbe éveille des souvenirs de magnificence, mais. dont les marches inégales tressaillent et chancellent sous le pied, un marchand de bric-à-brac a installé son arrière-magasin : on, s'y heurte contre un fouillis de dressoirs vermoulus, de cadres ciselés, de lambeaux dépareillés de lampas et de brocatelle, de dieux et de déesses coupés dans des tapisseries de haute lisse, de vieilles armures gisant pêle-mêle avec des porcelaines, éhréchées, de portraits de famille vendus à Tencan, ancêtres orphelins de leurs héritiers ; et' le cœur se serre à, la vue de tous ces débris de luxe, servant de commentaire à d*autres débris ; double témoignage des vanités dé ce monde offert à Tindlfférent qui passe et. ne profitera pas de la leçon.

Au moment où commence ce récit, à là fin d'octobre 1847, quelques symptômes de réveil se manifestaient dans un de ces

LE G(BUR^ ET l'àFPîGHE. 199

bôM$, longtemps- délaissé et 'silênoieux^ comme ]ô& autre». Trois on quatre vieurdomesti^iiuesv qur semblaient contemperain» des cariatides^ de la' perte d'^ntrée^' eV des rocaîllês dd' jet' d*eau, montaient de la^ca^r^an^grenier; et se^détnenaiect^; aveeplus de bre^qttO' de besogne,^ à' travers les salles eneore^ désertée. Hs ouvraient les fteélres qui griticaient sous leurs* mains ridées, é^ussetairat lée meublée^ seeouaient lès tapie, aecrochaient les tent«M*esj eP^k'^ IfliessaTaient'dè déguiser avec plus ou moins d'adresse^ lés injuree- &ot temps; empreintes, bélàs<! en traits ineffaçables sur chaque oljjet' soumis à leur révision empressée.

— U)[*8ule ! mon- cnfônt, disait à 'une fille au moins quraquagé<rai<^it celui qui paraissaiMé irtus vieux de la bande eVexerçait vi^blement les fencti6ns- dé ^majordome, allumez du fëudans la cbambrede M. lé vicomte; quoique iMW» ayons un soleH magni^ fique et commeMV.le viownte n'en a pas vu, j'en suis sûr,- dans son 'diable 'de Pànsi il faut toujours faire dèfeu dans les chara^ bfes inhbbitéfes : cela séeWe «t égaie? — Benoit, ouvrez lee= tiroirs de cette commode; vous devez 7 trotiver lès candélabres : trèâbièir! Pèsea^es" sur la- cheminée du' salon : il^ne faut pas que M. le vicomte croie que, pendant son"ab8enoe, nous -avons laissé tèmbisr'sa maison en^mines. — Joseph! Joseph! que faites-vous là ? €ès^ rideaux sont pour la salle à manger. Ne vous ai-je pas dît cent^fois que^ce sont ceux qui ont servi en 1®16, le Jour où S. A% R. Mjgr 4e comte d^Artoi»...

•^ — Mtiis, Mi Hubert; interrompit Joseplf, peu ourienx^à ce qu'irparalt, d'entendre !la< ceat unième^ édition^ de l'histoire du majordome j au lieu de tous ces préparatifs que Mj le vieemte eûlpeut-rétre voulii dirîger'Itti-^méme, ne-ferions-nous'pas mieux d'ouvrir lés= caisses qw'ilnous a envoyées?.'..

âOO OR ET CLINQUANT.

— Hum ! grommela Hubert entre ses dents, je ne vois pas ce qn'ettes pensent renfermer de bien nécessaire. H. le vicomte, j'en sois sûr, comme tons ces beaux messieurs de Paris, se figure que nous le logerons ià dans un galetas, et que nous n'avons, pour le recevoir, ni lits, ni âuteuils, ni chaises!... Voyons pourtant l — Benott, apportez un marteau I

Le fidèle Benott obéit à son ancien ; les caisses furent déclouées. Cette opération, et l'inventaire qui suivit, amenèrent sur les lèvres de H. Hubert des exclamations de surprise et de dédain auxquelles s'associa son entourage.

On vit peu à peu sortir de ces caisses un ameublement complet, très-élégant, mais de proportions parisiennes, et qui, étalé dans cette immense salle, avait Tair de jolis Lilliputiens égarés dans une tribu de Patagons. Les tapis turcs, admirables de d'sssin et de couleur, ne semblaient plus que des descentes de lit en face de ces gigantesques pièces des Gobelins où étaient représentées, d'après Levieux et Jouvenet, des scènes historiques de grandeur naturelle. Une ravissante garniture de cheminée, sculptée par Antoine Moine, ne pouvait plus être appréciée qu'au microscope, une fois qu'on l'eut hissée sur le large manteau de marbre sous lequel eussent pu se chauffer trois générations. Cinq ou six petits chefs-d'œuvre, signés Meissonnier ou Diaz, devinrent d'imperceptibles miniatures lorsqu'on les eut accrochés entre une Bataille de Le Brun et un tableau de chasse de Desportes. Tout le reste était à l'avenant, ei, malgré mille recherches exquises, il était clair que le proprietaire.de toutes ces choses charmantes n'avait pas réfléchi que l'appartement qu'elles venaient de remplir, rue Taitbout ou rue de Provence, tiendrait tout entier dans la moindre salle de Thètel qu'il allait habiter

LE COEUR ET l'aFFIGHE. 20t

À voir ces œuvres coquettes de Tart et de industrie modernes, dédaigneusement toisées par ces serviteurs en cheveux blancs, et à demi perdues dans ce vaste espace, on eût dit le spectre du passé se soulevant un moment de sa tombe, et, pour se consoler de n être plus, mesurant de Tœil la taille chétive de ce qui prétend le remplacer.

Au moment où Hubert achevait, avec des parenthèses peu flatteuses et des sarcasmes mal dissimulés, de déployer le contenu de la dernière caisse, on entendit le bruit d une voiture entremêlé de grelots et de claquements de fouet, et bientôt une chaise de poste, entrée dans la cour, vint, après une courbe savante, s'arrêter devant le perron.

Il en sortit un jeune homme d'environ vingt-sept ans, accompagné d*un valet de chambre, dont la mine éveillée contrastait avec les vénérables figures des domestiques provençaux. Le jeune homme sauta lestement sur le perron, franchit le grand escalier et se trouva au premier étage avant qu'Hubert, ému de cet instant solennel, eût eu le temps de réparer le désordre des préparatifs, d'endosser sa livrée de cérémonie, et de venir, à la tête de ses lieutenants, à la rencontre de son jeune maître, pour lui faire les honneurs de l'hôtel de Braines.

Bien des années s'étaient écoulées depuis qu'Ulric de Braines, ' encore enfant, avait quitté ce seuil désert, et les honnêtes figures, alignées sur son passage pour lui souhaiter la bienvenue, ne lui rappelaient que de lointains souvenirs. Cet hôtel même où il rentrait était pour lui un inconnu ; son cœur y cherchait en vain ce doux parfum du soi natal, de la maison paternelle, que nous gardons à travers l'absence, comme nos vêtements et nos mains conservent longtemps l'odeur vague de la fleur que nous

202 an ^t clinquant.

avons ^effiniillée. 'fiependaiit Ulric iteiiéit.oofdîaitment btnàin i C6& reliques îivantes its anciennes sphiiéearsi de««a maiton : il félicUa M Hukert Olu'imn !mrdre .qu'ibavaiuiu mitiilemrt^t im ë^foàûofié qo^il avait tlMtes .pour 'le irecenwir ;..piiiS'kiiilakuit sif^netde te)sinvfe,i^t<rem6roiftilt«ie»40rotére»fois'soa mofdesle cortège, il entra dans la chambre qui avait été cette de :600)p6iie» ettquifétftitfréparéeMpoor lui.

:6en .re|»apd:enra, «av^cume ^eortcïdeiiiékmoolie reipeoloeiise, sur itotts^lesi détiiils>deiCetQppartement^etrslarr6la'8ar le portniU d un àomme tde haute taiHorau front» chauve, â r<mlèneegi^ et: fier, re^tUidlun^MÎforiiie d^flGicier générai. La rtssofiiblanee d'Ulric avec ce portrait était tsi frappante, qu!on ne , pouvait douter dttéegréiet! duigenre de .parentéqoi t r»ins8ait <à: l'original . Seviement, 'l'eoipresaion dîéaecgie 'et .de vigneurM^ tse Tévélait dais.ce4te!peiiitDne,'6'étaitiadoiioie,'johez lUlric, ^tetimuaneos plus ineerlaiios ^t /phisidovees.; on sentait «ifoe le père -amt^ été tun eoldat, tet'cpiele fils tétait «n rêveur.

{M.'dciBf&iiiês s'a^odha ensuite deita chemiiiée,técartaiin rideau ide^soie qui reconvrait oin oadite ni'or, .«t totUempia, ^avec eneoretfihi&idlsmour^t fletrieteaie, «nipasHel treprésentailt me femme jeune encore, d^uoe beauté d^élieate et'ehariHaiite,'qai semUalthii sourire, mai8.eoaiaiefon>Mnrit àcdiix<qQe l^onûne, queiFon' quitte, ««t qu'on Benreverraflaeten cemioride::

'•• Mon pèrelifloainére! imiraMi«a^iHricâ dnai-^x.

--'Ouiyimansieurle'tvicointe! reprit veepeotuensemefit^fiôbeat, «|ioiqù'ontieJ'interrogeàt.pa6. fflon nobtermattre! ttarsaoïteist benne inattres6e:!cEt moi, (pii tteféet«istpdisflear«uFfîvte,^je les ai^u^miieii»riei,ctitts lies 'deux, à itroisiaos ide éisumce, ^dins le tombeau de la iimiUe

LE CŒUR ET l'aFPICIIE. S03

De ' grosses larmes crmiaient ^sur les joues paceteminées da vieux serviteur. Uirie lui pressa de nouveau Jaimain ; il pleifâlt aussi. Puis^inatirisant son 'émolton, ili«qouta,>'comme'«€ri{mr!ant à lui-même :

— Morts tous deux depuis des années ! et je n*étais pas revenu ! et je laissais se briser et se détendre ces liens de la famille , ces souvenirs du foyer, patrimoine de nos vieilles races, aujourd'hui gaspillé comme les autres! Je suis presque un étranger ici, et ces anciens serviteurs ont peine à reconnaître Tenfant qui les a quittés ! Ces murailles, ces tableaux, ces meubles, ces restes sacrés et: bénis defdicciigénéiratiatis'iéieintes n'mit^f^Iusurien kmd .dire,> etijeine mm, lauprôs id^eux, dépaysé^mime %m mm* vel iacquéreurdans y antique maison ifu'il lachâte ! i^fa! Jc-est irn malheur et une faute, la fonte oti'ie msibeur-idu 4eap6.1 -Mais devrions-noss nous^iaife ses complices? Est-eeidouc à. nous de âecoDder,.par notre miifli et moire )mdifiiéronce,xet'«8prÊI éede9<^ truGlionfui'Soufitesanles choses ndU'paa»^ et iiousi«m|un3temec elles?

fEn pDOBençaBt ces -paroies, Ulric de Beaines .s*élait biseé toii2b6rsur.iin! fauteuil.iU re6tai4iielque'temps.(8ilenoieax,:io front appujé «urtses :mains. Ikbert,â demi indinéidenantibi, respectait son émotion et attendait ses ordres. La nuit était venue, «t\de:gv8ndds tmibres oounueiit d^jà, à travers ce vasiecappar- (ement,tsiir ces.tediut6tet«ees/loiles, dont «lies lembviutissaient encore. les teintes sombres. :Ak£n, Ulric leievani loitMa, 4it«à Hubert d!un4on dont Iliosou^nee ne^semblût pas ée^trés-ban âloi:

— MademoiseUe Nathalie d'Ëpseuil est sans doute 'niaiiée?

— Pas encore, répondit île mi^jordome , dont la {àysionomîe

âOi OR ET CLINQUANT.

S éclaircit à moitié. Puis il ajouta : Monsieur le vicomte n*a pas d'ordre à me donner?

— Non, mon ami, veuillez seulement me faire apporter de la lumière, une tasse de thé, et ce qu'il faut pour écrire.

L'histoire d'Ulric de Braines était celle de bien des jeunes gens de son époque, et un coup d'œil jeté par-dessus son épaule, pendant qu'il écrit à un de ses amis, nous en apprendra là-dessus autant que nous en devons savoir :

ff Me voici à Aix, mon cher Contran, dans la vieille

maison de mon père, après une absence dont je n'ose pas compter les années. Ma première impression a été triste, et cependant je crois que j'ai bien fait; oui, monsieur le sceptique, vous avez beau sourire, hausser les épaules, vous récrier sur les variations de mon humeur et les incertitudes de mon caractère; quelque chose, au fond de l'&me, me dit que ma détermination est honorable.

» Que faisons-nous à Paris, mon cher Gontran ? Vous êtes assez spirituel pour ne pas vous Acher si je vous répète tout haut ce que vous pensez tout bas : que notre vie y est mauvaise, dissipée, coupable, inutile aux autres et à nous-mêmes, et que son extrême futilité, pardonnable pendant les premiers jours de la jeunesse, devient sans excuse lorsque, comme moi, l'on approche de la trentaine. Tous ou presque tous, nous appartenons à des

LE goëur et l*affighe. S0!>

familles de province qui ont été et qui pourraient être encore considérables dans leur pays. Ces familles tenaient au sol par mille racines, comme ces grands chênes qui, même battus par les vents et mutilés par Torage, semblent ne pas pouvoir se détacher de la terre qui les a nourris et qu'ils ont longtemps couverte de leur ombre. Ce n'était pas précisément la richesse qui faisait leur force et leur influence, car à côté d'elles s'élevaient de grandes fortunes industrielles qui les éclipsaient; ce n'était pas la noblesse, mélancolique épave, singulièrement avariée dans la traversée d'un siècle â l'autre et que j'appellerais un mot et un souvenir, si les envieux ne s'obstinaient à donner une vie à ce souvenir et un sens à ce mot; ce n'était pas la supériorité intellectuelle, car, il faut bien l'avouer, les parvenus spirituels ont plus d'esprit que nous. Non , c'était quelque chose d'indéfinissable, comme tout ce qui s'attache à la tradition locale, â la conscience et à l'âme d'un pays; une afSnité mystérieuse entre le sol et la race, entre le champ et le foyer, entre ces bois, ces futaies, ces pans de mur que les générations passées ont animés de leur souffle, et ce souffle même qui revit en nous, leurs derniers et fragiles héritiers. Eh bien I ces affinités, nous les brisons ; cette force secrète, nous la laissons dépérir; cette influence qui continuerait, sous une forme meilleure et plus juste, nos privilèges d'autrefois, nous l'éparpillons à tous les vents. Et tout cela, pourquoi? je vous le demande I Pour vivre à Paris, où nous ne sommes plus que des individus isolés, échelonnés d'après la fortune qu'on nous sait ou celle qu'on nous suppose , cotés à la Bourse de cette élégance néo-britannique qui estime un beau cheval un peu plus qu'un honnête homme, n'ayant d'autre valeur que celle d'un chiffre ou d'un numéro, d'autre plaisir que d'être

is.

206 on ET CLINQUANT.

trompés par des femmes qui foût rougir Aos sœurs iet pleurer nos ffléres, d'autre gloire que de traduire le revenu borné de nos terres an tin luxe étriqiié, mesquin, qu'écrase, en se jouant, le plus pauvre banquier de'PrâHcfoît, le moindre planteur américain, le plus ôhétif prinee'russel — Enviés, ei nous réussissons, bafoués si nous échouoils, oubliés si l'on passe huit jours sans nous voir, morts et enterrés si nous passons un mois sans faire parler de nous.

» Tout'cela est le tort de notre oisiveté; mâts cette oisiveté même est le tort de notre temps. Ma jeunesse, ta vôtre, celle de DOS amis, a été ptac^ée en'fat^e 'd*ob£ta'cles que la paresse naturelle à l'homme s*est ctrargée de chatt^r en Impossibilités. Sauf quelques légères variantes, vousrvousTecondattrez,' (Sontran , et Eme^t 'atts$;i, et aussi Alfred, et Haymond, 'et 'Maurice, et Paul, et Maxime, 'dans les quelques lignes qui vont suivre et qui reufermentr toute ttion hiîstoire.'Pendailt les cinq ou^ix années que nous venons de passer ensemble, compagnons de fêtes, de brait et 4e plaisirs, jamais je n'ai eu Fidée de vous dire un mot qui dépassât )a superficielle coiifiance d'une frivole camaraderie ;^vousiJav*ez que j'étais riche, bien lïé, que je possédais dans 1e^miidi'de*b'Prunce des propriétés bien et dûmeut inscrites au 68iài6tre,>(|aetnon tâHeur éttit'passable,'et'qne tues' fournisseurs n'attendaiotit jamais plus de 'six'nrds le'ré^ettïemt de leurs liMuros.*De»a!a vleiuttafe, de"W(m pasié,i<teines 'souvenirs, 'de ma femille, ' vo^s^tw (Mmi^ieritién de plus. L*exi!éteiice qnre Aous'meniiimfi «nswuble'et doilt'ia'îamiliarifé'faûtice couvre tm tel fend iWgbftme, (JstiUe'ceMês'ôtt'tecœnrrfeftise 'do s'ouvrir, d'où la confidence s'idxile, et oA on 'se icrcMit compromis si cm laissait voir à de'«ees etiiMffifflSreuts'regaûfds'autre eboseque i6«-

LE COEUR ET l'aFFICHE. 20T

cheresse et indiflérence. Mais aujourd'hui, je sens cette glace se fondre au contact d^ ce qui m*entoure; mon adolescence m'est apparue sur. le s^yil de. cette maison., dans les rides de ces serviteurs qui m*ontj[)^roé.sur leursr gpnoux, dans cet ensemble i^ vieilleries qui me rajeunissent le coeur. Ceque je ne vous disais pas quand nous courions, côte à côte, à La Marche ou. à Chan-< tilly, ou bien lorsque, dans n<Ure loge, i TOp.éra, nous faisions passer le corps de ballet sous le feu de nos lor{;ueUes, j'aime k vous le dire aujourd'hui, seul dans cette grande chambre dont ma lampe ne peut atteindre le fond, sans autre musique quei celle de ma bouilloire qui gémit prèsde mon feu, et de. notre bise provençale qui souffle daQs mon corridor.

» Le vicomte de Brainefi, mon père, était d'origine bretonne; ses biens de Provence, quoique dans la famille depuis quatre générations, lui étaient, venus par un mariage. En 1811 , mon pére^ alors âgé de vingt-uu ou vingt^deu]^. ans, avait pris du service, nioitié par vocation nûlitaire, moitié pour satisfaire aux exigences croissantes du régime impérial , qui appelait sous les drapeaux tous les jeunes gens de bonne maison et de bonne mine. Il servit ce gouvernement, maijs il ne l'aima pas, et il fallait que son aversion fût vive, pour qu'il n'eût pas, bien avant. sa majorité, couru sur les champs de bataille et commencé cette vie de soldat pour laquelle il était né. Une blessure grave condamna, pendant qu0lque temps, à l'inaction ce Vendéen recruté par l'Empire, et ce ne fut qu'en 1816 qu'il put reprendre du service. Il se dévoua à la Restauitation avec Tardeur martiale qu'il mettait, à toutes choscb, et elle ne fut pas ingrate : à trente ans, mon père était colonel, à trente-cinq^ maréchal de camp, et cet avancement rapide ne* provoqua dans l'armée ni jalousie, ni murmure; on

FaYâit vu au feu, et les plus intrépides vétérans de la grande armée rendaient hautement justice à l'héroïque bravoure du jeune oJE^cier loyaliste. Quelques années après la rentrée des Bourbons; M. de Braines avait épousé mademoiselle de Séuaulx, d'une des plus anciennes familles de Provence : ma mère, mon cher Contran I

» Ma mère était d'une santé délicate, d'un caractère doux et timide , et l'affection passionnée que lui inspira son mari se traduisit chez elle en une obéissance passive dont s'arrangea fort bien la rude et inflexible énei^e de M. de Braines. Aussi leur union fut-elle heureuse. Un seul nuage la troubla. Ma mère avait une amie d'enfance, Clémentine de Brady, qai avait épousé un gentilhomme provençal , le marquis d'Epseuil. Les deux amies, lorsqu'elles étaient encore au couvent, s'étaient promis, avec toute la solennité de ces serments jnvéniles, que si elles se mariaient, et si elles avaient, Tune un fils, l'autre une fille, elles marieraient un jour l'un à l'autre ces deux enfants. Comme si la Providence avait voulu se mettre de moitié dans cette innocente promesse, je naquis au bout d*un an de mariage, et, cinq années après, la marquise d'Epseuil eut une fille qu'elle appela Nathalie. Par malheur, ce fut aussi vers cette époque qu'achevèrent de s'aigrir les dissidences politiques qui marquèrent les dernières phases de la Restauration. Mon père avait transporté dans ses opinions royalistes, exaltées d'ailleurs par la reconnaissance, la discipline militaire et le despotisme d'un autre temps. Le marquis d'Epseuil, homme d'esprit, fort lettré, tenant à de vieilles traditions parlementaires, se laissa gagner par ce qu'on appelait alors le royalisme constitutionnel, et finit, un beau matin, par se trouver dans l'opposition. Comment cela arriva- t-il ? Peut-être M. d'Epseuil

LE COEUR ET l'aFFICHE. * 209

ne le sut-il pas très-bien lui-môme. Nos deux bôtels étaient porte à porte, et il y^vaît de temps à autre , entre mon père et lui, des discussions où Tesprit fin et cultivé du marquis eut^un '«'peu trop à souffrir des coups de boutoir du général. Cependant on ne pouvait pas encore prévoir de rupture ; la n^me intimité subsistait entre les deux mères. Nathalie était au berceau, moi tout enfant, et je me souviens, comme d'un songe, de ses jolis bras roses qui s'agitaient vers moi, et de ses petits cris de joie où sa mère prétendait reconnaître mon nom. Tout alla donc passablement jusqu'en 1830; mais en juillet, mon père se trouvait à Pari» avec un commandement ; il prit part à la guerre des trois jours, fut blessé, traqué de maison en maison, forcé de se cacher, puis de revenir à Aix après avoir brisé son épée. Il rapporta de cette catastrophe une irritation qui alla croissant jusqu'à son dernier soupir : ses opinions qui étaient ardentes, devinrent extrêmes, et il s'y mêla une acrimonie qui excluait toute idée d'accommodement et de tolérance. Pendant ce temps, le marquis d'Epseuil, entraîné par les circonstances à accepter une victoire qu'il n'avait ni désirée ni prévue, préoccupé surtout de l'ordre à rétablir et de • ' l'anarchie à éviter, se rallia au nouveau gouvernement. Il fut nommé député et, bientôt après, pair de France.

f Vous comprenez, moucher Contran, qu'entre ces deux hommes également honorables, je ne prétends pas me faire juge; tout ce que je sais, c'est que M. de Braines signifia à ma mère, consternée, mais toujours soumise, que, à dater de ce moment, le marquis cessait d'exister pour lui, et qu'il lui défendait même de revoir madame d'Epseuil.'Ma mère, pleura et obéit. Ce ne fut pas encore assez : comme il s'agissait d'étouffer d^^ son germe le projet de mariage^ et qu'on ne pouvait pas fabe changer de

210 OR ET CLIiVQUANTî

plaee nos deux hMels qui se touchaient, Mi de ft*aiiies se décida à aller s'établir à Pari6',^aus prétexte d^comoiâncer num éducation» Mr mère Yy suivit. Elle n'avait' jamais été bien forte-: ce chan*^ genaent. d'habitudes, cet adieu^ indéfini & un 'paysqu'^IÏOiaimait^^^ cette immolation de saptai» chère espérance, tout contribiia à loi serrer le cœur et & altérer sa sanlé; Bllé^etratna ainsi pendant quelques années^ S^n mari, qui la chériesaH', n€ pouvait «eJiairo iHusion ni sur la cauee de «a tristesee» ni sur*la- gravité de so» état; mais ainsi qu'il arrive d'ordinaire auxcaraetères violents, 4e chagrin qu'il en ressentait,- au lieu de le porter à de& idées pitis conciliantes et plus doucies^ ne faisait que l'irriter da^ vaniage<

» En 1831, — je sortais du collège, — les. médecins eon«eillèrent'àima mère lès eaux du Mo»t-Dor. Je l'y accompagnai. Soit'-hasard, soit rendez-vous seorètement doimé dans une cor<* respondance soustraite aux yeuxde mon- père, madame d'E^seuil s'y trouvait av€C' sa fille. Nathalie avait douze ans*: c'était une délicieuse fufant, tantôt espiègle et rieuse, tantM rêveuse et naïve ; jamais plus suave regard n'interrogea lesvagues hori-^ zons- de 1 adolescence ; jamais front plus candide ne s'inclina sous le baiser matemeL M)es première» inq)res8ions£e ravivérei^t pendant les quelques semaines que nous passâmes ensemble, et où nos mèresy s' abandonnant peu à peu au chaiwe de t'aimtié et du rêve d'autrefciisv nous laissèrent plus, de liberté que- ne TeM voulu une rigoureuse^prudence. Mon •pèro' en fut informé, je ne sais par qui^ Je vous ai déjà dit ique son humeur, naturellement rude «t austère^ avait été aigrie par se» décèlerions politiques; il vit dana la rencontre, peut-<étre-forh]ii(^, de sa femme avec madamd d'Epseuil, un complot de famille organisé pour

LE CCEUn ET L*AFFÎCnE. 21 t

braver sa.volonté^ reoou€ir< d'aocieBs-proJateet me faire épouser Nathalie. Nwa^ je n^ouUier ai jamids Teifettemblaque piPoduisU ^ SUIT' notre petite réumon sat brusque arrivéei^u MoalrDor; Son hoiM)eur< eût41 été oii|ragé=) fûtMl: venu. pour punir la plu& indélébile tde» fautes, la pâleur deson visage n'eût pas été plus effirayantev son œil d'aigle n*eât pas lancé de pins sinistres éclairs. Il fit^â mft.«n)ére uoe- scène presque publique : — i Mt^ dame, lui dit^ibdevantidJxqpepsonneseit'luimonUraiit la marquise d'Ëpseml anéantiey vous savesrbiemqueje vous «avais défendu de parler là cette femme i i» Et il l'entraina violemment hors da salon; — « «Monsieur, mnriBouradouûementsna mère en retenanit ses> Isarme»^ elle est> malade et! je<sui»^iQOura»tQ:i » Cet fut sm seul reproebe;

» Ce triste épisode avait eu trop de témcuns poitr pouvoir rester secret. M. d*Epseuil l'apprit ; une rencontre eut lieu ; le raarqràs eut le bras traversé <p«r.'Uiiet baJie, et dè^- lors run nouvel abîme me «épara de Nalbitli^*

» Cette dernière secousse fut fatale à ma mii^ : elle alla s'affaiblissaat .ekaque jour^ et succomba Tanoée suivante^ sans faire entendre une seule plainte* sans quemoa pére^^ penché sur son chevet) pftisurpfendiretdatts-son regafd avtce chose qu amour et respect. Mais si elle lui avait (ordonné, il ne se pardoana pasb Malgré sa violence» il était bon ; il aimait siAcérement sa/emtOEie, et cette lente agooiO) ce silencieux mart;re,.cettesamtemort> lui causèrent une impression profonde^ Ses anciennes blessures se rottvrif est ; cette organisatio&robiiste, mais swidement minée par les fatigues et les chagrina, chaaeela toutà^coup sousle choc d'une douleur qu'il s'efforçait de compirimen La li^te dura deui ans^ pendant lesquels son n^Ue fronl «e^ couvrit, .de rides ^

ses cheveux blanchirent, sa haute taille se courba, sa Gère démarche devint chancelante : puis il tomba, comme un athlète vaincu qui a réu^î^i à cacher sa plaie, et qui meurt avant qu*on sache s'il est blessé. Je ne le quittai pas d'un instant pendant ces journées suprêmes. Sa mort fut intrépide comme sa vie : il ne semblait occupé qu'à faire passer dans mon âme, avec l'autorité de sa voix mourante, les principes inflexibles auxquels il avait tout sacrifié. Pourtant, à son heure dernière, on eût dit que cette âme indomptable fléchissait, qu'une pensée de regret se mêlait à ses volontés stoïques et attendrissait ses adieux. Il me prit la main, me montra du regard 1e portrait de ma mère qu'il «avait fait placer en face de son lit.' Peut-être à ce nom sacré que je l'entendis murmurer, allait-il ajouter un autre nom : il n'en eut pas le temps ; son souiQe seul arriva à mon oreille, et ce soufile fut le dernier.

i Ce court procès-verbal, mon cher Gontran, était nécessaire, non pas four me justifier, mais pour m'expliquer à vos yeux. Fils dégénéré d'un de ces hommes taillés dans le chêne et le granfti tels qu^en avait produits par milliers la génération précédente , témoin de ce que l'abus de la force peut amener de déchirements et de soufirances, même dans une union heureuse et entre nobles cœurs, détourné par la volonté de mon père d'une première inclination trop jeune et trop vague d'ailleurs pour ressembler è ,de l'anaour, je me suis trouvé, à vingt ans, libre de mes ;açfiDns, maître de ma fortune, sans autre guide que mes capri<^s/JM6n penchant naturel, joint a* souvenir du lual qu'avait fait si près de moi un caractère énergique, me porta vers l'excès contraire, me fit prendre en haine les partis extrêraes,ies résolutions vigoureuses et jusqu'aux rudesses de

LE CŒUR ET l'AFFICHE. 2<3

la vie pratique. En môme temps, la mémoire de M. de Braines, ses dernières recommandations, un sentiment d'honneur qui survit en nous aux convictions fortes, m'eussent retenu dans Tinaction et empêché d'accepter une place, quand môme je n'eusse pas été déjà protégé contre toute tentation dt^ ce genre par mon indécision et ma paresse. C'a été, mon ami, le malheur de notre époque ou plutôt de notre moment, que le goût de Toi' siveté ait pu s'y déguiser sous de rassurants pseudonymes et s'appeler lidélité chevaleresque, dévouement sans tache, fermeté de principes. Le cœur humain se complaît en de pareils subterfuges, et celui-là conciliait en nous deux penchants également chers à Thomme : la paresse et l'orgueil : à toutes les ambitionsd'autrefois, actives, ardentes, viriles, passionnées, il en substituait une, plus dangereuse et plus superbe : l'ambition de n'être rien. L'amour de Nathalie d'Epseuil, l'espoir de Tépouser un jour, auraient pu donner un but à ma vie et remplir le vide de ces inquiètes années.: cet amour et cet espoir m'avaient été interdits par une volonté impérieuse et sacrée. Enfin, mon cher Contran, je le dis tout bas et à vous seul, le plus spirituel et le plus lettré de la bande, j'aurais eu, si j'avais vécu dans un autre milieu, une vraie passion pour la littérature. J'avais fait, presque en me jouant, des études brillantes, et cela dans un' temps où rUniversité — dont je ne veux pas médire I — réussissait à persuader à ses lauréats qu'il n'y avait rien de plus important dans le monde qu'un discours français, é ce n'est un discours latin. De ce premier orgueil de la copie couronnée i celui de rin-tOctei;o imprimé, lu et applaudi, la pente est facile, et, cette pente, je la voyais suivre par quelques-uns de niés anciens émules ^ùtot^ desquels un groupe complaisant HHufmurait déjà les mots de cô-

UhtMei degfeire. hd sw^è^ IthmU la préoccup^iHaQ. litté^ > I aire étaient alors < à Ja mode , et prenaient une Isu^e place dans les mœurs publiques. Cette géni^atien, anioUje par laplppsj^érité et . la pûx» emuèei d'esprit, d*idéei^ de^ fantaisies, da chimères^, prodiguait à un dname émouvapt^ à un rm^an paihétiquet Tat-^ teatioD qu'elle aoeerdait à peine à d#S' héros.digiie^de leut^ pires, à no& jeunes et- brades- sotdata, iDQwraM silencieu^meot. en Afrique. Hélas! E^eu luii]4lûr^^9^e«ce^dçiHX//ar7U6«t^,etJa. gardedesangoisftes du.réyeiU

» Peu.s'enifallut^que je net cédasse àl'ed^tfatnement générât^ et peut^étrO) si l'on: fouillait biei^ me^tii^Sî.yrtrott^ieraitr^D! quelque eseai poétique, cpielque- remaift éi;be>f^ oia qwelqu^. gi^si drauie dan», le goût de<>ce n^^mentrlà. Vos moquerie^^ m'arrêtèrent au bord de.cette va^tQ écritoire oà j'avais envie d^ me plonge. Vous me ditesteuS) -r. ayie9'-vQas4ort? aYie2^vûui& raison? je ne sus, -^ que la^ vie lUtiraire n'étaM pa< iaite ppur lee gens du monde , que Toa-y rencontrait trop, de parf^iU^enr tiishommes fmT qu'un bomine. qui, par ha^jurd^ po^^ait de vra^ parebemins et uuvraicb&teai^t.nly.fàt^pa&dépla^ etc^Noor piv^mis; Vous me dites qu'essayer -dO' réconol^) la bopue comr pagnie' avec, la Bohême était une tejatative^.auride^suct de me^ forces; quél'une n'en garderait pas moins ses-méâanees yi&^k-^ vis de la tribu des artistes^ et que l'autre n'en continuerait pa& moins à peindre des comtesses invraisemblables^ des marquises firi)Ult3Uses etideâ barons .impossibles. Je me laissai^per^uader: mais aierâ, eneore une fus, quel but donner à ma vie? Tout me tij^anquai, Taotivité; le ch(»x d'un état, ram^oiir chaste, Tavenir de^famiUey le -libre emploi de mes %^\si, Parjis était là» Pari$ airee>'Se8>séductions et sesfi&vres^ rétourdissementmagyiétique

LE COËtR ET l'affiche. 2f5

de cette m liapide, hâletaftte, empDf^ïée, qui ne contente 'pas, Maisqui grise, et Jqui serait hoîrriWe^'sïëlle'^pérmèttjritd'apprafondir ce qu on efHieuïfo et .'de- Péfléchir ^à'ce qu'on faitJJeta*y abandonnai.; je fis^comme les datées. ^S^^fifent/ en prenant ee unifonme de l^élé^ance'mddé^rm qui'm^as^dontte âf V^^'aii pireffiter coup tfœil, une miôme^fiyslumMnîe.'je'Cdnfeertai intéribirrement nies tin^iAels >dedii8t^nte'et 'de rêveur. Qne de fois, Gonti^nydorsquQ je sembiaiis absorbé ^par. une frave^ question'dis turf et «d'édurte^ije^ous étonnai de-mes distraotioifls c^ude'mès -bévues en tesJmporlantesinfttiéiiesrjC^est qaej-écoùtais au de»dMisdeimei

• ï^*4httnteitiystéfiétfx tètfés v&ix éttfrrtteBtfts De ees nUes -de Dieu qui «'^^peileno «iMIre eii&s I

Que defiHs,'&l-Opé»a/Io]^e'âo^s ^euttotis '^tah éhatetfr digne'd'un^pCQrldlôdnJgt, la supériorité des po^^e$ de^Garldftta strr iesiouffm^^A&'Fmny'EMer, je meèefttie'ehlévé'bien loin 'de vous, vip^rs^ 109 réjfioas idéales ^que remplissent de leurs accents la muse de GmUaumei Teihhi^ki^ïïmiB~4%sfSu^emî8 /iL^r^e Tadopable pfaiiille d'i^notd ou Fa«mirM^i^i]!tltéiye!de^Baé(}l nontait^ver^; neirerlage birdjvnte,' pe(it-:élfs,4ën yirêgâfdârttt ^^e prés, «iiri«âH?eiis vu quélqu^uniiqui^^ Q{étottmâltià'4aMfe «'peirr «i<Aier >un6<larme rodant ^tiUs> siéspatçiéinis. Itôs ailtrës %e ise^ ment fûequés^ei moi : vous, vousQai'auFtez ^iteti'me potfêâ&ilt le edude : Pr^iw ^rden^cins cii(itfes>4à <he tlOÀt' pa5 de neCf^ uniforme I

» A présent, rmon isimî,^0O9 comprenez, n'e^-^ce pas, potrr- ^i je^isuls revenu 141?:% aias ^ei^elte* eti^nce^nà la fbls bfû^

lante eomme un jour d'été et glaciale comme une nuit d'hiver, m'ont laissé un vide qui m'efiraie ; du moment que j'ai cessé de m'étourdir, i'ai commencé à me dégoûter. Je veux essayer d'un nouvel ordre de sensations et d'idées ; je veux voir si je suis deyéûu incapable de me reprendre aux doux recueillemeuts da pays natal, du foyer domestique, de cette légende familière que nous retrouvons tous près du tombeau de nos parents et sous le toit qui abrita notre enfance ; je veux voir si je ne pourrai pas, conune Antée, recouvrer mes forces en touchant la terre. Et puis, pourquoi ne pas le AifèS j'ai assez, j'ai trop des amours fardées et plâtrées de ces créatures dont les caresses laissent i la joue un masque de poudre de riz, et au cœur un arrière-goût de fange. Touchant à cette seconde phase de la jeunesse, condamnée à aggraver les fautes de la première si elle ne les répare pas, j'aspire à une chaste et pure tendresse, comme le convalescent échappé d'un foyer pestilentiel aspire i Tair salubre des ;. montagnes. Nathalie d'Epseuil n'est pas encore mariée; je l'es- .gérais, mais je n'en étais pas sûr; je le sais aujourd'hui. Pour le moment^ unr^abime nous sépare encore ; et pourtant il me semble parfois qu'il y a entre nos deux destinées une attraction mystérieuse qui finira par triompher. Sa mère est morte quelque temps après la mienne : de ces quatre personnes, séparées par des haines politiques que l'avenir peut apaiser ou déplacer, le marquis:d.'Epseuil reste seul. Il adore sa fille, et pour que Nathalie, à vingt-deux ans, soit encore libre, il faut qu'elle ail déjà refusé bien des partis. Que sait-on? Les impressions d'enfance ne sont pas toujours/passagères> et il y a des âmes pour lesquelles rien ne remplace l'enchantement de ces visions matinales. Peut-être Nathalie est-elle de celles-là; peut-être ua

incident imprévu me permettra-t-il de rompre, vis-â-vis du marquis, ce silence que m'imposent de douloureux souvenirs et la volonté de mon père, puissante encore à travers la tombe. Quoi qu'il en soit, ce but qui me manquait jusqu*ic et dont Tabsence explique .mes rêveries, mes dissipations et mes in-* quiétudes, je crois que je pourrais maintenant le rencontrer et le résumer en ces quelques mots : Faire le bonheur d'une honnête femme ; non pas ce bonheur vulgaire qui consiste à ne pas donner de grands chagrins, mais un bonheur complet, savant à la fois, spontané et réfléchi, s'élevantrà force d'étude attentive et délicate, aux conditions d'un art; art caché, comme tout art véritable, et dont j'aurais seul le secret. Adieu! de tout ce que j'ai laissé à Paris, je ne regrette que votre esprit et ce pauvre Mercutio. Ne le surmenez pas trop, et, chaque fois que vous le montez^ donnez un souvenir à l'ami absent I

€ P. S. Je viens de voir à l'église mademoiselle Nathalie d'Epseuil ; elle est plus belle que jamais, et il m'a semblé qu elle rougissait en me reconnaissant. •

Quatre mois après l'arrivée d'Uhricde Braines i Aix, le 26 février 1848, une agitation inaccoutumée se révélait dans cette ville ordinairement si paisible. La stupeur, l'anxiété, la f ayeur, étaient peint(is sur tous les visages. On s'abordait, ici avec empressement, là avec angoisse,. Devant les principaux cafés du

id

2f8 0I\ ET CLINQUANT.

Cours, rendez- VOUS habituel des oisifs comme des gens affairés, plusieurs groupes s'étaient formés parmi lesquels les mots étranges de Résolution et de République circulaient.de bouchi^ eu bouche. Ou s'arrachait des fragments dei journaux , des lambeaux de dépêches télégraphiques ; on suivait à la piste l'afficheur de la mairie, qui courait les rues en collant çà et là des .proclamations et des décrets. Parmi les ennemis du gauvernement dont on annonçait la chute, les plus exaltés s'efforçaient de paraître joyeux ei de plaisanter sur cette catastrophe; mais leur gaieté n'était pas conimunicative, leurs plaisanteries se %eaient sur leurs lèvres; leurs bons mots ressemblaieat i ces ûrs que chantent les poltrons pour se per*suader qu!ils n'ont pas peur, et qu'on ne retrouverait notés dans aucun cahier de musique. Les prévoyants et les sages, en écoutant le tocsin de l'hôtel de ville et de la cathédrale, se disaient, avec une tristesse profonde, que ce glas smistre retentissait au même moment dans itoute la France, tintant l'agonie de son repos et présageant une incalculable série de périls et de malheurs.

Or, ce jour-là, si l'on n'avait pas été absorbé par ces foutiroyantes nouvelles, on aurait vu Ulric de Braines sortir de son hôtel, et se diriger d'un pas rapide vers la maison voisine, qui était celle du marquis d'Epseuil.

Depuis qu'il était revenu à Alx, Ulric avait été bien souvent tenté de frapper à cette porte. Mais à mesure qu'il avait renoué s.es relations de famille, retrouvé d'anciens amis de son père» et qu'il s'était fait présenter dans les derniers salons qui essayaient de maintenir les vieilles traditions de cette société aristocratique, son caractère naturellement un peu indécis avait ressenti des impressions nouvelles et subi de nouvelles influences. 11 s'était

LE ccffiua ET l'affiche. 249

«perçu qae le nom qu'il portait Avait, <^ns sa ville Datâle,:noa-. sea^ement une valoir nobiliaire, maie un sens politique; qa!ir constituait pour lui une sorte d'héiitage moral auquel 3 ne pouvait faillk sans être presque traité de tranbfoge , ot que ces aeommodements, faciles à Paris, dans son cercle, en /aca de viveurs de toutes les opinions et de sceptiques de toi:a leé régimes, devenaient iaipoâsiblâs dans ces salons, de haute fice où Ton arrivait en chaise à piNrteurs, et où le dép6t du passé étidt religieusement Conservé. Uhic n était pas homme â lutter contre ce nouveau courant. Nature vive, s€$mble; c&mme on eût dit autrefois, artiste^ comme on dirait aiyourd'huii capable de {aire par émotion et intiment ce que d'antres fost ,par pnncipe&, il se laissa facilement gagner et pénétrer par cette atmosphère, si différente de celle dont il avait respiré jusqu'alors les émanations dissolvantes. Il n'en remarqua d'abord que la limpidité balsamiqde, la traaqailie sérénité. Il ne vit que le côté chevaleresque de ce monde dont les idées étroites et les horizons bornés deviennent parfois pour les hommes d'imagination ce qae les barreau t d'une cage soni pour les oiseaux du ciel. Ayant percé à jour les vices et les misères de la vie de Paris, révolté de ce perpétuel sacrifice du sentiment à l'intérêt, ûes souvenirs aux calculs et des convictions au plaisir, il se passionna pour cet idéal, de fidélité antique, d'hcmneur invukérabla, d'immobilité dans un certain .nombre d'opinions et de vérités sûres comme le dogme, mais iûtolérantes comme lui. Un beau matin, il se réveilla ChevaUer, Croisé, Vendéen, des pieds à la tête; et cette barrière qui le «éparait de Nathalie d'Ëpseuil et qu'il dépendait de lui de faire tomber lui apparut de nouveau commo infranchissable.

f20 OR ET CLINQUANT.

QoicoïKiue a un peu pratiqué les villes de province sous le gouvemement de 1830, peut aisément s'imaginer quelle était, vers 1847, la position du marquis d'Epseuil. Bon, spirituel, ai— mable, incapable, pour me servir d'une locution populaire, de faire du mal à une mouche, il s'étadt plusieurs fois heurté contre les diJScultés de sa tâche. Ses efforts pour prévenir les réactions violentes et empêcher les destitutions en masse après la révolution de Juillet, avaient été couronnés de succès. Mais à mesure que Tordre se rétablit, que les anxiétés se dissipèrent, et que le souvenir des mauvais jours se perdit dans Téloignement, la reconnaissance s'affaiblit. On cessa de savoir gré à M. d'Epseuil des services qu'il avait rendus, et on lui en voulut de s'associer à un régime que l'on n'aimait pas. En outre, il eut bientôt contre lui tous les solliciteurs désappointés ; et, comme il y avait dés lors vingt pétitions pour une place, la rancune des dix-neuf candidats éconduits était irrévocablement acquise au marquis sans que la gratitude du vingtième fit compensation. Obligeant et serviable, il faisait le difiBcile, mais non l'impossible, et ceux qui lui avaient demandé l'impossible et qui ne l'obtenaient pas, l'accusaient d'égoïsme et de négligence. Mal défendu par ses amis et ses clients politiques, M. d'Epseuil rencontrait dans le monde auquel le rattachaient ses antécédents et sa naissance, beaucoup plus d'hostilité et de malveillance que s'il se fût appelé Dubois ou Durande. Les gentilshommes de vieille roche, les douairières, les anciens officiers de l'armée de Condé, tous ceux qui avaient connu M. d'Epseuil le père, premier président au parlement d'Âix et persécuté pendant la grande révolution, gémissaient de la conduite du fils comme d'une injure faite ft leur propre écusson. Lorsqu'ils avaient besoin de lui pour wxk

tE CŒUR ET l'affiche. 221

âiemin yicinal, une réparation à leur église, un dégrèvimient d'impôts ou une affaire en instance dans les cartons de la préfecture, iU laignaient se souvenir, pour un quart d'heure, qu'ik étaient ses «cousins au quatrième ou cinquième degré. Ils prenaient, d'un air superbe, le chemin de son hôtel, lui déroutaient leur requête du ton de gens supérieurs aux petitesses humaines, mais forcés de s'accommoder aux circonstances ; le saluaient de haut, puis s'en retournaient gravement, reconduits jusqu'à la porte par le spirituel pair de France, qui, après les avoir reçus de son mieux, s'occupait activement de leur affaire, sans autre vengeance que son iin souiîrfi, sans autre indemnité que l'es* poir, toigours déçu, de rapprbdier les partis et de désarmer les haines.

Cette société hostile au marquis d'Epseuil avait eu naturellement pour chef, pendant les premières années, le général de Braines, et, après qu'elle eut renoué connaissance avec Ulric, il sembla qu'elle lui déléguait une partie du rôle que 'son père avait si énergiquement remph. Ulric en fut flatté, mais il comprit qu'en acceptant cette succession, il devait renoncer, pour le moment du moins, à une réconciliation officielle avec l'hôtel d'Epseuil.

Les anciens projets des deux familles étaient connus de tout !e monde; on n'ignorait rien de ce qui s'était passé depuis, et les personnes qui, par leur âge ou leurs liens de parenté, avaient leur franc-parler auprès d'Ulric, trouvaient moyen de lui faire entendre, par des insinuations adroites et des allusions transparentes, qu'il serait généralement blâmé s'il inaugurait son retour dans son pays par une sorte de démenti donné aux traditions et aux volontés paternelles Les môres, pourvues de

filles à marier, — il y en a partout, — ne pouvaient voir avec indifférence un jeune homme de Vmgt-sept ans, riche, élégant, distingué, passant pour spirituel, ayant vécu à Paris sans s'y miner; elles n'eussent pas été fichées que la pofitiqne leur servit â intercepter au passage ce phénix des célibataires, avant qu'il eût le temps d'aller retomber aux pieds de Nathalie d'Epseuil. De là, un de ces jolis complots féminins et maternels, tels qu'on en rencontrera toujours dans les salons dvilisés; complot qui procédait par demandes et par réponses : « H. Ulric de Brdnes épousera-t-il Nathalie? — Il ne faut pas qu'il l'épouse. •

Nathalie d*Epseuil était au courant de tous ces petits détails pour lesquels les échos des villes de provmce possèdent de prodigieux effets d'acoustique ; mais elle défiait par sa beauté, sa grâce, sa résignation spirituelle, ses exquises quaUtés d'âme et de cœur, les vertueuses trames qui s'ourdissaient contre elle. Ayant perdu sa mère de bonne heure, fille d'un homme de beaucoup d'esprit, três-occupé et très-dénigré, elle s'était attachée i son père en nuson même des injustes attaques dont elle le voyait poursuivi, et elle avait profité de^ longues heures de solitude que lui laissait M. d'Epseuil, pour lice beaucoup et réfléchir encore plus. Elle s'était donné à elle-même cette forte éducation des femmes du xyii*^ siècle, qui n'excluait ni la piété, ni la candeur, ni le charme. Pure comme les anges, elle eût étonné un professeur de la Sorbonne par la variété de ses connaissances, la finesse de ses idées et la profondeur de ses aperçus. Mais ell£ avait le bon esprit de garder pour elle ces mystérieux trésors, et sa modestie, sa douceur, sa -charité sans bornes, l'eussent sauvée de la défaveur que Ton attache aux femmes savantes, quand même elle ne se fût pas efforcée de cacher ce

LE G(ffiUR ET L*AFFIGIIE. 233

qu'elle savait. Le seul usage qu'elle ftt de ses dons nalorefs et du fruit de ses études, était de donner la rëpliqtte h son pére, et de le distraire de ses eanuis dans les rares nH)ments qu'il poutait passer auprès d'elle. Rien n'était eomparablo à la tendresse passionnée qui unissait ces deux êtres d'étite^ ayant tous deux un pev à se plaindre de l'injustice du monde.

On a remarqué que les affections de famille sont plus vWes dans ces intérieurs sur lesquels pèse une répulsion, un blâme ou un malheur, et qui n'ont à attendre du dehors que peu de bienveillance et pen de joie. Il semble que h cœur, froissé par ces invisibles atteintes» se ramène en m, comme dit Corneille, et trouve, à des profondeurs inconnues, d'intarissables sources de dévouement et d'amour, où se lavent et se cicatrisenf les plaies. Qui ne se souvient de la sublime f%uro du juif'Isaac, dans hanhoéf M. d'Epseui) n'était ni juif, ni paria, et ces mots sont, Dieu merd! beaucoup trop tragiques pour peindre sa po* âlion. Mais enfin, lorsqu'il éprouvait quelque rebuf&de polie, lorsqu'il surprenât quelque nouvel indice de la rancune et des rigueurs de ee monde dont l'assentiment et le suffrage lui eussent été plus précieux que tout le reste; lorsque, attristé plutôt qu'irrité, il rentrait dans sa bibliotiiéque, il y trouvait sa fille, et le nuage qui couvrait son front se dissipait à demi. Elle venait i lui douce et souriante, allaâtlui chercher les livres qu'il aimait, amenait la conversation sur les objets les phis propres à le faire briller, lui répondait avec à«-propos, le provoquait avec grâce, et> au bout d'un quart d^beure, le pauvre marquis, facile à distr^re comme tous les hommes tré.v^iritu6l& et un peu faibles, content de I», enchanté d'elle, le doigt sur une page de Virgile, de La Bruyère ou de Vauvenargues, se disait (pi'après tout il n'était

121 ou ET CLINQUANT.

pas si à plaindre, puisque Dieu lui avait donné une pareille fille.

A cette affection que Nathalie d*Epseuil éprouyait pour son père, un autre sentiment était venu se joindre : celui-là, elle ne le montrait i nersonne: tÀle eût voulu se le cacher à ellemême; mais M. d'Epsenil l'avait deviné. Elle aimait Ubic. Cette amitié d* enfant avait grandi avec elle, et l'image de leur rencontre au Mont-Dor s'était fixée dans son cœur, ravivée encore par le souvenir des larmes qu'elle avait versées et qu'elle avait vu répandre à sa mère, après la funeste incartade du général de Braines. La juvénile douleur d'Ulric, le désespoir de madame de Braines lors de cette séparation forcée, avaient bien souvent rempli les entretiens de Nathalie avec madame d'Epseuil, et, quelques années après, lorsque la marquise était morte, cette entente magnétique qui s'établit au lit de mort entre les filles et les mères, avait révélé à Nathalie que le projet d'alliance si cruellement brisé était encore secrètement caressé par cette IHme fidèle à une inaltérable amitié. Ses souvenirs, son penchant, la mémoire de sa mère, tout la ramenait à Ulric; elle se dit qu'il serait son mari ou qu'elle ne se marierait jamais : ce noble cœur, une fois donné, savait bips que s'il avait un jour à se reprendre, Dieu seul serait son refuge.

Lorsqu'on annonça le retour d'Ulric à Âix, l'émotion de Nathalie fut profonde, mais contenue ; elle redoubla de prières et d'assiduités à l'église, demandant au ciel la force de dominer son trouble, et, si des mécomptes lui étaient résenés, le courage de s'y résigner. Pendant les premiers jours qui suivirent l'arrivée d'Ulric, il lui semblait sans cesse qu'il allait venir, et chaque coup de marteau frappé à la porte d'entrée lui retentissait dans le cœur. Puis, lorsqu'elle apprit les difiicultés de po-

flition et la conspiration mondaine qui la séparaient encore de H. de Braines, elle en fut afiligée, mais sa tristesse n'ôta rien i son amour : elle pardonna, de toute son âme, à ceux et à celles qui lui faisaient subir Tinjuste solidarité de dissidences poU^ tique), qu'elle avait toujours déplorées. Calme et sereine, un peu de pâleur sur le front, mais le sourire sur les lèvres, elle retourna à ses livres, serra plus tendrement la mam de son père, se résigna et attendit. M. d'Epseuil, qui faisait bon marché des susceptibilités mondaines lorsqu'il s'agissait du bonheur de sa fille, lui offrit de faire les premières démarches auprès d'UlriCc Elle s y opposa de toutes ses forces : humble et fîère à la fois comme une vraie chrétienne, elle aimait mieux se sacrifier que s'abaisser.

Et pourtant, il y a quelque chose de si vivace dans les sentiments véritables et de si fragile dans les sentiments factices, que M. de Braines, chaque fois qu'il rencontrait Nathalie, avait peine à réprimer les mouvements de son cœur : il était obligé de se faire violence pour rester fidèle à ce r61e de froideur et de résene qu'il s'était laissé imposer. Parfois même ses regards parlaient pour lui, et 'Nathalie,' dans ces courts moments, n^ savait comment accorder cette rapide expression d'amour et de regret avec sa persistance à ne passe présenter chez M. d'Epseuil. Doutes, étonnements, perplexités, luttes intérieures, précieux tourments des jeûnes âmes! Ces journées pénibles et froides, silencieuses et troublées, n'étaient pas perdues pour Tamour; il s'accroissait de toutes ces secrètes tortures, de ces désirs combattus, de ces émotions refoulées, comme les avares s'enrichissent de leurs privations. A tout ce qui le consacrait déjà, il ajoutait cette consécration suprême : la souffrance

226 on ET CLINQUANT.

Telles étaient les situations respectives, lorsque, le % février, dans la matinée, le vieil Hubert, Lléme et effaré comme s'il venait (l*apercevoir Satan en personne, entra précipitamment chez Ulric, qui achevait sa toilette, et lui annonça que la République était proclamée. M. de Braines fit d'abord ce que firent ce jour-là, et en recevant la même nouvelle, trente-trws ou trente-quatre millions de Français; il rit au nez du nouT^ liste en lui disant que ladiose n'étMt pas vrme, par la bonne raison qu'elle était impossible. Mais Hub^ lui donna des preuves, Ini re^ mit la copie d'une dépêche,, lui répéta qu'ii amit vu, de. ses propres yeux vu la proclamation affichée ; et Ulric, après une honorable résistance, fut forcé de reconnaître que l'impossible était vrai.

A l'instant, une pensée lui traversa l'esprit, rapide oomme une flèche. Avec cette promptitude d'intuition particulière aux imagmations vives, il comprit que toutes les dissidences de la veille, toutes les nuances de détail allaient disparaître dans cet événement gigantesque, comme des grains de sable dans une trombe, comme une légère dissonance dans la mugissante tentpéte d'un finale de Yerdi.

Pendant ce temps, Hubert contûmait àes doléances :'

— Ah! monteur le vicomte! qui m'eâttdit, à moi qui m va la première République, que j'en verrais une aeoande? Voilà le tocsin qui sonne ! C'est fait de nousl

-— Excellent I allez me diercher nion paietot^ r^ Avant trois jours, nous entendrons chanter k carmagnole et nous verrons le bonnet rouge dans les mes! •^ Parfait! donnez-moi mes bottes vernies !

— Et je stiis sûr que^ dfici à deuic ans^ monsieirr le: vicomte ne touchera pas u» centime de ses fermiers 1

LE GCEUR ET l'aPJIGHE. Î27

— Délicieux I changez-moi cette cravate ; cdle-là »c me ra pas. <

— Dieu Yeuiile encore que nous ne soyons que pillés et minés ; la République, monsieur le vicomte, c'^t Teffroi de tous les honnêtes gens!...

— J'y compte bien ! Hubert, ma canne, mon chapeau I

Et laissant son majordome persuadé que la République avait déjà produit son ef&t et détniqué le cerveau de son maître» Ulric de Draines, d*un bond, se précipita dans la rue, et d'un autre bond counit frapper à la porte de l'hôtel d'EpseuU.

H trouva le marquis et sa fille dans le salon : ils étaient pâles, mais calmes. A sa vue, un sourire céleste ej99eura les lèvres de Nathalie.

— Monsieur, dit Dlric en fléchissant un genou, au nom de ma chère et s»nte mère, j'ai Thonneur de .vous demander la main de votre fille, mademoiselle Nathalie d'EpseuiL

— Mon enfant, je vous attendais ! répondit le mar^quis en l'attirant dans ses bras.

Deux ans s'étaient écoulés ; Ulrrc et Nathalie, mariés quelques semaines après la scène qui termine notre dernier chapitre, avaient commencé par goûter un de ces bonheurs sans nuage et sans bornes qu'il est plus facile d'imaginer que de peindre. De même que les prédicateurs les plus éloquents n'ont jamais complètement réussi dans la peinture des joies du paradis, de même

les romanciers les plus convaincus ont peine à donner une idée sufBsante des félidtéf du mariage.

Pour échapper au monde et surtout aux soucis de cette triste époque où les angoisses de la vie publique posaient sur la vie privée et en gâtaient les douceurs, M. et madame de Braines s'étaient retirés à la campagne. A quelques lieues d*Âix, et après avoir dépassé le bear château du Tolonet, on entre dans une gorge étroite, solitaire, que surplombent, à droite et à gauche, de grandes roches volcaniques : au fond, un ruisseau dont les nappes limpides miroitent sous un frais tapis d'iris bleus et de nymphsas^ et que suit, dans ses capricieux méandres, un sentier rempli d'ombre, de chants d'oiseaux et de frémissements de feuillée. Grâce à ces eaux vives qui s'amassent au creux du ravin et dont les sources reluisent au soleil, de chaque côté du taluF, la végétation des terrains humides se mêle, dans ce fourré, à celle des montagnes : une mousse veloutée, un gazon épais, serpentent le long de ces masses granitiques, à quelques pas des grêles bouquets de buis et de genévriers. Des saules, des peupliers, des trembles, confondent leur délicate verdure avec les teintes grises des mélèzes. Les bras éplorés des sapins s'allongent audessus des groupes riants de myrtes et de chèvrefeuilles. De longues traînées de vigne sauvage se suspendent i toutes ces cunes tremblantes qu'elles festonnent de leur» entrelacements pittoresques. Pour que rien ne manque i l'effet Je cette harmonie ou de ce contraste, le promeneur qui prête une oreille charmée an rossignol ou au merle jaseur cachés dans ces massifs impénétrables, n'a qu'i lever la tête pour apercevoir des oiseaux de proie planant dans l'espace, et couronnant de leur Vol circulaire ces rochers arides et tourmentés.

Après une demi-heure de marche, le ravin s'élargit, s'ouvre et aboutit à une petite vallée, encaissée dans des collines charmantes qui servent de contre-fort aux dernières chaînes des Alpines. Cette vallée, que les gens du pays appellent Bout^àti-^ Monde^ a un caractère de recueillement fait pour plaire aux anachorètes d*autrefois ou aux amoureux de tous les temps. Un hameau, garni de basses-cours et de jardinets, se blottit autour d'une jolie maison, d'allure plus grandiose, mais qu'on ne saurait pourtant honorer du nom de château. Rien de plus simple et de plus aimable que cette modeste demeure, dont la façade principale est tournée vers les collines et y communique par une allée de tilleuls, découpée dans une vaste prairie. Sur les deux ailes, des bosquets de lilas, de faux ébéniers, de buissons ardents, vont se joindre au verger et au potager. Au bout de l'allée, le chemin devient plus rude, et bientôt se perd dans les premiers plis de terrain, où l'œil découvre, à chaque instant, quelque nouveau site. Plus loin encore, lorsqu'on s'aventure au delà du rideau d'arbres qui sert de barrière naturelle entre la montagne et la plaine, le paysage prend cet aspect de grandeur âpre et 'sauvage que recherchent presque également les désespérés et les heureux, et où Tâme respire avec ivresse la solitude et l'oubli. Au printemps, quand les tilleuls sont en fleurs, quand les vergers du hameau et de la maison blanche secouent aux brises du soir la neige de leurs cerisiers et de leurs pommiers, quand les vagues arômes des plantes de la montagne descendent avec la brume et viennent se mêler à l'odeur des ébéniers et des Hlas, une indicible atmosphère de sérénité et de fraîcheur passe sur cette heureuse vallée. Il semble que le fracas et l'agitation du monde expirent dans ce calme et ce si-

lence, et que, si derrière ces crêtes bleuâtres qui s'échelonnent à rhorizon, il y a des passions qui s'agitent et des hommes qui se haïssent, il ne peut y avoir là d'autre bruit que celui de la clochette des ehérres ramenées de Tabreuvoir à l'étable, ou le son de ï Angélus élevant à Dieu les cœurs simples, reposés du travail par la prière.

Cette maison àiiBout-du-Monde appartenait à Uhic de Braînes, et c'est là que, après son mariage, il vint se fixer avec Nathalie e1 son père.

Qui n'a éprouvé, pendant ces journée^ brûlantes et sinistres qui marquèrent la première année de la République, le besoin de s'arracher à ces réalités violentes, à ces clameurs de carrefour, i ces humiliantes velléités du terrible dans le grotesque, pour aller chercher bien loin quelque retraite ignorée, quelque chatet dans les Alpes, quelque hutte de pécheur au bord d'un lac inconnu, et s'y plonger, s'y abtmer, s'y perdre dans une quiétude sans fin, entre les spectacles de la nature et les épanchements d'un cœur ami? Ulric réalisa cet idéal, et l'agrandit de tout ce qu'un amour profond et partagé peut y ajouter de magnificences et d'enchantements. Les premiers mois qu'il passa ainsi entre Nathalie et M. d'Epseuil, allant des causeries de l'un aux caresses de l'autre, ne furent qu'un long moment rempli d'extases et de délices, qui ercluaient toute réflexion, et dont il n'avait conscience qua par les battements de son cœur toujours avide et toujours assouvi. De temps à autre, M. d'Epseuil se dévouait ; il partait pour la viHe, allait s'informer où l'on en était des crises et des vicisdtudes politiques, i quel risible tribun, â quel sophiste effronté, â quel forcené de club oh datelier le succès et le pouvoir appartenaient pour ce jour-là; puis il re-

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Tenait â tir^'ailes, racontait aux deux époux oe qn*il avait vu et appris ; et les habitants du Bout-du^Monde, dans Fégoîsme de leur bonheur, se laissaient à peine émowoir par ces lointains échos de nos anxiétés et de nos souffrances*

Nathalie ayait un esprit supérieur, mcis elte était femme et elle aimait. Pendant ces premiers temps, son amour ne calcula et ne prévit rien. Pourvu que M. de Braines f%t aiq[>pès d'elle et qu'il lui décrivit sa tendresse avec œtte poésie de langage particulière aux natures rêveuses et expansives, pourvu que M. d*EpseuiI vint mêler parfois à ces amoureux entretiens le charme de son amitié spirituelle et le gracieux souvenir de ses lectures, poonu qu'elle fit, entre son mari et son père, dé longues promenades à travers cet agreste paysage, NathaHe était contente. Ulric paraissait si heureux! Hs se sentaient si bien emportés tous deux dans leur amour, comme dans un courant rapide reflétant un ciel sans nuage, que ni l'un ni l'autre ne songeaient â s'arrêter pour en regarder le fond, pour se demander si un peu de gravier et de sable ne s'y mêlerait jamais aux étoiles et aux fleurs. Mais s'il existe, pour Içs âmes médiocres, des satiétés vulgaires, des abattements misérables, succédant aux ivresses et aux transports, il y a pour les esprits d'élite des ra£Snements et des inquiétudes qui ont aussi leurs dangers. En trouvant chaque jour chez Nathalie de nouveaux trésors d'intelligence et de cœur, en pénétrant les secrets de cette organisation si riche, si exquise, élevée d'avance au niveau des positions les plus hautes, Ufaric, par cela même qu'il était plus digne de. la comprendre, commença à se juger moins digne de la posséder. Le sentiment de son inaction, endormi quelque temps par aon bonheur, fût réveillé par ce bonheur même. II n'était pas am-

bilieux, mais il eût aimé la gloire, et, sans trop savoir ce qu'il mettait sous ce mot, il se disait parfois que, pour mériter tout à fait une compagne telle que Nathalie, il eût fallu être un grand homme, ou au moins un homme utile. Alors il appelait à son aide ses théories dautrefois ; il se répétait que rendre une femme heureuse, c'était après tout donner un noble but à sa vie. Vain effort! Ingénieux à se tourmenter, il se répondait que le mari d*une femme supérieure n'avait le droit de regarder sa tftche comme accomplie, qu'après avoir entouré d'un peu d'éclat le nom qu'elle tenait de lui.

Ce n'est pas tout : quelque soin qu'eussent pris M. et madame de Braines pour écarter de leur existence tout ce qui se passait au dehors, il leur était impossible d'échapper complètement aux inquiétudes de ces années bruyantes et troublées. Ils avaient tous deux l'âme trop haute et l'intelligence trop vive pour ne pas comprendre au bord de quels abîmes le pays était suspendu, et pour rester longtemps indifférents à cette lutte que soutenaient les honnêtes gens contre les passions brutales déguisées en chimériques utopies. Il vint un moment où Ulric eut honte de n'être rien dans cette lutte, et en ressentit plus vivement cette inutilité qu'il se reprochait comme un tort envers Nathalie. Lorsque M. d'Epseuil revenait d'une de ses courses à Aix, et que, rentré dans leur tranquille solitude, il leur racontait comment un oraieur courageux avait bravé, du haut de la tribune, les cris de rage de la démago^e, ou comment un général intrépide avait fait justice d'une bande de factieux, une bizarre tristesse s'emparait de A. de Braines. Son imagination mobile s'élançait vers ces scènes tumultueuses, ces orageuses parties dont la France était l'enjeu. Il se voyait mêlé à ces combats , menacé de ces périls, tenant tête h

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ces fureurs, et, après des heures brûlantes bravement traversées, rentrant chez lui, trouvant à son foyer Nathalie frémissante d'admiration et d'angoisse, et récompensé au centuple par ses étreintes enflammées. Dès lors une pensée implacable s'empara de lui : c'est que Nathalie ne l'aimait pas comme elle aurait pu aimer; qu'il y avait en elle des richesses de dévouement et d'enthousiasme dont elle ne se doutait pas et qu'elle ne découvrirait jamais dans les froides sécurités d'une situation vulgaire. Une fois dominé par cette idée fixe, Ulric sentit que son bonhearlui échappait, et que les charmes de cette vie si douce tombaient feuille à feuille comme une fleur fanée. Souvent il sortait seul, sans dire à Nathalie de quel c6té se dirigeait sa promenade ; il parcourait d'un pas rapide cette vallée, ces collines, ces gorges silencieuses et profondes, peuplées pour lui d'enivrants souvenirs et d'images adorées. Cette calme et belle nature n'avait rien perdu de sa fraîcheur sereme, de ses rustiques harmonies : c'était toujours, à l'horizon^ les mêmes brumes lumineuses, se suspendant, comme un voile d'or, aux ravins et aux rochers : c'était toujours les mêmes parfoms circulant dans l'air comme le souffle invisible des arbres et des plantes; les mômes perles de rosée, scintillant à la pointe des herbes ou satinant la mate verdure des feuilles ; les mêmes silences, berçant la rêverie et l'amour dans le sentiment de l'infini. Ulric seul était changé. Ces spectacles d'une nature agreste et paisible, que, pendant deux ans, il avait associés aux joies de son âme, l'irritaient maintenant comme des complices de cette inaction qu'il maudissait ; il leur reprochait de ravoh* endormi et énervé de leurs molles influences ; et lorsqu'il rentrait, après ses promenades, sont front pâli, son œil morne ou fébrile ne révélait que trop ses préoccupations et ses tristesses.

Nathalie s*cn aperçut vite. Elle crut que Dlric s'eirauyaît ; qu'il cédait tout simplement à cette loi triste et banale des affections humaines, qui les condamne, hélas ! à passer, par gradations insensibles, de rardeur à Tindifférence et de Feitase i l'ennui. Ce moment-là fot affreux pour elle. Le plus cruel supplice des femmes telles que Nathalie n'est pas d'être trompées, trahies, brisées, déchirées, mais de se trouver en fece de cette heure fatale où elles sont forcées de reconnaître que l'homme qu'elles adment, qu'elles ont cru supérieur à la condition commune, y rentre et les j fait rentrer avec lui. Madame de Braines s'interrogea avec la sévérité d^un juge; elle repassa, jour par jour, les derniers temps qui venaient de s'écouler; elle se demanda si quelque chose , dan? l'expression de sa tendresse, dans l'ensemble de sa conduite, avait pu attrister son mari et justifier cet air d'inquiétude qu'elle voyait peint sur son msBge, Ne trouvant rien, il lui fallut revenir à sa première idée : que ce qui avait charmé Ulric ne le charmait plus ; que son amonr ne suffisait plus â sa vie. Les femmes spirituelles sont souvent les plus sujettes à se méfier d'elles-mêmes. Nathalie, d'ailleurs, avait trop la, trop réfléchi pour s'étonner de cette déception qui lui torturait le cœur; elle se souvint que M. de Brames avait passé â Paris les plus belles années de sa jeunesse; elle pensa que cette existence brillante, animée, remplie de piquant et d'imprévu, l'avait d'avance blasé sur ïes monotones douceurs du ménage et de la campagne. Elle s'accusa d'aveuglement et d^imprévoyance ; faisant un retour mêlancofique sur Ct?s deux radieuses années, elle s'humilia et se condamna devant Dieu, pour s'être laissé absorber par un sentiment terrestre, y avoir mis trop de confiance et n'avoir pas pressenti qu'un jour arriverait où elle

LE COEUR ET l'aFFICHE. 235

anrait à expier, par des déchirements et des mécomptes, sa présomption et sa folie. Généreuse et forte, portant dans son amour ce besoin d'immolation qui est la fierté des âmes aimantes, elle en Ytnt bientôt à excuser, chez Ulric, ces tristesses et ees lassitudes, à s*en attribuer la fiinte, à s'en adresser le r^roche. — Gomment avait-elle pu croire que cette yie uniforme pourrait durer toujours? N'y avait^il pas un égoîsme coupable à vouloir y retenir M. de Braines, l'y garder pour elle seule, le détourner de tout le bien qu'il pouvait faire , de tout l'honneur qu'il pouvait recueillir dans le légitime emploi de ses facultés inaotives? N'y avait-il pas des époques de trouble et de danger public, où la femme assez heureuse pour partager la destinée d'un homme tel qn'Uhîc, en devait compte à son pays et ne pouvait mériter son bonheur que par des sacrifices? — C'est ainsi que Nathalie, à son insu, répondait à la secrète pensée de M. de Braines; mais elle ne la devinait pas, et Tidée que son mafri s^ennuyait auprès d'elle dominait tout le reste. Parfois aussi ses perj^xilés et ses craintes changeaient d'objet, et se laissaient enlratnersurune pente plus dangereuse. Que say»t-elte de la vie d'Uhrtc pend»it ees dix années passées à Paris? N'y avait-il pas laissé quelque affection trop tendre pour être oubliée, quelque souvenir trop vif pour être eflisteé ? Pouvait-elle, pauvre et humble provinciale, balancer cette romanesque image? Dans ces moments, la jalousie veLait joindre ses âpres tortures aux souffrances de madame de Braines. Malgré ses efforts héroïques pour les renfermer dans les phs intimes replis de son eœur, il était impossible qu'en perdant la confiance, elle le perdit pas vis-à-vis d'Ulric cet abandon caressant, ees effusions soudaines, qui sont la parure et la grâce des jeunes amours. La campagne, merveilleusement favorable â

la libre expansion de ces tendresses, quand rien ne les altère encore, devient très-redoutable dés qu'arrivent ou approchent les nuages. On n'y a pas, pour se déguiser ou se distraire, ces mille détails de la vie mondaine , toujours prêts à dérober de longues beures au tête-à-tête qui commence à s'alourdir. Sans cesse en présence ) se surprenant à tout instant dans le déshabillé de leur ennui, n'ayant point d'intermédiaire pour détourner les regards qui s'interrogent, tarir les larmes qui se trahissent, interrompre les voix qui s'accusent, ceux qui sont venus chercher dans la solitude Toubli de tout ce qui n'est pas eux, finissent souvent par la fuir pour aller chercher Toubli d'eux-mêmes; car, du moment que tout n*y est pas délices, tout y devient contrainte.

Uhic ne tarda pas à s'apercevoir que Nathalie n'était plus la même auprès de lui; à son tour, il se crut moins aimé; il se figura que madame de Braines en était déjà à regretter d'avoir lié son sort à celui d'un homme désœuvré et inutile ; que, dans ses rêves de jeune fille, son imagination l'avait doué de qualités qu'il n'avait pas, d'aptitudes qu'il n'aurait jamais, et qu'après les sacramentelles ivresses de la lune de miel, reconnaissant qu'elle s'était trompée, elle commençait à se désabuser de lui. Comme tous les rêveurs tourmentés d'un idéal qu'ils désespèrent de réaliser, tJlric avait une espèce d'orgueil en dedans qui rendait sa susceptibilité plus vive, sa sensibilité plus délicate ; il était de ceux qui regardent comme probable ce qui les attriste e| comme certain ce qui les froisse. Il crut son bonheur perdu alors qu'il était à peine effleuré; il ne douta plus qu'un changement profond ne se M accompli dans l'âme de Nathalie. Ses tristesses et ses agi* tations s'en accrurent. Ainsi ces deux êtres dont chacun eût donné sa vie pour épargner à l'autre un moment de chagrin,

étaient entraînés par une sorte de fatalité mystérieuse à faire de leur amour l'instrument de leur supplice.

M. d*Epseuil remarqua bien qu'il se passait quelque chose d'étrange entre son gendre et sa fille : son intervention affectueuse et spirituelle aurait pu leur être utile et aider à dissiper ces malentendus ; mais son genre d'esprit, un peu frivole et rattaché par tradition et par goût à un temps où l'amour se traitait d'une façon plus légère, n'était pas ce qu'il fallait pour cette situation critique. Le marquis eût été excellent s'il se fÛit agi de raccommoder quelque brouille vulgaire, de prémunir sa fille contre les prétentions galantes de quelques hommes à bonnes fortunes ou d'arrêter M. de Braines sur le penchant d'une de ces intrigues faciles que certains maris croient compatibles avec l'orthodoxie conjugale. Mais il était incapable d'atteindre les profondeurs où il eût fallu descendre pour trouver la plaie secrète qui rongeait à la fois Ulric et Nathalie. Quelques tentatives, qu'il fit à tout hasard et qui n'aboutirent à rien, l'engagèrent à se taire et à attendre. Assez délicat et assez fin pour comprendre tout ce qu'il y aurait d'imprudent à vouloir toucher à des blessures dont il ne connaissait ni la cause, ni l'étendue, il se dit, non sans raison, que le premier incident qui viendrait rompre l'uniformité de cette vie amènerait peut-être une explication, et qu'il saurait alors si ces inquiétants symptômes présageaient un malheur véritable, ou n'étaient qu'un tribut passager payé à l'imperfection des joies humaines.

f89 Oa KT GLINQUJLNT.

Au mois de mai, par une de ces joaraéés si fréquentes dans le Midi, où te printemps prélude à VM en liû resiemhlant, madame de Braines s'étail mise à son piano. Elle avait un laleni de premier ordre, qui s'hait développé presque par instifl(rt, et dont, faute de peints de coB^araison, eUe ne soupçonnait pas elle-même la perrection et le charme. Toul se qu'elle savait, c'est que son mari aimait à rentendne, et que, dans leurs jours de soleil,' il lui suffisait de jouer un quart dlieure pour que Ulric vint se jeter i -ses pieds, a^ec un redoublement de paséion «t de poésiew €e jour-là Nathalie, se sentant pltls 4riste ifoe d'habitude, toulnt ^essayer de la balsamique tefluefnae que k musique exerce sur les coeurs malades. Elle choisit dans ses cahiers VAéieu de Schubert, et se mit à improrisèr sur ce thème d'une mélancolie si deuce et si pënétnmte.' EUe, en étfeùt â peine à la yingtiéme mesure, lorsque fe^ant par' hasard ies yeux sur une glace, elle vit cpie U. de Braines était là éi qu'il r écoutait.

En d'autres .temps, sa présence l'eût animée, et la jok de son âme passant dans ses doî^ agiles, aurait feit ruisseler sur. les touches d'ivoire un hymne de bonheur et de remerbUneit. Au souvenir de ces moments qui lui semblaient perdus à j.amais, Nathalie sentit des larmes se glisser au bord de ses paupières, et ses mains tremblèrent sur le clavier. Mais elle surmonta ce trouble, reprit courage, et, comme un cygne blessé

qui se jelte daosjune mu vive pour étancber sa blessure, elle ^ plongea dans le mélodieux ooéan qui rappelait d^ «es voix magiques. Ce trésor de douleur amasî^é depuis que^tie temps et condamné à se cacher, s'épancha tout à coup dans cette langue divine qui le traduisait et ne le trahissait pas. On eût dit que le génie de Schubert s'était emparé d'elle tout entier, et lui révélait, une à une^ les gradations plaintives de ce chant d'amour qui commence par les délicates demi-teintes de l'aveu, arrive à l'explosion du bonheur, et se perd, à l'horizon, avec les souph's lointains de l'adi^. En retrouvant dans ces trois phases musicalesy si simples et si vraies, i'histoire fugitive de ses espé» rances, de ses félicités et de ses angoisses, madame de Braines éprouva une de ces émotions profondes, souveraines, qui décuplent les forces de l'artiste sauf à l'abattre plus taird, et que les poètes ont comparées au luthier brisant son instrument en mille pièces pour en rendre le son plus large et plus beau. Na« thalie fut sublime I Emportée elle-même par ce flot d'harmonie, déchirée et consolée à la fois par ces mystérieux sanglots, elle crut que cette puissance magnétique allait lui ramener et loi rendre son mari, frémissant et subjugué comme elle.. Il n*en fut riôn ; un nouveau regard jeté dans la glace lui montra JUlm morne et sombre : bientôt il se leva, et elle le vit, par une fenêtre, sortir à grands pas, se dirigeant vers la campagne.

C'en était trop pour Nathalie : exaltée par la musique, se débattant avec une sorte de douloureuse ivresse contre cette déception nouvelle, elle touchait à un de ces instants où les natures les plus droites et les plus pures perdent la faculté de réfléchir et de se dominer. Elle se souvint que, le matin même, passant devant la porte entr'ouverte de AL de Sraines^ elle

Tavait tu à son bureau, rassemblant à la hâte des papiers, les J9tant dans un tiroir, et qu'Ulric s'étant retourné dans ce moment-là et leurs yeux s* étant rencontrés, il n'avait pu dissimuler son embarras et son trouble. La veille encore madame de Braines se fût regardée comme impardonnable de chercher â pénétrer le secret de son mari, si toutefois il y en avait un. Le soupçonner était un malheur, Tespionner une honte, et Nathalie était de celles qui aiment mieux souffrir que rougir. Mais il y a, dans la vie d'une femme, des heures où elle sent confusément que sa destinée est en jeu, et qu'une force invincible jette dans ses mains fiévreuses la clef de ses désespoirs ou de ses joies. Un instant après, madame de Braines était devant le bureau d'Ulric. Qui Ty avait conduite? Comment y était-elle arrivée? Son hésitation avait-elle duré un siècle ou une seconde? Quelle était son espérance ou sa crainte, sa faute ou son excuse? Elle ne le savait pas. Pâle et tremblante, les bras étendus vers le bureau, elle se demandait encore si tout cela était un rêve ou un réveil, que déjà le tiroir était ouvert, et que son regard dévorait les papiers épars devant elle.

Il lui suffit d'en parcourir une page pour reconnaître combien ses soupçons étaient injustes. Alors une réaction s'opéra dans ee noble cœur. Maîtresse de ce vertige qui l'avait égarée, reprenant possession d*elle-méme, Nathalie se reprocha sa jalousie comme indigne d'Ulric et son indiscrétion comme indigne d'elle ; elle s'arrêta dans cette lecture qu'elle ne se croyait plus le droit de poursuivre. Mais bientôt un sentiment délicieux, succédant à ses angoisses, ramena ses yeux vers ces pauvres feuilles qu'elle avait maudites, et qui lui expliquaient tout. C'était le journal d'Ulric. Â chacune de ces lignes écrites

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pour lui seul, H avait confié les douloureuses pensées qui passaient sur son bonheur comme des nuages : le sentiment de son inaction, le vague désir de devenir illustre pour que Nathalie l'aimât davantage, la crainte que son inutilité en ce monde ne le rendit trop inférieur à la femme que Dieu lui avait donnée pour compagne, et ne finît par détacher de lui ce cœur qui était son orgueil et son bien. Puis, à mesure qu'il avançait dans cette phase d'agitation et de doute, le journal s'assombrissait. La tristesse de Nathalie, ses alternatives de vivacité factice et de morne abattement, ses ;eux voilés de larmes et se détournant pour les cacher, son air de contrainte et d'inquiétude dés qu'elle se trouvait seule avec Uhric, tout cela était retracé, commenté, analysé avec une délicatesse presque féminine: chaque trait de ce procès-verbal, dressé avec la minutie douloureuse d'un esprit ingénieux à se torturer, venait à l'appui des craintes de M. de Braines ; il y trouvait une preuve que sa femme, déchue de ses premières illusions, l'aimait moins ou ne l'aimait plus. Pas un incident, pas un détail de ces journées, qui, en apparence, se ressemblaient toutes, n'avait été négligé ni oublié» et madame de Braines reconnut en frémissant de joie et de remords, qu'au moment où elle croyait Ulric ennuyé de sa vie monotone et distrait par de dangereux souvenirs ou d'inquiètes rêveries, il la suivait du regard, pas à pas, heure par heure, ne laissant échapper aucun des indices qui devaient le rassurer ou le désoler.

Rien ne pourrait peindre l'ivresse d'un pareil moment. Nathalie portait à ses lèvres la page qu'elle venait de lire, la couvrait de baisers et de caresses, essayait de s'en détacher, puis saisissait la page suivante, la lisait d'un trait, revenait à celle

qu'elle avMt quittée, et les pressait te«tes air soi cœur wec un transport indicible. A la fin elle songea à Ulric, qui étaU sorû si triste et si découragé ; elle se précipita bore de k cbairi)re, et descendit rescalicr avec r«giKié d'une gazelle, Aa bas , elle rencontra M- JEpseuiU qui la regarda d'un air effirayé, la croyant 4 demi folle :

— Mon pèrel mon père l dit-elle en Tembrassant, je m'étais trrapée ! Ce n'était pas xtù \

-- Qaoi donc? dit le marquis en oimatit de graids yeux.

— Qu'Ulric ne m'aimait plus l qu'il s'ennuyait l qae nous ne suffisions plus à âa irie? C'est moi qiù suis la plus coupable, la plus insensée^ la plus injuste, la plus heureuse des fetnmes 1

H. d'Epseuil sourit, de ce sourire mélancolique que le langage de la passion arrache 4'onifoaire aux hommes âgés et u& peu sceptiques. Il se dit tout bas que les joies et ies tourments de l'amour n'avaient pas tout à fût les mêmes allures dans le salon de madame Suard. Pendant ce temps, Nathafie courut déjà dans la plahie.

Ulric avait dépassé le rideau d^arinres qui sépare la vallée du Bûut'du'-Mimiie de son amphithéâtre de collines. Le soleil conhmençait i pencher à l'horizon, et l'ombre des tilleuls et des peupliers s'allongeait sur l'hert^e lisse des prés . La chalmir du jour s'amollissait peu à peu dans les premières brumes de cette heure qui n'est pas enccare le crépuscule. Toutes les floraisons de mai, s'ouvrant à ces fraîcheurs printaniéres, prépiaraient'à lanuitises souffies embaumés. Toutétait fête, n^oii, paix, oschantement, dans cette nature 'aussi douée à la joie qu'i la douleur. Uirio cependant ne s'était pas arrêté i cette zone riante et fleurie qui ne s'accordait pbs avec l'état de son âme. U avait continué sa

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route jusqu'à on de ces grands ravins qui s'ouvraient comme des plaies béantes sur le flanc nu do lamontagne. L.1, tout changeait d'aspect : devant soi» une montée âpre et roide qui s'enfonçait . dans les Alpines; tout. autour, des rochers gris> tachetés de bran, formant un large entonnoir au fond duquel la nuit s'amoncelait, bien avant le coucher du soleil. Pas un arbre, pas une plante ; à peine quelques brins de lavande et de thym, perçant çà et là les pierres. Ce site sauvage et désolé plaisait à M. de Braines, qui y revenait presque tous les soirs. Il s'était adossé aux parois d'un do ces rochers, le front appuyé sur ses mains, dans une attitude de douloureuse rêverie. Tout à coup il entendit le frôlement d'une robe, et, avant qu'il eût eu le temps de lever les yeux, Nathalie était dans ses bras. Son regard brillait d'un feu surnaturel ; la rsçidité de sa course avait précipité les battements de son sein ; ses beaux cheveux étaient à demi dénoués.

— Punis-moi ! lui dit-elle d'une voix entrecoupée ; Ulric, punis-moi, je suis une folle, une méchante femme I Je t'ai soupçonné, je t'ai accusé, je t'ai calonmié!.... Tu me pardonnes,. n'est«ce pas!... . Moi, je t'aime !

Ulric ne comprenait pas.

— Oui, poursuivit-elle, parce que je te voyais triste, j'ai cru que ta ne m'aimais plus.... Oh! ce n'était pas vrai, je le sais maintenant; mais si tu savais, toi, combien j'ai souffert 1 Avoir ms sur toi toute mon espérance, t'avoir élevé dans mon coeur au-dessus des autres hommes, et soriger que tu pouvais, comme eux» cesser d'aimer après avoir aimé! que tes belles tendresses avaient pu aboutir à la lassitude et à l'ennui 1 Ah! Ton bouflre

; bien, dis!.... l'on souffre tant, que l'on doit tout sepaidonner !••••

— Mais qu'ai*je donc à te pardonner?

— De t*avoir épié comme la plas vulgaire des femmes ja« louses; de n'avoir pas respecté tes secrets; de mMtre glissée dans ta chambre comme eût fait un voleur; d*avoir ouvert, fouillé tes tiroirs, et d*y avoir pris.... Tiens! reconnais-tu cette* écriture? dit-elle en lui montrant une de ces pages qu'elle avait gardée sur son cœur.

Une vive rougeur monta au front de M. de Braines. ^ Quelle folie! murmura-t-ii eu pressant la main que lui abandonnait Nathalie.

— Une folie! Oui, tu dis vrai, nous étions fous! Moi, de douter de ton cœur, et vous, monsieur, de penser qu*il fallait être un grand homme pour mériter mon amour ! Pauvre ami ! quelle bizarre idée tu avais là 1 Vouloir être illustre pour plaire i sa femme ! Âh, je t'aime bien mieux comme tu es ! Ta gloire, tesi de me rendre heureuse! Ton esprit, ton imagination, ta rêverie sont à moi, à moi seule ; crois-tu donc que ma part ne soit pas la plus belle?

Ulric se sentait si heureux qu'il ne trouvait rien à répondre; chaque mot de Nathalie le délivrait de ce fardeau qui pesait si cruellement sur sa vie : il renaissait au bonheur, i l'amour, en écoutant cette voix adorée, interprète de ces deux âmes qu*un même malentendu avait déchirées, qu'un même aveu consolait. Il buvait i longs traits à ces sources vives qu'il avait cru taries pour toujours; il passait la main sur son cœur comme pour y chercher une blessure qui venait de se guérir.

— Parle ! parle encore ! disait-il à madame de Braines ; car moi aussi j'ai bien souffert, et ce n'est pas trop de tes douces paroles pour me faire tout oublier I

Lorsqu'ils furent un peu calmés, M. de Braines acheva d'ex-»

pliquer à sa femme ce qui Tavait tom^menté dans ces derniers temps.

— Accuse-moi d*ôtre romanesque ! lui dit-il en souriant > c*est « possible ; c*est probable même :

La faute en est aux dieux qui te firent si belle l

En ce moment où mes angoisses sont dissipées, où je suis sûr dt ta tendresse comme de la mienne, où notre bonheur nous est rendu dans toute sa plénitude, eh bien ! je te l'avoue encore : je donne mes rêveries pour cortège à notre amour ; je crée, dans ma pensée, des situations, un cadre, un roman dont tu es Théroïne. Tantôt c'est une mansarde au cinquième étage; nous sommes là tous deux, aussi pauvres qu'amoureux et aussi amoureux que pauvres : je travaille pour te faire vivre : à la clarté d'une petite lampe, tu suis sur le papier Tœuvre que j'écris, que tu inspires, et qui doit amener un peu d'aisance dans notre modeste ménage. Puis minuit sonne, ma tâche est finie ; nos mains se rapprochent ; nos regards se confondent : au dehors, la pluie bat contre nos vitres ; au dedans, l'amour sourit dans Dosâmes, couronné de pauvreté et de travail. D'autres fois, c'est un salon, rempli de tout ce que Paris compte d'hommes distingués Ce salon est le nôtre, et toutes ces célébrité? diverses, art, science, politique, littérature, viennent s'incliner devant toi comj|«e devant leur souveraine. Moi-môme j'ai obtenu, la veille, an àe ces grands succès qui font d'un nom l'étoile d'un siècle On m'entoure, on me félicite; tu entends ce nom qui est le tien, passer de bouche en bouche ; tu le vois rayonner comme un êamant sous ces fines et délicates louanges. Les heures s'é-

S.i6 OR ET CLINQUANT

coulent; on nous dit adieu; notre salon est désert; sdorsje m'approche de toi, et agenouillé à tes pieds, comme en ce molacfit, je te dis bten bas : Nathalie! e»-tu contente?

— Poète t murmura madame de Braines.

— - Oui, poêle, dont tu es la muse ! répondit-il du même ton»

Pendant qu'il parlait, le yisage de Nathalie, illuminé d'abord d une douce ivresse, avait peu à peu repris une expression plus sérieuse. La crise violente par où elle venait de passer lui ava& 6té cette puissance de réflexion, qui était un des traits de son caractère. À mesure que son émotion s'apaisait et qu'elle s'aceoulumait de nouveau à son bonheur, ses idées s'éclairaûent, et elle devina Ulric mieux qu'il ne se devinait lui*méme. BHe comprit qu'il était de bonne foi, que c'était bien pour elle seule que toifô ces rêves de gloire romanesque l'avaient agité et toiffmenté; mais que dans cette âme de poète la rêverie n'abdiquerait jamais ; qu'il ne renoncerait pas à ces horizons vaguee, flottants, secrètement caressés, qui l'attiraient d'autant p)its qu'il n'y avait pas touché et qu'il y retrouvait Nathalie; que leur vie de campagne» si charmante, maie si inoccupée, favoriserait ce penchant qui avait ikilli leur coûter si cher, et que peut-être il serait plus sûr de chercher un moyen d'assouvir ces mystérieuses chimères, ne Utince que pour en reconnaître le vide et revenir ensuite avec plus d'amour au bonheur paisible et raisonnable.

Madame de Braines regarda son mari avec une expression de tendresse presque inatemelle , et lui dit en accompagnant ses paroles d'un sourire qui n'était pas sans tristesse *

— Allons ! je vois que notre pauvre Bout-dih-JIfeMie a fait son tempsl

*— Que dis-tu? reprit Ulric tout trtiblé.

LE GOKUR ET l'aFPICIIE. 247

— Je dis que tu as raison, et que ce que je peusais ces joursci avec amertume, je dois le penser encore dans toute la confiance de ce bonheur que tu m'as rendu. Ce serait mal, vcis-tu ! ^u'un homme tel que toi restât éternellement enseveli dans cette solitude y sans autre société que celle d'un vieillard et d'une femme, sans taire usage de ces richesses d'imagination et d'intelligence que le ciel t'a prodiguées I Tu m'as trop bien observée, Uhric, pour t'étonner que j'aie voulu aussi t' étudier et te connaître. Eh bien ! tu es dé ton temps, d'un temps où les supériorités sociales ne doivent pas rester inactives, si elles ne veulent être effacées et écrasées par d'autres supériorités plus ardentes et plus avides. Cette vérité, tu l'as entrevue, tu Tas ressentie, et la distinction même de ton esprit te la rendait plus frappante. Tu t'es dit que le désœuvrement avait été la plaie et la déchéance de ces anciennes races qui s'en vont, de ces anciens noms qui s'éteignent, et qu'il y avait honte et faute à rester oisif quand la société, pour ne pas périr, a besoin de tous les cœurs et de tous les bras. Voilà ce que tu t'es dit, mon Ulric ; mais comme tu avais vécu à Paris, dans un milieu d'inutilité brillante, d'élégance factice et frivole, n'y trouvant pas remploi de tes vraies facultés, tu t'es dégoûté, et tu as bien fait ; tu es revenu, tu as bien fait; tu m'as aimée, et tu es le meilleur et le plus adoré des hommes!

— Nathalie ! Nathalie ! s'écria M. dé Braines ; tu m'as dit tout à l'heure que j'étais un poète. Qu'es-tu donc, toi qui devines ce qui se cache au fond des âmes, toi qui lis au dedans de moi, comme dans un livre ouvert?

— Rien ; je suis une femme qui aime. Maintenant, écoutemoi : ce que tu caressais eiî rêveur, il faut le réaliser en bonime.

Il faut que ta volonté achève ce que ton imagination a commencé. Puisque cette heureuse crise a remis ta main dans ma main, mon cœur dans ton cœur, rentrons ensemble dans le vrai de ta destinée, non pas avec la sombre ardeur d*un bonheur qui s*éeroule, mais avec la sérénité radieuse d'un bonheur qui se renouvelle. Nous n'abandonnerons pas tout à fait notre cher Bout'dur-Monde. Nous y reviendrons de temps à autit, à ce nid charmant, à cette retraite bénie. Dans l'intervalle, tu travailleras i saisir cet idéal contre lequel tu luttes comme Jacob conire l'Ange, et qui est la vocation et le tourment, le péril et l'attrait des hommes tels que toi! Moi, je serai là, à tes côtés, t'encourageant de mon regard, te soutenant dans le combat, t'applaudissant dans le succès, perdue dans l'éclat de ton nom; ta com* pagne, ta servante, ta femme ! . . .

Uhic la contemplait avec ravissement : mais bientôt un peu d'inquiétude se mêla à son extase, et il dit à madame de Bralnes :

— Nathalie, tu vaux mieux que moi ; tu m'es supérieure en tout, et tu fais, hélas I trop d'honneur à mes chimères! Travail, succès, services rendus au pays, célébrité, gloire, tout cela est fort beau, surtout dans ta bouche, chère bien-aimée ! Mais comment? Mais que faire? Je vais avoir trente ans : puis-je m' engager dans les spahis?

— Oh ! j'aurais trop peur ! s'écria madame de Bralnes en se serrant contre lui.

— Puis-je faire de la politique ?

Un supréofj^^lédain se peignit à la fois sur son visage et sur celui de Nathalie;

•—Mais alors, encore une foiî que fa'u'e? demanda-t-il d'un toïi de douce raillerie.

— Viens, nous chercherons ensemble, dit Nathalie en se levant et en reprenant avec lui le chemin de la maison.

La nuit approchait, une nuit de mai, en Provence, pure et sereine, parsemée de clartés et d*étoiles. Madame de Draines s'appuyait sur le bras d'Ulric. Ils respiraient avec délices cet air tiède et parfumé ; de temps à autre ils s'arrêtaient, succombant sous le poids d'émotions profondes.

— N'est-ce pas là tout le bonheur, toute la vie, tout mon but en ce monde? mieux et plus que toutes les gloires? murmurait Ulric enivré.

— Ah! si je pouvais le croire! répondait Nathalie à demivoix.

Ils n'étaient plus qu'à une petite distance de la maison, lorsqu'ils virent arriver à eux le vieil Hubert, qu'ils avaient laissé à Aix, doucement assoupi dans ses fonctions de majordome sinécuriste. Il accourait à eux de toute la vitesse de ses jambes septuagénaires, aussi blême et aussi effaré que le jour où l'on avait proclamé la République.

— Monsieur le vicomte 1 madame la vicomtesse! s'écria-t-il d'une voix entrecoupée par l'essoufflement, l'indignation et la douleur : qui m'eût dit que je vivrais assez pour voir une pareille chose ! L'hôtel, notre bel hôtel, envahi, pillé, saccagé !

— Les socialistes! Grand Dieu , qu'est-il donc arrivé? dit Ulrie, qui, resté depuis quelques jours sans nouvelles, crut aune victoire du parti rouge.

— Non, monsieur le vicomte ! Non ! pire que cela!

— Mais quoi donc, alors? demanda M. de Draines avec anxiété. De grâce, mon bon Hubert, calmé-toi, et explique-toi; des voleurs ? un incendie ? . :

— Non, dês Bohémiens! bégaya Hubert en regardant an tour de lui d'un air d'épouvante.

— Des BobéimeBsl des Bohéflûens en plein xix* siècle? Me diras^tu ce qm cela »gnî[ie?

•** Om, moDsteiir le vicoitite, des Bohémiens I deux hammes barbus et ^erelus, que c'est à peine si on leur voit les yeux et le bout du nez ! Noirs et basanés, comme si le feu de l'enfer les avait rôtis 1 et habillés 1 deux grands bérets rouges, comme des républicains qu'ils sont 1 deux veines de vetours dent je ne vou* drais pas pour faire des housses à nos fauteuils ! et de grosses pipes à la boutonnière ! et une odeur de tabac, que le salon vert en est déjà tout infecté !

— Mais, enfin, que fonU-ils chez nu)i» ces mécréants? demanda Ulric qui commençait i se rassurer.

— Tout, monsieur le vicomte, tout ! ils boivent, ils mangent, ils fument, ils crient, ils chantent, ils d<»rment, ils allongent leurs gros souliers à dous sur nos canapés ! il y en a un qui est mu... mu... musicien, et qui a osé jouer sur le piano de madame la vicomiesse ; même qu'on s'est attroupé sous les fenêtres : quelle hentepour là maison 1 Taiiirerest po... po... poêle, du moins c'est ainsi qu'il s'appeUe. Il paarle seul toute la journée en fiûsant des gestes de possédé. Il a fallu que BenoU leur montftt le vin de Bordeaux d» la cave ! U a fallu qu'Ursule leur fit la cuisine. Les scélérats ! tfo n'ont rien respecté , pas même l'écurie ; ils y sont entrés, monsieur le vicomte, et alors, c'a été des éclats de rire de sauvages t Y'ous savez, ce pauvre Soliman ! Le plus grand est monté dessus, ^ lui a fait faire le tour de k cour, en' disant qu'il l'empénerait à Paris, pour concourir pour le bœuf gras 1 un cheval qui n'était pas sorti depuis un an 1

LE GOBUR ET L'âFFIGHE. 251

— Mais, mon bra^e Hot^ert, on ne s^tétaMil pas âlosi étiez les gens sans un droit queleoncpie.

— Ah 1 Toilà ! reprit le majordciine ^svec xm sourd gétttisse^ ment ; quaftd j*^ touIu m*iiiterpos8r«t fermer ia porte au an de cesimpertitteats, le pfais petit, oelai quiparte seut avee desge^tes, m'a dUt en ïicànant : « Esclave, ya dire à ton mkttre... i> J'ai oublié ie resté de la phrase ! ., .

— Je le sais, ra6i, reprit M. de Braines ^ riant.

— Et il m- a remis cette l^re pour monsieur le ticomie.

— Ahl Ywlà par où il eût fallu commencer ! dit gaiement Ulric <m prenant la lettre qu'Hubert lui présentait d'mie main tremblante, comme si elle lui eût brûlé les doigts.

yi

Ulric ittt rapidement la lettre que lui présentait le vieil Hubert, eX courut à la signature :

— Tiens 1 dît-il, f aurais dû m'en douter; '«'est de mon vieux camarade, mon Copiai comme nous disions à Sifinte-Barbe, Rax Ehnerî

-— L*d»iteur de ce roman que nous lisions Tan dernier, et qui nous a tant laft pleurer? demanda Nathalie.

— Luinméme l Voici ce qu'il m'écrit : — « Pantonne-nwî, mon cher Ubric, d'avoir envahi ton hôtel, avec Fabrice Ormont, l'immense pianiste dont le nom est sans doute arrivé jusqu'à toi.

Pardonne-moi sartout les charges que nous nons sommes per^fflises vis-à-vis de ton Caleb et de ses dignes lîentenantfi. Je te l'aTone, leurs botdes vénérables nons ont niis en verve ; celle de ton mqordome serait digne de figurer dans le Cabinet de$ antiques de notre illustre Balzac ! Mais crois bien que nous ne sommes ni aussi noirs, ni aussi diables qu'il te le dira sans doute : jusqu'à nouvel ordre, nos razzias ressembleront à ces orgies de théâtre qui se déchaînent entfè une bouteille d'eau de seltz et un pâté de carton. Ton Un ne sera pas bu, ta cuisine sera respectée» Quant à ton brave Soliman , nous l'avons pieusement reconduit à son râtelier, où rien n'altérera plus son repos ni son embonpoint.

> Maintenant, mon cher ami, voici la chose : Fabrice et moi, nous revenons d'un grand voyage en Orient. Hier, en flânant sur le port de Marseille, je me suis souvenu que tu habitais dans les environs ; et, quoique nous ayons suivi deux routes bien diffé- .rentes depuis notre sortie de rhétorique, quoique vous soyez devenu, monsieur le vicomte, un personnage bien imposant pour un pauvre -fabricant de drames et de romans, il m'a semblé qu'il y avait toujours dans le cœur un petit coin pour les amitiés de collège, et je n'ai pu me faire à l'idée que je passerais si près de toi sans te serrer la main. De Marseille à Aix, il n'y a qu'une enjambée; nous. n'osons pas aller plus loin : car, si comme me l'assure le gros Richard, un de nos anciens camarades, aue je viens de rencontrer sur le Cours, tu as quitté la ville pour mieux cacher à tous les regards une longue et charmante lune de miel, madame la vicomtesse aurait le droit de nous regarder comme des trouble-fétes. Donc, mon cher Ulric, c'est à toi de décider. Si tu ne te soucies pas de nous voir, tu n'as qu'à nous dire : à bon

LE GOBUR ET l'àFFIGHE. 253

entendeur, bonsoir ! ou plutôt à ne nous rien dire : nous décamperons, demain matin, à la grande joie de tes esclaves, que je soupçonne être d* anciens pères nobles du Théâtre-Français, réduitspar le malheur des temps à se faire domestiques. Si tu nous veux là-bas, un mot, et nous accourons. Enfin, si tu aimes mieux nous recevoir ici, viens consacrer de ta présence Thospitalité écossaise que ton majordome refuse à notre bonne mine, et lui prouver, par ton accueil, que nous ne sommes pas môme des brigands il*opéra*comique.

• A toi de cœur,

» MAX ELMER. »

— Que faisons-nous? dit Mr de Braines à Nathalie après avoir lu cette lettre.

^- Mon ami, je te dirai comme M. Max : c*est à toi de décider.

— Eh bien ! les laisser partir serait très-peu poli et très-peu spirituel ; car ,Max, après tout, est un bon garçon et un garçon plein de talent. Les recevoir ici. . . oh ! non ! Le Bout-du- Monde est à nous, à nous seuls; c'est le nid de nos amours, le sanctuaire de notre bonheur : ne le laissons pas profaner par des figures

^étrangères. Aller à Aix, et faire de notre mieux les honneurs de notre vieille cité à la littérature et à la musique, voilà, ce me semble, le meilleur parti : qu'en penses-tu ?

— Oh 1 merci, ULric 1 Tout est sauvé, puisque nous recommençons à si bien nous comprendre ! murmura Nathalie avec une vive expression de tendresse et de joie.

Le temps était si beau, la soirée si sereine, qu'ils résolurent de partir à l'instant même, et firent la route au clair de lun#,

254 OR ET CLINQDANT.

moitié à pied, moitié sur ces petits chevaux de Camargue qui ri^ yalisent de douceur et de sûreté arec les mulets de l^Oberlamd et de Chamouny. Cette promenade nocturne fut charmante. Ulric 'riait de Tair de consternation et de stapeur du vieil Hub^, qui les suivait la tête basse , se demandant si son maître avait bien réellement Tintention d'aecueilliravec honneur ces deux étranj^es hôtes qui l'avaient si fort scandalisé. Tout animait d'ailleurs ^t exaltait M. de Braines : les vagues frissons de la nuit, la beauté de ce del, la présence de Nathalie, le sentiment de son bodieur reconquis, les souvenirs d'enfance, les poétiques images de TOrient, évoquées par la lettre de Max Elmer. On eût dit qu'il cherchait d'avance i se mettre à l'unisson de ces deux artistes que le hasard jetait sur ses pas. En effet, qui eût entendu Ulric, dans ce sentier pittoresque, à la clarté de ces étoiles, laissant déborder le trop plein de son imagmation et de son cœur, puis se rapprochant de madame de Brames et murmurant à son oreille des paroles de remerdement et d'amour, l'eût pris pour un poète courant les champs avec sa Béatrix, bien plutôt que pour un gentilhomme de provmce, retomnant à la ville avec sa femme.

Ils arrivèrent à Aix vers minuit. 'Max et Fabrice étsdent encore debout ; ils avaient mis â profit ces heures d'attente pour opérer dans leur tenue et dans leur costume ks modifications que leur paraissaient réclamer les habitudes aristooratiques de ceux dont ils étaient les hôtes. Sans se dépouiller tout à'Mt de leur physionomie originale, ils avaient rédiiit de moitié les crocs ipenaçants de leurs moustaches, la kngueur fluviade de leurs barbes et le /uxe de leurs chevelures. Le béret écarlate, le justaucorps de velours avaient été relégués dans les bagages pour faire place d

«16 redkigate et aune cassette d*allere {Ans Tassnrante. On voyait queJeséeiix'ailistes, sur le point 4e 'passerions IHnsipediên de gens Ai SKUide, aràient 'compris la néeessité de' faire des ooooessieHS.' de' n'étaient pas eneore des propriétaires ; ^e n'étaient pins ées "Bohénnens ni des bandits; Hahert lui-même ne les reoomyaisflait pins, et atlrM^uait tse èhangement â quelque soreeHerie.

Si Dlric et Nathalie épreuTénent une eurpriseaj^éaMe en les Ironrant si dlKFents de Peffirajanle péiiHvrede leurmajordome^ l'itanenent deiHn et de Fabrice >ne fut pas «oins 'viflorsqu^iis eurent passé quelques heures avec les maîtres de xse yieil' hdtel, o&rtout leur amteen^lé d'rimrden .arriére d^un graind «îécle. L'aecaeil de M. et de madame de Brainesnefut pas seulement cordial et empressé; mais 'inteffîgent , et nuancé AeTOariiére à laisser croire «us deia artistes-qu'ils étaient nçus^appréciés par ilsnfô pairs. Les personnes dumende ne savent pas'aesez (mit ee que ees^torgnnsationsueffeuses, fébriles, Bin*exGitée6, soafi^t» qnnd dies s'aperçoivent qu'on ^nariytieiit à leur égard Fimslble ligne de déDiarcalion qui les .sépare de h société des orsils et des heureoi. /Peut-être «st^^ee là la vause kmitaine et secrète de ces Tancunes passioMaées, de ces i«éerimmations amères flont on retrouve pHis tard h violente empreinte dans dès œuvres eâ.'les msnirs eft les caractères de la société pcfHeisont «iiémmgemeMt' défigurés. Au reste, Ulric et Nathalie, en recevast leurs hètes'sarle pîed d''nne égalité ^parfaite, n'araent pas fu. besoin de Tffisonner leur accueil : ils tenaient euxHttémes, à leur iMuelpar une sorte' der parenté intellectu^e, à ces 'natca*es ident je parle, iqiie Ton classe, un peu au hasard, sous laiiémn xnination générale d'<^^les, et qui, odieuses ou risSdes iors«

qu'elles se pavanent, s'exagèrent ou s'imposent, sont pleines d'attrait et de grâce lorsqu'elles semblent s'ignorer.

Nathalie avait en outre un motif pour déployer vis-à-vis de Max et de Fabrice ses innocentes coquetteries. Pour elle leur présence à Âix était plus qu'une distraction ou un incident ; c'était une épreuve- Elle ne pouvait oublier ni ses émotions de la veille, ni sa conversation avec Ulric, ni ces vagues aspirations vers une destinée de travail et de gloire que M. de Braines avait mêlées au délicieux réveil de sa confiance et de son amour. En songeant que son mari allait se trouver, pendant quelques jours, en contact avec un écrivain et un compositeur célèbres, qu'il respirerait prés d'eux cette chaude atmosphère d'art et de succès dans laquelle ils vivaient depuis des années et qui ressemblait si peu aux fraîches brises du Boui-du- Mande ^ Nathalie pensa qu'elle aurait là une occasion décisive pour achever de s'éclairer sur ce qui se passait dans Tàme d'Uhic. S'il se bornait à être aimable et poli avec ses hôtes, à applaudir à. leurs saillies, à se faire dire de la musique par Fabrice ou des ?6rs par Max, sans dépasser, dans tout cela, Tempressement d'un dilettante et le savoir-vivre d'un mattre de maison , Nathalie saurait que l'état moral de M. de Braines n'avdt encore rien d'inquiétant, et qu'elle pouvait le ramener sans crainte à la campagne. S'il paraissait, au contraire, trop vivement attiré vers les perspectives nouvelles que ces deux pèlerms de Tart allaient ouvrir devant lui, si, en les entendant parler de leurs projets, de leurs travaux, de leurs joies, de leurs rêves, elle le royait gagné par la contagion et trahissant auprès d'eux un mouvement involontaire d'émulation, de regret ou d'envie, alors tout malentendu nouveau serait impossible. Elle saurait ce qu'elle avait à craindre, à éviter et à faire.

LE COEUR ET l'aFFIGHE. 257

Maintenant, on peut aisément se figurer l'agrément des deux ou trois premières journées l[ue Fabrice et Max passèrent â l'hôtel de Braines. Le marquis d*Epseuil, qui s'ennuyait seul au BoîU'^U'Mmde et qui ne pouvait plus vivre sans son gendre et sa fille, était venu les rejoindre le lendemain. Il apportait à la coDununauté les grâces de son esprit toujours jeune, ses anecdotes piquantes, son humeur facile et cette urbanité parfaite qui adoucit et émousse les inégalités du monde et les aspérités de la vie. Max et Fabrice, qui venaient de passer une année en Orient, exposés à toutes les misères de ces excursions lointaines à travers le sable, les ruines et le désert, ne mettaient pas de bornes à leur ravissement en se voyant, sous ce toit hospitalier, comblés de toutes les douceurs de ce confort de province, si solide dans sa modestie apparente, et choyés à l'envi par cet homme si distingué, par ce vieillard si spirituel, par cette femme si intelligente et si belle. Généreux et prodigues comme presque tous les artistes, ils finirent même par se faire des amis intimes de ces vieux domestiques qu'ils avaient d'abord si cruellement ébouriffés, et dont la bon« homie narquoise s'accoutuma trfcMPlte à leurs charges inoffensives, assaisonnées de pièces de cent sols. Tout se réunissait donc pour qu'ils fussent à la fois charmés et charmants. On leur fit raconter leur voyage, et Max déploya dans ce récit cette verve pittoresque de Bohême et d'atelier, si amusante et si neuve pour ceux qui vivent dans d'autres milieux. Tout ce bagage intellectuel de l'artiste contemporain, tons ces pétillements d'idées et de mots étaient presque nouveaux pour Ulric, tout à fait inconnus à Nathalie, et aussi étrangers «u marquis d'Epseuil qu'une variété du chinois ou de l'in--

£58 OIl ET CLINQUANT.

doustan. Il en résultait les quiproquos les plus gais, les malentendus les plus drôles,, les étonnements les plus plaisants^ comme entre gen& d'esprit qui s'enseignent une langue. Qa s'abandonnait, des deux parts, à ces impressions franoheâ et sympathiques, sans arrière-pensée, sans embarras, sansi m&fiance, Max, enchanté de Teffet qull produisait, Nathalie, heur» reuse de la gaieté de son mari, Ulric, joyeux de voir Nathalia contente.

Après ces causeries, que Tinvisible ascendant de madame de Braines mdntenait toujours dans les plus strictes limites duiioo. goût, Fabrice se mettait au piano, et leur jouait la partitiû&. inédite d'un opéra qu'il rapportait d'Orient. Puis Nathalie la remplaçait, et, sans se faire pr'^r, loyak Tient, simplement, improvisait des choses exquises qi<i jetaient Tartiste dans une véritable extase, et lui faisadeut u.. ^ Il phrase consacrée : < Quel. dommage,, madame, que vous ayez cent mille livres de rente, et que vous soyez vicomtesse 1 » D'autres fois^ Max leur déroulait, le plan d'une pièce qu'il comptait achever en arrivant à Paris^ leur demandait des conseils, retouchait son manuscrit aoua, leurs yeux; ou. bien il leur lisait des vers. Comme plusieuc&f poètes de ce temps-ci, qui ont cédé & l'entralnemenl de nog nouvelles mœurs Uttéraires et se sont mis à travailler en vue» du succès d'argent, Max Ehuer gardait pour lui et.poun des amis dignes de le comprendre, quelques pages intimes, où il revenait pieusement au culte de la Muse et de ridéal* ... C'est là ce qu'il leur lisait de préférence, et pas une de ces., beautés délicates n'était perdue pour cet auditoire d'élite« Pen?dant ces lectures, madame de Braines en suivait l'effet sur Isr> visage d!Ulric ; elle le voyait ému, agitée parfois même mélan-

LE GCEUR ET l'àFFIGHE. 2S9

colique et rêveur, comme &*il avait eu, lui auasi, envie da s'écrier : AncW io $onpiUQre l et de faire sapactie daus ce poir** tique concert Chaicune de cas. ioipres^oo^ fugitliyes^^aii satsk au passage pai! Nathalie,, et^ se reflétant à son toiiur dana sas pe^ gards, leur donnait un tel àcJAk oue Mail, enirelevanvlatâte, ea était ébloui et troublé.

Si madame de Braines av^t été mcûnaabsorbiéepaBr cet examen attentit et passionné qui coxicentraïU. sur son mm imt»^ lea^ forces de son intelligence» elle eût facilemeat remarqué \m mUkr bles diff'érences'. qui e:»i$taiQnt ea^tre; Msx/Eimt et. Fabrice Ormont. Qans toute <as8ûciatiQK^.de< taleat ou dâ ^yage, d'ia-^ térét ou'de sentiment^.il Uut que Vun des deuit. exerce la-domir nation, et que l'autre la subisse*. Ici» le diunioateui^ c'était. M«^«. A part la musique où il eKellalt et. ses. petites vanités dercom-^ positeur et de pianiste, qui faisaient presque partie de.soo cos^' tume, Fabrice était ce qu'on appelle iudiffâremment mi hm diable ou un petit génie; De nos jours, Rossini, Meyerbeerj» Âuber, Berlioz, ont vaincu,. Dieu merci! le préji^^é défa^r^ Torable qui s'attaichsût autrefeisi kï esprit des mu^ieiene et qui faisait dire de Philidor : — t II. est trés^béte ; c'est tout génie! » — Fabrice était de l'espèce dies Philidor: sa hmm nature pouvait lui permettre des travers, mais point de vices» Max, au contraire^ spirituel, ambitifiux. et souple, appartenait i cette race dangereuse; d'artifstes enquigeimientviter^ïiimei. et l'orgueil» et qui» une fois maUres de leur, célébrité^ ne^ lai^ sent à la société d'autre alternative que de les traiter en idolea ou d'être traitée par eux en ennemie. Us n'ont pas \g& misan^ thropiqaes amertumes, d'un Jeaui-Jacques ; ils ne s'enfiiient pas dans la solitude pour dénigrer à leur aise le m^de et les hommes ;

ils ne s'enferment pas dans nne mansarde, mi morceau de pain noir à la main, pour médire des heureux et des riches; ils ne déclarent pas la {guerre aux distinctions sociales; non, mais ils voudraient les conquérir toutes ; ils sont, au besoin, obséquieux et câlins pour se faire accepter après s'être fait applaudh*, pour s'introduire après s'être illustrés, pour que le monde, après les avoir salués de loin, les adopte de près. Les patridens eXpatridennet^ comme ils les appellent, les salons aristocratiques, les sommités officielles, ne leur inspirent pas ces haines sauvages qui ont au moins le mérite de ne savoir pas feindre. Ils s^en approchent, ils les guettent du coin de l'œil, ils les flattent du geste et du regard, et, si la place fait mine de s'ouvrir, ils y sont établis avant qu'on sache comment ils y sont entrés. Puis, une fois dans celte place convoitée, malheur à ceux ou à celles qui, par bonté ou étourderie, curiosité ou imprudence, leur auront donné droit ou prétexte de se croire leurs familiers ou de se dire leurs amis ! Malheur à cette société, si elle s'aperçoit un peu tard de tout ce que comportent d'inconvénients et de périls ces compromettantes privautés I Chaque pas qu'ils y auront fait, chaque seuil qu'ils y auront franchi, deviendra matière à une indiscrétion, à une confidence, à une légende, qui dédommagera par un succès de leur vanité littéraire l'échec de leur vanité mondaine, Max Elmer était trop jeune pour que ce caractère eût pu se développer et se préciser en lui : mais peut-être n'atten** dait-il qu'une occasion pour arriver à ses conséquences naturelles. Pour le moment, il n'en était encore qu'à ressentir vivement Tesprit et la beauté de Nathalie.

Le retour de M. et madame de Braines à Aix, après deux ans de solitude sentimentale et champêtre, n'avait pas tardé à être

la nouvelle de tonte la ville. On le sait, le monde, justement sévère contre les affections coupables qpi le bravent, n'est pas toujours très-indulgent pour les bonheurs légitimes qui ont l'air de vouloir se passer de lui. Ubric d'ailleurs, nous l'avons dit, avait été, pendant les quelques mois passés à Aix avant son ma* riage, ouvertement recherché et secrètement désiré par plusieurs mères de famille, qui, plus tard, eurent peine i lui pardonner leur désappointement maternel et le triomphe de Nathalie. Celle-ci, enviée pour sa fortune, sa distinction, sa beauté, un peu enveloppée dans la disgrâce mondaine qui avait longtemps pesé sur son père et qu'elle subissait sans la comprendre, avait fini, à son insu, par se faire à Âix une de ces positions qu'on appelle en langage de province, position à part^ et qui impliquent, sinon un blâme déclaré et une malveillance formelle, a;' moins un grain de curiosité jalouse, aisément portée au dénigre ment et â l'épigramme. Ses goûts de retraite et d'étude, ses longues séances dans la bibliothèque de M. d'Epseuil, avaient été souvent commentés : on l'accusait de savoir le latin, de lice dans les gros livres, de faire les discours de son père ; malices très-légères au fond, mais qui accoutumaient de plus en plus à la traiter comme une exception. Son mariage, la forme romanesque que M. de Braines avait donnée à sa demande, leur empressement â se dérober' à tous les regards pour s'ensevelir dans une maison de campagne qui n'avait pas même la dignité^ d'un château, tout cela servait de texte à des paraphrases où les gens qui ne font rien eomme les autres étaient discrètement immolés, au nom des convenances et du bon sens. Aussi, lorsqu'on apprit que les deux tourtereaux étaient revenus, chacun fut empressé de savoir ce que signifiait ce retour ; s'ils rapport

Sfift^ OR ET GLtlIQUANT.

taieni ce lev solitude leur bonheur iataci, Qu^si c'était uae fafAa de dédaLer au inonde que la lune damieLétaii finie* Les ràktrstse succédèfeni dân&àrhôtei de Brainea^ désqu'UIricet- Na&a]ieeiiirent.efit&*ottwrt leur porta, et ^ttaaffluenee djicangea fosile peti( groupe îurtisiique qiii venaiti d'y passer de si douées, heure». D'autre pani, jugez quelle fut la. surprise de. ces nombreia visiteurs lorâquil& trouvèrent M. et madame de BraiBe& en. compagnie d!iiii. musicien etdlun.pcêie, qui. s^nblaieal aussi' familiers dans U. maison que des ami& intime&l Quel; teste inaltendut quelle seuvce inespérée d*exslamations^ de^qiiestioQ&y diobservaliûa&ei de commérages I On fit parler les domesii({aes<; on se eommaniqua, en. les. grossissait, les dét^ de l'arrivée der Max et: do Fftbriee ; on prit.U mesure de leurs barbes efc^e lemcs. mousUcfaes; on se demanda, d'un aip d*a&ctuettx iotérét^d quoi pemauTd le vicomte et la vicomtesse de Braânes de recruter leurs amispanni les artistes.. ArAsteiéisik le maipoliû les plus indignés disaient soUimianquei. — § Âvez-veus vu ces. d^ix: itffflsienrsP disait iromquement la barenne de Vandeil, unede^ ces mères qui.aweni u& moment espéré faire d'iâric leur g^Urdre^; NaUialie/ fait de la. mii^^ue-aveo l'un et; des vers a\»A l'aulrei t — La phrase eut un sueeès fou, et fut répétée,, eft.ua quart d'heune, dans toule U> ville.

U* et medeme de Biwies ne pouvâent longtemps ignorer. ce. qui se disaity seît à. leur su]>t, soità p»^es«de leurs hâtes. Ik étaient fiers. Leur amour reconquis» leur, bonheur retrouitéf avaient ranimé leun confiance en euxrnnéymes.. Doués de ces f^gm^ cukéa brillantes et déficatea qui rendent particulièrement seur sMe aux jeaiseanoes de Tart, artistes aussi^ non pas de pror» feesion el d'habitude» niais, d'orgfmisation^. et d'in&tinfil.t ne

LE GCCUR ET L*AFFIGHE. â£3

connafesant encora que par leur c6té poétique et attrayant les horizons que leur .râvéUient Mas: et Fabrice» dépourvus de cette Qipérieoiee qui.leur eût appxia qu'il y avait» en définitive, {unique choâft dQi raisonnable, et de sensé sous rétroit. rigorisme et les allures dénigitantes de ce monde de province, ils résolurent, de ne pas céder Ixe courant d^opinlon sur lequel ils ne pouvaient se mégcendre* Us; retinjcent leurs hôtes qui voulaient parti]?; et« pMW mieux, pfotester centre uxiblàme-qui leur paraissait iquste, pouK qu'oaslXl bien qu'ils u^awnt rlan à. cacher et ne se r^pentaieat de. riea» ils s^e décidèrent, i donner une fête, sous pjpétesdie de Sûre s^p^éci^r ten public le^ beau . talent de Fabrice OmonI*

AkisL rart.p«riaiflft et reristoevatû» dei promce allaient so trouver en présunoe.

Nathalie^ voyant quotramour-^propre de soui mari était enjeu, touhil quft ui £&te CM belW« Wk comprit qu'une nuit de mai, eu Frev^ce, lut ofipait'dea ressiow;es que a'a^vaient pos/ les. uuite d'hiver i Pam>. ekelle etU a^ses de g^U pour en profiter. INons ftVfiin6dilqueli!hM«l(dejB)R9HMs.et l*hûtel d'Epseuil étaient mir toyens. BUie fit démo^ile.mur qui sépartait les deux jardins, et eonstromntteipiki^eictuvlQS traversa dans, toute leur largeur 61 eommumquaut d'un hûtol à l'autre. De di^tonce en distance, cette longue galerie s'ouvrait sur les massifs, dont les arbustes

en fleurs lui envoyaient leurs parfums; les invités n'avaient que quelques marches à franchir pour échapper à la chaleur et à la foule, et respirer le grand air, avec un tapis de gazon sous leurs pieds, une pièce d'eau devant leurs yeux, et un ciel étoile sur leurs têtes. Aux troncs séculaires des marronniers et deb sycomores on avait suspendu des milliers de verres de couleur ioxA les lumières teignaient de reflets bleus, jaunes et roses les va-*gues silhouettes d'arbres et de plantes, estompées dans le lointain et dans Tombre. Un excellent orchestre, venu de Marseille, et grossi de la musique du régiment, avait été dédoublé comme dans le finale de Don Juan. Les cuivres et les instruments à vent, cachés au fond du jardin, derrière une épaisse charmille, faisaient entendre, de temps à autre, des symphonies guerrières dont les notes sonores ou voilées ressemblaient à la voix nocturne de cette nature embaumée. Les instruments à cordes, groupés autour du piano dans le grand salon de Thètel de Braines, préludaient par de gais quadrilles au concert dont Fabrice Ormont devait être le héros. C'est dans ce salon que Nathalie avait réuni les femmes, les jeunes filles, les jeunes gens, toute la partie active et militante de la soirée. Dans les appartements de l'hôtel d'Epseuil, plus tranquilles et plus discrètement éclairés, le marquis avait convoqué les causeurs, les hommes âgés, les douairières, les joueurs de wrhist : la galerie du jardin servait de trait d'union à ces deux mondes séparés par leurs goûts et par leurs âges, de façon à ce que chacun, en prenant dans la fête la part qui lui convenait le mieux, pfit profiter de tout le reste. Nathalie n'avait pas voulu qu'on touchât à une «eule fleur des deux jardins ; mais cette heureuse saison en est si prodigue dans ce climat aimé du sol<9il, qu'il lui avait été fa^-

LE GOEUH ET L*AFFIGHE. 265

eile d'en faire venir du dehors dé £[uoi festonner tous les rideaux, garnir toutes les consoles, joncher tous les escaliers et transformer chaque appartement en parterre ou en corbeille.

Tout alla bien d*abord : il y a dans l'influence qu'exerce autour d'elle une femme supérieure, quelque chose de si irrésistible, que les invités les plus revéches, les moins bienveillants, la ressentirent et la subirent à leur insu. De leur côté, Max et Fabrice, sans que Nathalie eût eu besoin de le leur dire, avaient compris qu'ils devaient s'observer beaucoup devant cette société où ils rencontreraient probablement bien des regards dédaigneux et quelques regards hostiles. Aussi, ce soir-lâ, les dernières traces des façons et des coutumes excentriques du premier jour avaient complètement disparu; de classiques habits noirs, d'irréprochables cravates blanches, d'immaculés gants jaunes auraient pu, au premier coup d'œil, faire prendre nos artistes pour des souspréfets en grande tenue ou de jeunes substituts en quête d'une dot. L'ascendant de Max sur le bon Fabrice avait décidé ces réformes qui devaient avoir, il en était sûr, l'approbation de madame de Braines. Le premier effet fut donc excellent : et puis la fête était si ravissante l l'orchestre si parfait 1 les rafraîchissements si exquis! les buffets si appétissants! Le ciel même, par sa pureté, semblait si bien d'accord avec toutes ces harmonies mondaines ! 11 eût fallu être en garde contre ses plaisirs pour ne pas se sentir content! La baronne de Vandeil, cette mère dont Thumeur était aigrie par quatre filles majeures d'un débit difficile, essaya bien de s'écrier : « C'est charmant! on voit qu'une femme artiste a passé par là! » — Cet éloge épigrammatique se perdit dans la satisfaction générale.

A onze heures, au moment où la réunion était au complet, il

fCG OR ET CLINQUANT.

se. (\i un grand silence, et Fabrice Ormont se plaça au pianG^ Nathalie 66 tint debout, à quelques pas de lui, se disposant 4 . conjurer, d un g^ste ou d'un regard suppliants, ces derniers chuchotements qui ttoublen^ les virtuoses et font ie supplice des maîtresses de maison. Madame de Braines jouissait d'avance da. succès qu'allait obtenir Fabrice. Malgré toutes ses perfections, elle ressentait u« certain orgueil de la beauté et du succès de sa fête, pensant qu'Ulrio lui en saurait gré. Dans cette attitude simple et fiiret son^fronlhaut et pâle se dessinant sous les bandeaux de ses cheveux, noirs,, son corsage à demi soulevé par la douce émotion, qui animait ses yeux et son. teint, son bras sculptural étendu: vers le piano comme pour donner le signal à. ces. touches, mélodieuses, Nathalie était si belle, qu'un, premier murmure d!admication. s'éleva, de toutes parts : - c C'est Corinne aacaf Mûène 1 » grommela la baronne de Vandeil. Pendant ce temps, Nathalie ne s'apercevait pas que Max Elitier^ immobile dans l'embrasure d'unep orte, fixait sur elle, d'ardents regards, et que peut-être. quelque)Sr-uns . de ces regards étaient interceptés au. passage..

Fabrice joua d'abord un morceau 4e. sa composition, et fut chaleureusement sqpplaudi. Après la morceau, quelques voix s*élevàreni, — Oiea sait â quelle intention l — pour prier madame de firsunea de se faire entenjdre, et Fabrice joignit ses instances à celles du salon. Elle regarda Ulric^ et lui dans ses. jeux son consentamenU EUe pensait d'ailleurs que, jouant après un artiste aussi habile^ nul ne pourrait l'aecuser de viser pour son compte aux applaudissements, et qu'on ne verrait là que Fin* tention gracieuse de maintenir dans cette soirée ces con« ditions légalité parfaite auxquelles ses deux bMes parais*

LE GOBUR BT L*APFICHE. 267

mkni attacher tant de prix. EHe remplaça dane Fabiice au) piaoO) ei si cpieiqu'un* des assistasts s'était seoiètNnant fiattéi que l'eiéeiition éblouissante et récrasaat vaisiiiage don musi» cien célébra préparaient à Nathalie an fiasco de bonn» campa^gnie, no!» devons dire qne sob attente fut conplétemeai troop*pée. Madame* de Brûnesi avait tnap de tact et de goût peur voaloin lutter, mémo de^ loinv awe les prodigieuses fusées musicaleft qa'avait lancées le clavier sous les^ doigts agiles de Fabrice. BUoi eheiait un thème trés-sinqple, d'un sentinneBl; doux et tendre, et le rendit avec de telles nuances, daiteHea détocateiaes â*eipo6»« sien, que son succès fut égal à celui de l'artiste sans pouvoir lui porter ombrage. Celui-ci se piqua d'honneur, et, électrisé par cette rralitè charmanle, mît à>son tour, dans son jeuv une âme, un accent large ebpathétkiue qu'il ne rencontrait pas toujours^ et qui, cette foiSf débordant à tramrs^Ies mervailka dui doigté, en rendit l'eflEet: bréeisAle. Cette: harmonievse jouta, qui fit, tabe un mom«it le» petites pasaiona blnUses; çà et le au angleft de ce salon, se tevmûia< par le duo» de- OtMaame TeU^ joué ia quatre mains : Fabrice et Nathalie s'y «urpaasèniit». et il ; eut quelques minutas d'un véritaUeienthatt8iasm&.

Ulric sentait la musique avaa. d^autant plus de vivacité et dfe profiindeur qu?il ne la savait pas, et que^ grâce i cette igaeranoieai qu'il avait souvent maudite^ eUe possédait pour luilea loialaint de^ridéalret de l'infini.. Nul nîavaitsavonrt' plus déhaieuasmcnt çie lui cette lutte de deux talents dont l'u» le touchait de sî près. Janudt il n'avait écouté Natbalio/avee plu& d'ivresse ! )a<maie elle ne 1» avait para st belle ; jamais il ne l'avait tant aimée. Pour retrouver un peu de calme ou.peul-rétre pour pro«< longer cette sensation enchanteresse* il sortit dasaien au milieu

de l3 dernière explosion de bravos, descendit Tescalier, traversa la galerie et gagna le jardin. Il aspira à pleins poumons cet air frais et pur qui lui arrivait avec tous les arômes de la nuit» puis se dirigea vers un banc i demi caché dans un des massifs^ pour s'y reposer et s*y recueillir un instant. En s'approchant, U vit, à la clarté des étoiles, que le banc était occupé : deux hommes ftgés y étaient assis. Ulric les reconnut i leur voix grave et pénétrante : c'étaient le chevalier de Trémon et le comte d'Érouviliey deux andens amis de son père. M. de Braines les entendit prononcer son nom ; involontairement il écouta :

— Eh bien 1 d'Érouville, disait le chevalier, que penses-tu de cette fête?

— Ha foi 1 Je serais bien difficile si je ne m'en déclarais ravi. La fête est superbe, et la vicomtesse adorable !

— Oui, d* accord : on n*a pas plus de grâce et de distinction que madame de Braines, plus d'amabilité que son mari et son père ; tout ceci est arrangé à merveille, et je la comparerais à une fée, si cette comparaison n'était encore plus vieille que moi. Mais, d'Érouville, si notre cher et vénéré général de Braines revenait au monde, crois-tu qu'il approuverait ce qui se passe chez lui ce soir? Son fils faisant sa société intime de deux hommes venus on ne sait d'où, qui ont, pour toute position sociale, Tun de taper sur un clavecin, l'autre d'extravaguer en prose et en vers 1 sa belle-fille partageant avec ces messieurs les applaudissements du public, et ayant l'air de les traiter comme ses égaux I Ulric est un excellent garçon, plein de cœur et d'esprit; mais en ceci il n'a pas le sens commun, et je souhaite qu'il n'ait pas à s'en repentir. La vie de Paris lui a rempli la tête de billevesées, et ce n'est pas la belle et savante Nathalie qui l'en

corrigera. Que diable ! lorsqu'on est riche et qu'on aime la mu-* sique, s'il prend envie de donner un concert, rien de mieux : on fait venir des artistes pour deux ou trois heures; ils jouent de leurs instruments ou chantent leurs airs ; après quoi, on les paye, et tout est dit. Chacun est resté à sa place, et les choses n'en vont pas plus mal. Ah! d'Érouville! d'Érouville! nous vivons dans un singulier temps ! Tous les esprits sont à l'envers, et l'on s'étonne, après cela, qu'il y ait des révolutions I

— Bah ! répondit le comte, tu vois tout en noir parce que tu viens de perdre trente fiches ; moi, je ne suis pas si pessimiste. Nous avons une soirée délicieuse, et comme il n'y en a pas eu, â Aix, depuis le passage de monseigneur le comte d'Artois. Nous venons d'entendre de l'excellente musique ; le souper fait mine d'être à l'avenant; les glaces sont divines ; ce diable d'Epseuil a plus d'esprit que jamais : qu'y a-t-il donc là de si tragique ? Ulric a été au collège avec un de ces olibrius : il le traite familièrement et sans conséquence , ce qui, après tout, vaut mieux que d'être rogue et hautain. Sa femme a un talent admirable ; on la prie de jouer, elle cède : voudrais-tu donc qu'elle s'enfermât sous clef, pour faire de la musique à huis clos? Demain ou après-demain, ces messieurs partiront ; Ulric n'en entendra plus parler, et il ne restera de tout ceci que le souvenir de quelques heures charmantes, qui, en dépit de mes septante-six ans, m'ont réchauffé et ragaillardi.

— Moi aussi ! reprit le chevalier d'un ton d'affectueuse tris^ tesse; mais ce que j'en dis, c'est par intérêt pour Uhric que j'ai vu nattre et que j'aime comme mon enfant. Je crains pour lui les mauvaises langues ; les pies-grièches , comme cette baronne de Vandeil par exemple, qui enrage de ne pouvoir marier ses filles^

S70 0.& ET GLLNQUÀNT«

6t qui ne pacdcyonera jaiuak à madame de Bcamea satieaaté^ set suceèset soa mariage* Celles-là, j.^ leipaurierais» ae tanasent.pa^ sur. rocigiiialité de celte ièiù » suc ces airs de. téene , sur la prérseuice de cea arlUtes,.lûur iatimiléiavee les maîtres de kmaisoa, la joule musicale de. Nathalie avec ceFaboice... Que sais-je? de^ rbumeur doutée lestconodis, U.a'en faAit pas. tant pour défrayer troia mois de> comméragea et pour eactier.soxts, chacune de> leurs.. eKlamatioDs.admirati«e&UDeJboD8;e.petUeméchancetdl— Voisrta». d^EnmviUe^ je suis vieux, je connais i fond. notre bonne ek honnête vie de piovlnce : pxmr y être heureux et tranquille^, il ae faut pas sortir dea sentiers battus» dépasser k^ cadre ordinairjej^ heurter lesi idées reçues 1 Qjuand.oase sent cea. dispositiooe-là,. ce qu'on a de mieui àiair», c*est de*, déplier ses ailea el d*aUer à Paris. Là^ j'ea siuUsSûr> Ulric trouverait, des ducs^iulfréquea-^ teut des poètes, et Nathalie dea marquises qui fraterûsent avee des pianistee... ttaia reotrons : voifii Theure du souper qui appcochei, el toutes nua doléances ne nv'empécheront pas d'j faire hoQuaur*

Les deux inAîHard^ st leivèrent», et reprirent le chemin de ThôteL Ua ioystani après, Ulria était assia sur le banc qu'Ua venaient) de- piifter,. et i senâvresee^deJaut. à l'heure succédaient. deeréflexiOBfl ptosérieuses'^.

Êitre<blftaé/parle cbevaliepdetTrémaa lui deofuait beanQA»p.i. penser» car le chevalier, entouré à Âix d'une considération tmér^ ritée^ y était accepté rcomme.uaoraek : Ukio. sa^it en outre que oui' n'avait été plus avant dan» T^mitiô dit général de Braiaea.< C'élait donc,, pour ainsiidire^un.écha de la voix de saci père qu'il menait d'entendre : et pourtant, qu'y avait-il de réprébensible dam» sa conduite^ dans celle de aa femme ? qu'y avait-il de mal. à a'a«

LE GOSUh ET l'affiche. 371

lumdonner aux jouiseaDfiea de i'tmagîaatio& et. de Tart ? Lea ressentir vivement^ a^scueillk ea amis ceux, qui Us donoeut oii les {HUtageait» était^ree dOBCf ternir sea écusson? Quoil e» li^vre^ncMia fak.plemrer,, cettonnâQdie aoua fait.batire le eœur, eti rauteur der cette mélodie ou. de ce. livre., il faudrait le. rej^missef cemma ua paria ou l'humilier comme ua baladin ! Etaii^erdQo& là décidé-* ment repinioa de la» société det province? Et.({ue. valait4l mkja? s^y sottfliettne^. la (braver, ou la fuir? « Pamsl » avatt dit le dke^ valier de< Trémou.. Oui« Panis peutrétre eoncilienaittout i A Paris», les horizons s'agrandissent, les idées s'éléveal; des orgmisatieBai cAume la sioroe, comioe eeHadei NathalL», pmiventy satisfaire leurfi goûta, y trouves leur emploi, y reeuAillir le succès et Thonir mage sans avoir à craindre des épigrammes comme celles de la: baconna ou des sermons ceuime ceux, du chevalier l Une fois sur cette pente, les peaséee d'Ukic firent baaueoup de cbemiu en. quelques mîautes : a' ayant plus afibire k de» commérages de vieille femuev qu*.il&'étail.promi8<derdédaigQer, mais.àfamrair sonné et raisonnable d'un, ami; de -soui pire, Uiric était «pour la premiéreribia.,. finppé de ce. €<H^ étroit. et rigouneuxde la visr de pfovmcei qui jusqu^'alors. lui avait échappée par uee Féactien natutrelk^ Paris, qu'il ne cooDaissait et ne; jugeait d'ahord q)ae par k vie fuItte/quJiliyarat menèevhii apparat commcun asile offert aux. imaginalioBs brittante», désireuses d'accoBder les supériorités intellectuelles avec les supériorkéSiSiBiaiinL

M» de Bvaiiies^ ccaignaot qu'une plmsi langoa absenea ne f6t remarquée, interrompit sa rôveri&poer retenmer à la féte^ Onaed. il rentra dans le grand salan*, il venait d'élire déridé, à la demande; générale des jeunes femmes et des jeunes, filles, qu'oa< daneerait avant le souper. On était en train d!onge«fier lea quiM

272 eR ET CLINQUANT.

drilles, et déji les danseuses commençaient à inscrire sur leurs élégants calepins de nacre, des colonnes de noms inquiétantes pour les derniers venus. Notre conscience d'historien nous force à ajouter qu*au milieu de cet empressement traditionnel, les quatre grandes filles de la baronne de Vandeil, alignées sur une banquette, étaient un peu négligées.

Pendant ces préparatifs, Mai Elmer s'était approché de Na* thalie, et après quelques mots échangés, il lui avait dit, avec un sourire qui semblait cacher de sourds orages et une blessure tou«jours prête i se rouvrir :

— Je vais savoir, madame la vicomtesse, si déddément vos invités me regardent comme un homme ou comme une béte eu» rieuse.

— Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Nathalie qui d'abord ne s'expliqua pas le sens de ces paroles.

Sans lui répondre, Max fit quelques pas du côté du groupe où se trouvaient la baronne et ses filles. Soit hasard, soit que, l'imagination occupée de madame de Braines , il crût sentimental et de bon goût de n'inviter, en sa présence, que des danseuses laides , il s'avança vers Mélanie, l'atnée des quatre sœurs, et s'inclinant devant elle, murmura fort convenablement la formule obligée.

Mélanie allait accepter, lorsque sa mère intervint *

— Monsieur, dit-elle d'un ton sec, ma fille est un peu souffrante ce soir; elle ne dansera pas.

La pauvre Mélanie, dont les couleurs écarlates protestaient contre cette prohibition médicale, rajusta tristement son échafpe, pinça les lèvres, baissa les yeux et ne souffla mot.

Madame de Brsdnes n'avait rien perdu de cettd petite scène. Prompte comme Téclair, avant que Max eût pu calculer la portée

LE coBua ET l'affiche. • 273

de ce refus, avant que personne, dans le salon, eût eu le temps de le remarquer, elle courut à lui et lui dit en riant :

— On n'a donc pas tort, monsieur Elmer, d'accuser les poëtes de distraction ? Vous avez oublié q\ie vous m'<aviez engagée pour cette première contredanse ?

Et elle lui tendit la main.

Max Elmer la regarda avec une expression où elle ne vit que le remerciement d*un homme placé dans une situation fausse et tiré de ce mauvais pas par un secours inespéré. Le quadrille eonunença.

Naturellement, Nathalie, pour faire oublier au poète ce léger affront, redoubla envers lui d'empressement et de prévenances. Max avait trop d'esprit pour exhaler son ressentiment en plaintes déclamatoires. Il se contenta de montrer d'un geste à madame de Braines, Mélanie de Vandeil qui avait enfin accroché un de ces danseurs adolescents prédestinés aux corvées, et qui figurait à Tautre bout du salon.

-^ Il paraît , dit-il froidement, que les indispositions de cette demoiselle ont le mérite de ne pas durer longtemps.

— Monsieur, lui répondit tout bas Nathalie avec une gaieté affectueuse, ce n'est pas vous que madame de Vandeil a voulu offenser, c'est moi seule. J'ai le malheur de la compter parmi mes ennemies intimes. Il parait qu'elle avait un moment espéré que M. de Brames épouserait sa fille, et vous savez tout ce que, dans nos petites villes, ces rivalités comportent de ressentiments et d'antipathies!...

— Vous, madame, rivale de cette espèce de pivoine montée sur tige 1 La beauté, la bonté, la grâce, la supériorité de l'esprit et du talent, rivales de cette taille épaisse, de ces co&des angu-

leax, de ees y«ixde oarlin^et de ces }oues enloBinées 1 La sainte Cécile de Raphaël rinale d*iine earicattife de Dammer 1 Qu'avait donc twA UhK A cdtteriaimBUe ibarcmoe prar f<{it*«tie lui réservât uopamUadean?*

Plus Max reprit d'un ton sérieux, mais en lempéiwtiiiar mie nuance de respect ce que ces parobs auraienl eu ile trop «xpiBsiif:

~ Je voidraiB pomrm tous cix)H*e, madame, on ^nlât Je i«di» erois. Il y aurait «pelque dbaoe de û doux à IHre de meitiâ wrec TOUS dans une offense reçue , que lldée seule de ce pairtagB me ferait tressaillir de jme et dtergueS ! Oui, je Tondrais iqae ee salon toatentien&'éeraBiât de sesdMains ; je^rendraisqiie tous emx nfà nous entcmreiii iDetraftas8mt«i<iffentiirier,e^^ bo-

hème, lentislrieii, indigne d^re pour les feas eonuse il fimt autre xheBe tque la euriosité d*on moment, l'asuiseffleiit d'inie àaore ;. je voudrais cela, maibuBo, «et une parole de vous ponroM consoler!... Ah! je vous bénirais ; mais il me pastnrait encore ini)8ttjet d'étcmneaient et de regret..

— Et lequel ?iimiimusa!Nalhalie, un peu embamissée du tour ipe prenait ^reatretien.

«^ C'est fqne lein «t Utaie i«sâezdci,.îci oft personne ne peut wons eoDipreodre , ;eù vous aure2 isans cesse à vous défendre contre la médianoeté , la vmitine et T^iiie ; que vous ne veaiez basilà où vous seriez raîne, làoù aasapérinrité etiiavttre se déploieraient dans tmi ieur<éclat, ià^oA, an lieude Béotiens qui vous jalousent, vous contrôlent et vous dénigrent, voes aimez des Athémens pour vous fêter et vous aimer I

Le qoadrile finissait, ret la conversation en resta là; la féie s'adieva sans autre iradent; le souper fot magnifique, et

LE COEUR ET l'affiche. S7J

chacun, en se retirant, adressa à M. et madame ' de TBnritïes des félicitations plus eu moins sincères, mais pairfaitcmeîaft

méritées.

Lorsqu'il n*y eut plus dans le salon qtfl3!ric,'Nathàfie et leurs deux hWes, Max Elmer dit à Ulric, en tai ipressant la

main :

— Mon ami, ta fête a été splendide, et je Ven remercie. Maïs pour résumer llmpression définitive qu'elle *mè laisse, permets-moi de te dire avec Triboulet :

'Toi seul as de rescrît parmi ces gentîlshoiflmelt

Vin

Ainsi tout s^accordait pour appeler à Paris M. et madame ds Braines : l'imagination, par la voix de Max Elmer; la sagesse, par la voix du chevalier de Trémon; leurs propres réflexions, à mesure qû^ils étaient plus frappés, du contraste de Topinion, de la vie et 'de la sodété de province avec leurs penchants et leurs goûts.

Le départ de Max et de Fabrice avait été fixé au surlendemain de la iSte donnée à lliôtel de Braines. Dans la matinée du jour où ils devaient partir, quiconque aurait vu Max, dans sa «hambre, se promenant à grands pas, murmurant à demi-voix quelques paroles entrecoupées, entr'ouvrant sa fenêtre comme pour rafraîchir l'ardeiu* de son front à la brise du matin, jetant

un regard furtif sur une autre croisée de la façade, dont les rideaux étaient encore fermés, puis reprenant sa promenade et son monologue, — celui-là aurait pensé que Max composait un drame on un roman, ou bien qu'il était amoureux.

Il j avait un peu de tout cela dans le sentiment confus qui l'agitait en ce moment. Nathalie a\ait fait sur lui une ivre impression ; mais lui-même n'aurait peut-être pas su dire si cette impression était de l'amour, ou si ce n'était que la iribralion soudaine d'une âme de poète devant une figure assez grande et assez belle pour prendre place dans l'idéale galerie des Laure et des Béatrix. Max n'était encore ni blasé, ni corrompu : seulement il possédait, au plus baut degré, cette faculté de l'artiste de tous les temps, et surtout de l'artiste contemporain, qui, i force de mettre en regard, dans son imagination et dans sa vie, les émotions vraies et les émotions factices, celles qu'il éprouve lui-même et celles qu'il décrit au public, à force de les attiser, de les commenter, de les compléter les unes par les autres, finit par les confondre si bien, que ni le public, ni lui, ne peuvent plus les distinguer. Cicéron se consolant de la mort de sa fille en songeant aux belles phrases qu'il allait écrire sur ce malheur, Tahna passant devant une glace dans un transport de jalousie furieuse et s' arrêtant tout à coup pour fixer dans sa mémoire cette personnification d'Othello qu'il avait vainement cherchée, seront éternellement les types de ces natures étranges en qui le don de sentir et de souffifvr semble à la fois s'agrandir et se soulager en s'exprimant. S'il y a là un puissant auxiliaire ou peut-être même une condition essentielle du talent, si cette perpétuelle alliance du dedans et du dehon de chaque sentiment fait passer dans les œuvres d'art un ^ufiSle

LE COEUR ET l'aFFIGHE. 277

de vérité et de vie, elle a aussi ses inconvénients et ses périls. Elle accoutume l'artiste à jouer avec ses amours et ses joies, ses attachements et ses douleurs, comme avec des instruments toujours prêts à vibrer sous sa main. Elle ôte aux affections de son ftme, légitimes ou passagères, ce je ne sais quoi de mystérieux et de sacré qui est Texcuse des unes, /'honneur des autres^ le charme et la sécurité de toutes. Elle finit par lui faire croire que tout ce qui entre dans le cercle de son existence, dans le rayon de son génie, doit immédiatement participer à ce que ce génie et cette existence ont de retentissant et de sonore. Gomme toutes ces délicatesses qu'il oublie ou qu'il froisse ressemblent à ces étoffes précieuses et impalpables que la moindre déchirure fait tomber en lambeaux, comme il en est de ce qui se cache dans Tombre du foyer ou dans les replis de la conscience, comme de ces secrets qu'on divulgue à tous dés qu*on les a laissé surprendre par quelqu'un, il vient un moment où l'artiste dont je parle n'est plus un homme, mais un r61e, où son cœur n'est plus un sanctuaire, mais un théâtre.

Ce n'est pas tout : dans ce sentiment confus que madame de Braines inspirait à Max Elmer, un observateur pénétrant et sévère eût aisément découvert un autre alliage. Pour lui, Nathalie n'était pas seulement une femme d'un esprit supérieur et d'une poétique beauté : avant tout, elle était une grande dame ! mot magique pour cette classe d'artistes et de poêles à laquelle Max se rattachait; qualification remplie de secrètes amorces, qui, dans ces âmes curieuses et avides, caresse toutes les fibres de la vanité et devient pour elles synonyme d'auréole romanesque, de succès mondains, d'avènement définitif sur ces cimeë sociales où ils cherchent la consécration suprême de leur

floire et de leur talent! La société, comme le cœur humain, vit de ix^ntrastes non moins que d'analogies. Le pocte, Fauteur Jramatiqtte, enfant gfttê de ces zones torrides où fleurissent les célébrilés>féminines du tfaé&tre et du boudoir, rêve la femme du aoiiéei*dei!lême que Fhomme da monde, retenu par le réseau des «OHfeDances "sociales, lennuyé d'air pur et d'horizons régu- HerSj aspire 'parfois* à descendre ^ers ces amours éclatantes et fit* «ili» qui rompent 'violemment la monotonie de ses relations .et de ses.plsorifls/ Qet idéal longtemps caressé par Max au milieu des engagemirts passagers de sa vie littéraire, cette chimère iqulnvoquaient avecme ardeur égale sa curiosité, son ambition et MO orgueil, Nathalie la réalisait dans toute sa plénitude, et ipvee un ensemble de séductions qull n'aurait pas cru possible avant de Vaiveir rencontrée /Plus spirituelle et plus belle que toutes ces femnes qui ne vivent que par la beauté et Fesprit, paPtant un grand nom, possédant une grande fortune, mariée à un homme qm «erait célèbre quand 'il 4e voudrait, ayant vécu jusque^U- dans ces sphires hnmaculées au seuil desquelles s'arrêtent les turaginatiens les plus hardies, que madame de Braines vint à Paris, (pi'elley eût un salon, quelSax tdiVétàik de ce -salon r^à quelle aoprématie mondaine, à quelle jouissance d'amom^propre, ià quelle souverameté parisienne n'aurait pas droit de prétendre Phomme qu'elle aurait distingué?

Max lEhner en était là de ses rêveries, où— chose moins rare qu'on me croit ehez les esprits de cette trempe 1 — le positif se mêlait au poétique, lorsqu^hic entra dans sa chambre. Il y a toujsvrs quelque dtose d'un peu embarrassant dans la brusque arrivée d'un ami, au moment-même où l'on médite un plan qui lui réserve un rôle sacrifié* Aussi Max ne put4l s'empêcher

LE GOBUR ET L'AFFIGHE. â!79

deroQgsr; mai&Dlric n'eut garde de s'en apMceneitrpl^aUsi Im-méne aaez embarnusé* de qttalfa6S< reukaii&. depapior qik'il taiaksous ion brasi

— Max; dîMl £Q riante U as cruiqueimon hoapiialité ressema blaH àiedietdeBla AMn< WoneAt; détroaipô-ioL : jane la doiuM pt8„je lai vendsv, etmoi la^ carte àrpajair, ^oititontrï' en déroiJK laoli les. papiers (fa!â appottait.

— EUe est vdaiDHKBsev viptiquai Haxisor l6 mArn» tom — Eirayante ! et iissecas bieD phis éçmavïiè quand tu «uaras

de quai il' est qoestie»!. Max, ta t'imagioes peuinéire n'aycâr de?a»t tes j«hx qa' uq vieoiBte : enreur 1 Ui as defast toi uOi eouf^^ fiére, et de la* pire e^èce : un confrèrerOfiMictfr.

•—- Vrai! jeTaorais parié ! s'écria Max d'un air de inonapbe;^ Que éiakle, nam cher ami 1 tu noua faisais voir, au coHég», dai qaeè ti serais, cajole un jour. Ta as : bien po, par pmtion el pat caprioe^ yhrre k Paris, avea des sperlsmen. et des^joebtys; cenme tu. yeuIais^TOre ici^ par; positioa et par.Yttiu, avee des douairières et d« eiMoliem de Mdle : saaisitaB cour a'est;paa. lày comme £kLamastiD& Il fiaoÉ. qpe chaoïs obéiaseà sa dea<f« tiiie : iatienoe «st dicoiiler et de sinTreices voix mystérieuses: qai fiÉitlesrèieaKsr et les postes !

-— Trève.d»Gouipilifflents, mon eher Max^ ou ttt>vas mB^fbroeii' dé baittrB' en retoaitoi avec arn»s efe bagage. Voidk.le bit dansi toute sa simplicité': ILesièsësHrrai qu'au sortir derSauite-Barbe«, le froni eneor» cbaud de' mes eouromies/ uiubrersi^ifô,. ja me* laissai gagner p«r la coÊàtf^oû du moment. Tu la sai% o'ékaiA l'époque où le chemin qid menaiti do ki Sorboane chez. Eagénet Renduel était pavé de lauréats, de concours, qui se traitaient réciprofuemenl do lord £yn» et do Daato^. Je n'étais niDattb8,.ni

Byron» et pourtant je fis comme les autres; j'écrivis des fragments de poèmes, des ébauches de romans, des esquisses de drames. Il y a de cela dix ans, et je croyais bien sincèrement ayoir tout brftié ; mais il en est des flammes vengeresses qui consument les manuscrits, comme de ces feui de Bengale qui terminent les pièces du boulevard : on en réchappe toujours, et le château brûlé la veille n'en est que plus frais* le lendemain. C'a été le sort de mes chefs-d'œuvre. Ces jours-ci, remis en humeur de littérature par ta présence et nos causeries, j*ai fouillé dans mes vieux tiroirs ; j*ai secoué la poussière décennale qui couvrait ces pages jaunies, et j'ai essayé de me relire comme j'aurais lu un étranger : nul n'est bon juge dans sa propre cause; pouvais-je d'ailleurs me défendre contre le charme mé« lancolique de mes jeunes années que je retrouvais au fond de ces pauvres cahiers, premiers confidents de mes enthousiasmes et de mes songes d'autrefois? Â travers ces feuilles plus mortes et plus desséchées que la dépouille de nos futaies sous le vent d'automne, pouvais-je méconnaître les fraîches mélodies de mon printemps qui se réveillaient pour m'appeler ? Tu vois, Max, que je manquais des deux qualités essentielles du juge : le sang-froid et l'impartialité. Je viens donc te prier de me suppléer; je te lirai quelques-unes de ces pages : tu me diras, non pas si c'est bon, — je sais que c'est mauvais, vieilli, informe, — mais **U y a quelque chose là-dedam. Nous voilà en plein premier acte du Misanthrope : sois Âlceste : je tâcherai de ne pas être Oronte. Je te demande la vérité comme nous nous la disions au collège; toute la vérité, rien que la vérité 1

— Je t' écoute, dit Max en se recueillant.

Ulric commença sa lecture, d'une voix d'abord un peu trern*

blante, mais qui finit par se rassurer. Son choix tomba sur un poème imité d'Alfred de Musset qui, moins populaire alors auprès du public, n*en était que plus admiré par les esprits finement et délicatement poétiques. Cet essai reflétait les libres allures du mattre ; il était dépourvu de plan et de méthode, mais il y avait çà et là, dans ces pages juvéniles, de chaudes bouffées d'une verve généreuse et sincère qui rappelaient, sans trop de désavantage, la muse à la fois passionnée et cavalière de Rolla et de Namouna. M. de Braines n'était pas encore au quarantième vers, que Max, d'un mouvement irrésistible, le souleva sur sa chaise, le saisit par le bras et l'entratnant bon gré mal gré dans le salon, où les attendait Nathalie :

— Madame la vicomtesse 1 s'écria-t-il avec un accent de conviction profonde, je vous dénonce un grand poète !

Il fallut qu'Ulric, confus et charmé, acceptât ce surcroît d'auditoire et continuât sa lecture devant sa femme. Madame de Braines éprouvait une sensation nouvelle de bonheur en entendant cette voix si chère réciter une poésie qui, sans être irréprochable, avait au moins le mérite de n'être pas vulgaire, et dont les ardeurs matinales lui semblaient parfois receler son nom. Elle en était heureuse plutôt que surprisé, car, depuis quelques jours, l'idée qu'elle avait de la riche imagination de M. de Braines s'était encore agrandie. Chaque matm, elle relisait ce journal d'Uiric, qu'elle avait rapporté du Bout-du-Monde^ en le cachant sur son cœur, comme le garant et le gage de ses joies retrouvées. Elle n'avait été frappée d'abord que 'du sentiment qui s'exhalait de ces pages et des secrets qu'elles lui révélaient. Mais à force de les relire, et lorsqu'elles n'eurent plus rien à lui apprendre, Nathalie avait fini par les considérer

S00& un nomiel asptot : dans ces épandiemeats fanùliefs d'imeâme trooUée, elle avait remarqué une beauté de fome, une: élévation de st3Fie qui, saiBS eidure le natusd, les faûsaii re»sembler à des chapitres de roman intime; écrits en débits de tiute préoccupation littéraire, par une phiare bien douée. Cette <puLlité si peu cherdiée, et qoi. pour elby n'ajovtait rien aa mérite de ce prédeux journal, lui reyenit en. ménoire pendant qu'elle écontah TJirio déclamant sans emphase, mais avec un sentiment profond, ses strophes harmonieuses et colorées. LorsqaMl eut fini, les félicitations de Nathalie fiirent aussi wes qo» cdles de Max ; M. de Braines comprH que son succès était réel^ et il n'y fiit pas insensible.

Il y eut un momtirti de tàience ; pi»s. Haï Ehner req^t de ce ton impérieux et brusque qui ne messied pas à la kMange-:

— Maintenant, Ulric, laisse-moi te parler avec toute la rudesse de Tamitié; tu m'as demandé la vérité tout à l'heiire; je -vais te la dire : Lorsque l'on a écrit, à vingt ans, de pareilles choses et que Ton n'en a p^s encore traite, on n'a pas le droit d'enfouir les dors que l'on a reçus du ciel : ou en doit cample à son pays, à son temps:, à scÂ-méme : et je te le dia saastdé^ tour y au risque de te déplaire, st tu. restes ici, dans œ milieu fort respectable d^ailleurs,, mais où rien ne t'inspire ni ne t'eur courage, où tout émousseel endort Timagination, oùtontalenl, si on le connaissait, serait regardé comme un luxe katiiev tm danger, un malheur, — Ulrie, c'en est fait, cette corde brillante qui ribre. encore en Un commencera par se taire et finira par se rompre; cette faculté merveilleuse que tu viens de noys révéler, commencera par s'assoupir et finira par s'éteindre. Veuxr tu, au contraire^ que cette corde résonne, i^ œtte faculté se

LE coauR ET l'affiche. 583

ravive, que tout ce qui- dort ou languit en. toi se réveille comme un essaim d'abeille;s daus uq rayen du matia? prononçons ensemble les syllabes magiqjues : Paris l . .

— Paris! dit M. de Braines dont, le regard s'animait de plus, en plus. Paris! voilà le mot que tout murmure, depuis quelques jours, à mon coeur et à. mon. oreille^ en moi et autour de moi!

— Viensr-y, Ulcicl c'est là ta patrie, ta place, poursuivit Max Elmer. VieosTy, et, avant trois ans, une auréole nouveU&rayoni> neratautour de ton nom.; avant trois ans^ tu auras grostslle nombre des vicomtes illustrés par les lettres; et il me semble, ajouta^t^l en montrant uxl volume des Marign qui se trouvait, par hasard sur la table, que ce titre ne porteras malheur dans la littérature de notre siècle !

— Mais, mon amiL... voyons, tu ne te fâcheras pas de ce cpie jevai&tedire.?Tu.saiS(que nous noua disons tout, comme au collège*.» N'y a4'il pas,. dans, les mœurs, littérabres de ce. tempsr-ci....

— Je te devine et. je t'arrête,, interrompit vivement Max. Elmer : un homme conuae il faut, — c'est, bien cela, a*est-ce. pas? — peut. craindre de^ se. compromettre et de déroger en devenant notre confrère, en embrassant notre métier,, en de* mandant Lsa plume une gloire que ses ancêtres demandaient à leur épée, en mettant son nom en tête d'un. livre ou au bas d'un journal... Et puis, il y a des éerivains qui avilissent et dégradent en leur personne la. dignité des lettres, qui se font bateleurs et acrobates,, qui trafiifuent de leur art comme 1^. vendeurs du

; temple, ou en jouent comme l'escamoteur du carrefour 1 Veilà toute ta pensée, UMc, et si tu es trop poU pour la dire, je suis trop franc pour la dégjuiser : maintenant, voyons!., il y a. eu, il

y a encore des avocats sans conscience, des médecins charlatans, des généraux pillards, des ministres prévaricatews, des banquiers fripons... En honores-tu moins Berryer, Chomel, Changarnier, Falloux, Odier?...

*— Assurément non ! s'écria M. de Braines.

— J'en appelle, non pas à ta partialité d'auteur en expectative, mais à ta justice d'honnête homme, à ton discernement d'homme d'esprit : l'exercice de la pensée, Fart de revêtir d'un langage persuasif et sympathique des idées justes, brillantes, utiles, n'est-il pas, après tout, dans notre pacifique époque, un des plus nobles emplois de l'intelligence, un des plus honorables moyens d'occuper sa vie? Crois-tu que le jeune homme d'un grand nom qui s'immobilise dans les cercles et dans les cafés, crois-tu que le dandy armorié qui donne sa matinée aux maquignons et sa nuit au lansquenet, crois-tu que le père de famille qui vend ses terres pour jouer à la Bourse ou se lancer dans des spéculations douteuses, soient plus fidèles à leur nobiliaire, plus soigneux de leur écusson que celui qui, s'efforçant de mettre sous son titre autre chose qu'un privilège d'oi^*v9té, persuadé que le travail consacre tout et que le désœuvrement n'ennoblit rien, prend la plume et se fait auteur, comme l'ont été la Rochefoucauld, Vauvenargues, Chateaubriand, assez bons gentilshommes, cerne semble?

— Ahl tu as bien raison! dit Ulric.

— Yois-tu! reprit Max Elmer, dont la plaie secrète se trahissait et se soulageait par cet ardent plaidoyer; je suis las, i la fin, d'entendre dire qu'il peut y avoir, pour qui que ce soit au monde, une condition d'abaissement dans le métier des lettres! Ce n'est pas vrai 1 ce n'est pas vrail Ce qui grandit un

LE CŒUR ET l'aFFIGHE. S|85

nom, ne peut pas le ternir : ce qui réunit sur le même front une double couronne, ne peut pas l'humilier. La gloire des lettres! Mais c'est la première de toutes 1 Et elle ravirait d'une main ce qu'elle prodigue de l'autre ! Et l'on serait moins honoré parce que l'on devient plus illustre! Allons donc! — Dis-moi, Ulric, il y a eu, dans l'Italie du quatorzième siècle, des généraux, des politiques, des ambassadeurs, des seigneurs^ des dignitaires, de grands personnages qui regardaient de bien haut le pauvre poète passant sur le chemin : sais-tu leur nom? Et le nom de Dante Alighieri, qui l'ignore?... Madame la vicomtesse, vous aimez Walter Scott?

— Oh! passionnément! répondit Nathalie.

— Eh bien ! il y a dans Walter Scott un passage que nous autres, artistes et poètes, devons prendre éternellemejit pour formule de nos parchemins, pour titre de notre noblesse. Le conteur nous introduit à la cour d'Elisabeth : les plus fiers courtisans sont là, se cambrant dans leur orgueil et leur velours ; un homme passe et les salue : c'est William Shakspeare t et Walter Scott ajoute ceci : c L'immortel s'incUnait devant les mortels ! •

— Et il a bien raison, Walter Scott! s'écria madame de Draines, entraînée par les chaleureux accents du poète.

» Ah! madame, venez à mon aide! reprit Max ; plaidez auprès d'Ulric pour moi, pour lui, pour vou^^méme; car cette gloire qui l'attend, ces fêtes de la pensée où sa place est marquée d'avance, qui est plus digne que vous d'en prendre sa part? On dit du mal de nous, et l'on n'a pas toujours tort ;inaif Ton n'en dirait plus, on n'aurait pius le droit d'en dire, si entre la littérature et le monde il y avait quelques médiateurs comme

f86 OR ET CLINQUANT.

Ulrie, qnelqiM miéatikês comme la neomtesse de Bnirt

— Qo'eii peraes-ta, Nalbafet dit Ulnc*

C'étaife le ont qu'elle attendait : k sea jem réprenve * étail fir.ie> et ce derni^ entretiei adwvait de la nndse dédaife-^

— HoD ant, paiiong pevr Paris ! répoadit-eUa a» hésiter.

Une iris d'acBonl sur le point prianiiaU il nfy eoi plus qu'à s'enteadre sir les dét^ls : il fut convaun qoe Max ne diangerait rien i ses projeta; qu'il partiiail a^ee Fakise, le jour même, eiqu'arrivéà Paris, il se chargerait de taas les pnéparatifo nécessaûes pour l'iastallalion de H. et madame de Brainca : ceui-ci resteraient encore quinze jours : Max n'en demandai! pas dayantage pour qu'ils trouiassant, aur débotté» un appart^ ment cmrrenaUe, uaa maison montée , dea relations toutes prêtes et un chenmfhiyéTerseea régions nooiellea où Ulric allait mettre le pied.

Max et Fabrice partirent, en disantiaurevotr / au Uen d'adieu* Les quinae jours que H. et madame de Braines passèrent, encoie. en Proiveatee, furent doux et rapides, ma» mêlés de quelque tristesse, pour Nathalie surtout. lIs;voulurealretaBrBeraa^0»(du-Monie et parcourir ensemble cette riante solitude. On était è la fin de mai-: la campagne a^ait revêtu sa plus opulente parare : les rosiers étaient en fleurs; les roasignoie: chantaieet dans les haies vires. Les acaciasi axaient tontoa ieuns grappes, le» marronniers tootw leuis girandoles, h reaée toutes saa. perles^ le ciel toutes ses étafles. Cette belle et riche; nature semblait retenir et rappeler les deux fogiti&de: ses voix, mgrstérieuses, de ses invisibles caresses;

Ces quinze jours s'envolèrent. Max avait éerit de Paris que ttui était prêt. M. et madame de Braines auraient désiré que le

LE GOECR ET L'AFFIGHE. 287

marqms d'Epseuilfftt de ^voyage : — Non, mes enfants^ je ;suis trop vienx; je voas attendrai fti, leur dit-il avec son sourire laélancoUqie.

Le jour du départ, Hubert, Benntt, et tons les vieux servileure, élaôeni raogfis aatour de laiM)iture : Ils pleuraient. XJlric etNatbadie leur serraient ies mains.

UMut/paartir: le postillon était en selle. M. et madame de Braiaes se jetèrent dtns les «bras ^e M. d*Epseuil qui les pressa tâadreflumt flar ^n ce«r : des larmes coulèrent de tous les jieux; puis Tatlciage »'ébra»Ia, et, au bout xl^un moment, le jsarqois ne vit pins fMile noHChoir de Nathalie, qu'elle agitait à la poEtière.

À la sertie de la ville, la reste formait un coude, et, pendant quelques minutes, l'œil apercevait au loin, à l'extrémité del'homon, les eoUiBes qui donûnent de leur gracieux amphithéâtre riiiunble vallée du Bout^vnMmide,

•—Ne les regcetterons^tious pasl" dit madame de Braines en les montrant à ^on mari.

— - Nous y reviendoms I dit Ulric.

ÏK

Axi moment où nous reprenons notre récit, IW. et madame .de Braines habitaient Paris depuis sept ou huit mois. On était à la fin de déoend^

Pendanl les premiers temps, les 'choses s'étaient exactement

passées comme Max Elmer les avait prédites. Toutes les difficultés s'aplanissent pour qui arrive avec cent mille livres de rente. Au bout de quelques semaines, Ulric et Nathalie étaient parfaitement installés, rue Neuve-des-Mathurins, dans un charmant petit hôtel , retenu pour eux par Max, et qu'ils avaient meublé avec un goût exquis. Parmi ses anciennes connaissances» Ulric en retrouva quelques-unes fort disposées à se prêter de bonne grâce à cette alliance entre la littérature et le monde, à laquelle son salon devait servir de terrain. 11 y a, en permanence^ à Paris, quelques hommes de grande naissance, plus ou moins écrivains, et dont le rêve est d'être un jour membres de TAca» ^^ie française. Ceux-là sont d'excellents auxiliaires pour les maîtres de maison qui veulent faire des avances aux gens de lettres. De son côté, Max amena chez son ami la fleur du panier^ en fait d'auteurs et d'artistes ; et ceux-ci, accueillis avec une grâce spirituelle et empressée, ne se crur^t pas obligés de se poser en génies incompris ou en héros mélodramatiques. Bientôt ; .Ton commença à parler des dtners de madame de Braines, qui -• étsûent excellents, et de ses soirées où l'on avait toujours chance de trouver de la musique parfaite, du thé délicieux, trois ou quatre causeurs de premier ordre, et une maîtresse de msôson incomparable. Les divers éléments de société qui se rencontraient chez Nathalie, s'y combinaient avec tant de faciUté et de complaisance que chacun semblait s'y trouver dans sa sphère naturelle et n'avoir besoin de nul effort pour y concourir à l'harmoiiie de l'ensemble. En quelques mois, M. et madame de Braines avaient réalisé ce que prise si haut la civilisation parisienne, et ce que tant de gens riches, spirituels, influents, passent leur vie i poursuivre sans pouvoir y parvenir : ils avaient un salon.

LE COEUR ET l'aFFICHE. 889

En comparant i une partie de jeu l'épreuve qu'ils faisaient en ce moment, on pouvait donc dire qu'ils avaient gagné la pre-mière manche, La seconde devait rencontrer plus d'obstacles et amener plus de mécomptes.

Uiric fut d'abord enchanté de se sentir dans un cadre plus approprié à ses goûts, et où disparaissait complètement cet antagonisme qu'il avait remarqué en province entre les tyrannies de l'opinion et les rêves de son imagination brillante. Lorsqu'il voyait chez lui, réunis autour de la même table, ou côte â côte devant la cheminée, un membre de l'Institut et un ancien pair de France, un sculpteur et un duc, un marquis du faubourg Saint-Germain et la femme d'un compositeur célèbre, il songeait avec bonheur qu'il n'avait besoin d'aucun artifice mondain, d'aucune préparation diplomatique pour ménager les susceptibilités et sauvegarder les amours-propres. Il avait, par conséquent/ sujet de s'applaudir dans son rôle de dilettante, d'amphitryon ou de Mécène littéraire. Mais lorsqu'il voulut dépasser cette limite, prendre pied lui-même dans la littérature, faire, de sa personne, acte de travailleur et d'écrivain, les difficultés commencèrent.' Doué, nous Tavons déjà vu, de ce genre de tact qui consiste à deviner à demi-mot ce qui froisse ou contrarie, H. de Braines ne tarda pas à s'apercevoir des inconvénients attachés à sa position d'homme riche, de grand seigneur tenant la plume. Là où un pauvre diable aurait été rudement éconduit et aurait eu i subir ces luttes ardentes du noviciat où se retrempe et se fortifie le talent véritable, il avait, lui, â souffrir de l'excès contraire, n trouvait toutes les portes ouvertes ; tout le monde Taccueillait chapeau bas, et, en dépit de l'abolition des titres, il n'y avait pas d'éditeur, de directeur ou d'employé de Revue ou de

aaO OR ET CLINQUANT.

journal qui ne TappeUt Monsieur le vicomte^ avec une fi^reur aristocratique digne des temps chevaleresques. Quoique fort édifié de ce regain d'ancien régime, Ulric n'en était pas dupe» et s'impatientait de cette persistance â ne ¥oir en lui que le gentilhomme, et, sous un a^r de déférence et d'hommage, à le relouer au rang d* écrivain-amateur, de citoyen sans conséquence dans la république des lettres. Il éprouvait une impression analogue à celle que ressentent les fils de famille qui fréquentent l'atelier d*un peintre, qui y arrivent avec une élégante boite i couleurs et un paletot présentable, et qui voient leurs camarades en blouse sordide et huileuse faire de la vraie peinture, tandis qu'ils font de la peinture propre. Quand on est doué d'un sincère sentiment d'artiste, — et Ulric était de ceui-là, — cette situation bizarre comporte un genre de supplice qui sera facilement reconLU par tous ceux qui ont subi quelque chose d'analogue. Cette invisible ligne de démarcation dont se plaignait Hax Elmer et qui le séparait des gens du monde et des femmes comme il faut, Ulric s'en serait volontiers plaint en sens contraire* U y avait des moments où il aurait voulu habiter une mansarde, porter une vareuse avec des trous au coude, diner i crédit, éviter la rencontre de son tailleur ou de son bottier, passer en un mot par tQus les épisodes, gais ou tristes, de cet apprentissage qui est, pour le talent pauvre et jeune, f la préface de Tlnstitui ou de l'hôpital. » Aucune de ces misères ne l'eût e£Drayé &*il eût été sûr, à ce prix, de faire tomber cettf idéale barrière, et d'être admis dans cette frano-maçonnerie littéraire dont il se sentait exclu.

Dès lors il arriva ce qu'on pouvait aisément prévoir : une première phase de découragement et de doute conunença pour M. de

LE GCE4JB ET l'aFFIGHE. 3df

Bralnes: il mesura par la pe&sée Timmense distanee qu'il ancrait à parcourir avant d'arriver à compter sérieusement parmi les écrivains de son temps. Quekfoes essais qu'il publia réussi^ rent, mais comm« réussissent/ chaque matin, à Paris, des certaines de pages que 1 on oublie le soir. U en était complimenté par les gens qui venaient dîner ou passer la soirée chez lui: eer compliments étaient- ils sincères? Et, m supposant qu'ils le fuL« sent^ qu'il y avait loin de là à un de ces succès dédsifs qui tracent un sillon ou ereusent une empreinte dans la littérature d'uzie époque! Les caraictères comme Uirio sont aussi susceptibles de lasf^tude que4*entbou^iasme, aus^i faciles à abattre qu'à exalter. Si la rêverie est à b(»i droit considérée comme une dangereuse ennemie do la volonté, c'est que» de bin, elle agrandit et embellit outre mesure le but que le rêveur se propose, et que, de près, elle le laissa m% prises avec les défauts et les politesses de la réalité. Ce qu'on appelle irrésolution, faiblesse, manque de persévérance et de eourage, n'est peut-être que le sentiment de ce douloupeux contraste entre ce q[u6 nos sionges caressaient et 06 qu0 touche notre* mai». N^tst-cer qite oda ? et à quoi hm ? deux mots tenribks qm eipliqu^aient bien des défaiHaiices et que M. da Braines'commençait i se répéter tout basi Ini'^méiae. Pour Im la question drangesât de face ; ce D'étaient' déjà plu? ces vagues désirs de'célâM*ité qui avaient agité et tmàM. au Bout'dii'MQnde , les douées- ivfeaSes de son ammn^, ai cb hardi mol d'ordre que Mia avait mursAré i sob drille, ei qui lui avait iaitquitter la Provence : Verdrà Pâris^ et yêtreiUuàtre! C'était tout simplement échanger une graâde position dfe province, une de ces^ existences solides, incontestées, eonsidé^ râbles» entourées de la triple estime qui s'attache &.la fortmàQ,

à la naissance et à dMmmémoriales traditions d'honneur et de yertu^ contre une situation mixte, sujette peut-être à tous les caprices de la société parisienne, escomptant en menue monnaie ses espérances de gloire, et touchant à toutes les distinctions sans en réaliser aucune. Encore une fois, était-ce s*élever? était-ce descendre?

Plusieurs fois, pendant cette période de désenchantement, M. de Braines fut sur le point de proposer à Nathalie de retourner à Âix. Un sentiment d'amour-propre le retint: il lui sembla que quitter ainsi la partie sans plus de tentatives et d'efforts, rebrousser chemin dés le premier pas et s'avouer [vaincu avant même d'avoir lutté, c'était s'amoindrir aux yeux de la femme qu'il aimait. Nathalie, d'ailleurs, n'était-elle pas de moitié dans la pensée qui avait déterminé ce voyage? Repartirait-elle sans regret? Retrouverait-elle le même charme dans la paisible vie de province et de campape? Ulric, comme tous les hommes distingués, mariés à des femmes supérieures, s'exagérait en« core cette supériorité à force de la reconnaître. Si chaque jour diminuait sa confiance en lui-même et dans ses succès à venir, il était heureux des succès de sa femme, et se fCit reproché, comme un tort, de l'arracher i cette nouvelle existence où elle avait si vite conquis la première place. On eût dit qu'il était dans la destinée de ces âmes aimantes et délicates, de trouver dans les délicatesses mêmes de leur amour des sources de malentendus qu'eussent évités des cœurs vulgaires. Ulric, nous l'avons vu, s'était imaginé d'abord que Nathalie l'aimerait davantage s'il sortait de son inaction et de son obscurité ; Nathalie, pendant ce temps, s'était figuré qu'il s'ennuyait auprès d'elle. Plus tard, lorsqu'ime heureuse circonstance eut dissipé cette

LE CŒUR ET l'âFFIGHE. S93

double méprise, elle se renouvela sous une autre forme. Dans ces élans romanesques que lui avait dépeints son mari et qui tous se rapportaient à elle, madame de Braines avait cru démêler un se^ cret instinct qui le poussait, à son insu, vers une. vie plus brillante> plus en rapport avec ses talents et ses goûts. De son côté, Ulric, lorsque la visite de Max et de Fabrice, en donnant un sens aux idées qui l'agitaient, lui eut fourni l'occasion d'apprécier à la fois sous un nouveau jour l'esprit étroit des sociétés de province et les perfections enchanteresses de Nathalie, s'était demandé si une femme comnje celle-là était faite pour rester à la campagne ou dans une petite ville, et si tout en se résignant, elle ne dirait pas tout bas : C'est dommage ! Aussi, dans leur dernier entretien avec Max, quand celui-ci, sous l'empire d'une émotion communicative , leur avait montré Paris comme la seule patrie digne d'eux, Ulric avait surtout songé à Nathalie, et Nathalie à Ulric : chacun des deux , en disant oui, avait cru répondre à la pensée de l'autre.

M. de Braines était donc persuadé que la vie de Paris plaisait â sa femme, et il n'en fallait pas davantage pour qu'il lui cachât ce commencement de fatigue et de doute qui avait succédé pour lui aux illusions du départ. Nathalie ne le soupçonnait pas, mais, le voyant un peu triste, elle en conclut qu'il ressentait vivement les obstacles placés au seuil de la carrière et qu'il était contrarié de ne pas avancer assez vite.

On a remarqué bien souvent que les femmes, lorsqu'elles prennent en main l'intérêt, l'ambition ou la gloire de l'homme qu'elles aiment, déploient mille fois plus d'activité et de persévérance que lui. Ulric était un de ces hommes qu'une locution triviale caractérise assez bien, en disant qails ne savent

pat $e rttamner. N'ayant janais senti TaigiiHkm de la nécesglté, il igaorait ces ardeurs d'idée fixe, ces volontés tenaoes, ces <ri>stinations mvincibles, (jâ renferment le secret de tant de (ertones éclatantes et d*a?aiieement8 rapides. Ce qu'il ne taisait pas par besoin, 3 eût pu le faire par amours-propre ; mais la distinction même de son esprit, en le plaçant sans cesse en présence d*cui idéal qu'il désespérait d'atteindre, condamnait cet tmonr-prepre i n'être qu'an tourment an lieu d'être wi mobile. Nathalie, qui aiait pénétré toutes ces nuances, eoHaprit i l'instant son rMe ; die se dit que c'était k eHe d'encettrager son mari, de le suppléer, de le faire valoir, et de mettre au semiee de ses succès l'habileté et Ténerf^e qu'il ii*y mettait pas hii-méme. N'était-«e pas donner à son amour un nouvel aliment, une nouvelle tâdie, et n*y a-t-il pas des hommes qui savent plus de gré de ce qu'on 6itpour leur orgudl que de ce qu'on fait pour leur bonheur? Nathalie d'ailleurs n'avait pas les mêmes sujets d'bésitaition que M. de Braines. Elle l'avait élevé si haut dans lesdiaslesentheusiasBCB de son corar, qu'il hii semblait «possible qu'on ne pensât pis de lui ce qu'elle en pensdt« et qu'en le vofant douter de ses forces, elle ne s'en croyait que plus sûre. Enfin, elle était trop pure, sa naissance, son éducation, ses habitudes, son amour pour Ulric Tavaient maintenue jusque-là dans un milieu trq) maccessible aux miasmes des civilisations corrompues, pour que certains cétés de la vie de Paris, qui avaient tout d'abord frappé et dégsûté son mari, puissent lui inspirer les mêmes méiances. Elle marchait donc résolûraent dans cette ^e, coudoyant é son insu bien des misères sociales qui s'écartaient d*elle avec respect ou se déguisaient sous ses yeux, entourée d'hommages, secrètement aimée peut-^tre par quelques-uns des henmies dis-

LE COEUR ET l'AFFICHE. 29^

tîngués qui venaient chez elle, ne songeant â leur plaire que pour feire senir leurs empressements aux succès d'Ulric; pareille, en un mot, à ces organisations robustes et saines qui ont le privilège de respirer longtemps un air vicié sans tn être ni incommodées, ni même averties.

Max Elmer, on devait s'y attendre, figurait au premier rang parmi ces courtisans que 'Nathalie croyait désintéressés et qui n'étaient accueiffis par la femme que dans ilntérét du mari. Max occupait môme auprès d^eRe une position exceptionnels dont il profitait en attendant qu'il en abusât. Dés le premier jour, il s'était naturellement trouvé en mesure de rendre à M. et â madame de Braines des services de "tout genre, en commençant par meubler leur salon et en Snitsant par le peupler. 11 avait eu l'art de se rendre ul^le , agréable et nécessaire. Vivant de plain-pied avec le nrond-e où Ulric se proposait d'entrer, en connaissant tous les détours, en ayanl sondé, pour son propre compte, les récife et les écueils, il devait être, et îlîut en effet, pour M. de Brames un initiateur et un guide, n en était résulté une intimité de tous les instants, dont Max resserrait chaque jour la trame avec assez d'adresse paur ne paraître ni indisa*et, ni importun, et qui lui servit d'abord â prendre ses degrés d'homme du monde, pendant qu'il aidait son noble ami éprendre ses passe-ports d'homme de lettres. Lorsque la bonne compagnie, admirablement représentée chez madame de Braines, se fht habituée pendant quelques mois & y voir Max Elmer traité en ami de la maison, elle finit par le fej^rder comme un des siens. La vanité du poète aufaît dû se contenter de ce premier bénéfice; mais l'esprit de conquête a eu, de tout temps, le défaut de ne pas savoir s'arrêter, et l'ardente «aagi-

nation de Max était d'ailleurs trop vivement engagée. L'impression d'enthousiasme presque passionné que Nathalie atait faite sur lui dés le premier jour de leur rencontre, n*avait pu que s'accroître dans cette vie nouvelle où ils se rencontraient tous les jours et où il la voyait devenue, en si peu de temps, une des souveraines de Paris. Il se crut donc, un beau matio, sincèrement et profondément amoureux de madame de Braines. Ce fut aussi vers cette époque qu'Ulric commença à se décourager : au lieu de s*effrayer de ce symptôme, Max eut l'idée d'en tirer parti : il vit Nathalie, lui parla de ces indices de lassitude qu'elle-même avait remarqués ; il lui dit que son mari était de ces hommes qu'il fallait faire réussir malgré eux, et qu'il se chargeait de ce soin. Dès lors il se forma entre la vicomtesse et lui une espèce de complot fort innocent, mais qui donnait parfois à leurs relations un petit air de mystère, et qui devait rendre plus fréquentes les occasions de téte-à-téte.

Il était impossible que le monde où Max Elmer avait vécu jusque-là ne s'aperçût pas d'un changement dans ses habitudes. Pour qu'on l'ignorât^ il eût fallu que Max mtt tous ses soins à le cacher, et ce n'était pas là précisément l'idée qui le dominait. Un jour, il déjeunait chez un confrère, qui venait d'obtenir un brillant succès dramatique et qui le baptisait au vin de Champagne, en compagnie de quelques auteurs et de deux ou trois des plus jolies actrices de Paris. Max, ce jour-là, se trouvait dans cette situation perplexe de l'homme amoureux d'une femme très-belle, mais très-imposante, et qui ne sait pas s'il doit continuer à se taire ou s'exposer à tout perdre en se déclarant. Soit que cette préoccupation l'absorbât, soit que la société de Nathalie lui eût réellement fait perdre le goût de ces plaisirs

LE GOEUR ET LAFFIGHE. 207

bruyants et faciles, sa maussaderie et sa tristesse firent tache dans la gaieté générale : on l'en plaisanta; il s'en défendit mal, et une de ces femmes finit par s'écrier, le verre à la main :

— Ne youè étonnez pas, mes trés-chers, cpie Max ait ce matin une figure de carême : nous ne sommes plus rien pour lui ; il vise au grand, il fait la cour aux femmes du monde !

— Âh ! bah l exclamèrent les convives.

— Oui, messieurs, une marquise, une duchesse, une vicomtesse, je ne sais pas bien, ajouta Tactrice, qui frappait un peu au hasard et d'après quelques renseignements assez vagues.

— Et la grande dame a-t-elle couronné sa flamme? demanda un vaudevilliste.

— On l'ignore; mais tout me porte à croire, ou que Max est le plus dissimulé des dramaturges, ou que sa duchesse le fait poser de la façon la plus inhumaine.

— Eh bien, au succès de Max! cria le vaudevilliste en vidant son verre.

— Et à l'extinction des grandes dames I dit l'actrice en brisant le sien.

On peut ausément s'imaginer tout ce qui s'échangea de quolibets sur ce sujet scabreux, entre femmes de cette espèce, animées par un bon déjeuner, et dont les dents blanches et les ongles roses ne perdent jamais une occasion de déchirer les femmes de bonne compagnie. Max commença par ressentir une vive souffirance en voyant ces créatures se divertir ainsi aux dépens de ses élégantes et poétiques amours. Un moment, il éprouva cette angoisse et ce remords qui s'emparent des âmes délicates lorsque des indifférents ou des railleurs touchent devant elles, à l'image sacrée, au pur objet de leurs tendresses.

298 OR £T GLINQ€ABIT«

Mais ce bon sentiment dura pen, et la vanité du poète ne tarda pas ft praMlre le dessus. Depuis six nwîs qu'il s'était attadié an char de Nathalie et déroué aux sneeës de M. de ftinnes, qu'y ayait-il gagné? Qaekpes ramerdments, quelles doux sounres, ses entrées grandes ^ petites dans une naison aristoeraliqiie, et, de là, dms qaelques astres saleas; pas autre chose. Max se demanda s'il oe faisait pas un métier de dape: en on insitant, se rémilirent en lui œs ann^ak ioslincts dont le germe, déposé dans «on conr par son éducation et sa Tie passée, araieut été un moment étouffés par ht bienfaisante influence de Nathalie, de œrrean surexdté par le travail, par rergueil, par les fiévreuses émotions de la vie littéraire, fit affluer à lui toutes les forces vitaies : 3 ne resta pins rien à la conscience et i rame. Les mots méchamneat munnurés à son oreille : La granie éâime te f$tt poser ! dominaient pour lui tout le reste de c^e Me causerie : 9M amoQr-|Hropre blessé leur donnait an corps, une forme, un yisage; il croyait les Toir danser comme des sylphes moqueurs auteur de cette table et pétillait TîTresse. Justement, Max Elmer se souvint que madame de Braines l'attendait ce jonr-lâ, à quatre heoRs, et qu'eue serait seule, il s'agissait d'organiser an eomplot dont le but étatt de fare lire par le directeur d un de nos principaux théâtres un drame écrit par Ulric, et pour lequel il refusait de faire aucane espèce de démardie. Max but, coup sur coup, pour s'agaerrir, trois ou quatre terres devin de Champagne, prit son diapeau au mifeu d'une nourrie gréie de de sarcasaMs, et se dirigea vers la rue Nenve-des-Mathurins.

Madame de firaines était seule, au coin dufca, attendant paisiblement Max Efaner qu'elle n'avait ^mais aengé à considérer autrement que comme un ancien camarade d'Ubric, dévoué A

ses IntérAte et b^ufeul de mettre ft ses ordres son expérience et son crédit littéraires en échange d'an gracieux accueil et d'une boime position ^daiifi un «alon agréable. Sa pensée étart à mille lieues dès jeenfifioairts orageux et coupables qui fermefit^ient dans le cerveau du poète. Aussi n'y eut-il pas entre eux une de ces scènes filées avec plus ou moins d'adresse, et où la déclaration arrive après des gradations insensibles. Elle tendit la main â Max avec cette expression noble et douce qui ne l'abandonnait jamais. Celui-ci, déconcerté d'abord par cette atmosphère d'ineffable pureté qu'il respirait malgré lui auprès de madame de Braiiies, eseaya de réagir violemment eontre cette première impressm dont U connaissaU ia mystérieuse puissance. Il fat seaiMre, brsiqae, amer; il »e répondit qae par monosyllabes et d'oBe voix saccadée aux questions que lui adressait Nathalie, et, quand eelia^d, remarquant son irritatiion et son tèanble, M demanda avec un intérêt presque fraternel, s'il avait ées peines, el s'il ne vxndait pas se consûler en les lui confiant, Max, abusé par eetle douceur affedueuse, égaré par la b^uté de madame de Bndnes, emporté par cette exaKation de tête et de vanité que tout surexciUdt en lui depuis quelqaes liesires, lui fit la déclara^ tion la vins mal amenée, la plus brutale et la plus béte qu'ait jamaiB risquée commis^ejageor auprès d'une fille ^de magaeio.

Nathalie lesita quelques ndnutes sans le coiD{)reiidRe : à la fin, elk se leva ; nulle eolère m de fisait dans ses traits, mais m étonneBMil profond, me tristesse bdidUe :

'^ Monsieur ! dit^Ue i Max avec an calme que démentait sa pâleur, vous ne vous étiez donc jamais rencontré avec une hminâte femme?

Rien de plus. Un silence de m^ci succéda â ces paroilas, Ibx,

effrayé déjà de son audace, fut foudroyé par Tarrét suprême que

lui signifiait l'attitude de madame de Braines. Il a dit depuis.

çue, dans ce moment, elle lui avait paru grande de dix coudées.

Il devint à son tour d'une pâleur de spectre, salua, et sortit.

Cette scène, sm laquelle, par respect pour notre héroïne, nous avons glissé avec un douloureux laconisme, produisit sut elle une impression profonde et décisive. Les femmes trôs-intelligentes peuvent s'abuser longtemps sur ce qu'il leur importe de savoir; mais il leur sufiBl d'un premier indice pour deviner tout le reste. C'est ce qui arriva à madame de Braines. En démasquant Tarriére-pensée de Max Elmer, elle pénétra tout son caractère, et Tensemble de ce caractère, qui tenait par tant d'afBnités an monde où il s'était développé, lui révéla tout ce qui se cachait de dangers et de désordres sous ces bnllantes surfaces. Alors cette ftme pure et chaste, qui n'avait été un moment ambitieuse que par amour pour Ulric, cruellement froissée dans ses saintes pudeurs, se repUa sur elle-même et s'y en-, ferma avec les douces images du passé, sa tranquille vie de province, son père, l'amour de M. de Braines et le bonheur silencieusement savouré dans la fraîche solitude du Bo«^<&«- Monde. A dater de ce moment, les découragements d'Uiric et ses retours en arrière, au lieu d'avoir à lutter contre Nathalie, l'eurent pour auxiliaire et pour complice.

LE CCEUR ET l'aPPICHE. 301

Tout contribua à raviver en eux ces réflexions et cetî souvenirs qui devaient les ramener à leur nid. Les lettres de M. d'Epseuil, sous une apparence de légèreté spirituelle et de résigna* tion philosophique» laissaient parfois percer la tristesse que lui causait son isolement, et Nathalie ne pouvait s*y méprendre. Ulric, après avoir surmonté les premiers obstacles et obtenu quelques succès préliminaires, se sentait arrivé à cd point qui forme, pour ainsi dire, la première étape dans la notoriété littéraire, et qu'on ne dépasse que difficilement et lentement. Pour triompher de ces difficultés, pour accélérer ces lenteurs, il lui eût fallu une confiance, une force de volonté qu'il n'avait jamais trouvées en lui-même et qu'il ne trouvait plus chez Nathalie. Enfin, chose significative! Max Elmer qui jusque-là s'était dit certain de l'avenir d'Ulric, Max Elmer qui, après l'avoir annoncé avec enthousiasme, avait paru le préparer avec dévouement, se montra, vers op même temps, froid et embarrassé vis-à-vis de M. de Braines. Ses visites chez Nathalie devinrent de plus en plus rares ; Ulric, toujours modeste , attribua ce changement dont il ignorait la cause véritable, au regret que commençait sans doute à éprouver le poète de l'avoir lancé sur une route où il s'arrêtait dès le premier pas, et de lui avoir prédit une destinée qu'il ne réaliserait jamais.

Ainsi le charme était rompu pour ces deux âmes qui s'étaient un moment abandonnées à des illusions séduisantes, et qui en reconnaissaient le péril et le vide. Il ne fallait plus qu'une occasion pour qu'elles s'avouassent l'une à l'autre ce qui se passait en elles ; cette occasion se présenta bieiitôt, et telle que Nathalie, dans ses plus beaux rêves de fiancée et d'épouse, n'avait pu en imaginer d? plus douce. Un jour, elle vint, avec

des larmes de benbeur dans ies yeux et une reugeur céleste sur le front, annoncer tout bas à M. de Brames que ce qui avait manqué jusque-Ii aux iSlii^és de leur amour et de leur foyer, ne leur manquerait plus, et Ulric, ému, transporté, cndllit snr ses lèvres tremblantes le reste de la confidence. Ce ne fut pas «euleoient pour lui une immense jme, mais

OMnme ta révélation d'un nouvel avemr «t d'une f«eation -non- T^le. Cette paternité, que la Providence lui avait refosie penémi les deux premières années et dont il saluaH Fespérance dans le doux aveu de Nathalie, allait donner ft sa ?ie ce but dont Fabsence l'avait un moment tourmenté. C'en étmt fait, plus de désceuvrement , plus d*ennui possMe , plus de cet humiliant et douloureux sentiment de son inutilité en «e mimde ! Qu'avaît-il besoin Ae poursuivre une carrière décevante, une gloire problématique, une tâche imaginaire? Quelques mm encore, et -il aHait avoir la tâche la pkis noble et la plus sainte que Dteu ait déléguée àThomme ici-bas I L'imagmafion vive et mobile dTlric s'empara de cette pensée avec une ardeur passionnée, et il pressa Nathalie sur son coeur en murmurant 2 son oreille des paroles de remerdment et de tendresse. Cet ineffable instant de bonheur acheva d'efiacer entre eux les derniers restes de réticence et de contrainte ; leur confiance «e rétaèlit dans tonte sa plénitude, et ils furent heureux d'apprendre, dans un de ces épandiements qui réparent tout et où rien ne se calcule ni ne se déguise, — IJlrîc, que sa femme n'avait déabré Tenir 4 Paris que pour lui, —Nathalie, que son mari rfy èttitvenn que par amour pour elle.

On comprend aisément quelle dut être la déterarination de M. et de madame de Brarnes après cette grande tfouvens. Paris

LE CtEUR ET L'aFFIGHE. 10^

et «66 ^Hiités fureol umAmmés nos apjpel. Reloor ner i Aix, aBBOBcer leur bonbenr au marquis d*£psewl qui serait parraî», {Mis fi'Mif oltt^iSffl Bou^dii^ibmde, tel fui le parti auqu^ils s'iar^ Ttlifeùi «ans bésitalîm eftcans disGUflBioo. Seolenent, pour sait; Ter les apparences, pour que ce départ se reefiembllt pas tout i taiii une déroute, il &t décidé qu'ils attendraient tes prenaiéres fimilles, afifi de laisser Thiver à Paris et de iroxaet le printenps en Pjn>¥0nee.

Ces derniers mois tUrent pleiis de charme pour tons deux. SArs ide leir mystérieux trésor, dégagés de tonte prôoccupation de Boocés ou d*amour-propre, ne demandant plus à Paris que ces jeuissaiiees qu'il tient toujours prêtes pour les esprits &tiagnés, ils les geûtâent d'autant mieux cpi'ils n'y. avaient plus d'arrière^pensée fersonnelle. La joie d'Ulric ressemblait i ces soiiroes vifes où l'cm imise sans les tarir, et dont le Iknpkle miroir hesse voir à la fois l'azur du ciel qu'elles reflètent et les flcmiflMS cbamantes qu'eUes cacheat sons leurs eaux. Parfois, il conteopiatt IfathaUe avec mie expresâen ^'elle ne lui cennaissait pas encore. — • Ohi que je sms heureux et que je t'aime! » hd disait-il avec une brusquerie délicieuse. Et œlte émetien enchanteresse qui débordait ^de son eœnr, Nathalie la sentait passer dans le sien.

ka milieu de ce nouveau eourant de sensations et de pensées, ik songeaient peu à Max Elmer. Gependaat M. de Braînes s'étoinait de sa froideur, de la rareté de ses tisites :

--*Qa'af ons4ioasdmicfaitàce pauvre Max? disait-il isafioMi.e.

•^ Qse veux-tn I rendait NatfaaKe en rougissant sudgré elle; M. filmer est plein d'esprit; il aura iemé ^ue nous a'tfioDS plus besoin de lui.

Bientôt cette espèce de disparition leur fiit â peu près expliquée. Max, qu*Ulric rencontra et à qui il fit d'affectueux reprocbes, allégua comme excuse une grande pièce en cinq actes qu'il Tenait d'écrire, qui allait être jouée dans quelques semaines et dont il dirigeait les répétitions.

Ces semaines passèrent; avril commençait. Déjà M. et madame de Braines, lorsqu'ils parcouraient ensemble les allées du bois de Boulogne ou quelque aimable site des environs de Paris, apercevaient çà et là le vere nihenii de Virgile; un rayon de soleil perçait à travers les brumes et jetait languissamment des tons d'opale et d'or sur la verdure naissante des bois et des eol< Unes. Un air tiède et balsamique gonflait les bourgeons des tilleuls et des marronniers et faisait courir le long des sentiers les vagues frissons du printemps. Chaque détail de ce frais renou* veau allait au cœur d'DIric et de Nathalie, et les transportait en idée dans leur chère solitude, où, sans doute, le ciel était bien plus bleu, l'air plus chaud, la végétation plus riche, le printemps plus rapide et plus riant I C'était l'époque qu'ils avaient fixée pour leur départ, et rien ne les retenait plus. Leurs préparatifs furent bientôt faits, leurs arrangements pris, et une lettre de l'heureuse Nathalie annonça au marquis d'Epseuil qu'ils arriveraient â Aix la semaine suivante.

L'avant-veille de ce départ, on devait jouer la nouvelle pièce de Max Elmer ; c'était un drame en cinq actes, intitulé CloUUe d'Arcenay. Une vive curiosité s'attachait à cet ouvrage dans ce monde composé de cinq ou six cents personnes, qui s'appelle modestement tout Paris. Max n'avait rien donné au théâtre depuis son voyage en Orient. Les chroniqueurs littéraires racontaient qu'il avait rapporté de son voyage une autre pièce, que

LE COEUR £T L*Af'FIGîIE. 305

cette pièce avait été reçue froidement par le comité de lecture, et qu'alors, renonçant à la faire jouer, il avait, en quelques nuits de fièvre et d*insomnie, écrit cette Clotilde d'Arvenay, à laquelle on prédisait un succès de cent représentations. Ulric. qui ignorait ces détails, voulut, avant son départ, donnner à Na* thalie le plaisir de cette soirée, annoncée par tous les journaux, à grand renfort de réclames et de fanfares. Mais son étounement fut au comble lorsque Max, à qui il avait écrit pour lui demander une loge, lui répondit qu'il était au désespoir ; que, ne sachant pas si M. et madame de Braines seraient encore, ce soir-là, à Paris, il avait disposé de tous ses billets d'auteur. Ulric ne se tint pas pour battu, et songeant qu'il aurait le temps de faire des économies au Boui'du-Mondey il fît ce qu'aurait fait à sa place un prince russe ou une lorette; il alla trouver un marchand de billets, et lui paya, vingt fois sa valeur, une loge de rez-dechaussée.

M. et madame de Braines arrivèrent au théâtre quelques minutes avant le lever du rideau. Les réclames avaient tenu parole : tout Paris y était. En contemplant cette salle ruisselante de lumières, étincelantes de parures, où les célébrités de tout genre se comptaient par centaines, Ulric et Nathalie n'éprou-* vèrent pas un moment de regret : — « Allons ! dit Ulric en souriant, Paris s'est piqué d'honneur ; il se fait beau pour recevoir nos adieux. » — Et, en même temps, leurs mains enlacées dans une douce étreinte leur rappelaient à tous deux que cet éclat, ce bruit» ces coquetteries de vanité ou de gloire, n'étaient plus rien auprès de ce bonheur intime, de ce bonheur immense et profond qu'ils aillent emporter avec eux.

Le rideau se leva ; les acteurs entrèrent en scène ; mais ils

n*étaient pas encore à la fin du premier acte, qu un Tagnesenti* ment d'anxiété et d'effroi s*élait emparé de M. et de madame de Braines. Au second acte, H n'y avait plus de doute possible : Clofiide d*Arcenay, ThéroSne de la pièce nouTene,c*êtaitNaâia!ie 1 Oni, Nathalie, la vicomtesse de Braines, la cbaste et noble femme! il leur était impossible de ne. pas s'y reconnaître. La première partie delà pièce se passait dans une Tille de province. L'auteur en avadt peint, avec une verve railleuse, les moBurs austères, les idées étroites, la^ie plate ^t monotone : 3 avait livré ft la risée du parterre ces antiques ^et vénérables figures qui, sous la Hvrée du vieux serviteur comme sous Thabit du vieux gentilhomme, commandent la déférence et le respect. Dans ce milieu glacial et sévère, il avait plaoé une femme belle, sptri* tnelle, romanesque, secrètement entraînée vers des destinées plus brillantes; et, en face de cette femne, il s'était placé, lui, l'artiste, le héros, l'être poétique, passionné, supérieur, chargé de livrer à cette noble fille d'Eve la clef d'or qui ouvre le mystérieux Éden de l'imagination et de l'art. Puis le drame se dé* rotdait entre ces deux personnages. Glotilde d'Arcensgr venait à Paris; elle y retrouvait le poète ; il s'engageait entre eux une de ces luttes où une femme, même lorsqu'elle en sort intacte, laisse toujours un peu de son honneur et de son repos. Cesalt<arnatives de passion et de résistance, d'entrainement romanesque et de vertu aristocratique, le double td)leau de cette femme appartenant aux' plus hautes cimes du grand monde et de ^t artiste sorti des vagues régions de la Bohême, fescinès tous deux, l'une par les secrètes amorces de la vie libre, du talent et de la gloire, l'autre par le mystérieux attrait du monde des patridennes, tout cela était décrit avec une verve ardente et comraunicative qui

LE €aSUA ET l'aFFJGHE. Wi

remuait profondément les spectateurs et sentent des tempêtes de bravos. Il faut rendre cette justice à Max Elmer : li avait également évité ie faire le mari de Clotilde ridicule et Ciotilde tout h fait coupaUe. Au dénoûment, la vek du devoir retentissait au^œur derhéroîne ; die priait son mari de remmener. L'artiste^ trouvant dans son amour même une force d'immolation et de «aerifice, dissdt 3 Clotilde un éternel adieu, et, resté «eul, invoquait ie travail et la gloire, pour rempSr le vide de son àme et «icatriser sa plaie.

La pièce eut un grand succès : dans tes couloirs, de jolies femmes s^abordaient en essuyant une larme du coin de leur meuciioir brodé, et elles (fisaôent toutes : « Que c'est beau ! que c'est touchant ! Quelle passion ! quel feu ! quel cœur que ce brave Max! Qu'une femme serait beureuse- d'être «mée ainsi! t.

D'autres murmuraient à demi-voix : — Vous ne savez pas? 1.0 fond de la pièce est vrai ; c'est une aventure arrivée à Max lui-même, avec une grande dame. — Comment donc «'ap^ pelle-i-elle ? — Les mieux informés diuchotaient ie nom de Tîttthalie.

— Et, sans doute, ajoutaient les mauvaises langues, Max a gazé le dénoûment?

— Ou bien, reprenait un bel esprit démocrate, la censure a exigé cette gaze au nom de la morale, da la propriété et de la famille.

Les deux actrices que nous avons vues déjeunant avec Max et le plaisantant sur ses amours avec les femmes du «onde, n'avaient «n garde de manquer cetle représentation. Leur fastueuse toilette attirait sur elles tous les regards. « Ma foi ! disaientelles d'une voix éclatante, Max n'a pas été fat : à sa place, celte

pimbêche de grande dame, qui l'a fait aller comme on mouton, n'en eût pas été quitte à si bon marché 1 »

Chercherons-nous à donner une idée de ce que souffrirent M. et madame de Braines pendant cette fatale soirée? Deux seusitiyeSy foulées aux pieds, pendant cinq heures, par des danseurs avinés, ne souffriraient pas davantage. Ulric n'eut pas un mo* ment la pensée d'accuser Nathalie, non-seulement d'une faute, mais d'une imprudence : il l'interrogea simplement, comme il eût questionné un ami, et elle lui raconta ce qui s'était passé. Plus tard, lorsqu'on avançant dans le drame qui se jouait devant eux, elle vit une rougeur de colère monter au front pâle de son mari, Nathalie l'attira vers elle, passa son bras sous le sien» et lui montrant sa taille qui commençait à trahir les indices de sa grossesse, elle lui dit avec ce calme plus navrant que toutes les certitudes :

— Ulric, si vous vous battez contre cet homme, vous tuez votre femme et votre enfant.

Us rentrèrent, le désespoir dans l'âme, dans cet appartement qu'ils avaient quitté quelques heures auparavant, si paisibles et si heureux. Il était tard. Ulric annonça â sa femme qu'ils avanceraient leur départ d'un jour, et qu'ils partiraient le lendemadn matin. — J'allais vous le demander! dit Nathalie. Il leur semblait â tous deux que passer à Paris cette journée de plus, serait un affreux supplice.

Il ne leur restait plus que cette nuit pour achever leurs préparatifs. Uhric la passa seul dans sa chambre, travaillant luimême â ses paquets, essayant de conjurer, par cette occupation matérielle, les pensées qui le dévoraient. De temps à autre, il paraissait saisi d'un sentiment plus puissant que sa volonté. Son

visage s'animait, un éclat fébrile enflammait son regard : il cou* fait à son bureau, écrivait quelques lignes à la hâte; puis il s'arrêtait, et déchirait ce qu'il venait d'écrire , en murmurant d'une voix étouffée :

— Non! ce n'est pas possible... ce serait insensé... Le sens moral manque à cet homme, ainsi qu'à tous ses pareils... Peutêtre ne croit-il pas m'avoir offensé... peut-être me répondrait- il nsûvement que Nathalie et moi devons être fort honorés du rôle qu'il nous fait jouer dans sa pièce... Et .puis, le provoquer, ce serait avouer à tous que nous nous sommes reconnus dans ce drame... Ce serait rendre publics notre ridicule et notre honte... donner au monde le droit de crier tout haut ce qu'il va chuchoertout bas... Oh! non, jamais ! D'ailleurs Nathalie a dit vrai.«. Ce serait la tuer, elle et mon enfant!

Et, jetant loin de lui son papier et ses plumes, il revenait à ses paquets épars sur le tapis et s'y absorbait avec une activité nerveuse... « Oui, disait-il de temps à autre, partons, partons vite! Âllons-nous-en ! loin^ bien loin d'ici ! au bout du monde ! ajoutait-il avec un douloureux sourire. Oui, le mot est bien trouvé ; c'est bien là le refuge qui nous convient désormais! Âh! qu'il soit béni, pourvu qu'il nous arrache aux miasmes que l'on res<pire ici, pounu qu'on y échappe à tous les yeux, pourvu que vous ne veniez pas nous y poursuivre, art, poésie, talent, éclat, folles chimères qui m'avez un moment séduit, et qui, pour moi, n'avez plus qu'un nom : Clotilde d^Arcenay !

Le lendemain, il trouva Nathalie prête au départ. Ses traits fatigués, sa pâleur, ses yeux rougis par les larmes, ne disaient que trop de quelle façon s'était passée pour elle cette triste nuit, Ilr '« tendirent la main en silence.

Quelques heures après, leur vràture les eonduisaii à rembar* cadére du cfaenim de fer : iis avaient à jparcoudr tonte la ligne du bottlerard.

Pas un mot ne s'échangeait entre eux; ils se regardai^t i la dérobée avec une égale tristesse. On eût dit (pe toiis deux luttaient contre une puissance invisible qui retenait les paretes sur leur» lèvres et les pensées au fond de kur âme.

Tout i coup» oédant à un irrésistible mouveiDeal de douleur et de teadrosseï Nathalie se serra contre Ulrie, et lui dît d*inie Toix entrecoupée par les larmes :

— Tou eeevc me reste, n'est^^ pae, mon Ulrie?

M. de Brames allait répondre,, mais au méBoe instant la voiture passa devant le péristyle d*ua théâtre. Uafikhe anoonçaii, pour le soir, en lettres gigantesque», la seconde représentation ' de Chêdlde d'Arcenay,

— L'affiche 1 Tafiichè! munnura-rtril d*ua air sombre, ea se détournant ; et la pauwe NaAaIie retomba dans k coin de ia voitore.

*En arrivant â Aix, M. et madame de .Braines, par qé aeoord tacite, se composèrent un visage joyesx, afin que H. d'Epsenil, qui les attendait les bras ouvertsv ne se doutât de rien. Ils tcoiH vérent le marquis bi^n changé, bien vieiUi, et le boialiMir qui rayonna sur sa figure lorsqu'il revit Ukic et Nathalie, ne put

LE GOCUR ET L*AFFIGHE. 3H

leur cacher les ratages qu'avait. faits dans cette àme tendre et faible cette année d'isolement. Les regrets de sa fiUe en devinrent plus amers, sa douleur plus profonde.

Quelques jours après, ils partirent tous trois pour le Bout^du^ Monde. Nathalie espérait beaucoup de la mystérieuse influence des chanqps et de la solitude , pour rendre à son mari et à elle-même oette paix du cœur qui semblait perdue. En eiïet, pendant les premiers temps, Uiric sembla se plonger avec une sorte d'ivresse dans les fraîches harmonies de cette nature dont avril renouvelait la parure immortelle. 11 s'imprégnait avec délices de ces brises attiédis^, de ces rayons baignés dans l'azur, de ces vagues parfums d'arbustes et de fleurs, de ces ombres flottantes au sein des massifs et dea sentiers, de tout ce qui, par un précieux contraste, emportait sa pensée loin de cette atmos^ phère chaude et bruyante qui avmt fini pour lui par un coup defoudre. Souvent il emmenait Nathalie dans ces prooaenades, et la jetme fiemme, qui ne vivait plus que par lui, se sentait rafiermie et consolée qnand elle voyait la sérénité reparaître sur son front, lorsque, la pressant sur sa poitrine, il s'écriait : — « Oh I je t'aime! il n'y a que cela de vrai! Le reste est un mauvais rêve! » -^ Hélas! un instant après, une parole brève, un mouveinent brusque, un geste de découragement et de tristesse, ne disaient que trop à Nathalie : — ' Ne t'y trompe pas, ce n'est plus la même chose !»

Trois mois se passèrent ainsi : Ulric et Nathalie faisaient des ' efforts inouïs pour cacher à M. d'Epseuil le souvenir fatal qui les consumait, et cette lutte intérieure ajoiilait .encore aux souflrances de madame de Braines, dont la grossesse approchait de son terme. Un jour, en la voyant pâle, amaigrie, essayant unmélan*

colique sourire qui expirait sur ses lèvres, Ulric mesura avec épouvante ce qui se passait en elle, et sa nature droite reprenant le dessus, il comprit ses devoirs dans toute leur plénitude ; il se dit que sa femme était, après tout, pure comme les anges, qu'elle souffirait d*un mal qu'elle n'avait pas mérité, d'une faute qui n'était pas la sienne, et que, s'il ne voulait pas qu'elle succombât à cette lente douleur, c'était à lui de relever ce cœur aimant et brisé, de réussir à lui faire croire que son amour et l'espoir de sa paternité prochaine effaçaient peu à peu de son âme toute trace de ressentiment et d'amertume. Celte tâche était difficile, mais il s'en acquitta avec une perfection qui abusa presque Nathalie. Dieu a permis, on le sait, que l'accomplissement d'un devoir pénible apportât avec lui je ne sais quelle Indemnité bienfaisante qui le rend chaque jour plus facile et plus doux. Ulric ne tarda pas à ressentir les effets de cette récompense accordée aux nobles cœurs. Au bout de quelques jours, il s'étonna de ne plus trouver en lui cette irritation, cette sourde colère qui jetait comme un voile sur tous les détails de sa vie ; il se reprit, comme autrefois, au charme de cette existence recueillie dont le silence et le calme le reposaient d'un moment d'orage. La campagne qu'il aimait et qui n'avait pas eu d'abord assez de puissance pour cicatriser sa blessure, ressaisissait son empire. En face de ces paysages, entre Nathalie et M. d'Epseuil, l'image importune, sans s'effacer encore tout â fait, commençait â s'amoindrir, à se perdre dans Téloignement : on eût dit qu'elle ne pouvait plus l'atieindre, i travers cette barrière de verdure, ce rempart de bonheur et de paix domestiques, qui le séparaient pour toujours du monde où il avait souffert. Grâce à une illusion familières aux imaginations vives et poétiques, il lui semblait que

cet Ulric deBraiiies qui avait eu à subir à Paris quelques heures d*un supplice si étrange et si imprévu, n'était pas le môme que celui qui était revenu s'abriter dans cette calme retraite, donnant d'une main aux pauvres, soutenant de l'autre la chaste compagne de sa vie. Nathalie, qui devinait tout, comprit ce travail intérieur qui s'accomplissait dans le cœur de son mari, et qui allait le lui rendre tout entier, purifié et ennobli par le devoir et le sacrifice. La reconnaissance qu'elle en éprouva fut si vive, que son amour s'en accrut encore, et qu'une joie nouvelle, inconnue, la joie de trouver Ulric encore plus digne d'être aimé, de l'aimer encore davantage, et d'avoir devant soi tout un avenir pour le lui prouver, adoucit peu à peu chez madame de Braines ce souvenir qui la torturait et qu'elle avait cru irréparable. Maintenant, pour quiconque eût pénétré les lentes gradations de douleur, de tristesse et d'allégement par où venaient de passer ces deux âmes , il était clair que le premier cri de l'enfant de Nathalie, la première émotion de paternité qui ferait battre le cœur d'Ulric, achèveraient d'emporter les derniers vestiges de leurs soufifrancesy comme la brise de printemps emporte les feuilles desséchées.

Ulric, depuis son retour de Paris, avait mis un soin religieux à se rattacher à tout ce qu'avait aimé et honoré son père. Il avait revu souvent le chevalier de Trémon ; et le vieux gentilhomme, enchanté de ses prévenances, ravi de le voir renoncer à ses chimères et rentrer franchement dans la bonne et droite vie de province, lui avait rendu toute son amitié. Ulric, vers cette époque, appelé un jour à Aix pour une affaire, alla visiter le chevalier de Trémon ; il le trouva soucieux, et la visite de M. de Braines, au lieu de le rasséréner^ parut ajouter à son

embarras et à son trouble. M. deBraines s'en aperçut, le pressa de questions, et le chevalier, persuadé sans doute que le véritable intérêt d'Ulric ne lui permettsdt pas de se taire, finit par lui raconter ce qui le préoccupait.

La baronne de Vandeil avait enfta marié sa fille Mélanie, vers la fin de rhlver. Par une coïncidence assez commune en province, 3 se trouvait que son gendre, M. de Mintis, avait, quelques années auparavant, élevé ses vues jusqu'à Nathalie, et que sa réputation de joueur l'avait fait rigoureusement refuser. Pins léger que méchant, la rancune qu'il en gardait se contentait de quelques épigrammes, qui auraient même cessé tout à fait, s'il n'eût reconnu que médire de madame de Braines, e^étaît prendre la baronne par son faible. Or m. de Mhïfis, comme tous les joueurs, était couramment grevé d'un arriéré pour lequel les économies de sa beHe-mère lui semblaient un argent prédestiné. Le lendemain de son mariage, il avdt, suivant Tusage de quelques provinciaux imprudents, conduit sa femme â Paris pour y passer la lune de miel et y compléter la corbeille. fH, tle Braines s'y trouvait encore ; M. de Mintis était allé le voir; Uhic l'avaH présenté à quelques personnes de sa connaissance; ces relations avaient duré une qunizaine de jours ; après quoi TU, et madame de Brames étaient partis, hissant i Paris M. et madame de Mintis. Ceux-ci y étaient restés encore troU mois, y avaient dépensé huit ou dix mille francs en sus de leur budget officiel, et étaientrevenus à Âix depuis quelques jours. NatureHement, ta curieuse baronne leur avait demandé des nouvelles. Son gendre soutint assez bien les premiers interrogatoires; mais, par malheur, fidèle à ses anciennes habitudes, il avait fréquenté, & Tinsa 4e Mélanie, quelques tables de lansquenet ; m fonds secrets s'cb

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étalent ressentis, et il prévoyait la nécessité très-prochaine d'un appel passionné à l'affection et à la cassette de sa belIe-mère. Il lui avoua donc, sous le sceau du secret, tout ce qu'il avait appris dans cette société de viveurs et de tapis vert, sur l'amour de Max Elmer pour une grande dame qui n'était autre que Nathalie, sur le dénouement plus ou moins contesté de ce roman aristocratique, et sur tous les bruits qui avaient circulé dans le monde artiste, à.propos de la pièce de Clotilde fAnaenay,

Le: mineur californien ne se jette pas sur la veine aurifSre que sa pioche vient de découvrir avec plus d'avidité que la baronne de Vandeil sur cette opulente mine de commérages. ST. de Mintis fut sommé de vider son sac^ et peu s'en fallut que sa charitable belle-mère ne ftt venir par la poste la pièce imprimée. Elle n'en parla d'abord qu'à ses amies intimes ; mais que d*amies elle eut ce jour-là ! On réveilla le souvenir du passage de Max Elmer à Aix, de la fôte que hii avait donnée madame de Brailles. — C'avait été là; disait-on, le premier acte ; le dernier avait eu lieu à Paris, dans un monde plus favorable aux passions romanesques et aux héroïnes excentriques. Si la mé^disance n'allait pas jusqu'2 représenter Nathalie comme tout à fait coupable, il fht du moins avéré pour cette coterie hostile, qu'^elle avait été bien imprudente, que M. de Braines avait porté la peine dé son dédain pour la vie commune, et qu'il s'était vu forcé, pour sauver les restes de son honneur et de son repos, de ramener brusouement Nathalie à la campagne.

Voilà ce qui était arrivé jusqu'haut oreilles du chevalier de TrémoQ. Ami intime du général de Braines, s'étant pénétré de ses sentiments et de ses idées, M. de Tirémon s'était demandé ce que le général eût conseillé à son fJs dans un cas aussi grave,

et ii n'avait pas cru devoir taire à Ulric ce qu'on disait de sa femme et de lui. Ulric, de nouveau frappé au cœur, raconta à son vieil ami ce qui s'était passé, et il le fit si noblement, qu'avant la fin de son récit, le chevalier lui pressait la main avec des larmes dans les yeux. M. de Trémon était de la vieille école; on l'acceptait à Âix comme un souverain arbitre dans toutes les questions d'honneur et de loyauté. 11 décida qu'UIrie avait très-bien fait de ne pas provoquer Max Elmer, mais qu'il devait se battre avec M. de Mintis. C'était aussi l'avis d'Ulric. M. de Trémon ajouta que, pour donner à ce duel un caractère plus solennel et plus grave, ce seraient lui et le comte d'Érouville qui, malgré leur soixante-quinze ans, serviraient detémoins à M. de.Braines.

Le lendemain matin, les deux vieillards, en grand habit, h tête découverte et leur croix de Saint-Louis à la boutonnière, s'acheminèrent lentement vers l'hôtel qu'habitaient la baronne de Vandeil et son gendre. M. de Mintis était brave ; il n'y avait pas, pour le moment, d'autre réparation possible aux suites de ses bavardages. Il accepta donc la rencontre, tout en exprimant des regrets sincères, et souscrivit à toutes les conditions que posèrent le chevalier de Trémon et le comte d'Érouville. Il fut convenu que l'on se battrait le même soir, à l'épée, dans un ■ petit bois qui avoisinait le Bout-dii-Monde^ et qui appartenait à M. de Trémon.

Ulric était retourné auprès de sa femme, après son entrevue 'tvec le chevalier. Son duel ne le préoccupait que par la certi« tude que ce nouvel épisode porterait un coup cruel à Nathalie. 11 réussit pourtant à lui cacher, pendant cette sobrée, les angoisses qui le déchiraient.

LE COEUR ET l'AFFICHE. 317

La rencontre eut lieu le lendemain, ainsi que l'avaient réglé les témoins : Ulric avait trouvé moyen de s'esquiver dans la matinée, sous prétexte de terminer son affaire de la veille, il avait embrassé sa femme sans paraître plus ému, plus agité qi^e d'habitude : M. d'Epseuil ne se doutait de rien.

Une fois sur le terrain, le sang-froid d'Ulric fut assez remarquable pour que le chevalier de Trémon, bon juge en fait de bravoure, crût voir revivre en lui toute l'âme du général de Braines. M. de Mintis était triste, mais résolu.

Le duel fut court: au bout de cinq minutes, M. de Mintis, en se fendant sur son adversaire, reçut un coup de pointe dans la poitrine; mais la boite était trop vive pour pouvoir être complètement parée : Ulric fut atteint à l'épaule droite, et son sang coula en abondance.

Le chirurgien amené par les témoins, déclara que la blessure de M. de Mintis était grave, mais sans danger, et que celle de M. de Braines serait guérie en quinze jours.

Pour le moment, il était couvert de sang et d'une pâleur mortelle. Le chevalier de Trémon et le comte d'Érouville qui avaient assisté au combat avec un calme stoîque, étaient aussi pâles que lui, et il y avait quelque chose d'imposant et de pathétique à voir ces deux tôtes blanchies par l'âge se pencher sur le blessé, comme pour lui transmettre un écho de la voiv paternelle. Une voiture emmena à Aix M. de Mintis, qui, à travers les souffrances d'un premier pansement, conjurait M. de Braines de lui pardonner. Ulric accentua ce pardon d'une voix grave et douce. Ses témoins voulaient aussi le faire reconduire à Âix, afin d'avoir le temps d'avertir et de préparer Nathalie : • Non, non ! s*écria-t-il avec un transport fébrile, pas dans une

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^illel pas à portée des regards qui observent, des bouches qpi déchirent ! Au Bouir^m^Monde! dans un asile où rien ne puisse m'atidadre, pas plus le bruit de ce théâtre qui m'étouffe» que la Yoix de ces calomnies qui me tuent l »

Les deux vieux gentilshommes firent donc transporter Ulric au BatU-^U'Uonde, Malgré toutes leurs précautions, Nathalie était sur la terrasse quand ils arrivèrent M. èe Braines avait rassemblé toutes ses forces pour ce moment : — c Ce n*est rien I lui dit-il en souriant, absolument rien qu'une égratignure attrapée à la suite d*one qaerrile politique I • — Mais, en même temps, brisé par cet effort violent qu'il fsusait sur lui-même» il devint livide et s'évanouit.

Madame de Braines se jeta sur ce corps inanimé, couvrant de ses baisers et de ses larmes ce visage décoloré comme le marbre. Soit divination de l'amour, soit maladresse des deux témoins que leur émotion désarmait contre ses questions ardentes, elle comprit une partie de la vérité. Nathalie était grosse de sept mois; elle sentit que le coup qui la frappait était décisif et qu'elle ne s'en relèverait plus.

A son tour, elle refoula dans son cœur l'horrible douleur qui l'oppressait; elle se fit \m visage calme et riant pour soigner son mari, dont les mains cherchaient ccmstamment les siennes. De temps à autre, elle emmendt M. d'Epseuil pour pleurer un moment avec lui ; puis elle essuyait ses larmes et revenait auprès d'Ulric. MM. de Trémon et d'Érouville partageaient ses soins et admiraient son courage. Si, dans lefbnd de son âme> le chevalier l'avait an moment accusée d'un peu d'imprudence, il lui rendit, pendant ces tristes jour», tout un arriéré d'estime et de tendresse.

Ainsi que l'avait promis le chirurgien, la blessure de M* de

Minlîs n*eutpasde suites funestes, et celle de M. de Draines fut guérie au bout de quinze jours. Dans cet interyalia, le chevalier de Trémon et le comte d'Érouville avaient employé tout le tempe qu'ils ne passaient pas auprès d'Ulric, à parcourir les salons de h ville, où leur voix était toujours écoutée. Us parlèrent avec ue lel respect de M. et de madame <le Br aines, et la considération qui les entourait eux-mêmes était si universelle, qu'à Tinstant les méchants propos cessèrent. La baronne de Vandcil se tint pour avertie par le danger qu'elle avait feit courir à son gendre : elle paja ses dettes en grommelant et partit pour la campagne. Une réaction s'opéra en iiaveur d'Uiric et de Nathalie avec toute la mobile vivacité des imaginations méridionales ; on les plaignit, on les honora et on les aima.

Il ÉTAfT TROP TARD. Lc jouT OÙ M. do Braines se releva, raf- . fèrmi et guéri par les bonnes paroles que lui apportaient chaque matin ses deux vieux amis, la force factice qui avait jusque-là soutenu Nathalie, l'abandonna tout à coup, et ce fut à son tour de se mettre au lit. Pendant six semaines, die alla s'affaiblissant chaque jour; à mesure que sa faiblesse augmentait, son front s'illmmnait d'une expression si sereine, que son mari et son père ; furent trompés, et ne crurent pas i un danger possible. EHe. demanda le curé de sa paroisse ; mais elle était si pieuse que sa demande n'effraya personne, et ne parut que l'ordinaire précaution d'une femme chrétienne à l'approche de ses couches. Le prêtre arriva ; il la connaissait depuis. l'enfance et avait acquis, depuis cinquante ans, la triste expérience des maux du corps «et ' de ceux de l'âme. Après son premier entretien avec Nathalie, il prit à part le chevalier de Trémon, et* lui dit en étouffant ses sanglots : i Monsieur le chevalier, notre chère dame est perdue I »

Le reste ne se raconte pas : la réalité terrible arriva, pai degrés, à la pensée de M. d'Epseuil, puis à celle d'Ulric. Le cur^ et les deux vieux gentilshommes ne les quittaient plus ; Nathalie leur parlait à tous avec une douceur angélique ; elle ne paraissait pas souffrir; par moments, elle s'interrompait pour prier.

D'autres fois, elle causait à voix basse avec le cuié, mais les rôles étaient intervertis. C'était le vétéran du sanctuaire qui avait besoin d'être encouragé par la jeune malade, et quand il la quittait, de grosses larmes sillonnaient ses joues ridées : — « C'est une sainte ; elle n'appartient plus à la terre ! • disait-il.

Hubert et les autres domestiques avaient demandé à venir auprès do leur maîtresse ; ils se tenaient presque tout le jour dans le salon qui précédait sa chambre ; Hs se taisaient et pleuraient.

Lorsqu'elle sentit approcher la terrible épreuve, Nathalie attirai elle M. de Braines par un mouvement dont la force le surprit : c Tu m'aimes toujours? lui dit-elle ; ton cœur est tout à moi? cette affiche est oubliée? » Pour toute réponse, il colla ses lèvres à son front humide de fièvre, et y resta jusqu'à ce que M. d'Epseuil et le curé vinssent l'en arracher.

Ce fut le dernier sentiment terrestre de Nathalie ; son visage se transfigurait dans une espérance divine ; une prière suprême agitait ses lèvres ; son regard, envahi déjà par les ombres de la mort, allait de son mari à son père, et de là aux vieillards agenouillés, qu'elle semblait remercier.

Le soir, elle accoucha d'un fils qui ne vécut que deux heures, et elle expira dans la nuit : le curé eut le temps de baptiser l'enfant avant de fermer les yeux à la mère.

— Imp. D. BARDINn à Saint-eermain.

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