‹ Oraganisation du travail association universelleChapitre 5 sur 10 · AA · texte numérisé non relu

AA

Tailleurs d’habits.

Tourneurs en chaises.

Teinturiers dégraisseurs.

las

Teinturiers en soie.

Imprévu.

Tapissiers.

Tanneurs.

Vernisseurs.

Nota. Nous devons ces renseignements, que nous avons mis beaucoup de soin à recueillir et que personne ne sera tenté d’accuser d’exagération, à MM. Robert, teinturier, rue des Gravilliers, 60; Rosier, ouvrier en cannes, rue Sainte-Avoie, 33; , Landry, ébéniste, faubourg Saint-Martin, 99; Baratre, sellier, rue de Laborde, 17 ; Moreau, commis, rue du Caire, 16.

Que de larmes représente chacun de ces chiffres ! que de cris d’angoisse ! que de malédictions violem> ment refoulées dans les abîmes du cœur 1 Voilà pourtant la condition du peuple à Paris, la ville de la science, la ville des arts, la rayonnante capitale du

monde civilisé ; ville , du reste, dont la physionomie ne reproduit que trop fidèlement tous les hideux contrastes d’une civilisation tant vantée : les promenades superbes et les rues fangeuses, les boutiques étincelantes et les ateliers sombres , les théâtres où l’on chante et les réduits obscurs où l’on pleure, des monuments pour les triomphateurs et des salles pour les noyés, l’Arc de l’Ëtoile et la Morgue î

C’est assurément une chose bien remarquable que la puissance d’attraction qu’exercent sur les campa-' gnes ces grandes villes où l’opulence des uns insulte j à tout moment à la misère des autres. Le fait existe' pourtant, et il est trop vrai que l’industrie fait concurrence à l’agriculture. Un journal dévoué à l’ordre social actuel reproduisait naguère ces tristes lignes tombées de la plume d’un prélat, l’évêque de Strasbourg :> « Autrefois, me disait le maire d’une petite ville , avec trois cents francs je payais mes ouvriers ; maintenant mille francs me suffisent à peine. Si nous n’élevons très- haut le prix de leurs journées, ils nous menacent de nous quitter pour travailler dans les fabriques. Et cependant, combien l’agriculture, la véritable richesse de l’État, ne doitelle pas souffrir d’un pareil ordre de choses! Et remarquons que , si le crédit industriel s’ébranle , si une de ces maisons de commerce vient à crouler, trois ou quatre mille ouvriers languissent tout- à-

Dr'!

; by GoogK-

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coup sans travail , sans pain , et demeurent à la charge du pays. Car ces malheureux ne savent point économiser pour l’avenir : chaque semaine voit disparaître le fruit de leur travail. Et dans les temps de révolutions, qui sont précisément ceux où les' banqueroutes deviennent plus nombreuses, combien n’est pas funeste à la tranquillité publique cette population d’ouvriers affamés qui passent tout-àcoup de l’intempérance à l’indigence ! Ils n’ont pas même la ressource de vendre leurs bras aux cultivateurs ; n’étant plus accoutumés aux rudes travaux des champs , ces bras énervés n’auraient plus de puissance. »

Ce n’est donc pas assez que les grandes villes soient les foyers de l’extrême misère, il faut encore que la population des campagnes soit invinciblement attirée vers ces foyers qui doivent la dévorer. Et, comme pour aider à ce mouvement funeste , ne voilà -t- il pas qu’on va créer des chemins de fer? car les chemins de fer, qui , dans une société sagement organisée , constituent un progrès immense i ne sont dans la nôtre qu’une calamité nouvelle. Ils tendent à rendre solitaires les lieux où les bras manquent , et à entasser les hommes là où beaucoup demandent en vain qu’on leur fasse une petite place au soleil ; ils tendent à compliquer le désordre affreux qui s’est introduit dans le classement des

travailleurs , dans la distribution des travaui , dans la répartition des produits.

Passons aux villes de second ordre.

Le docteur Guépin a écrit dans un petit almanach, indigne, je suppose, de tenir sa place dans la bibliothèque de nos hommes d’état, les lignes sui< vantes :

tt Nantes éfônt un terme moyen entre les villes de grand commerce et de grande industrie , . telles que Lyon, Paris, Marseille, Bordeaux, et les places de troisième ordre, les habitudes des ouvriers y étant meilleures peut-être que partout ailleurs, nous ne croyons pouvoir mieux choisir pour mettre en évidence les résultats auxquels nous devons arriver, et leur donner un caractère de certitude absolue.

» A moins d’avoir étouffé tout sentiment de jus> tice , il n’est personne qui n’ait dû être aflligé en voyant l’énorme disproportion qui existe , chez les ouvriers pauvres, entre les joies et les peines ; vivre, pour eux, c’est uniquement ne pas mourir.

» Au delà du morceau de pain dont il a besoin pour lui et pour sa famille, au delà de la bouteille de vin qui doit lui ôter un instant la conscience de ses douleurs, l’ouvrier ne voit plus riqn et n’aspire à rien.

» Si vous voulez savoir comment il se loge, entrez dans une de ces rues où il se trouve parqué par

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la misère , comme les juifs l’étaient au moyen âge par les préjugés populaires dans les quartiers qui leur étaient assignés. — Entrez en baissant la tète dans un de ces cloaques ouverts sur la rue et situés au-dessous de son niveau : l’air y est froid et humide comme dans une cave ; les pieds glissent sur le sol malpropre , et l’on craint de tomber dans la fange. De chaque côté de l’allée, qui est en pente, et par suite au-dessous du sol, il y a une chambre sombre, grande, glacée, dont les murs suintent une eau sale, et qui ne reçoit l’air que par une méchante fenêtre trop petite pour donner passage à la lumière, et trop mauvaise pour bien clore. Poussez la porte et entrez plus avant , si l’air fétide ne vous fait pas reculer; mais prenez garde, car le sol inégal n’est ni pavé ni carrelé , ou au moins les carreaux sont recouverts d’une si grande épaisseur décrassé, qu’il est impossible de les voir. Ici deux ou trois lits raccommodés avec de la ficelle qui n’a pas bien résisté : ils sont vermoulus et penchés sur leurs supports ; une paillasse , une couverture formée de lambeaux frangés, rarement lavée parce qu’elle est seule, quelquefois des draps et un oreiller : voilà le derlans du lit. Quant aux armoires, on n’en a pas besoin dans ces maisons. Souvent un rouet et un métier de tisse- , rand complètent l’ameublement.

» Aux autres étages, les chambres plus sèches ^

un peu plus éclairées, sont également sales et misérables. — C’est là, souvent sans feu, l’hiver, à la clarté d’une chandelle de résine, le soir, que des hommes travaillent quatorze heures par jour pour un salaire de quinze à vingt sous.

» Les enfants de cette classe , jusqu’au moment où ils peuvent, moyennant un travail pénible et abrutissant, augmenter de quelques liards la richesse de leurs familles, passent leur vie dans la boue des ruisseaux; — pâles, bouffis, étiolés, les yeux rouges et chassieux, rongés par des ophthalmies scrofuleuses, ils font peine à voir ; on les dirait d’une autre nature que les enfants des riches. Entre les hommes des faubourgs et ceux des quartiers riches, la différence n’est pas si grande ; mais il s’est fait une terrible épuration : les fruits les plus vivaces se sont développés, mais beaucoup sont tombés de l’arbre. Après vingt ans, l’on est vigoureux ou l’on est mort. Quoi que nous puissions ajouter sur ce sujet , le détail des dépenses de cette fraction de la société parlera plus haut.

Loyer pour une famille . . . . 25 fr.

Blanchissage 12

Combustible 35

Réparation des meubles .... 3

Déménagement (au moins une fois chaque année] ... 2

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Chaussure . . ' 12

Habits 0

Ils se YÔtent de vieux habits qu’on leur donne.

Médecin gratuit.

Pharmacien gratuit.

» Il faut que 196 fr., complétant les 300 fr. gagnés annuellement par une famille, suffisent à la nourriture de quatre ou cinq personnes, qui doivent consommer, au minimum, en se privant beaucoup, pour 150 fr. de pain. Ainsi, il leur reste 46 fr. pour acheter le sel , le beurre , les choux et les pommes de terre ; nous ne parlerons pas de la viande, dont ils ne font pas usage. Si l’on songe maintenant que le cabaret absorbe encore une certaine somme, on comprendra que, malgré les quelques livres de pain fournies de temps en temps par la charité, l’existence de ces familles est affreuse. »

Nous venons de montrer par des chiffres à quel excès de misère l’application du lâche et brutal principe de la concurrence a poussé le peuple. Mais tout n’est pas dit encore. La misère engendre d’effroyables conséquences : allons jusqu’au cœur de ce triste sujet.

Màlesuada famés , disaient les anciens, la faim mauvaise conseillère. C’est un mot terrible et profond que celui-lè ! Mais si le crime naît de la misère,

d’où naît la misère? On yient de le voir. La concurrence est donc aussi fatale à la sécurité du riche qu’à l’existence du pauvre. Tyrannie infatigable pour celui-ci, elle est pour celui-là une perpétuelle menace. Savez-vous d’où sortent la plupart des malheureux que la prison réclame? De quelque grand centre d’industrie. Les départements manufacturiers fournissent aux cours d’assises un nombre d’accusés double de celui que présentent les départements agricoles. La statistique sur ce point donne des arguments sans réplique. Or, que penser de l’organisation actuelle du travail , des conditions qui lui sont faites, des lois qui le régissent, si le bagne se recrute dans les ateliers? Qu’on pèse, au nom du ciell ces effroyables paroles de M. Moreau Christophe : « Au point ou nous en sommes, le vol du pauvre sur le riche n’est plus qu’une réparation, c’està-dire le déplacement juste et réciproque d’une pièce de monnaie ou d’un morceau de pain qui retourne des mains du voleur dans les mains du volé. « Tu es maître de mon argent, moi de ta vie , dit Jean Sbogar. Cela n’appartient ni à toi ni à moi : rends et je laisse. » Imaginez après cela quelque beau système pénitentiaire, ô philanthropes I Quand vous aurez fait de la peine un moyen d’éducation pour le criminel, la misère qui l’attend au sortir de vos prisons l’y repoussera sans pitié. On a calculé

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que, dans le pénitencier de New-York, les récidives étaient de un sur deux libérés. Médecins clairvoyants, laissez , croyez-moi , ce pestiféré dans son hôpital : en le rendant à la liberté, vous le restituez à la peste. Et puis, le moyen de guérir le criminel en prison? Le contact du scélérat incorrigible est mortel pour celui qui serait susceptible de guérison, le vice ayant son point d’honneur comme la vertu. Aura-t-on recours à l’isolement? Que d’expériences malheureuses I Sur onze individus condamnés à l’emprisonnement solitaire dans la prison d’état du Maine, cinq tombent malades, deux se suicident, les autres deviennent hébétés : voilà la moralité de l’isolement ; qu’on interroge la statistique. Mais à quoi bon nier l’efficacité d’un remède si ardemment étudié ? Tenons-la un instant pour incontestable. Le régime de vos prisons vaudra donc mieux que celui de vos ateliers ! ’ 11 y aura donc prime pour le vol ! La société disant au pauvre : « Attaque -moi , si tu veux que je te témoigne quelque sollicitude : » cela' paraît bouffon, n’est-ce-pas? Eh bien! c’est pourtant l’inévitable conséquence d’un régime industriel où toute fabrique devient école de corruption.

Autre conséquence funeste. De l’individualisme, ai-je dit, sort la concurrence ; de la concurrence, la mobilité des salaires, leur insuffisance... Arrivés à ce point, ce que nous trouvons, c’est la dissolution

Dü TRAVAIL. 2r,

de la famille. Tout mariage est un accroissement de charges : pourquoi la pauvreté s’accouplerait- elle avec la pauvreté ? Voilà donc la famille faisant place au concubinage. Des enfants naissent aux pauvres : comment les nourrir ? De là tant de malheureuses créatures trouvées mortes au coin des bornes , sur les marches de quelques églises solitaires, et jusque sous le péristyle du palais où se font les lois. Et" pour que nul doute ne nous reste sur la cause des infanticides, la statistique vient encore ici nous ap- 1 prendre que le chiffre d’infanticides fourni par nos ; quatorze départements les plus industriels est à celui fourni par la France entière dans le rapport dequarante-et-un à cent vingt-et-un (1). Toujours les plus grands maux là où l’industrie a choisi son théâtre I 11 a bien fallu que l’État en vînt à dire à toute mère indigente : « Je me charge de vos enfants. J’ouvre des hospices. » C’était trop peu. Il fallait aller plus loin et faire disparaître les obstacles qui auraient pu frapper le système d’impuissance. Les tours sont établis ; le bénéfice du mystère est accordé à la maternité qui s’abdique. Mais qui donc arrêtera les progrès du concubinage, maintenant que les séductions du plaisir sont dégagées de la crainte des charges qu’il impose? C’est ce qu’ont crié aussitôt les

(1) Voir la statistique publiée parle Constitutionnel dû Itf juillet 1840.

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moralistes. Puis sont venus les calculateurs sans entrailles, et leur plainte a été plus vive encore. « Supprimez les tours, supprimez les tours, ou bien attendez-vous à voir le chiffre des enfants trouvés grossir de telle sorte , que tous nos budgets réunis n’y sufâront pas. » De fait, la progression en France a été remarquable depuis l’établissement des tours. Au 1*' janvier 1784, le nombre des enfants trouvés était de 40,000 ; il était 102,103 en 1820 ; de 122,981 en 1831 : il est à peu près aujourd’hui de 130,000 (1). Le rapport des enfants trouvés à la population a presque triplé dans l’espace de quarante ans. Quelle borne poser à cette grande invasion de la misère ? Et comment échapperez-vou^. Messieurs, au fardeau toujours croissant des centimes additionnels? Je sais bien que les chances de mortalité sont grandes dans les ateliers de la charité moderne ; je sais bien que, parmi ces enfants voués à la publique bienfaisance , il en est beaucoup que tue, au sortir du taudis natal , l’air vif de la rue ou l’épaisse atmosphère de l’hospice ; je sais qu’il en est d’autres qu’une nourriture avare consume lentement, car sur les 9,727 nourrices des enfants trouvés de Paris, 6,264 seulement ont une vache ou une chèvre ; je sais enfin qu’il en est qui , réunis chez

(1) Voir les ouvrages de MM.Huernede Pommeuse, Duchâtel, Bonoiston de Cbàteauneuf.

la même nourrice, meurent du lait que leurs com-* pagnons, nés de la débauche, ont empoisonné (i). Eh bienl -cette mortalité même ne constitue pas, hélas ! une économie sufGsante. Et puisqu’il s’agit de centimes additionnels et de chiffres, les dépenses, de 1815 à 1831, se sont élevées : dans la Cha> rente, de 45,232 fr. à 02,454 ; — dans les Landes, de 38,881 à 74,553 fr. ; — dans le Lot-et-Garonne, de 66,579 fr. à 116,986; — dans la Loire, de 60,079 à 83,492 fr. — Ainsi du reste de la France. En 1825, les conseils généraux votent pour 5>915,744 fr. d’allocations, et à la fin de l’année, ' le déficit constaté est de 230,418 fr. Pour comble de malheur, le régime hygiénique des hospices s’a* méliore de jour en jour I Les progrès de l’hygiène devenant une calamité ! Quel état social , grand Dieu 1 Que faire donc, encore une fois ? On a ima-r giné de réduire toute mère qui irait déposer son enfant à l’hospice à l’humiliante obligation de prendre un commissaire de police pour confesseur. Belle invention, vraiment I Que peut donc gagner la société à ce que les femmes s’accoutument à ne plus rougir? Quand toute imprudence de jeunesse aura obtenu son visa, ou que tout acte de libertinage aura pris son passavant, qu’ arrivera -t- il? Que le frein établi par la nécessité de cette confession dou-

(1) Philosophie du Budget, par M. Eddesuad DuméHl-

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loureuse sera bientôt brisé par l’habitude ; que les femmes feront ainsi leur éducation d’effronterie, et qu’après avoir consacré l’oubli de la chasteté, l’au- , torité publique aura scellé de son sceau la violation de toutes les lois de la pudeur l Mieux vaudrait presque supprimer les tours ; c’est ce que beaucoup osent demander. Vœu impie! Ahl vous trouvez que le chiffre des centimes additionnels grossit , Messieurs 1 c’est possible ; mais nous ne voulons pas , nous, que le nombre des infanticides augmente. Âh ! la charge qui pèse sur vos budgets vous épouvante T mais nous disons , nous , que puisque les filles du peuple ne trouvent pas dans leur salaire de quoi vivre, il est juste que ce que vous gagnez d’un côté, vous le perdiez fatalement de l’autre. Mais la famille s’en va de la sorte ? Eh ! sans doute . Avisez donc à ce que le travail soit réorganisé. Car, je le répète : avec la concurrence, l’extrême misère ; avec l’extrême misère, la dissolution de la famille. Chose singulière ! les partisans de ce régime tremblent devant l’ombre d’une innovation , et ils ne s’aperçoivent pas que le maintien de ce régime les pousse par une pente naturelle et irrésjstible à la plus audacieuse des innovations modernes , au saint-simonisme 1

, Un des résultats les plus hideux du régime indusifricl que nous combattons est l’entassement des cn-

fants dans les fabriques. « En France, lisons-nous dans une pétition adressée aux chambres par des philanthropes de Mulhouse, on admet dans les filatures de coton et dans les autres établissements iudustriels des enfants de tout âge ; nous y avons vu des enfants de cinq et de six ans. Le nombre d’heures de travail est le même pour tous , grands et petits ; on ne travaille jamais moins de treize heures et demie par jour dans les filatures, sauf les cas de crise commerciale. Traversez une ville d’industrie à cinq heures du matin et regardez la population qui se presse à l’entrée des filatures I vous verrez de malheureux enfants , pâles , chétifs , rabougris , à l’œil terne, aux joues livides, ayant peine à respirer, marchant le dos voûté comme des vieillards. Écoutez lesœntretiens de ces enfants ; leur voix est rauque , sourde et comme voilée par les miasmes impurs qu’ils respirent dans les établissements cotonniers. » Plût à Dieu que cette description fût exagérée I mais les faits qu’elle signale s’appuient sur des observations consignées dans des pièces officielles et recueillies par des hommes graves. Les preuves, d’ailleurs, ne sont que trop convaincantes. M. Charles Dupin disait dernièrement à la chambre des pairs que, sur 10,000 jeunes gens appelés à supporter les fatigues de la guerre, les dix départements les plus

manufacturiers de France en présentaient 8,980

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infirmes ou difformes, tandis que les département agricoles n’ert présentaient que 4,029. En 1837 » pour avoir 100 hommes valides, il fallut en repous< ser 170 à Rouen, 157 à Nîmes, 168 à Elbeuf, 'ÎOO à Mulhouse (1) . Et ce sont bien là les effets naturels de la concurrence. En appauvrissant outre mesure l’ouvrier , elle le force à chercher dans la paternité un supplément de salaire. Aussi, partout ou la concurrence a régné , elle a rendu nécessaire l’emploi des enfants dans les manufactures. En Angleterre, par exemple, les ateliers se composent en grande partie d’enfants : le Monthly tieview, cité par M. D’ilaussez, porte à 1,078 le nombre des travailleurs qui , dans les manufactures de Dundée , n’ont pas atteint leur 18® année ; la majorité est audessous de 14 ans ; une grande partie au-dessous de 12 ; quelques-uns au-dessous de 9 ; il y en a enfin qui n’ont que 6 pu 7 ans. Or, on peut juger d’après VAusIand, cité par M. Edelestand Duméril, des effets de cet affreux système d’impôt établi sur l’enfance : parmi 700 enfants des deux sexes , pris au hasard à Manchester, on a trouvé :

Sur les 350 qui n’étaient pas employés dans les fabriques, 21 malades, 88 d’une santé faible, 241 parfaitement bien portants.

Sur les 350 qui y étaient employés, 75 malades,

(1) Voir U «lotûtiqae précitée.

154 d’une santé faible, 143 seulement d’une bonne santé.

C’est donc un régime homicide que celui qui force lés pères à exploiter leurs propres enfants . Et ‘ au point de vue moral, qu’imaginer de plus désas- \ treux que cet accouplement des sexes dans les fa- i briques? C’est l’inoculation du vice à l’enfance. ' Comment lire sans horreur ce que dit le docteur Cumins de ces malades de onze ans qu’il a traités dans un hôpital de maladies syphilitiques ? et quelle conclusion tirer de ce fait qu’en Angleterre l’âge moyen dans les maisons de refuge est dix-huit ans? Nous pourrions multiplier ces désolantes preuves : à Paris sur douze mille six cent sept femmes inscrites an registre de la prostitution , les villes en fournissent huit mille six cent quarante-une ; et toutes appartiennent à la classe des artisans. M. Lorain, professeur au collège Louis le Grand, a composé un rapport tristement curieux sur l’état de toutes les écoles primaires du royaume. Après avoir longuement énuméré les odieuses victoires de l’industrie sur l’éducation et leur influence sur la moralité des enfants, il ajoute que la France commence â être infectée des mômes usages qui ont pris racine en Angleterre, où il a été constaté, par un tableau du Journal of Education, qu’en quatre jours, quatorze cent quatorze enfants avaient fréquenté quatorze

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boutiques de rogommistes. Et comment, sans une réorganisation du travail , arrêter ce dépérissement rapide du peuple ? Par des lois qui règlent l’emploi des enfants dans les manufactures? C’est ce qui vient d’être tenté. Oui, telle est en France la philanthropie du législateur, que la chambre des pairs vient de fixer à huit ans l’âge où l’enfant pourrait être dépersonnalisé par le service d’une machine. Suivant cette loi d’amour et de charité , l’enfant de huit ans ne serait plus astreint par jour qu’à un travail de huit heures , et celui de douze ans qu’à un travail de douze heures. Ceci n’est qu’un plagiat du factory’s bill. Quel plagiat 1 Mais, après tout, il faudra l’appliquer, cette loi : est -elle applicable? Que répondra le législateur au malheureux père de famille qui lui dira : «. J’ai des enfants de huit, de neuf ans : si vous abrégez leur travail, vous diminuez leur salaire. J’ai des enfants de six, de sept ans ; le pain me manque pour les nourrir : si vous me défendez de les employer, vous voulez donc que je les laisse mourir de faim ? » Les pères ne voudront pas , s’est- on écrié. Les forcer à vouloir , est-ce possible ? et sur quel droit, sur quel principe de justice s’appuierait cette violence faite à la pavivreté? On ne peut sous ce régime-ci respecter l’humanité dans l’enfant sans l’outrager audacieusement dans le père.

Le Courrier français avouait dernièrement que c’était là une difficulté grave ; je le crois bien. Ainsi, sans une réforme sociale, il n’y a pas ici de remède possible. Ainsi, le travail, sous l’empire du principe . de concurrence , prépare à l’avenir une génération , décrépite, estropiée, gangrenée, pourrie. O riches I qui donc ira mourir pour vous sur la frontière ? 11 vous faut des soldats pourtant !

Mais à cet anéantissement des facultés physiques et morales des fils du pauvre vient s’ajouter l’anéantissement de leurs facultés intellectuelles. Grâce aux termes impératifs de la loi, il y a bien un instituteur primaire dans chaque localité, mais les fonds nécessaires pour son entretien ont été partout votés avec une lésinerie honteuse. Ce n’est pas tout ; nous avons parcouru il n’y a pas long-temps les deux provinces les plus civilisées de France, et toutes les fois qu’il nous est arrivé de demander à un ouvrier pourquoi il n’envoyait pas ses enfants à l’école , il nous a répondu qu’il les envoyait à la fabrique. Ainsi nous avons pu vérifier par une expérience personnelle ce qui résulte de tous les témoignages , et ce que nous avions lu dans le rapport officiel d’un membre de l’Université, M. Lorain, dont voici les propres expressions ; « Qu’une fabrique , une filature, un arsenal, une usine, vienne à s’ouvrir, vous pouvez fermer l’école. » Qu’est-ce donc qu’un ordre

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' social où l’industrie est prise en flagrant délit de j lutte contre l’éducation ? Et quelle peut être l’im- ' portance de l’école dans un tel ordre social? Visitei les conununes : ici ce sont des forçats libérés , des vagabonds, des aventuriers, qui s’érigent en institua leurs ; là ce sont des instituteurs affamés qui quittent la cliaire pour la charrue, et u’eoseignrat que lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire ; presque partout les enfants sont entassés dans des salles humides , malsaines , et même dans des écuries , où ils profitent pendant l’hiver de la chaleur que leur communique le béUi). 11 ^t diss communes où le maître d’école fait sa classe dans une salle qui lui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Quand les fils du pauvre reçoivent une éducation , telle est celle qu’ils reçoivent : ce sont les plus favorisés , cenx-là . Et ces détails , encore une fois, ce sopt des rapports officiels qui les donnent. A quoi songent donc les publicistes qui prétendent qu’il faut instruire le peuple, que sans cela rien n’est possible en fait d’améliorations, que c’est par là qu’il faut commencer ? La réponse est bien simple : Quand le pauvre est appelé à se décider entre l’école et la fabrique, son choix ne saurait être un instant douteux. La fabrique a, pour obtenir la préférence, un moyen décisif : dans l’école on instruit l’enfant, mais dans la fabrique on le paye. Donc, sous le régime

de la concurrence, après avoir pris les fils du pauvre à quelques pas de leur berceau, on étouffe leur intelligence en même temps qu’on déprave leur cœur, en même temps qu’on détruit leur corps. Triple impiété ! triple homicide I

Encore un peu de patience , lecteur 1 je touche au terme de cette démonstration lamentable. S’il est un fait incontestable , o’est que l’accroissement de la population est beaucoup phis rapide dans la | classe pauvre que dans la classe riche. D’après la alalistique de là civilisation européenne , les naissances, à Paris, ne sont què du 1 /32* de ta population dans les quartiers les plus aisés ; dans les autres elles s’élèvent au 1/26*. Cette disproportion est un fait général , et M . de Sismondi , dans son ouvrage sur l’économie politique , l’a très-bien e:spliqué en | l’attribuant à l’impossibilité où les journaliers se trouvent d’espérer et de prévoir. Celui-Là seul peut mesurer le nombre de ses enfants à la quotité de son revenu qui se sent maître du lendemain ; mais quiconque vit au jour le jour subit le joug d’une fatalité mystérieuse à laquelle il voue sa race , parce qu’il y a été voué lui-même. Les hospices sont là, d’ailleurs, menaçant la société d’une véritable inondation de mendiants. Quel moyen d’échapper à un tel fléau? Encore si les pestes étaient plus fréquentes 1 ou si la paix durait moins long-temps 1 car, dans

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l’ordre social actnel , la destruction dispense des autres remèdes 1 Mais les guerres tendent à devenir de plus en plus rares; le choléra se fait désirer. Que devenir? Et, après un temps donné, que feronsnous de nos pauvres? Il est clair cependant que toute société où la quantité des subsistances croit moins vite que le nombre des hommes est une société penchée sur l’abime. Or cette situation est celle de la France. M. Rubichon, dans son livre intitulé : Mécanisme social, a prouvé jusqu’à l’évidence cette elIVayante vérité. Il est vrai que la pauvreté tue. D’après le docteur Villermé, sur vingt mille individus nés à la même époque , dix mille dans les départements riches, dix mille dans les départements pauvres, la mort, avant quarante ans, frappe cinquante-quatre individus sur cent dans les premiers, soixante-deux sur cent dans les seconds. A quatre-vingt-dix ans, le nombre de ceux qui vivent encore est , sur dix mille, de quatre-vingt-deux dans les départements riches , et dans les départements pauvres de cinquante-trois seulement. Vain remède que ce remède affreux de la mortalité 1 Toute proportion gardée, la misère fait naître beaucoup plus de malheureux qu’elle n’en moissonne. Encore une fois, quel parti prendre ? Les Spartiates tuaient leurs esclaves . Galère ht noyer les mendiants. En France, diverses ordonnances rendues dans le cours du xvi' siècle

ont porté contre eux la peine de la potence (1). En- î> tre ces divers genres de châtiments équitables , on / peut choisir. Pourquoi n’adopterions-nous pas les / doctrines de Malthus? Mais non. Malthus a manqué / de logique : il n’a pas poussé jusqu’au bout son J système. Êtes- vous d’avis que nous nous en tenions aux théories du Livre du meurtre, publié en Angleterre au mois de février 1 839 , ou bien à cet écrit de Marcus, dont notre ami Godefroi Cavaignac a rendu compte, et où l’on propose d’asphyxier tous ^ les enfants des classes ouvrières, passé le troisième, sauf à récompenser les mères de cet acte de patriotisme? Vous riez? Mais le livre a été écrit sérieusement par un publiciste-philosophe ; il a été commenté, discuté par les plus graves écrivains de l’Angleterre; il a été enfin repoussé avec indignation comme une chose atroce et pas du tout risible.

Le fait est qu’elle n’avait pas le droit de rire de ces sanguinaires folies , cette Angleterre qui s’est vue acculée par le principe de concurrence à la taxe des pauvres, autre colossale extravagance. Nous livrons à la méditation de nos lecteurs les chiffres suivants, extraits de l’ouvrage de E. Bulwer ; England and lhe English :

(1) Voir les auteurs cités par M. Edelcstand Duméril dans sa Philosophie du budget, 1. 1, p. 11.

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Le journalier indépendant ne peut- ae procurer I avec son salaire que ^122 onces de nourriture par, semaine, dont 13 onces de viande.

Le pauvre vaï.idu, à la charge dn la paroisse, reçoit 151 onces de nourriture par semaine » dont 21 onces de viande.

Le crinainel reçoit 239 onces de nourriture par semaine, dont 3S onces de viande ?

de qui veut dire qu’en Angleterre la condition matérielle dn criminel est meilleure que celle du pauvre pourri par la paroisse , et celle du pauvre uQurri par la paroisse meilleure que celle de l’honnôte homme qui travaille , Cela est monstrueux, n’estce pas? eh hienl cela çat nécessaire. L’Angleterre a des travailleurs , mais moins de travailleurs que d’hahitants, Or, comme entre nourrir les pauvres et les tuer il n’y a pas de milieu, les législateurs anglais opt pris le premier de ces deui; partis } ils n’ont pas eu autant de courage que l’empereur Galère : voilà tout , Keste à savoir si les législateurs français en* visagont de sangrfroid ces abominables conséquences du régime industriel qu’ils ont emprunté à l’Angleterre 1 d insiste . La concurrence produit la misère: c’e^ un fait prouvé par des chiffres. La misère est horriblement prolifique : c’est un fait prouvé par des chiffres. La fécondité du pauvre jette dans la société des malheureux qui ont besoin de travailler et ne

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trouvent pas de travail : c’est un fait prouvé par des . chiffres. Arrivée là, une société n’a plus qu’à choisir entre tuer les pauvres ou les nourrir gratuitement, atrocité ou folie.

lA CONCURRENCE EST UNE CAUSE DE RUINE POUR LA BOURGEOISIE.

Je pourrais m’arrêter ici. Une 'société semblable à celle que je viens de décrire est en gestation de guerre civile. C’est bien en vain que la bourgeoisie se féliciterait de ne point porter l’anarchie dans son sein si l’anarchie est sous ses pieds. Mais la domi- , nation bourgeoise, même abstraction faite de ce qui I devrait lui servir de base, ne renferrae-t-elle pas en 1 elle -même tous les éléments d’une prochaine et ' inévitable dissolution?

Le hon marché , voilà le grand mot dans lequel se résument , selon les économistes de l’école des Smith et des Say,.tous les bienfaits de la concurrence illimitée. Mais pourquoi s’obstiner à n’envisager les résultats du bon marché que relativement au bénéfice momentané que le consommateur en

retire ? Le bon marché ne profite à ceux qui consomment qu’en jetant parmi ceux qui produisent les ■ germes de la plus ruineuse anarchie. Le bon marché, c’est la massue avec laquelle les riches producteurs écrasent les producteurs peu aisés. Le bon marché, c’est le guet-apens dans lequel les spécula- | teurs hardis font tomber les hommes laborieux . Le / bon marché, c’est l’arrôt de mort du fabricant qui ne peut faire les avances d’une machine coûteuse que ses rivaux, plus riches, sont en état de se procurer.

Le bon marché, c’est l’exécuteur des hautes œuvres du monopole ; c’est la pompe aspirante de la moyenne industrie, du moyen commerce, de la moyenne pro- | priété ; c’est , en un mot , l’anéantissement de la i bourgeoisie au profit d’oligarques industriels. \ Serait-ce que le bon marché doive être maudit , considéré en lui-nâème ? Nul n’oserait soutenir une telle absurdité. Mais c’est le propre des mauvais I principes de changer le bien en mal et de corrompre | toute chose. Dans le système de la concurrence, * le 6on marché n’est qu’un bienfait provisoire et hypocrite. Il se maintient tant qu’il y a lutte : aussi- , tôt que le plus riche a mis hors de combat tous ses rivaux, les prix remontent. La cq ncurren çfc coadjlit au monopole : par la même raison , le bon marché conduit à l’exagération des prix ; ainsi, ce qui a été une arme de guerre parmi les producteurs devient

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tôt ou tard pour les cousommateurs eux-mêmes une cause de pauvreté. Que si h cette cause on ajoute toutes celles que nous avons déjà énumérées, et en première ligne racoroissement désordonné de la ^ population, il faudra bien reconnaître comme un fait incontestable, comme un fait né directement de la ! ’ concurrence , l’appauvriiMeroent de la masse des qunsqsypa^rs. “ ~

Mais, d’un autre côté, cette concurrence, qui tend à tarir les sources de la consommation, pousse la production à une activité dévorante. La confusion produite par l’antagonisme universel dérobe à chaque producteur la connaissance du marché. 11 faut qu’il cmnpte sur le hasard pour l’écoulement de ses produits, qu’il enfante dans les ténèbres. Pourquoi se modérerait-il , surtout lorsqu’il lui est permis de rejeter ses pertes sur le salaire si éjniufiinmmit éla»-

t tiqunAü’ ouvrier? Il n’est pas jusqu’à ceux qui produisent à perte qui ne ccotinuent à produire, parce qu’ils ne veulent pas laisser périr la valeur de leurs machines, de leurs outils, de leurs matières premières, de leurs constructions , de ce qui leur reste encore de clientèle, et psytce que l’industrie, sous l’empire du principe de concurrence, n’étant plus qu’un jeu de hasard, le joueur ne veut pas renoncer au bénéfiee possiUe de quelque heureux coup de dé. 0^, et BOUS ne saurions trop insister sur ee

DU travail. 4 Z

résultat, la concurretice force la pi'odoction à s’ac- ( croître et la consommation h décroître } donc elle va précisémèrtt contre le but de la science économiqüo; donc elle est tout à la fois oppression et folie.

Quand la bourgeoisie s’armait Contre lès vieilles puissances qui ont fini par croüler sous sa main , elle les déclarait frappées de stUpeUr et de vertige. Eh bieUj elle en est là aujourd’hui ; car elle ne s’aperçoit pas que tout son sang coule, et la voilà qüi de ses propres mains est occupée à se déchirer lës entrailles.

Oui, le système actuel menace la propriété de la î classe moyenne , tout en portant une mortelle at- I teinte à la propriété des classes pauvres. *

Qui n’a lu le procès auquel a donné lieu dernièrement la lutte des Messageries françaises contre les Messageries royales associées àrix Messageries Laffitte et Gaillard ? Quel procès ! comme il a bien mis à nu toutes les infirmités de notre état social f Il est passé pourtant presque inaperçu. Ou lui a accordé moins d’attention qu’on n’en accorde tous les jours à une partie d’échecs parlementaire . Sfai^ ce cpi’il y a eu d’étonnant , d’inconcevable dans ce procès, c’est qu’on n’ait pas su en tirer une conclusion qui se présentait tout naturellement. De quoi s’agissait-il ? Deux compagnies étaient accusées de n’étre liguées pour en écraser une troisième. Là-

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dessus, grand bruit. La loi avait été violée, cette loi protectrice qui n’admet pas les coalitions, afin d’empêcher l’oppression du plus faible par le plus fortl Ne trouvez-vous pas cela bien misérable? Comment ! la loi défend à celui qui a cent mille francs de se liguer avec celui qui en a cent mille contre celui qui en a tout autant , parce que ce serait consacrer l’inévitable ruine du dernier, et la même loi permet au possesseur de deux cent mille francs de lutter contre celui qui n’en a que cent mille 1 Mais quelle est donc la différence du second cas au premier? Ici et là, n’est-ce pas toujours un capital plus gros luttant contre un capital moindre? N’est-ce pas toujours le fort luttant contre le faible ? N’est-ce pas toujours un combat odieux par cela seul qu’il est inégal? Quelle contradiction ! Un des avocats plaidant dans cette cause célèbre a dit : « 11 est permis à chacun de se ruiner pour ruiner autrui. » Il disait vrai dans l’état présent des choses, et on a trouvé cela tout simple. Il est permis A CHACUN DE SE RUINER POUR RUINER AU- TRUI !

Que prétendent et qu’espèrent les publicistes du régime actuel, lorsqu’à demi convaincus de l’imminence du péril, ils s’écrient, comme faisaient dernièrement le Constitutionnel et le Courrier français :

« Le seul remède est d’aller jusqu’au bout dans

ce système ; de détruire tout^ee jjui s’oppose, À-Son : entier développement; de cqny^l^r enfin absolue de l’induÿrie par la liberté absolue du commerce.^» Quoi 1 ç^esj[^là un remè de l moyen d’empêcher les malheurs, de la guerre, c’est . d’agrandir le^^mp de bataille ? Quoi! ce n’est pas assez des industries qui s’entre-dévorent au dedans, il faut à cette anarchie ajouter les incalculables complications d’une subversion nouvelle ? On veut nous conduire au chaos.

Nous ne saurions comprendre non plus ceux qui ont imaginé je ne sais quel mystérieux accouplement des deux principes opposés. Greffer l’association sur la concurrence est une pauvre idée ; c’est remplacer les eunuques par des hermaphrodites. L’association ne constitue un progrès qu’à la condition d’être universelle. Nous avons vu, dans ces dernières années , s’établir une foule de sociétés en ’ conojuandite. Oui ne sait les scandales de leur histoire ? Que ce soit un individu qui lutte contre un individu, ou une association contre une association, I c’est toujours la guerre, et le règne de la violence qui ruse, et la tyrannie avec du fard. Qu’est-ce, d’ailleurs, que l’association des capitalistes entre eux? Voici des travailleurs non capitalistes : qu’en faites-vous ? Vous les repoussez comme associés : est-ce que vous les voulez pour ennemis?

Quoi ! le seul

46 ORGANISATION

DIra<4'-’OB que Vextrème cenoefib'ation dea pro-* priétés raobüières est combattue, tempérée par le priocipe du morcellement des héritages, et que la putssaoce bourgeoise, si elle se décompose par l’iii^ dustrie, se recompose par Vagriculture? Erreur I erreur 1 L’excessive division dés pr^iétés territoriales doit nous ramoner, si on n’y prend garde, à la reconstitution de la grande propiété. On chercherait vainement é le nier : le morcellement du sol , s c’est la petite culture, c’est-à-diie la bêche substi- I tuée à la charrue» c’eat-A^ire la routine substituée I à la science. Le mmcellemeut. du sol éloigne de l’agriculture et l’ap{dicatîon des machines, et celle du capital. Sans machines , pas de prc^ès } sans capital, pas de bestioua. Et dès lors, comment les petites exploitations pourraient-elles soutenir la concnrrence des grandes et n’être pas absorbées? Ce résultat ne s’est pas ^o<h)it encore, parce que la dissection du sol n’a pas encore atteint ses Ornières limites. Mais patience l En aÉténdant, que voyons-nous? Tout petit propriétaire est journalier. Maître chez lui pendant deux jours de la ^makie > il est serf du voisin le reste du temps. 11 s’approche même d’autant plus du servage qu’il ajoute à sa propriété. Voici, en effet , commeirt les choses se passent : tel cultivateur qui ne possède en propre que quelques méchante arpents de ^raij»> qui lüi rapportent, euHivés par

DU TRAVAFL. 47

lui-ntïémé, ^jnatFG pour céttt tout au plus, ne craîtit pas, quand l’occasion s’en présente, d’arrondir sa propriété. Il le fait en empruntant h dix, quinze, vingt pour cent. Car si le crédit manque dans les campagnes, Ttisure, en revanche, n’y manque pas. On devine les suites ! treize milliards, voilà de quelle dette la propriété foncière est chargée en FCance. Ce qui signifie qu’à côté de quelques financiers qui se rendent maîtres de l’industrie, s’élèvent quelques usuriers qui se rendent maîtres du sol. De sorte que la bourgeoisie marche à sa dissolution et dans les villes et dans les campagnes. Tout la menace , tout la mine, tout la ruine.

Je n’ai rien dit, pour éviter les lieux communs et les vérités devenues déclamatoires à force d’être vraies , de l’effroyable pourriture morale que l’industrie, organisée ou plutôt désorganisée comme elle l’est aujourd’hui, a déposée au sein de la bourgoisie. Tput-c&Ldûïcnu^ vénal, et la concurrence a envahi jusqu’au domaine de la pensée.

Ainsî,1ês fabriques écrasant les métiers ; les magasins somptueux absorbant les magasins modestes ; l’artisan qui s’appartient remplacé par le journalier qui ne s’appartient pas ; l’exploitation par la cbarrue dominant l’exploitation par la bêche, et faisant passer le champ du pauvre sous la suzeraineté honteuse de l’usurier ; les faillites sc multipliant ; l’industrie

transformée par l’extension mal réglée du crédit en un jeu où le gain de la partie n’est assuré à personne, pas môme au fripon; et enfin, ce vaste désordre si propre à éveiller dans l’éme de chacun- la jalousie , la défiance, la haine, éteignant peu à peu toutes les aspirations généreuses et tarissant toutes les sources de la foi, du dévouement, de la poésie... voilà le hideux et trop véridique tableau des résultats produits par l’application du principe de concurrence.

Et puisque c’est aux Anglais que nous avons emprunté ce déplorable système, voyons un peu ce qu’il a fait pour la gloire et la prospérité de l’Angleterre.

IA CONCÜBRENCE CONDAMB'ÉE PAB l’eXEMPLE ■' DE l’anGIETEBBE.

Le capital et le travail, ont dit les Anglais, sont deux puissances naturellement ennemies : comment les forcer à vivre côte à côte* et à se prêter un mutuel secours ? Il n’est qu’un moyen pour cela : que la main-d’œuvre ne fasse jamais défaut à l’ouvrier ; que le maître, de son côté, trouve dans le facile écoulement des produits de quoi rétribuer convenablement la main-d’œuvre, le problème ne sera-t-il pas résolu? Quand la production sera devenue infiniment active, et la consommation infiniment élastique, qui donc aura le droit ou la tentation de se plaindre ? Le salaire des uns sera toujours suffisant; le bénéfice des autres toujours considérable. Ouvrons donc à l’activité humaine les portes de l’infini, et que rien ne la gêne dans la fougue de son essor. Proclamons le laissexr-faire hardiment et

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sans arrière-pensée. Les productions de l’Angleterre sont trop uniformes pour fournir au commerce une longue carrière ? eh bien, nous formerons des matelots et nous construirons des navires qui nous puissent livrer le commerce du monde. Nous habitons une île ? eh bien , nous prendrons à l’abordage tous les continents. Le nombre des matières premières qu’offre notre agriculture est trop circonscrit? eh bien , nous irons cliereher au* extrémités de la terre des matières à manufacturer. Tous les peuples deviendront consommateurs des produits de l’Angleterre, qui travaillera pour tous les peuples. Produire , toujours produire , et ^llieiter par tous les moyens les antres nations à consommer, c’est à oeffte œuvre ques’emploiwpa la force de l’Aaigpleterre; e’est là ce qui fera sa ricbeæe et dé^oppera le génie de ses enfants.

Plan gigantesque ! 'plan fHresque ans» égo^ qu’absurde , et que * depuia près de doux siècle» , l’Angleterre a suivi avec une incroyable persévérance 1 Oh ! certes^ êfere enfermé dans une lie petite, peu féconde, brumeuse, et sortir de là un jour pour conquérir le globe, non plus avec des soldats, mais avec des marohands ; lancer des milliers de vaisseau* vers l’orient et l’oecide»t, vers le nord et le midi ; enseigner à cent contrées la jouissance do leurs propres trésors ; vei^e à TAfliériqae les prodœtiens'

»U TRAVAIL, de l’ËttFOpe, et à l’Enrope les riches prodactiotis de rinde ) faire vivre toutes les nations de son cxistesce^ et en quelque sorte les attacher à sa ceinture par les innombrables liens d’un eoimnereenoiveFSél ; trouver dans l’cff une puissance capable de balancer celle du glaive ^ et dans Pltt un homme capable de faire hésiter Vai^ace de Napoléon > il j a dans tout cela un caractère de grandeur qui éblouit l’esprit et l’étonne.

Mais aussi, pour atteindre son but, que n’è point ^ tenté r Angleterre ! jusqu’ (m n’a-t-elle pas poussé la ^ rapacité de ses espérances et le délire de ses préten- ■ tions î Faut-il rappeler comment elle s’est emparée d’isseqnibo et do Surinam, 'de Ceylan et de Deme- | rary,r de Tabago et de Sainte-Lucie, de Malte efl de ' Corfou, env^ppant le monde dans l’immense réseau de ses colonies ? On sait de quelle manière elle s’est établie à Lisbonne depuis le traité de Méthuen, et pir quel abus de la force elle a élevé dans les Indes sa tyrannie marchande, à cMé de la domination h(dlandaise, mêlée aux débris de l’édifice cdo^ niai bâti par Yasco de Gan>a et Albuquerque. Nul n’ignore enfin le mal que son avidité a fait à la France^ et par quelle guerre de sourdes menées, d’instigations perfides, elle est parvenue à renverser dans le sang les étrf>lissements espagnols de l’Amérique méridionale. Et qi|e dire des vielétioes qui lui

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ont pendant si long-temps assuré l’empire des mers? ! A- 1- elle jamais respecté ou même reconnu les j droits des neutres? Le droit de blocus n’est-il pas i devenu, exercé par elle, la plus arrogante des tyran- ' nies ? et n’a-t-elle pas fait du droit de visite le plus odieux de tous les brigandages ? Et tout cela, pourquoi ? pour avoir , nous le répétons , des matières premières à manufacturer et des consommateurs à servir.

Cette pensée a été si bien la pensée dominante de l’Angleterre depuis deux siècles, qu’on l’a vue sans cesse décourager dans ses colonies la culture des objets de subsistance, tels que le riz, le. sucre, le café, tandis qu’elle donnait une impulsion fébrile à celle du coton et de la soie. Mais quoi 1 pendant qu’elle frappait de droits exorbitants , et, si l’on peut ainsi parler, homicides, l’importation des subsistances, elle ouvrait presque librement ses ports à toutes les matières premières; anomalie monstrueuse qui a fait dire à M. Rubichon : « De toutes les nations du monde , la nation anglaise est celle qui a le plus travaillé et le plus jeûné . »

Là devait conduire, en effet, cette économie politique sans entrailles dont Ricardo a si complaisamment posé les prémisses, et dont Malthus a tiré avec tant de sang-froid l’horrible conclusion.

Cette économie politique portait en elle-même un

vice qui devait la rendre fatale à l’Angleterre et au monde. Elle posait en principe que tout se borne à trouver des consommateurs ; il aurait fallu ajouter : des consommateurs qui payent. A quoi sert d’éveiller le désir si on ne fournit point la faculté de le iSatisfaire? N’était-il pas aisé de prévoir qu’en substituant son activité à celle des peuples qu’elle voulait pour consommateurs, l’Angleterre finirait par les ruiner , puisqu’elle tarissait pour eux la source de toute richesse, le travail ? En se faisant peuple producteur par excellence, les Anglais pouvaient- ils espérer que leurs produits trouveraient long-temps des débouchés parmi les peuples exclusivement consommateurs ? Cette espérance était évidemment insensée. Un jour devait venir où les Anglais périraient d’embonpoint en faisant périr les autres d’inanition. Un jour devait venir où les peuples consommateurs ne trouveraient plus matière à échanges : d’où résulteraient pour l’Angleterre l’encombrement des marchés , la ruine de nombreuses manufactures, la misère d’une foule d’ouvriers et l’ébranlement universel du crédit.

Pour savoir jusqu’où peut aller l’imprévoyance , la folie de la production, on n’a qu’à interroger l’histoire industrielle et commerciale de l’Angleterre. Tantôt ce sont des négociants anglais apportant au Brésil, où l’on n’a jamais vu de glace, des cargaisons

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de patins (1); tantôt, c’est Manchestef envoyant, dans une seule semaine, à Rio-Janeiro (2) , plus de marchandises qu’on n’y en a?ait consommé pendant les ringt dernières années. Toujours la production exagérant ses ressources, épuisant son énergie, sans tenir compte des moyens possibles de consommation 1 ■ — Mais , encore une fois , amener une nation à se décharger sur autrui du soin de mettre en œuvre les éléments de travail qu’elle possède, c’est lui enlever peu à peu son capital, c’est l’appauvrir; c’est la rendre par conséquent de plus en plus impropre à la consommation, puisqu’on ne consomme que ce qu’on est en état de payer. L’appauvrissement général des peuples dont elle avait besoin pour consommer ses produits , voilà le cercle vicieux dans lequel l’Angleterre tourne depuis deux siècles ; voilà le vice, le vice profond, irrémédiable, de son système. Ainsi (et nous insistons sar Ce point de vue, parce qu’d est de la plus haute importance )> elle s’est placée dans celte situation étrange , et presque unique dans l’bistoire , de trouver deux causes de ruine également actives et dans le travail des peuples et dans leur inertie : dans leur travail^ qui lui crée des concurrents qu’elle ne saurait toujours vaincre; dans leur inertie, qui lui enlève des consommateurs dont elle ne saurait se passer.

(il Rwe, TrateU iti Mraxif. — (2) lUA.

C’est ce qui est arrivé déjà sur une petite échelle, et doit inévitablement arriver sur une échelle plus grande. Que de pertes l’Angleterre n’a-t-elle pas éprouvées par ce seul fait que ses produits s’étaient accrus dans une proportion que n’avaient pu atteindre les objets contre lesquels ils devaient s’échanger? Combien de fois *l’ Angleterre n’a-t-elle pas produit d’après des prévisions dont l’événement est venu cruellement cbàtier l’extravagance? On n’a pu ou-=blier 'de sitôt la grande crise qui sertit de dénoûment aux intrigues des Anglais dans les centrées qui s’étendent du Mexique au Paraguay. A peine la nouvelle était-elle arrivée en Angleterre que l’Amérique méridionale présentait un champ libre aux aventuriers de l’industrie , qn’aussitôt tous les cœurs battirent de joie et toutes les tètes s’exaltèrent. Ce fut un délire universel . Jamais la preduetkm n’avait eu en Angleterre un tel accès de frénésie. A entendre les spéculateurs, il ne s’agissait que de quelques jours et de quelques vaisseaux pour transporter dans la Grande-Bretagne les immenses trésors que renfermait l’Amérique. La confiance était si grande, que les banques se hâtèrent de battre monnaie avec les espérances du premier venu. Et de Ce grand mouvement que résulta-t-il? On avait calculé Sür tout, excepté sur l’existence d^ Objets d’échange et la üaeilité de leur transmisaioR. L’Amérique garda son

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or, qu’on ne put extraire de ses mines ; le pays, qui avait été mis à feu et à sang, n’eut à donner, en échange des marchandises qu’on lui apportait, ni son coton, ni son indigo. Ce que cette grande mystification coûta aux Anglais de millions et de larmes , les Anglais le savent , et l’Europe aussi I

Et qu’on ne dise pas que nous concluons de l’exception à la règle. Le vice que nous avons signalé a enfanté tous les maux qu’il portait en lui. Car, tandis que l’Angleterre, au dehors, s’épuisait en efforts à peine croyables pour rendre l’univers entier tributaire de son industrie, quel spectacle son histoire intérieure offrait-elle à l’observateur attentif? Les ateliers succédant aux ateliers; l’invention du lendemain succédant à l’invention de la veille; les fourneaux du nord ruinés par ceux de l’ouest ; la population ouvrière s’accroissant hors de toute mesure sous les mille excitations de la concurrence illimitée; le nombre des bœufs, qui servent à la nourriture de l’homme, restant bien loin de celui des chevaux , que l’homme est obligé de nourrir ; le pain de l’aumône remplaçant peu à peu celui du travail; la taxe des pauvres introduite et faisant pulluler la pauvreté ; l’Angleterre, enfin, présentant au monde surpris et indigné le spectacle de l’extrême misère couvée sous l’aile de l’extrême opulence : tels sont les résultats que devait donner la politique qui était

partie de ce principe d’égoïsme national : il faut que l’Angleterre cherche partout et à tout prix des consommateurs.

Et pour les obtenir, ces désastreux résultats, combien n’a-t-il pas fallu que l’Angleterre commît d’injustices, encourageât de trahisons, semât de discordes, fomentât de guerres, salariât de coalitions iniques et combattît de glorieuses idées I

Mais je n’irai pas plus loin , je n’achèverai pas cette histoire lugubre , afin que personne ne m’accuse d’avoir voulu insulter à celte forte et vieille race des Anglais. Non, je ne veux ni ne puis oublier, malgré tout le mal qu’elle a fait au monde et à mon pays, que l’Angleterre peut, elle aussi, réclamer dans l’histoire des peuples quelques pages immortelles ; que l’Angleterre a été visitée par la liberté avant tous les peuples de l’Europe ; que ses lois , même sous le joug d’une aristocratie écrasante, ont rendu à la dignité humaine d’élonnants et solennels hommages ; que c’est de son sein qu’est sorti le cri le plus sauvage, mais le plus puissant, qui se soit élevé contre la tyrannie du papisme unie à celle de l’inquisition ; qu’ aujourd’hui même c’est la seule contrée que les fureurs de la politique n’aient point rendue inhospitalière et mortelle pour des faibles. Car enfin, c’est là que vous avez trouvé asile , ù pauvres et nobles proscrits, athlètes invaincus mais blessés 1

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c’est là que vous avez rassemblé les débris de notrd fortune ; c’est là qüe vous avez joui de vôtre part de la vie de l'intelligence et du cœur , seul bien que vous ait laissé, dans votre grand désastre, la colère de vos ennemis ; et c’est de là aussi que vous nous suiviez de la pensée , nous , presque aussi malheureux, presque aussi exilés que vous ; puisque Ubus avons pu un moment chercher autour de nous notre patrie > vivant pourtant au milieu d’elle > mais la voyant; hélas 1 si abaissée, que nous no pouvions plus la reconnaître I

L’expiation» dU reste, a été complète pour l’Angleterre. 11 est, a dit un moderne publiciste; il est Un code pénal pour les peuples comme pour les individus. Cette vérité a été bien douloureusement prouvée par l’histoire de l’Angleterre. Où en est aujourd’hui sa puissance? L’empire de la mer lui échappe. Ses possessions indiennes Sont menacées. Naguère encore, des lords anglais tenaient presque l’éttier du vainqueur de Toulouse, qu’ils n’osaient plus appeler un vaincu de Waterloo !

Et cette aristocratie anglaise, la plus robuste, la plus splendide aristocratie du monde, qu’est -elle devenue? Cherchons bien ses chefs. Est- ce lord Lyndhurst, ce fils d’un peintre obscur? ou sir Robert Peel , ce fils d’un fabricant de coton créé baronnet par Pitt ? ou lord Wellington , ce caduc représen-

DU TRiVAIl^. «9

tant de la race irlandaise et bourgeoise des Welles* ley? Oui, voilà les chefs de l’aristocratie britannique ; voilà ceux qui la guident, la gouvernent, la personnident. Et ces hommes ne sont pas du même sang qu’elle I

Il n y Q pas long -temps encore , le marquis de Westminster s’écriait à la chambre des lords : a On a dit que nous pourrions faire le sacrifice du du"quiôme de nos revenus, nous possesseurs du sol de la Grande-Bretagne. Ceux qui ont dit cela ignorent-ils que les quatre autres cinquièmes appartiennent à nos créanciers ? »

L’exagération de ces paroles est manifeste. 11 est malheureusement trop vrai que l’inaliénabilité des fiefs, en Angleterre, met à l’abri de toute poursuite la majeure partie des revenus de la noblesse, et ces revenus sont immenses. Si, comme cela parait certain, ils s’élèvent à cent trente -cinq raillions pour les cinq cents familles des pairs d’Angleterre , et à un milliard trois cents millions ponr les quatre cent mille personnes dont se composent les familles des baronnets, des chevaliers, la gentilhommerie enfin, il faut avouer que la noblesse britannique a pris une assez belle part des dépouilles du globe I Mais on a vu quelle grande menace est suspendue sur le commerce anglais. Or, l’aristocratie 80 trouve commanditaire de toutes les industries, et l’on peut prédire que

60 ORGANISATION DU TRAVAIL, son châtiment matériel ne tardera pas à commencer.

Quant à son châtiment moral, il ne pouvait être plus cruel. Les richesses de tous ces grands seigneurs les livrent en proie à je ne sais quelle vague mélancolie, maladie que Dieu envoie aux grands de la terre pour les courber, eux aussi, sous le niveau de la douleur, la douleur, cette imposante et terrible leçon d’égalité ! Que trouvent-ils, en effet, au milieu de leurs jouissances, ces lords orgueilleux ? Ils y trouvent l’amertume de la pensée et l’inquiétude éternelle du cœur. Alors il faut bien qu’ils fuient les brouillards de leur île , et qu’ils s’en aillent semer leur or mal acquis dans tous les lieux du monde où ils l’ont dérobé, et où on les voit traîner le fardeau de leur opulence ennuyée.

Maintenant il s’agit de savoir si la France bourgeoise veut recommencer l’Angleterre. Il s’agit de savoir si , pour trouver à sa puissance industrielle des aliments toujours nouveaux, elle veut remplacer sur l’Océan l’odieuse domination du pavillon de Saint-Georges. Car c’est là qu’aboutit irrésistiblement, pour un grand peuple, la logique de la concurrence. Mais l’Angleterre ne se laissera pas enlever sans combat le sceptre des mers. Que la France bourgeoise coure donc au plus tôt étouffer les Anglais dans leur île.

IA CONCTJRKEIiCE ABOETIT NECESSAIREMENT A VNS GEBRRB A MORT ENTRE LA FRANCE ET l’ ANGLETERRE.

Pour qu’entre deux peuples une alliance soit naturelle, il faut qu’ils apportent l’un et l’autre dans le contrat des avantages réciproques ; il faut donc qu’ils aient des ressources non communes , qu’ils diffèrent par leur constitution, par leur but. La France et l’Angleterre sont deux puissances qui demandent à vivre de la vie du dehors, à se répandre ; de là un premier obstacle à toute alliance durable. Lorsque devant Rome, qui s’étendait par la guerre, Carthage voulut s’étendre par le commerce, Rome et Carthage finirent par se rencontrer à travers le monde et s’entre-choquer.

Entre la France et l’Angleterre un conflit est inévitable , parce que la constitution économique des deux pays est aujourd’hui la même , et en i

fait deux nations essentiellement maritimes. Le principe qui domine notre ordre social n’est-il pas celui de la concurrence illimitée ? La concurrence illimitée n’a-t-elle point pour corollaire une production qui s’accroît sans cesse et à l’aventure? Pour trouver à une production dont l’essor est si impétueux et si déréglé des débouchés toujours nouveaux, ne faut-il pas conquérir industriellement le monde et commander aux mers ?

Le jour où nous avons détruit les jurandes et les I maîtrises , ce jour-là la question s’est trouvée tout naturellement posée de la sorte : il -y a une nation I de trop dans le monde ; il iaiit ou que la France pé- \ risse , ou que l’Angleterre soit rayée de la carte. • Ce jour-lâ, en effet, d’étranges complications s’ajoutèrent à cette longue rivalité qui, au quinzième siècle* amenait un duc de Bedford à Paris et faisait fuir Charles VII à Bourges. En 1789, là France adopta toutes les traditions de l’économie politique anglaise ; elle devint un peuple industriel à la manière du peuple anglais . Lancée sur la pente rapide de la concurrence, elle s’imposa la nécessité d’aller partout établir des comptoirs , d’avoir des agents dans tous les portS4 Mais disputer l’Océan à l’Angleterre, c’était vouloir lui arracher la vie. Elle l’a bien compris. De là les coalitions soldées par elle ; de là le blocus continental ; de là ce duel affreux entre

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pu TRAVAIL. 05

Pitt et Napoléon. Mais Pitt mort, Napoléon lentement assassiné , il fallait bien que la lutte recommençât. Il n’y aurait eu qu’un moyen de l’éviter: c’eût été de faire de la France une nation essentiellement agricole, l’Angleterre restant une nation industrielle. Voilà ce dont nos hommes d’état ne se sont pas môme donté, et lorsque M. T hiers disait dernièrement à la tribune : « 11 faut que la France se contente d’ètre la première des nations continentales, » M. Thiers prononçait un mot dont il igne»rait certainement la portée. Car ai on lui avait crié : a Vous voulez donc changer les bases de notre ordre social ? » qu’aurait-il répondu ? Non, il ne pouvait y avoir place à la fois sur la mer, si vaste qu’elle soit , pour la France ot pour l’Angleterre , régies par les mômes lois économiques, et animées par conséquent du môme nsprit. Cherchant l’une et l’autre à se répandre an dehors , et ne pouvant vivre qu’à cette condition, comment ne se seraient-elles pas à tout instant rencontrées et clmquées ? Là est le nœud de la question. Aussi le motif pour lequel l’Angleterre a exclu la France du dkarnier traité estil un motif tout commercial. Sur ce point, nul doute possible. Pien de plus clair que le langage du Olaks, organe spécial do lord Palmerston. D’après ce journal, si lord Palmerston a Ymdu courir tous les risques d’uim rupturo avec la France^ s’il a poussé le

ORGANISATION

cabinet de Saint-James à profiter contre Méhémet- Ali des révoltes qui ont éclaté en Syrie , c’est qu’il a vu combien il importait à l’Angleterre de faire subir à ce pays son protectorat mercantile. Le plan de lord Palmerston est bien simple ; il regarde la Syrie comme la clef de l’Orient ; il veut mettre cette clef dans les mains de l’Angleterre. On ferait avec le divan un arrangement aux termes duquel les pachas ou vice-rois de Syrie agiraient en tout d’après les vues des représentants du gouvernement britannique. Le ministre anglais, comme on voit, ne fait pas mystère de ses desseins. Ouvrir aux navires anglais trois routes qui les conduisent dans l’Jnde : la première par la mer Rouge, la seconde par la Syrie et l’Euphrate, la troisième par la Syrie, la Perse et le Belouchistan ; tel est le résumé des espérances de l’Angleterre. On conçoit que pour les réaliser elle consente à livrer Constantinople aux Russes. Ces trois routes vers l’Inde une fois ouvertes , elles se couvriraient de marchés, dit ingénument le Globe. Ainsi l’Angleterre d’aujourd’hui, c’est toujours la vieille Angleterre 1 Aujourd’hui comme hier, comme toujours, il faut que cette race indomptable dans sa cupidité cherche et trouve des consommateurs. L’Angleterre a des articles de laine et de coton qui appellent des débouchés? Yite, que l’Orient soit conquis, afin que l’Angleterre soit

DU TRAVAIL, chargée d’habiller l’Orient. Humilier la France?

Il s’agit pour l’Angleterre de bien autre chose, vraiment ! il s’agit pour elle de vivre ; et elle ne le peut, ainsi le veut sa constitution économique, qu’à la condition d’asservir le monde par ses marchands.

Mais ce qui est pour l’Angleterre une question de vie ou de mort est aussi une question de vie ou de mort pour la France, si le principe de concurrence y est maintenu. Donc, la concurrence, c’est l’embrasement nécessaire du monde. Or, que la France tire t\ l’épée pour la liberté des peuples, tous les hommes de cœur applaudiront ; mais la doit-elle tirer pour ' faire revivre la tradition des brigandages de l’An- , gleterre ? Ah 1 pour arriver à la taxe des pauvres et | au chartisme, ce n’est pas la peine de mettre l’uni-' ' vers au pillage !

L’ordre social actuel est mauvais : comment le ■ changer ? Avant de dire quel serait, selon nous, le ; remède possible, prouvons combien il importe de faire marcher de front la réforme politique , préoccupation exclusive des uns, et la réforme sociale^' préoccupation exclusive des autres.

NÉCESSITÉ d’vNE DOUBLE REFORME.

1 11 est aujourd’hui beaucoup de penseurs aud.a-

cieux qui ne songent qu’à l’organisation du travail.

« Que nous importent, disent-ils, toutes vos disputes parlementaires, et toutes vos petites querelles de portefeuilles, et toutes vos révolutions de palais? Descendez avec nous au fond de cette société en dissolution : vous y trouverez de bien autres sujets de crainte ou d’espérance. Ici sont les abîmes qu’il . faut sonder. Que sont, après tout, les gouvernements? Des, formes purement transitoires. Que la société soit régénérée : le pouvoir qui cesserait d’être en rapport avec une civilisation nouvelle tomberait' de lui-même et par sa propre faiblesse. »

Sophismes que tout cela 1 Oui , sans doute , une société renouvelée appellerait un pouvoir nouveau ;

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mais l’existence du pouvoir est-^-elle si indépendante de celle de la société , que, sans toudier à eelui-là, on puisse métamorphoser celle-ci? Quand vous aurez trouvé le moyen d’inaugurer le principe d’assooia-1 tion et d’organiser le travail suivant les règles de la , raison, de la justice et de l’humanité, comment e^- ' rez-vous arriver à la réalisation de vos doctrines?

Le pouvoir, c’est la force organisée. Le pouvoir s’appuie sur des intérêts aveugles, m^s entêtés dsms'^ leur aveuglement, sur des passions ennemies de tout ce qui est nouveau. Le pouvoir a des chambres qui< vous menaceront de leurs lois , des tribunaux qui I vous atteindront de leurs arrêts, des soldats qui vous ' frapperont de leurs, baïonnettes. Emparez-vous doue du pouvoir si vous ne voulez pas qu’il vous accable, i Prenez-le pour instrument, sous peine de le reuh- i contrer comme obstacle.

Il y a plus : l’émancipation du prolétariat est une œuvre trop compliqïïéé f hîlè 'Së trey^de

gies,^ elle dérange trop d’habitudes, elle heurte trop de préjugés, elle contrarie, non pas en réa lité, ma^s en apparence, d’intérêts, pour qu’il n’y ait pas folie à croire qu elle se puisse accomplir par une série d’efforts partiels et de tentatives isolées. H y faut appliquer toute la puissance de l’Etat, et ce n’est pas ; trop assurément pour une p^ueille besogne. Ce qui | manque aux prolétaires pour^^aÇ^anchir , oe soAt

68 ORGANISATION

les instruments de jrayail : c’est au gouvernement à leur fournir.

Non ; sans réforme politique , pas de réforme sociale possible ; car , si la seconde est le hul , la première est le moyen.

Mais faut-il conclure de là que la discussion des questions sociales est oiseuse , dangereuse même , et qu’il faut commencer par conquérir le pouvoir , sauf à voir ensuite ce qu’on en fera ? Autant vaudrait dire : Commençons par nous mettre en route ; / nous verrons ensuite où nous devons aller. *

Cette erreur est pourtant assez commune aujourd’hui, et il faut bien avouer qu’elle est partagée par quelques esprits éminents. On ne nie pas la nécessité de résoudre les questions sociales ; on rec onnaît même que c’est pour,en^venir à une réforme , sociale que la réforme politique doit être^jiccomplie ; mais on croit que la discussion de ces graves difbcultés doit être renvoyée au lendemain de la révolution politique. Tel n’est pas notre avis.

Les révolutions qui n’avortent pas sont celles dont le but est précis et a été défini d’avance.

Voyez la révolution bourgeoise de 89 1 Quand elle éclata , chacun en aurait pu dresser le programme. Sortie vivante de V Encyclopédie, ce grand laboratoire des idées du dix-huitième siècle, elle n’avait plus , en 89 , qu’à prendre matériellement posses-

sion d’un domaine déjà conquis moralement. Cela est si vrai, que le tiers -état d’alors ne voyait pas d’inconvénient à se passer de législateurs. Les mandats impératifs ! criait-on de toutes parts, les mandats impératifs 1 Et pourquoi ? parce que , dans la pensée de tous, le but de la révolution était parfaitement défini. On savait ce qu’on voulait, pour quelle cause et de quelle manière on le voulait. Ouvrons les fameux cahiers de cette époque : la révolution y est toute entière, car 1a constitution de 1791 n’en est qu’un fidèle résumé. Aussi comme elle s’est puissamment installée , cette révolution de 89 , et combien ses racines sont profondément descendues dans la société 1 Les orages de la Convention ont eu beau passer sur elle ; l’Empire a eu beau l’éclipser à force de villes prises et de batailles gagnées ; la Restauration a eu beau la combattre par tout ce qu’il y a de plus puissant chez les hommes, la superstition politique et la superstition religieuse ; elle a ■ reparu sur les ruines mêlées de la Convention , de ‘ l’Empire et de la Restauration. 1830 appartient à / t cette chaîne dont 1789 fut le premier anneau.- 1789 avait commencé la domination de la bourgeoisie ;

^ 1830 l’a continuée*. “

Voyez maintenant la révolution de 931 Combien a-t-elle duré ? Qu’en reste-t-il ? Et pourtant , de quelle puissance , de quelle audace , de quel génie

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