QUELLE EST LA NATURE DU MAL
Les littérateurs afQaent; quelques-uns s’enrichissent ; beaucoup meurent de faim ; la librairie est ruinée; l’imprimerie est. perdue; le goût public se pervertit ; jamais , au sein d’une plus fastueuse abondance de livres, le domaine intellectuel ne fut plus stérile — Voilà le mal ; il est immense. Quel remède a-t-on proposé? Une loi qui étendrait le droit de propriété de l’auteur, après sa mort, de vingt à trente ans ! Oh ! que lord Chesterfeeld avait raison de dire à son fils en l’envoyant visiter les principales cours de l’Europe : « Allez , mon fils , allez voir avec quelle petite dose de sagesse le monde est gouverné! »
Je dirai tout à l’heure combien il est absurde de
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décréter la propriété littéraire, et combien est fatal à la société l’exercice prolongé de ce prétendu droit qu’on voudrait consacrer ; mais avant d’entrer dans l’examen des difficultés sans nombre que la question soulève, je me demande quel est ici le but du législateur?
Son but, c’est évidemment de consacrer la profession de l'homme de lettres , considérée comme métier, comme moyen de gagner de l’argent.
Mais est-il dans la nature des choses , est-il dans l’intérêt public que la littérature devienne un procédé industriel? Est-il bon qu’il y ait dans la société beaucoup d’hommes faisant des livres pour s'enrichir, ou même pour vivre? J’affirme que non.
Et la raison en est simple. Pour qu’un écrivain remplisse dignement sa mission, il faut qu’il s’élève au-dessus des préjugés des hommes , qu’il ait le courage de leur déplaire pour leur être utile; il faut, en un mot, qu’il les gouverne moralement. Cette mission est du chansonnier comme du moraliste, du poète comme du philosophe, de celui qui nous fait rire comme de celui qui nous arrache des pleurs. Peu importe la forme que revêt cette souveraineté morale de l’écrivain. Elle est tout aussi réelle dans Beaumarchais que dans Nicole, et dans Molière que dans Pascal.
Oui , la littérature a sur la société droit de com-
mandement. Or, que devient ce droit de commandement si l’homme de lettres descend à l’exercice d’un métier, s’il ne fait plus des livres que pour amasser des capitaux? S’asservir aux goûts du public, flatter ses préjugés, alimenter son ignorance, transiger avec ses erreurs, entretenir ses mauvaises passions , écrire enfin tout ce qui lui est funeste, mais agréable... telle est la condition nécessaire de quiconque a du génie pour de l’argent. Quoi! en échange de l’or que je vous offre, vous me faites honte de ma stupidité , vous gourmandez mon égoïsme , vous me troublez dans la jouissance du fruit de mes rapines ; vous me faites peur de l’avenir? Votre sagesse coûte trop cher, monsieur ; je n’en veux pas. La pensée perd de la sorte son caractère d’enseignement et son autorité morale. L’écrivain, s’il dépend de la faveur du public , perd la faculté de le guider; il en perd jusqu’au désir: c’est un roi qui abdique.
Que tous les travaux de l’esprit n’aient pas une égale importance ; sans douté. Cependant, tous , même les plus frivoles en apparence, ont sur la société une action bonne ou mauvaise. 11 n’est pas au pouvoir d’un homme de lettres de n’être qu’un amuseur de la foule. Car, pour amuser les hommes, il faut toucher des cordes qui répondent à leur intelligence ou à leur cœur. Ce qui prouve, soit dit
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en passant , que la théorie de l’art pour l’art est une niaiserie.
La littérature, quelque forme qu’elle affecte, exerce donc une influence qu’il importe au plus haut point de régler, et c’est la rendre extrêmement dangereuse que de la laisser aux mains d’hommes qui ne s’en servent qu’en vue d’un bénéCce d’argent. Je concevrais qu’on fît une loi pour abolir, comme métier, la condition d’homme de lettres; mais en faire une pour rendre ce métier plus fructueux et encourager les fabricants de littérature , cela me paraît insensé.
Non seulement il est absurde de déclarer l’écrivain propriétaire de son œuvre , mais U est absurde de lui proposer comme récompense une rétribution matérielle. Rousseau copiait de la musique pour vivre et faisait des livres pour instruire les hommes. Telle doit être l’existence de tout homme de lettres digne de ce nom. S’il est riche , qu’il s’adonne tout entier au culte de la pensée : il le peut. S’il est pauvre, qu’il sache combiner avec ses travaux littéraires l’exercice d’une profession qui subvienne à ses besoins.
Parmi les auteurs contemporains , il en est un qui, à force de recherches patientes et de veilles, est parvenu à renouer, pour le peuple, la chaîne, en mille endroits brisée, des traditions. Personne
assurément n’a travaillé à une œuvre historique avec plus d’amour, avec plus de persévérance que M. Monteil ; personne n’a mis dans laccom plissement d’une résolution littéraire une plus grande part de sa vie. Que serait-il advenu si , pendant les trente ou quarante années qu’il a consacrées à son ouvrage, M. Monteil n’avait attendu ses moyens d’existence que de ses livres ? Ce qui serait advenu? Je n’ose le dire, et vous le devinez. Mais, Dieu merci ! M. Monteil avait une àme intrépide et haute. Pour se défendre contre l’extrême pauvreté, il a eu recours à une industrie honorable; il a vendu les matériaux mêmes de ses études; il a vendu les manuscrits précieux qu’il avait recueillis çà et là dans son voyage de découvertes. C’était Rousseau copiant de la musique. Grâce à cette courageuse conduite , M. Monteil a vécu, non pas à l’abri des privations , mais à l’abri des caprices du public. Il est resté maître de lui , maître de son œuvre.
Supposez qu’au lieu d’écrire l’histoire pour faire triompher la vérité, il ne l’eût écrite que pour gagner de ï argent ; supposez qu’au lieu de chercher ses moyens d’existence dans la vente de manuscrits ignorés, il eût spéculé sur ses livres ; l’impatience du succès l’aurait gagné, il aurait écrit beaucoup plus, beaucoup plus vite , beaucoup plus
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mal. A l’histoire utile et féconde de l’agriculture, du commerce, des métiers..., il aurait préféré, lui aussi, l’histoire divertissante des batailles et des intrigues de cour. La société y aurait perdu un grand historien et un bel ouvrage.
Parmi les plus illustres poètes de notre époque, combien en est-il qu’on osât placer au-dessus de Béranger? Béranger a fait comme M. Monteil, comme Rousseau. Pendant qu’il travaillait à ses immortelles chansons, il demandait à un emploi modeste le moyen de lutter contre les nécessités de la vie.
Avant la révolution de 1789, la profession littéraire, dans la rigueur du mot, n’existait pas. Nous voyons bien dans l’histoire des hommes de lettres que, sous Louis XIII, La Serre tirait vanité du facile débit de ses livres , et que La Galprenède , tout noble qu’il était, s’achetait des manteaux avec les pistoles du libraire Courbé. Toutefois, ceux qui, pour vivre , comptaient sur le revenu de leurs livres faisaient exception à la règle. Parmi les auteurs, les uns, comme Brantôme etBussy-Rabutin, étaient de bers gentilshommes, qui ne prenaient une plume qu’à défaut d’une épée; les autres, comme Desmarets, occupaient un emploi public; quelques-uns se trouvaient placés sous le patronage du monarque, comme Molière et Racine ; la plupart, comme Mai-
ret, étaient aux gages d’un grand seigneur. « Quand » je n’aurais pas l’honneur d’être à vous comme je » l’ai, écrivait Mairet au duc de Montmorency, et » que le don que je vous ai fait de moi ne m’eût )) pas ôté la liberté de disposer de mes actions , je » ne sais personne en France à qui plus justement » qu’à vous je puisse présenter, comme je le fais,
» les premiers fruits de mon estude. » On voit tout ce qu’une semblable condition avait d’humiliant. Elle ne devait cesser néanmoins qu’avec le régime qui la consacrait. Jean-Jacques Rousseau, pour ne l’avoir pas voulu subir, fut impitoyablement calomnié dans son indépendance par ses jaloux confrères : moins heureux que Diderot , ce favori de Catherine II; moins heureux que Voltaire, cet ami du grand Frédéric ; moins heureux que Grimm, ce courtier de tous les souverains philosophes du dixhuitième siècle. Pour changer cet état de choses, il ne fallait pas moins qu’une révolution , et la veille môme de cette révolution ne trouve-t-on pas l’autcùr du Voyage du jeune Anacliarsis vivant à l’ombre de la faveur du duc de Choiseul, dans le riant exil de Chanteloup?
Vint 89, date à jamais célèbre! Les écrivains alors cessèrent d’appartenir à quelqu’un; mais, forcés de spéculer sur leurs œuvres, ils appartinrent
à tout le monde. S’ils y ont gagné, je l’ignore; mais
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certainement la société y a perdu . A quoi se réduisaient en effet les obligations de cette vie dépendante que l’homme de lettres menait autrefois auprès de l’homme puissant ? A je ne sais quel vain tribut de flatterie levé sur l’intelligence par la vanité d’un sot. C’était un mal ; mais la dignité de l’auteur en souffrait beaucoup plus que l’intérôt de la société. Les serviles préfaces où Corneille célébrait les vertus de Mazarin n’empèchaient pas l’auteur sublime de Cinm de s'écrier par la bouche d’Ëmilie :
Pour être plui qu’au roi, 'ta te croii quelque ^osel
Aujourd’hui l’écrivain a pour mettre, lorsqu’il exploite lui-mème sa pensée, non plus celui qui l’héberge , mais celui qui le lit. Au lieu de l’homme qui aliène sa dignité , c’est l’autenr qui tend à abdiquer sa fonction.
Tel est souvent le caractère des révolutions,* qu’elles emportent avec l’ivraie le bon grain qu’il a pin à Dieu d’y mêler. Celle de 89 ne fit pas autrement. De môme qu’en abolissant les jurandes et les maîtrises elle frappait d’un seul coup le mono-
pôle et l’association; de môme, en renversant tous les vieux pouvoirs, elle détruisit sans distinction, et ce qu’ils avaient de tyrannique, et ce qu’ils avaient
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de protecteur. La théorie de rindividualisme prévalut dans les lettres comme dans l’industiie. Le> principe périt dans le violent effort que 6rent contre les représentants de ce principe les intérêts en ré« volte. Pour mieux briser le moule , on portait la main sur l’idée. Dans ce profond ébranlement de tout ce qui était régime d’association et de proteo tion, les gens de lettres n’ayant plus rien à attendre que d’eux-mêmés , prirent naturellement le parti de trafiquer de leur pensée , et le mercantiKsroe fit invasion dans la littérature, Autre malheur ; la lit* térature ne fut pas plus tôt devenue une profession lucrative, que ceux-là coururent en foule s’y précipiter qui trouvaient les autres carrières encombrées. Et comment n’y aurait-il pas eu encombrement dans toutes les sphères de l’activité bumainei lorsque l’individualisme, proclamé sous le nom de liberté, venait pousser à tous les excès d’une compétition universelle? D’un autre côté, des mots magiques avaient retenti; on avait écrit le mot égalité dans nos codes; mais on n’eu couvrait pas moins d’un mépris injuste les laboureurs, les artisans , les ouvriers ; on n’en élevait pas moins les enfants dans cette idée qu’il y a des métiers et des ' arts, des professions qui sont libérales et d’autres qui ne le sont pas. Ainsi on allumait dans les cœurs lino soif ardente de distinctions frivoles ; ainsi on
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allait semant dans tous les jeunes esprits le germe des ambitions artistiques ou littéraires ; et l’instruction plus répandue, sans être mieux dirigée, préparait l’envahissement de la société par ce flot de jeunes hommes tous également avides de renommée, tous également prompts à s’engager dans les routes battues , sur la foi de leurs désirs ou de leurs rêves.
Qu’est-il résulté de là? que le phénomène qui se manifestait dans l’industrie s’est manifesté dans les lettres. Il y a eu partout cohue, et partout il y a eu tiraillements, luttes sans fin, désordres de tout genre, désastres. La concurrence dans les lettres a produit des résultats analogues à ceux qu’elle produisait dans l’industrie. A côté de l’industriel falsifiant ses produits pour l’emporter sur ses rivaux par le bon marché, on a eu l’écrivain altérant sa pensée , tourmentant son style , pour conquérir le public par l’attrait funeste des situations forcées, des sentiments exagérés, des locutions bizarres , et , le dirai-je , hélas ! des enseignements pervers. A côté de l’industriel écrasant à force de capitaux ses compétiteurs, on a eu l’écrivain riche gagnant de vitesse l’écrivain pauvre dans le domaine de la renommée, et se servant ensuite de l’éclat du nom acquis pour enchaîner dans l’ombre le mérite ignoré. Au sein d’une profusion de livres
toujours croissante, le public est resté sans direction ; et n’ayant plus ni la possibilité ni le temps de choisir, il a fermé sa bourse aux écrivains sérieux, et jeté son âme en pâture aux charlatans. De là l’épouvantable abus des annonces, le trafic des éloges, la prostitution de la critique, les ruses de la camaraderie, toutes les hontes, tous les mensonges, tous les scandales.
Encore, si au prix de la dignité des lettres compromise , de la morale publique ébranlée, des sources de l’intelligence empestées, le gros des gens de lettres avait fait fortune! Mais non : l’exploitation a été aussi ruineuse que hideuse ; on a commencé par le déshonneur et fini par la misère.
Puis , du milieu de ces raines se sont levés les spéculateurs , et ils ont offert aux gens de lettres leur assistance. Ce qu’ils apportaient comme mise de fonds dans ces tripotages de l’esprit , ce n’était pas môme de l’argent; c’était quelque artifice nouveau d’exploitation , un procédé. Il a fallu accepter leur concours. Le concours s’est bien vite transformé en domination; l’homme d’affaires n’a eu qu’à s’approcher de l’homme de talent pour l’ab- ' sorber ; on a vu des écrivains, et des meilleurs, se vendre à des courtiers de phrases, non pas même en détail, mais en bloc, comme Mairet au duc de Montmorency, lorsqu’il lui écrivait : « le don que
je vous ai fait de moi. i> Qu’ajouter à ce tableau malheureusemeDt trop fidèle? Est-il vrai, oui ou non » que ce sont des mains à peine capables de tenir une plutne qui agitent aujourd’hui le sceptre de la littérature? est-il vrai que chaque jour, k la porte de tel spéculateur tout-puissant, se morfou- | dent de pauvres littérateurs demandant la publicité comme une aumône? Et si cela est vrai, à quel degré d'abaissement sommes-nous donc descendus I M. Henri de Latouche a décrit énergiquement cette déchéance de la littérature lorsqu’il a dit : a Les mceurs littéraires sont tournées à l’argent ; c’est l’idée fixe de notre époque, c’est le chien contagieux dont est mordu ce siècle épicier. Croiriez-Vous qu’il s’est formé une congrégation d’assureurs contre la propagation des idées ? Nos hommes de style, comme les principicules d’outre-Rhin, se confédèrent , non au profit des idées à répandre , mais des bénéfices à concentrer, lis se sont garanti l’intégralité de leur territoire et l’inviolabilité de leurs frontières, qui scmt très-prochaines. On se proclame ruiné si on vous emprunte un demiarticle. C’est la sainte-alliance des paragraphes...
On se demande comment ces messieurs se résignent à promener leurs personnes gratis sur nos boulevards sans tarifer les regards du passant. >
IMPVISSIKGE IT ABSURDITÉ DV REMEDE Qv’uH A PROPOSE.
Maintenant quel rapport y a-t-il , je vous prie, entre la nature du mal que je viens de décrire et celle du remède qu’on a proposé?
Le mal est dans une aflluence trop grande de littérateurs inutiles, mauvais ou dangereux ; et le remède proposé consistait à sanctionner législativement ce fléau I
Le mal est dans l’exploitation des livres par leurs auteurs ; et le remède proposé consistait à pro« longer cette exploitation, à en faire un droit posthume I
Le mal est dans ce fait que la littérature n’est plus qu’un ' métier ; qu’on tient boutique de pensées ; que les lecteurs sont devenus des cba-
lands’ dont il faut, pour conserver leur pratique, tenter les goûts, servir les caprices, flatter bassement les préjugés , entretenir les erreurs ; et le remède proposé consistait à convertir en un principe sacré ce fait déplorable, à lui donner la consécration de la loi !
Tant d’aveuglement se conçoit à peine.
Au reste, puisqu’on a parlé de propriété littéraire, voyons un peu ce que de tels mots signifient.
La propriété de la pensée ! Autant vaudrait dire la propriété de l’air renfermé dans le ballon que je liens dans ma main. L’ouverture faite, l’air s’échappe ; il se répand partout , il se môle à toutes choses : chacun le respire librement. Si vous voulez m’en assurer la propriété , il faut que vous me donniez celle de l’atmosphère : le pouvez-vous ?
Aux partisans du droit de propriété littéraire , nous demanderons d’abord , avec M. Portalis : Qu’entendez-vous par une pensée qui appartient à quelqu’un? Cette pensée vous appartient, ditesvous? Mais avec dix livres, peut-ôtre, on a fait toutes les bibliothèques qui existent; et ces dix livres, tout le monde les a composés.
Les grands hommes ne gouvernent la société qu’au moyen d’une force qu’ils lui empruntent à elle-même. Ils ne l’éclairent que par la concentration dans un ardent foyer de tous les rayons épars
qui émanent d’elle. Ils lui dérobent le pouvoir de la conduire.
Cela est si vrai que, lorsque le Christ parut, le monde romain était dans l’attente et avait le pressentiment de l’Évangile. Quant à Luther, fît-il autre chose que traduire ce désir de résistance qu’avait éveillé dans tous les cœurs la tyrannie de la papauté , et qui éclatait déjà partout en manifestations diverses, mais caractéristiques et puissantes?
Ce raisonnement nous conduirait, on le voit, à abandonner la propriété du fond pour ne reconnaître que celle de la forme. Et M., de Balzac, à en croire une pétition qu’il vient d’adresser aux chambres, serait fort de cet avis. Or, voici quel serait le résultat de cette belle théorie. Charles Fourier a cru devoir formuler en termes bizarres et peu intelligibles les idées qui composent le fond de son système. Vient un badigeonneur littéraire qui s’empare du système de Fourier, l’expose dans un style clair, élégant si on veut, et met le tout en vente. Vous voyez bien que, à côté de Fourier qui va mourir de faim , le badigeonneur s’enrichira. Entendue de la sorte, qu’est-ce que la propriété ? C’est le vol.
D’ailleurs, quelle que soit la part de tous dans la
pensée de chacun, on ne niera pas du moins que la
pensée ne tire de la publicité toute sa valeur. Que
vaut la pensée dans la sditude ? La consommation des objets matériels se peut concevoir, en dehors de tout état de société : de même que cette consommation est individuelle, elle peut être solitaire. L'idée de société n’ajoute rien à la valeur des fruits que le sauvage cueille dans les bois, des animaux qu’il tue à la chasse. S’agit-il de la pensée ? c’est tout différent. Son importance croit en proportion des intelligences qui lui rendent hommage. La consommation détruit, fait disparaître les objets matériels. La publicité, cette consommation intellectuelle, loin de détruire les objets immatériels, les multiplie, les rend plus précieux , ajoute à leur fécondité , augmente leur chance de vie. L n’est donc pas besoin de savoir d’où vient Ïorigiïte des productions de l’esprit, il suffit de savoir d’où vient leur valeur y pour comprendre qu’elles ne sauraient être le patrimoine de personne. Si c’est la société qui leur confère une valeur y c’est à la société seule que le droit de propriété appartient. Reconnaître , au profit de l’individu, un droit de propriété littéraire , ce n’est pas seulement nuire à la société : c’est la voler.
« Prenez garde ! s’écrie M. de Balzac dans sa brochure, si vous souffrez qu’on nie la propriété littéraire , la propriété foncière est en péril; la logique, qui attaque l’une, aura bientôt renversé l’autre. »
Comme tactique, rien de plus ingénieux que ce rapprochement ; comme argumentation , rien de plus pauvre. Si la propriété, après avoir été reconnue en fait, a été défendue en principe, ce n’a été que sous le rapport du profit que la société pouvait tirer d’une semblable convention et de son inviolabilité. On a supposé que la société avait dit au propriétaire : Tu seras maître de ce domaine et
tu pourras le laisser à tes enfants , parce que les travaux de l’agriculture, pour devenir aussi féconds qu’ils peuvent l’être , demandent de la sécurité, de la patience et du temps. Tu pourras t’écrier, sans que personne ait la faculté de te contredire impunément : Ceci est à moi , parce que nous voufans que tu aies intérêt à planter des arbres pour d’autres que pour toi , à creuser des canaux que tes enfants achèveront , à ouvrir des mines si profondes que la vie d’un homme ne suffirait pas à les explorer et à en épuiser les trésors. C’est pour cela que nous te déclarons propriétaire. i> On est donc parti, pour défendre la propriété, de l’intérêt social, bien ou mal entendu , sans parler de l’apparente nécessité de respecter un fait aussi ancien , aussi généralement accepté , aussi difficile à ébranler et même à modifier. Ici, rien de semblable. L’intérêt d’un auteur est mis dans l'un des plateaux de la balance, l’intérêt social dans l’autre. Et ce qu’on nous de-
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mande, c’est tout simplement de reconnaître qu’un homme pèse plus que l’humanité.
La propriété littéraire est donc condamnée sans appel par son principe même ; mais elle l’est bien plus rigoureusement encore par ses conséquences.
Si le droit de propriété littéraire est reconnu, il faut d’abord le rendre héréditaire et perpétuel ; car, de deux choses l’une : ou il est contraire à l’intérêt social, et alors pourquoi en consacrer le principe? ou il est conforme à l’intérêt social, et alors pourquoi en limiter l’usage ? Dans le premier cas , l’attentat est sans excuse; dans le second, l’inconséquence est monstrueuse.
Kien de plus pitoyable, en vérité, que cette discussion qui roule sur le point de savoir si le privilège des auteurs leur survivra pendant dix, trente ou cinquante ans. Ce n’est pas là évidemment la question.
Or, à quel danger la société ne s’expose-t-elle pas en consacrant la perpétuité du droit des auteurs ? Dans un article plein de sens et de verve , le National disait : « Si vous consacrez le droit de propriété de l’auteur, que devient l’intérêt général? Est-ce l’auteur lui-même qui le garantira? Et savez-vous par quelles phases mobiles cet auteur lui -même pourra passer? Ignorez-vous la biographie des écrivains les plus illustres? Racine, voué
dans sa vieillesse à la traduction des psaumes , ne voulait-il pas détruire Phèdre et Andromaque? La Fontaine , assailli par son confesseur, n’avait-il pas ordonné de brûler ses contes?... Je suppose qu’en 181 A le droit des collatéraux eût existé pour les œuvres de Voltaire et de Rousseau : le pouvoir séduit leshéritiers . Les héritiers, usant de leur droit, aliènent pour une somme considérable la propriété de ces œuvres, et les voilà qui disparaissent. » Ces raisons sont excellentes, et combien d’autres viennent à l’appui ! Mais, en général, il me semble que dans toute cette discussion les adversaires du droit de propriété littéraire se sont trop exclusivement attachés à signaler les inconvénients de la transmissibilité , de la perpétuité du droit. C’était à l’exercice du droit par l’auteur lui-même qu’il fallait s’attaquer. Au lieu de dire : « Substituez le mot rétribution au mot propriété, et bornant à dix ans la jouissance des héritiers, maintenez les choses au point où elles en sont ; » il fallait dire hardiment, courageusement, et comme il convient à ceux qui croient combattre pour la vérité : « Faites une loi , non pour consacrer la propriété littéraire , mais pour la déclarer anti-sociale et impie. Faites une loi pour abolir le métier d’homme de lettres, pour substituer au système de la propriété littéraire , non pas même celui de la rétribution individuelle , mais
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celui de la rémunération sociale. » Le fait est que ni les partisans de la propriété littéraire, ni ses adversaires, n’ont osé se montrer tout-à-fait logiques.
Pour moi, je n’hésite pas à répéter ici que ce n’est pas seulement l’exploitation d’un livre par les héritiers de l’auteur qui est fun^te, mais bien l’exploitation du livre par l’auteur lui-même.
En effet , on arrive par là à établir que dans la société une idée doit être matière à échange, tout comme une balle de coton ou un pain de sucre , et que les bénéfices du penseur se doivent calculer sur le nombre de ceux qui profitent de sa pensée.
D’une part, cela est absurde; de l’autre, cela est inique.
Car qui peut savoir de quelle manière la pensée arrive jusqu’à l’intelligence de ehacuo? Recueillie dans un livre, une idée passe sur la palette du peintre; le crayon du dessinateur s’en empare; le ciseau du statuaire la taille dans le marbre; elle vole sur l’aile du discours : la poursuivrez-vous à travers des manifestations qui sont infinies, à travers des espaces qui sont incommensurables? Le monde peut devenir son domaine : le monde deviendrait-il votre tributaire? Ici, vous touchez à l’impossible; encore un pas, vous touchez à l’injustice. Les bénéfices de l’échange auront été pour Unis ; l’impôt
De sera prélevé que sur quelques-uns. Je vous dois le prix de votre pensée pour l’avoir recueillie dans un livre : je ne vous dois rien, si je l’ai saisie sur les lèvres d’un orateur, si je l’ai vue sculptée sur la façade d’un monument? Puisqu’on parle d’impôts, en est-il un dont la répartition soit plus foile?
Quand il s’agit d’objets matériels, qu’on mesure les bénéfices de la production à l’étendue de la consommation, cela se peut concevoir : les limita de la consommation sont assignables, puisque,- en fin de compte, c’est à une destruction que la consommation vient aboutir. Mais tracera:-t-on des bornes à cette consommation intellectuelle, qui se nomme la publicité? Une idée qui est consommée ne disparaît pas, encore un coup-, elle grandit, m contraire, elle se fortifie , elle s’étend à la fuis, et dans le temps, et dans l’espace. Donnez-lui lemonde pour consommateur , elle deviendra inépuisable comme la nature, et immortelle comme Dieul
Par conséquent, soumettre la pensée à la théorie de l’échange, c’est donner une quantité finie pour mesure à une quantité infinie. L’extravagance de ce système est flagrante.
Pour ce qui est de ses résultats, ils sont odieux. Les partisans de la propriété littéraire, c'est-à-dire de l’exploitation de la littérature par les littérateurs , se sont fièrement posés comme les pietec-
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leurs du génie, comme les patrons de l’intelligence et ils n’ont pas vu que, si leur système était rigoureusement appliqué, que si les vices n’en étaient pas quelquefois atténués par des emprunts faits au système contraire , celui de la rémunération sociale , il conduirait tout droit le génie à l’hôpital , et reléguerait dans la nuit les plus précieuses productions de l’intelligence. La démonstration est facile. Qui dit propriété littéraire, dit rétribution par l’échange; ^i dit rétribution par l’échange, dit commerce; qui dit commerce, dit concurrence. Voilà donc les mauvais livres en concurrence avec les bons ; voilà certains romans qui gâtent le cœur et salissent l’esprit en concurrence avec des livres utiles, mais austères ; voilà le séduisant apostolat du vice en concurrence avec les plus hautes et les plus morales conceptions. Soyez-en sûrs : Justine trouvera plus d’acheteurs que les Pensées de Pascal; ou bien encore, tel qui aurait volontiers payé tribut au génie de Pascal, ne le pourra plus à cause de l’impôt levé sur lui par M. de Sade. Ainsi, grâce à ce beau système de récompense, imaginé pour le génie, la puissance du mal sera centuplée ; le goût du public, irrémédiablement corrompu, rejettera toute nourriture substantielle ; et nous aurons tous les fléaux à la fois : pervertissement des esprits et des cœurs, ,par l’inondation des livres dangereux ; appauvrisse-
ment des grands écrivains; succès scandaleux de quelques hommes de talent sans scrupule , ou de quelques auteurs frivoles.
Je ne veux pas faire descendre cette grave discussion à une misérable guerre de noms propres ; mais si des exemples étaient nécessaires, combien n’en pourrais-je pas citer? Que de platitudes couronnées par la vogue ! que de beaux livres enfouis! Je n’écrirai pas ici la somme d'argent qu*a rapportée à son auteur une brochure sur Vart de mettre sa cravate, parce qu’il m’est impossible de ne pas songer à la pauvreté de certains grands hommes , et que le rouge me monte au front.
Un livre réussit aujourd’hui ; pourquoi? à cause de son mérite ? Pas le moins du monde ; à cause de son éditeur. Le génie reçoit de la spéculation ses passeports.
Mais il est des éditeurs honnêtes, et qui rendent aux lettres des services réels. — Oui , grâce au ciel! et j’en connais, pour mon compte, en qui des écrivains du premier mérite ont trouvé une véritable Providence. Mais le nombre de ces hommes recommandables est petit ; et, parmi ceux qui voudraient suivre leur exemple, beaucoup sont entraînés par le flot de la concurrence, et forcés, pour échapper aux désastres de l’industrie , d’éditer la corruption ou le scandale.
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Ajoutez à cela que le véritable homme de lettres est en général fort étranger à la science du trafic. 11 n’en est pas de même du fabricant de littérature. II sait à merveille , celui-là , battre monnaie avec des livres ; c’est son métier. Le système de la rétribution par l’échange n’est en réalité qu’une prime offerte à l’esprit de spéculation.
Donc , soit qu’on examine le droit de propriété littéraire dans son prmcipe, soit qu'on l’étudie dans ses nécessaires conséquences, ou est également conduit à le condamner.
Tel était pourtant le point de départ de ce rapport de M. de Lamartine, dont on a fait tant de bruit..
M. de Lamartine commençait son rapport en ces termes :
(( La société, en constituant toute propriété, a » trois objets en vue : rémunérer le travail, per- » pétuer la famille, accroître la richesse publique. » La justice, la prévoyance et l’intérêt sont trois » pensées qui se retrouvent au fond de toute chose « possédée. »
Pour que le travail fut rémunéré par le fait de la constitution de la propriété, il faudrait que tous ceux qui travaillent fussent propriétaires , et que tous les propriétaires eussent travaillé. C’est le contraire qui arrive. La constitution actuelle de la
propriété, par sa nature môme, permet à ceux qui en jouissent toutes les douceurs du repos, et rejette sur ceux qui sont privés de ses bénéfices tout le fardeau du travail. On a, d’un côté, un petit nombre d’hommes vivant grassement de leurs rentes ; et de l’autre, un grand nombre d’hommes vivant à peine du fruit de leurs sueurs. Que M. de Lamartine y réfléchisse un peu.
Pour ce qui est de perpétuer la famille, si c’est par la propriété quelle se perpétue, la famille' des non-propriétaires ne saurait donc se perpétum’ > et la phrase de M. de Lamartine doit être modifiée de la sorte : « La société , en constituant la propriété, a eu en vue de perpétuer la famille des uns, et d'empêcher que celle des autres ne se perpétue. »
En ce qui concerne l’accroissement de la rich^se publique, il faudrait s’entendre. Si la richesse s’accroît , mais en se concentrant aux mains de quelques-uns , ce n’est pas une richesse publique. Sous l’empire de la propriété telle qu’eUe est constituée , les riches sonUils plus nombreux que les pauvres, ou les pauvres plus nombreux que les . riches ?
Que M. de Lamartine eût dit : » La propriété a été constituée parce que la société n’a pas su jusqu’ici et ne sait pas encore de quelle manière sans cela elle s’arrangerait pour vivre, » à la bonne
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heure ! la thèse se pouvait soutenir. Mais en parlant ici de justice, de prévoyance, d’intérêt, M. de Lamartine a confondu l’intérêt de la société avec celui des heureux du monde , il a fait de la prévoyance une vertu de monopole, et il a pris à rebours la justice.
Continuons :
« Il y a des hommes qui travaillent de la main ; » il y a des hommes qui travaillent de l’esprit. Les )) résultats de ce travail sont différents : le titre du )) travailleur est le même ; les uns luttent avec la » terre et les saisons, ils récoltent les fruits visibles )) et échangeables de leurs sueurs ; les autres » luttent avec les idées, les préjugés, l’ignorance; » ils arrosent aussi leurs pages des sueurs de l’in- » telligence, souvent de leurs larmes, quelquefois de » leur sang, et recueillent au gré du temps la misère » ou la faveur publique, le martyre ou la gloire. »
Cette exposition est évidemment incomplète.
S’il y a des écrivains qui luttent contre les préjugés , il y en a qui les défendent. Les livres combattent quelquefois l’ignorance, mais quelquefois aussi ils l’entretiennent. Rousseau glorifie Dieu , mais d’Holbach le nie. Fénelon moralise la société, mais le marquis de Sade la corrompt. La science a ses Galilée, mais elle a ses Cagliostro, et peut-être
a-t-elle fait moins de martyrs qu’elle n’a couronné de charlatans.
J’insiste sur cette distinction que M. de Lamartine a oubliée, parce que, lorsqu’il s’agira de rémunérer les travaux de l’intelligence , la première question à résoudre^sera celle-ci : Trouver le moyen de rémunérer le travail intellectuel, sans confondre dans la même récompense les écrivains qui enchantent et éclairent la société avec ceux qui la trompent et la dépravent; car cela n’est conforme ni à la justice, ni à la prévoyance, ni à l’intérêt.
« Est-il juste, est-il utile, est-il possible de con- » sacrer entre les mains des écrivains et de leurs )) familles la propriété de leurs œuvres? Voilà les » trois questions que nous avions à nous poser sur » le principe même de la loi, formulé dans ses pre- » miers articles. Ces questions n’étaient-elles pas >) répondues d’avance? Qu’est-ce que la justice, )) si ce n’est la proportion entre la cause et l’effet, » entre le travail et la rétribution ? »
Acceptons cette définition de la justice. Si elle est exacte, il est clair que rien n’est plus souverainement injuste que de placer dans le droit de propriété littéraire la rémunération des travaux de l’esprit.
Que Laplace n’ait d’autre récompense matérielle de ses écrits que le droit d’en disposer et de les ven-
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dre : comme un ouvrage sur la mécanique céleste s’adresse naturellement à un fort petit nombre de lecteurs, quelle proportion y aura-t-il entre le travail et la rétribution de Laplace? Mais voici un romancier qui noircit à la hâte quelques pages non seulement mauvaises, mais corpuptrices , à l’usage de tous les lecteurs désœuvrés. L’homme de génie court grand risque de mourir pauvre, et notre romancier, sans même avoir eu besoin de brûler son huile, aura voiture et laquais. Quelle manière d’entendre la justice distributive! Mais, direz-vous, l’Êtat prendra l’homme de génie sous son patronage, il lui conférera des dignités, l’élèvera aux plus hauts emplois. Prenez garde! vous sortez de votre système; et cette nécessité où vous êtes d’en sortir prouve mieux que tout ce que je pourrais dire combien il renferme d’inégalités choquantes et consacre d’injustices.
(f Cela est-il utile? Il suffirait de répondre que » cela est juste ; car la première utilité pour une » société, c’est la justice. Mais ceux qui demandent « s’il est utile de rémunérer dans l’avenir le travail )) de l’intelligence ne sont dono jamais remontés )) par la pensée jusqu’à la nature et jusqu’aux ré- )) sultats de ce travail. Ils auraient vu que c’est le )) travail qui agit sans capitaux, qui en crée sans )) en dépenser , qui produit sans autre assistance
DU TRAVAIL. 20S
>) que celle du génie et de la Tolonté. Jusqu’à ses » résultats? Ils auraient vu que c’est l’espèce de » travail qui influe le plus sur les destinées du genre » humain ; car c’est lui qui agit sur la pensée, qui » la gouverne. Que l’on parcoure en idées le monde )) et les temps. Bible, Védas, Confutzée, Évangile, » on retrouve partout un livre saint dans la main » du législateur, à la naissance d’un peuple. Toute » civilisation est fille d’un livre- L’œuvre qui crée, » qui détruit, qui transforme le monde, serait-elle » une œuvre indifférente an monde? »
Où en sommes-nous? Il s’agit de prouver qu’il est utile de eoneacrer entre les mains des écrivains et de leur, famille la propriété de leurs œuvres. Et au lieu de cela, M. de Lamartine nous prouve, ce que personne de nous n’a jamais mis en doute, quelapen-^ sée est utile! Voilà un étonnant paralogisme. Oui, certainement, la pensée est utile ; etbienloinde nier cette vérité, c’est au contraire sur elle que nous nous appuyons pour demander qu’on n’en gène pas le cours, qu’on n’en puisse jamais arrêter la propagation. C’est parce que toute civilisation est fille d’un livre que nous ne voulons pas qu’il soit permis , mémo à l’auteur d’un de ces livres, après qu’on l’en aurait déclaré propriétaire , de le déchirer et d’en jeter les feuillets au vent. Et ce que nous refusons à l’auteur, par respect pour Dieu , premier auteur des livres
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que VOUS appelez saints , vous l’accordez , vous , à un héritier qui sera un idiot , peut-être un scélérat ou un fou ! Et c’est au nom des services immenses qu’un livre peut rendre à l’humanité que vous reconnaissez à un individu , qui ne l’aura pas fait ce livre, qui souvent sera hors d’état de le comprendre, l’inconcevable droit de le détruire ! Car si vous admettez ce fait comme peu probable, il faut du moins que vous le teniez pour légitime, sous peine de renverser d’une main l’édiflce que vous élevez de l’autre, sous peine de décréter la propriété en dépouillant le propriétaire des prérogatives qui la constituent. Se figure-t-on l’Évangile appartenant, par droit de succession, à monsieur un tel ? Se figure-t-on un spéculateur achetant le droit exclusif de mettre en vente le salut du genre humain?
« Enfin, cela est-il possible ? cette richesse éven- » tuelle et fugitive qui résulte de la propagation » matérialisée de l’idée par l’impression et par le » livre est-elle de nature à être saisie, fixée et » réglementée sous forme de propriété ? A cette x> question, le fait avait répondu pour nous. Cette » propriété existe , se vend , s’achète , se défend » comme toutes les autres. Nous n’avions qu’à étu- » dier ses procédés, et à régulariser ses conditions » pour la faire entrer complètement dans le do- )) maine des choses possédées et garanties à leurs
» possesseurs. C’est ce que nous avons fait. » M. Berville a si victorieusement répondu à ce passage du rapport de M. de Lamartine, que nous ne saurions mieux faire que de reproduire textuellement ici les paroles de M. Berville :
« En proclamant la propriété , soit perpétuelle , soit cinquantenaire, ce qui, dans la pratique, aboutit presque au même résultat, vous sortez des mains de l’auteur, vous rencontrez les héritiers. Eh bien ! les héritiers , passe encore pour la première génération, en supposant toutefois que ce ne soient pas des collatéraux ; mais une fois que ces héritiers viennent à se disséminer, où les prendrez vous ? Faudra-t-il que la propriété littéraire soit formulée en une sorte d’aristocratie, qu’elle ait ses Chévrin et ses d’Hozier? ou faudra-t-il avoir un livre d'or comme à Venise ? Ce n’est pas tout : ce droit que vous accordez, ce n’est pas seulement aux héritiers qu’il est donné ; la propriété n’est pas transmissible seulement par héritage ; elle l’est encore par vente, par donation ; vous l’accordez donc aux cessionnaires; et comme ces contrats ne sont pas choses publiques, il faudra les deviner, il faudra savoir à qui vous adresser. Où s’arrêteront vos recherches ? » M. Berville a raison. On ne saurait étendre l’exercice de la propriété littéraire sans s’approcher de
plus en plus du chaos. En concluant de ce qui est
206 ORGANISATION
possible avec le délai de vingt ans, à ce qui serait possible avec le délai de cinquante, M. de Lamartine n’a pas vaincu la difficulté : il l’a éludée. Il n’a pas pris garde qu’à mesure que les années se succèdent, la propriété littéraire change de main et se divise de telle sorte qu’il devient enfin impossible d’en suivre la trace.
Le rapport de M. de Lamartine ne prouve donc rien de ce qu’il voulait prouver.
Mais que dire de la discussion à laquelle il a donné lieu?
M. G. Cavaignacaécritdansle Journal du Peuple un article où se trouve traitée d’une manière trèsélevée la question qui nous occupe : « L’homme de talent ne doit pas plus qu’un autre être esclave de la misère ; mais s’il ne s’adonne point volontairement à cette indépendante pauvreté qui sied aux âmes fortes, aux existences simples, du moins il ne doit pas nourrir les idées de luxe, ni les goûts qui les inspirent. Lorsqu’un écrivain aime l’argent , on peut toujours douter qu’il ait du talent ou qu’il en conserve. S’il en a, l’avarice le dégrade, le luxe l’énerve. S’il en avait, l’écrivain ne chercherait, ce me semble, son plaisir que dans son esprit même et dans sa renommée ; que dans sa conception, dans son influence ; il n’aurait pas besoin, sans doute, des jouissances d’ Harpagon ou de Turcaret. ^otre
société n’a plus rien de ces conditions cénobitiques, rien de ces existences graves qui conservaient du moins la tradition des mœurs austères et désintéressées, des règles d’isolement et d’abstinence, des dévouements modestes et fidèles. Plus de Bénédictins labourant à l’écart quelque coin du monde savant ; plus de missionnaires portant au loin leurs doctrines , jusqu’au tond de contrées sans échos pour leur nom ; plus de corporations enseignantes se cloîtrant dans la sobriété et l’obscure utilité des collèges. Tout cela certes se mêlait à trop d’abus et de vices pour que nous en regrettions le temps ; mais nous regrettons l’exemple de ces nobles et graves habitudes de désintéressement, de retraite, de dévotion au bien et à l’étude. C’est un rôle vacant aujourd’hui, et que nous voudrions voir rempli par des hommes de lettres dignes de ce nom. » Voilà de nobles pensées , noblement exprimées, et la chambre aurait dû se placer à cette hauteur pour discuter la question. Mais faire de la pensée une chose, et chercher péniblement combien durera pour une famille la possession de cette chose ; mais épuiser toutes les arguties que peut fournir l’esprit de chicane pour arriver à savoir si les cr^nciers d'un éditeur, par exemple, pourront, oui ou non, saisir entre ses mains le génie d’un grand homme, comme gage de leurs créances ; et si le mari, dans
le régime de la communauté, aura le droit, comme chef de l’administration , de publier, sans l’aveu de la femme, les ouvrages de son conjoint ; et si c’est la femme qu’appartiendra , sans restriction , le droit de publier les œuvres posthumes de son mari, etc., etc. ; tout cela est puéril, tout cela est misérable. De ces querelles de procureur, que devait-il éclore? Qu’on en juge :
1® Le droit exclusif de publier un ouvrage est accordé à l’auteur et à ses représentants pendant toute la vie de l’écrivain et trente ans après sa mort ;
2° Ce droit est déclaré insaisissable dans la personne de l’auteur, et^isissable seulement dans celle du cessionnaire, et par les créanciers de celui-ci;
3° A défaut de convention expresse, l’ auteur n’est censé céder qu’une première édition.
Telles étaient les principales dispositions de la loi proposée d’après les principes émis dans le rapport de M. de Lamartine. La conclusion était digne de l’exorde. O Descartes ! ô Montaigne ! 6 Pascal I 6 Jean-Jacques 1 6 vous tous dont les écrits ont livré à la nation française la royauté intellectuelle du monde, que diriez-vous si vous pouviez voir quel triste usage on fait de votre renommée, et pour le triomphe de quelle cause on invoque vos noms immortels?
Du moins, si ce qu’on enlève à la majesté de la
fonction, on l’ajoutait au bien-être de ceux ^ui l’exercent dignement 1 Mais , parce qu’on aura étendu de vingt à trente ans la jouissance de l’héritier, s’imagine-t-on que le sort des hommes de lettres sera bien réellement amélioré? L’écrivain courageux qui consacre les trois quarts de sa vie à un ouvrage destiné à peu de lecteurs en sera-t-il mieux rétribué? Lejeune homme qui n’a ni relations, ni fortune, ni renommée , en trouvera-t-il plus aisément un éditeur? La vogue en sera-t-elle moins acquise à tout auteur qui flatte les travers et les vices de son époque , au détriment de qui les redresse, les combat et les flétrit? Voilà les plaies qui appellent un prompt remède. Et au lieu de songer à les guérir, nos législateurs se préoccupent... de quoi? J’ai honte, en vérité, de le dire : — Le petit-fils d’un homme de génie, mourant de faim, quel spectacle ! — Ce spectacle serait douloureux, en effet. Mais comment le petitfils d’un homme de génie peut-il être exposé à mourir de faim? Si c’est parce qu’il ne veut rendre à la société aucun service, je ne saurais le plaindre. Si c’est parce que ses services ne sont pas récompensés comme il convient par la société, la faute en est à yotre organisation sociale : changez-la.
QUEL EST) SELON NOUS) LE HOl'EN DE EEMÉD1B& kV 1LLL.
Voici, dans toute loi sur la littérature et les gens de lettres, les résultats à obtenir :
1® Affaiblir autant que possible rinûucnce désastreuse qu’exerce sur la littérature la guerre acharnée que se livrent les éditeurs ;
2° Fournir à tout auteur de mérite, pauvre et inconnu, le moyen d’imprimer ses oeuvres et de faire connaître son talent ;
3® Établir parallèlement au système de la rétribution par l’échange, un mode de rémunératioo qui proportionne la récompense au service, la rétribution au mérite, et encourage les travaux sérieux, en affranchissant les écrivains de la dépendance d’un public qui court de préférence à ce qui l’amuse, et ne paie trop souvent que pour être corrompu ou trompé ;
ORGANISATION Dü TRAVAIL. Mi
4° Faire en sorte que les livres les meilleurs soient ceux qui coûtent le moins cher ;
5° Créer une institution qui, par sa nature, limite les bénéfices des contrebandiers littéraires, et combatte cette honteuse tendance des écrivains à se (aire spéculateurs ou pourvoyeurs de la spéculation.
Pour atteindre, au moins eh partie, les divers résultats qui viennent d’être énumérés, nous proposerions ce qui suit :
Une librairie sociale serait fondée par les moyens et sur les bases indiqués dans ce livre au chapitre Organisation du travail.
Cette librairie sociale relèverait de l’État, sans lui être asservie. Elle se gouvernerait elle-même, et ferait elle-même, entre ses membres, la répartition des bénéfices obtenus par leur travail commun, ainsi qu’il a été dit dans l’article précité. Seulement, sa constitution serait originairement réglée par des statuts que l’État aurait rédigés en forme de toi, et dont il aurait à surveüJbr la striote exécution (1).
(1) Je ferai remarquer à ce sujet qu’à l’exception de H. Louis Baybaud, tous les critiques qui ont bien voulu s’occuper du petit écrit intitulé Organisation du travail nous ont reproché de charger l’Ëtat d’une besogne immense, partant impossible. S’ils avaient lu notre livre plus attentivement, ils auraient vu que nous faisons de l’État , non pas le directeur des ateliers sociaux, mais leur législateur, ce qui est iûen diiHéreat.
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Conformément à ces statuts, la librairie sociale n’aurait à payer aucun droit d’auteur. Le prix des livres qu’elle jetterait dans la circulation serait déterminé d’avance par l’État, et calculé en vue du meilleur marché possible.
Tous les frais d’impression seraient à la charge de la librairie sociale. Un comité d’hommes éclairés, choisi et rétribué par elle, recevrait les ouvrages.
Les écrivains dont la librairie sociale éditerait les œuvres acquerraient, en échange de leurs droits d’auteurs , dont ils feraient l’abandon , le droit exclusif de concoiû’ir pouf les récompenses nationales.
II y aurait au budget un fonds spécialement destiné à rétribuer, sous forme de récompense nationale, ceux des auteurs susdits qui, dans toutes les sphères de la pensée, auraient le mieux mérité de la patrie.
Toutes les fois que le premier ouvrage d’un auteur aurait été jugé digne d’une récompense nationale, il y aurait lieu à accorder une prime à la librairie sociale. Cette prime aurait pour but d’encourager la librairie à prêter son appui aux jeunes talens, et de l’indemniser des pertes auxquelles cette protection pourrait quelquefois l’exposer.
Les représentants du peuple nommeraient, cha-
que année, et pour chaque genre de travail intellectuel, un citoyen qui serait rétribué par la librairie sociale, et aurait mission d’examiner, dans sa sphère, les ouvrages sortis des presses sociales. Il aurait une année entière pour approfondir les critiques qui seraient faites de ces ouvrages, étudier l’impression que la société en aurait reçue, interroger enfin l’opinion publique, représentée par ses organes les plus intelligents, et non par la multitude aveugle des acheteurs. Au bout de l’année, il soumettrait aux représentants du peuple les résultats de son examen, dans un rapport motivé et soigneusement détaillé. Un mois après la publication de ce rapport , qui serait faite avec toute la solennité convenable, les représentants du peuple feraient, entre les auteurs jugés dignes de la reconnaissance de la patrie, la répartition du fonds des récompenses nationales. 11 va sans dire que, dans celte répartition, on aurait égard à la nature des travaux et au temps employé pour les accomplir.
Ce système paraîtra naïf aux uns, bizarre aux autres, je le sais ; et déjà les objections s’élèvent en foule. Voyons un peu cependant.
Personne n’ignore de combien d’obstacles est aujourd’hui hérissée l’entrée de la carrière littéraire. Êtes-vous jeune, êtes-vous pauvre, êtes-vous si peu favorisé du destin qu’il ne vous ait donné qu’une
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haute intelligence et un noble cœur?... alors, malheur à vous! Malheur à vous, surtout, si, prenant votre vocation au sérieux, vous n’avez songé qu’à travailler pour l’avenir, avec l’amour des hommes, et sous l’œil de Dieu! Les difficultés s’entasseront sur vos pas, et l’air manquera long-temps peutêtre à votre intelligence. Les dispensateurs patentés de la gloire vous répondront, si vous allez à eux, à supposer qu’ils soient en état de vous comprendre, que votre nom est trop obscur et votre œuvre trop sérieuse, que le succès n’appartient qu’aux réputations acquises et aux écrits décevants, que trop de désordre slest^iotuMbiLt dans les affaires de ce siècle, pour qu’un éditeur prudent se hasarde à publier à ses risques et périls un livre sans estampille; ou bien, ils vous épargneront l’humiliation d’un refus, mais en vous imposant les conditions les plus dures, et en vous faisant de la publicité une aumône spoliatrice.
Le système que nous proposons indique un remède à ce mal immense. En substituant une association qui traite au grand jour à des individus isolés qui traitent dans l’ombre, il coupe court aux fraudes et aux violences que provoque et protège l’obscurité des relations privées. Il fait dépendre la publication des bons livres, non plus de spéculateurs, qui n’ont souvent d’autre intelligence que
Dü TRAVAIL.
celle du commerce, mais d’hommes compétents, qu’il intéresse au succès de toute œuvre utile et recommandable. En un mot, il tend à ouvrir une issue aux talents ignorés, et à féconder tous les ger* mes que la société cache dans son sein.
Aujourd’hui, et sous l’empire, de jour en jour plus envahissant, des passions mercantiles, il est manifeste que la littérature se rapetisse, se corrompt, se dégrade, se prostitue. Les écrivains, n’ayant plus d’autre perspective que l’argent, et d’autre moyen d’en avoir que le commerce, la pensée n’est plus qu’une affaire de courtage ; et comme la qualité importe peu dans ce genre de trafic, c’est sur la qtiantüé spécule. On inonde le marché de mauvais livres, et les perles restent à jamais en> fouies dans ce fumier. Adieu les travaux patients et méritoires! Est-ce que la cupidité peut attendre? Adieu le génie, qui est l’ étude 1 Pour jouir de la vie, faut-il laisser venir la vieillesse? D’ailleurs, à quoi bon? L’Etat n’existant que de nom, et la société n’étant qu’un amalgame confus d’individus juxta-posés, où serait l’acheteur des œuvres sur lesquelles se consume toute une vie? La gloire ici ne viendrait pas même consoler le courage de la pauvreté. Car là ou l’argent sert de récompense à l’écrivain, le jugement de la- postérité, c’est l’affluence de ceux qui paient ;et la gloire, c'est la vogue!
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Dans le système proposé, beaucoup de ces inconvénients disparaîtraient. L’homme de lettres serait élevé jusqu’à sa mission, lorsqu’il aurait devant lui, comme encouragement à l’étude, la perspective d’une récompense qui témoignerait de ses services, le dédommagerait de son désintéressement et le déclarerait solennellement créancier de son pays.
Mais, jusqu’à ce que cette récompense eût été obtenue, comment l’homme de lettres lutterait-il, s’il était pauvre, contre la nécessité de vivre? Il imiterait Jean-Jacques : en dehors de son travail intellectuel, il se vouerait à l’exercice d’une profession Incrative. La dignité de l’homme de lettres, son indépendance, sa royauté, ne sont qu’à ce prix. L’homme, grâce au ciel, a reçu de Dieu des aptitudes diverses. Pourquoi sa fonction serait-elle une, quand sa nature est multiple? Aussi bien, l’intelligence ne saurait être continuellement en gestation ; comme la terre, elle veut être ménagée, et la variété des semences qu’on lui confie redouble sa fécondité.
On demandera peut-être ce que deviendraient, dans notre système, les écrivains qui, prisant la gloir-e beaucoup moins que l’argent , n’acceptent pour juges que leurs acheteurs. Ceux-là auraient la ressource d’éditer eux -mômes leurs œuvres ou de les faire éditer , tout comme cela se passe
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aujourd'hui. Leur condition , il est vrai, deviendrait moins favorable , puisque la librairie sociale ferait une concurrence sérieuse aux éditeurs particuliers. Mais de quels écrivains est-il ici question ? De ceux qui, par l’attrait que leurs livres empruntent soit à la frivolité, soit à la corruption, soit au scandale, font pour ainsi dire violence à la bourse d’un grand nombre de lecteurs, et courent après les gros bénéfices. Or, quand le bénéfice des livres fu tiles ou dangereux serait diminué au profit des bons livres, où serait le mal ? Est-ce que la société peut souffrir qu’on devienne démesurément riche en la trompant, alors qu’en la servant on est exposé à demeurer pauvre? Cela est-il équitable? Et la nation au sein de laquelle se produit ce honteux phénomène, ne penche-t-elle pas du côté des abîmes? Oui, lesystème proposé aurait pour résultat inévitable lie réduire le nombre et les bénéfices de ceux qui font de la pensée métier et marchandise. Mais ce résultat milite en faveur du système, loin de le combattre.
Nous'prévoyons une autre objection. On va nous opposer le dangerde rendre l'Etat arbitre souverain des productions de l’esprit. Mais pour peu qu^on y réfléchisse, on sera tout-à-fait rassuré. L’État, je le répète, serait le législateur de la librairie sociale, il n'en serait pas le directeur. Une fois les slatutsrédigés,il en surveillerait l’exécution, comme il surveille
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l’exéculion de la loi qui défend d'escalader une maison ou de tuer un passant. Là se bornerait son intervention. Qu'aurait*elle d'absorbant et de tyrannique? Quant aux récompenses nationales, ce ne serait pas le pouvoir exécutif qui les décernerait, mais la société elle-mème, représentée par ceux qui eu forment l’élite, et qu'elle choisit ellemême pour la personnifier et la résumer. Qui nous répond , direz-vous , des lumières et de la probité de ceux qui seraient appelés à désigner les candidats? Ce qui vous en répond, je vais vous le dire en deux mots : leur intérêt. Car j'admets pour un moment, et Thypothèse est exorbitante, qu’une assemblée choisisse un ignorant pour la guider dans l’appréciation des œuvres scientifiques : est-ce que cet ignorant accepterait une mission semblable? est- ce qu’il s’exposerait de gaieté de cœur à la risée du monde? Et si à la place d’un ignorant vous mettez un homme corruptible, quel excès d’audace et d’impudence ne lui faudrait-il pas pour braver la responsabilité morale la plus lourde qui ait jamais pesé sur un homme? Qu'on le remarque bien : il ne s’agit pas ici d’une académie délibérant à huis clos, et composée d’hommes entre lesquels la responsabilité s’égare et s’évanouit; la responsabilité ici serait personnelle , nominative : il faudrait la repousser ou l'accepter tout entière. Et puis, tout
s’accomplirait au grand jour, tout se ferait avec retentissement. On aurait à se prononcer sur le plus élevé de tous les théâtres, devant son pays, devant le monde entier. Le juge aurait eu toute une année pour former son jugement. Quand il l'exprimerait, la critique aurait déjà parlé; l’opinion de tous les hommes intelligents serait connue : que de garanties , sans parler de celle qui résulterait du choix fait par l'assemblée! Car, quelque défiance qu’on ait des assemblées délibérantes , on nous accordera du moins qu’il est des questions devant lesquelles l’esprit de parti est frappé d’impuissance.
Au reste, que des erreurs fussent possibles, une pareille objection est absolument sans valeur. A quelle institution ne s’adresse-t-elle pas? Une société se passera-t-elle de lois parce que le législateur n’est pas infaillible? Renverserez-vous vos tribunaux parce qu’une erreur de jugement peut y décider de la fortune d’un citoyen , de sa liberté , de sa vie? Aussi long-temps qu’il y aura des hommes soumis aux écarts de l’intelligence, et dupes des passions du cœur , tous les systèmes seront imparfaits. Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une panacée universelle, d’un effet immédiat, sont des charlatans dont il faut se défier ou des illuminés qu’il faut plaindre. Quand
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UD système est produit avec bonne foi , il convient donc de l’examiner avec bonne foi , c’est-à-dire de chercher, non pas s’il est tout-à-fait exempt d’imperfections, mais si la somme des avantages qu’il présente n’est pas supérieure à celle des inconvénients qui en découlent.
Notre système ne comprend pas la littérature dramatique, parce que le spectacle étant un moyen direct de gouvernement, il y a lieu d’établir pour la littérature dramatique des règles particulières. Ce sera le sujet d’un travail ultérieur.
Nous n’avons rien caché de notre pensée. Tant pis pour ceux qu’aurait blessés notre franchise ! Mais nous nous devions , comme citoyen , de protester contre des doctrines qui aboutissent à l’altération de la littérature et à la dégradation des hommes de lettres.
M . de Lamartine a dit dans son rapport :
« Que ne devons-nous pas à ces hommes dont nous avons laissé si long-temps dilapider l’héritage? Cinq on six noms immortels sont toute une nationalité dans le passé. Poètes, philosophes, orateurs, historiens y artistes, restent dans la mémoire l’éclatant abrégé de plusieurs siècles et de tout un peuple.
» Montaigne joue en sceptique avec les idées , et les remet eu circulation en les frappant du style
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moderne. Pascal creuse la pensée non plus seulement jusqu’au doute, mais jusqu’à Dieu. Bossuet épanche la parole humaine d’une hauteur d’où elle n’était pas encore descendue depuis le Sinaï. Racine, Molière, Corneille, Voltaire, trouvent et notent tous les cris du cœur de l’homme. Montesquieu scrute les institutions des empires , invente la critique des sociétés et formule la politique; Rousseau la passionne , Fénelon la sanctifie , Mirabeau l’incarne et[la pose sur la tribune. De ce jour, les gouvernements rationnels sont découverts, la raison publique a son organe légal, et la liberté marche au pas des idées à la lumière de 1a discussion. Mœurs, civilisation, richesse, influence, gouvernement, la France doit tout à ces hommes; nos enfants devront tout peut-être à ceux qui viendront après eux. Le patrimoine éternel et inépuisable de la France, c’est son intelligence; en en livrant la généreuse part à l’humanité, en s’en réservant à elle-même cette part glorieuse , qui fait .son caractère entre tous les peuples , le moment n’était-il pas venu d’en constituer en propriété personnelle cette part utile qui fait la dignité des lettres, l’indépendance de l’écrivain , le patrimoine de la famille et la rétribution de l’Etat? »
Ah ! monsieur , lorsque vous laissiez tomber ces mots de votre plume, est-ce qu’aucune voix
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n’a murmuré dans votre cœur, vous avertissant que vous vous égariez? Quand il s’agit d’apprécier l'importance des hommes de génie , vous en faites des demi-dieux; et quand il s’agit de régler leur sort, vous en faites des brocanteurs! Votre admiration les élève jusqu’au ciel , et votre système les précipite dans l’abîme! Votre talent vous a trahi, monsieur, ne vous en défendez pas. Votre éloquence même condamne vos conclusions , et je ne veux d’autre preuve contre vous que la magnificence de votre langage. Non, il n’est pas possible qu’un poète ait été tout-à-fait sincère avec lui-même , lorsqu’il a invoqué tant de gloire et de grandeur à l’appui d’aussi misérables intérêts ! Non ! cela n’est pas possible. Je crois vous deviner, monsieur : riche et sans enfants , vous avez été séduit par cette idée qu’en réclamant le droit de battre monnaie pour les gens de lettres et leurs héritiers , vous plaidiez une cause qui n’était point la vôtre. Pauvre, vous n’auriez jamais demandé que la rémunération des gens de lettres se soldât en écus. Père de famille, vous auriez cru suffisant pour vos successeurs l’héritage de votre nom. Vous vous êtes trompé vous-même; vous avez été généreusement dupe du rôle désintéressé que dans cette cause vous avait ménagé le destin.
Ce n’est pas un des moins tristes symptômes du
mal qui ronge aujourd’hui la société que cette religion de l’industrialisme hautement professée par un aussi grand poète que M. de Lamartine, par un homme d’une intelligence aussi élevée. Ainsi, l’industrialisme va rapetissant les situations et les cœurs; il envahit les choses; il s’asservit les hommes; il ose dire au poète lui-même, comme le tentateur à Jésus ; Si cadens adoraveris me , et le poète se prosterne ! Eh bien ! tant qu’il nous restera un souffle de vie , et dût notre voix se perdre dans l’immense clameur de toutes les cupidités en émoi, nous combattrons, nous, ces tendances dégradantes ; nous demanderons que le désintéressement soit conservé au nombre des grandes vertus; nous demanderons que l’honneur, que la gloire, que la satisfaction du devoir rempli, ne cessent pas d’être proposés pour but et pour récompense à l’activité humaine; nous demanderons qu’on n’appauvrisse pas l’homme à ce point, qu’il ne lui reste plus d’autre mobile que l’amour de l’or. Et à ceux qui ne savent pas tout ce qu’il doit y avoir de noblesse dans l’âme d’un écrivain , nous rappellerons ces sublimes paroles de Jean- Jacques (1):
« Non , non, je le dis avec autant de vérité que de fierté; jamais, en aucun temps de ma vie, il
(1) Confet$ion$, t. I", p. 134-135.
n'appartint à l’intérêt ni à l’indigence de m’épanouir ou de me serrer le cœur. Dans le cours d’une vie inégale et mémorable par ses vicissitudes , souvent sans asile et sans pain , j'ai toujours vu du même œil l’opulence et la misère. An besoin , j’aurais pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me troubler pour en être réduit là. Jamais la pauvreté ni la crainte d’y tomber ne m’ont fait pousser un soupir ni répandre une larme. Mon âme , à l’épreuve de la fortune , n’a connu de vrais biens ni de vrais maux que ceux qui ne dépendent pas d’elle ; et c’est quand rien ne m’a manqué pour le nécessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels. »