‹ Oraganisation du travail association universelleChapitre 8 sur 10 · TBAVAIL EST UN FREIN · texte numérisé non relu

TBAVAIL EST UN FREIN

J’entepds : ce qu’était le fatalisme pour les esclaves des sociétés antiques, ce qu’était le dogme de la résignation pour les serfs du moyen âge, que la faim le soit pour \es pauvres des sociétés modernes; forçons le peuple à trayailler pour vivre , depuis le commencement du jour jusqu’à son déclin; que son existence, entièrement employée à d’abrutissants travaux^ ne |ni laisse pas le loisir de penser qu’il est hopiiinp : la sécurité des heureux du monde ne pourra plus être troublée.

Rêverie et folie que tout celai Le nxoyen ne serait pas seulement barbare : daps le régime ac> tuel, il serait absurde.

Pour que le travail fût ur^ freip, au moins faudrait-il que le travail ne Ht jamais défaut à ceux qu’il doit contenir. Or, nous avons prouvé que la concurrence illimitée avait pour résultat nécessaire de laisser un grand nombre de travailleurs inoccupés et affamés*

On jour, la seconde ville du royaunae vit des milliers d’ouvriers sortir de leurs ateliers l’œil ardent et le fusil à la main ; un drapeau fut déployé sur }a place publique , et sur ce drapeau on lisait : Yivre travaillant ou mourir en combattant. Ce

jour-là, les ouvriers lyonnais avaient nàanqué prôbablement du frein moral de M. Guizot l!l Trouver un frein moral dans ün systèrtâe qui le rend absolument nécessaire, voilà donc une des impossibilités du régime actûél ; voilà un des problèmes qu’il faut àbsolunàent résoudre, et qué nous posons dans l’intérêt du riche comme du pauvre', du fort comme du faible , de ceux qui jouissent comihé de ceux qui souffrent. Gaf, tiôüs ne saurions assez le répéter, plaider la cause' des malheureux, c’est plaider la cause de la société tout entière.

« 11 est un écueil contre lequel M. Louis Blanc )) ne s’est pas suffisamment prémuni : une vive » compassion pour les maux des tràvatilëurs l’en- » traîne à prononcer un arrêt rigoureux cotitté le » principe même de notre organisation du travail; )) il impute à un vice inhérent au système les )) symptômes inséparables d’une mise en œuvre ré- » cente et incomplète (1). » ' '

11 résulterait de là, selon le rédacteur du Siècle , que la concurrence est un système nouveau , qui n*a pas encore fait son temps et qui veut être perfectionné. Mais, pour peu qu’on lise attentivemertt la critique que nous avons faite de ce système , oh se convaincra que c’est à son principe même que (1) SièclSt numéro du 22 août 1840.

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nous nous sommes attaqué. Nous avons cherché à montrer quel était l’enchaînement logique des désastres que nous dénoncions. Nous avons mis en relief, dans les résultats produits par la concurrence, non pas des vices accidentels et passagers, mais des vices organiques ; et c’est ce que le rédacteur du Siècle reconnaît lui-même lorsque, quelques lignes plus bas , il dit :

« La condamnation de la libre concurrence fon- » dée sur les maux plus aigus auxquels celle-ci au- » rait exposé les travailleurs, telles étaient les pré- » misses nécessaires d’une transformation absolue » de l’organisation du travail. M. Louis Blanc ne }> s’est pas fait faute d’établir nettement ce point » de départ. Après avoir lu ces pages si animées » où la conviction déborde , on comprend que l’au- » teur ait cru devoir, au prix des tentatives les n plus téméraires , arrêter la société en déclin , » pour l’empêcher de tomber dans un cataclysme » effroyable (1). »

L’auteur ajoute :

« Malgré tous les reproches adressés à la libre }) concurrence, il faut le dire pourtant, le bien » qu’elle a produit l’emporte de beaucoup sur le » mal qu’elle ’a causé. Une compassion légitime » pour les douleurs du peuple ne doit pas nous (1) Ibidem.

» rendre coupables d’ingratitude; à aucune époque » de l’histoire la condition des masses n’a été » moins pénible qu’aujourd’hui : les ouvriers sont » mieux logés, mieux nourris, mieux vêtus que par » le passé. L’amélioration progressive du sort du » peuple est devenue un fait incontestable. Elle » n’est pas arrivée au point qu’elle doit atteindre; » mais du moins la misère est sans contredit I) moindre qu’ autrefois. »

Nous pourrions nier le fait purement et simplement; car dans quel livre en chercher la preuve? ÏJfi^ mémoire des vieillards nous fournit bien quelques notions sur la condition matérielle du peuple dans l’ancien régime. Mais remarquons que les faits qu’on cite avec une apparence de certitude ne se rapportent qu’à la décadence de ce régime , qu’à sa corruption, devenue si complète quelle a enr traîné sa chute. Du reste , par quel historien l’histoire des misères du peuple a-t-elle été faite? Un seul a essayé de l’écrire cette histoire : M. Monteil. Et le peuple , tel que IM. Monteil le représente aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, ne nous apparaît pas plus malheureux que le peuple tel qu’il passe sous nos yeux.

La question , d’ailleurs, n’est pas de savoir si aujourd’hui les hommes du peuple souffrent plus

ou moins que n’ont souffert leurs pères , mais de

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savoir Jusqu’à quel point et pourquoi ils souflFrent. Or, qu’avons-nous prouvé? Que leur misère était profonde; qu’elle provenait du principe de concurrence ; qu’elle ne pouvait que s’accroître , pour peu que ce principe fût abandonné à son développement.

Nous venons de parcourir les objections qui iious ont été adressées par la voie de la presse : il en est d’autres qui nous ont été faites, soit par lettres, soit verbalement. Nous allons les examiner.

On nous a demandé si détruire la concur-* réhce intérieure, ce n’était pas rendre impossible la solution du problème des douanes. Voyons un peu.

Le Système prohibitif est utile, nécessaire même, disent les uns ; car si vous n’arrêtez pas l’invasion de certains produits étrangers , vous créez aux produits similaires de l’intérieur une concurrence mortelle? que déviendront alors les industries indigènes que cette concurrence menace? Si vous êtes sans pitié pour les maîtres , pitié , du moins , pour les ouvriers ! Savez-vous bien ce que coûte de souffrances et de larmes à cette classe condamnée, qui n’a que son travail pour vivre, le trouble apporté dans toute un^ sphère d’industrie ? L’État est le protecteur né de tous les intérêts nationaux ; quel plus noble usage peut-il faire de son

DU TRAVAIL. ïti

droit d’intervention, qnè celui qui consisté à abriter sous son ailé les tentatives fécondes des riches et le travail des pauvres ?

Le système prohibitif est funeste , répondent lèS autres; car il atteint l'immense classé des consommateurs ; car il force pauvres et riches à payer son-* vent fort cher ce qu’ils pourraient obtenir souvent à bon marché. Le système prohibitif est Rinëste s’il s’agit de matières premières, par-exemplo; Car il tarit dans sa source la production nationale , èSt dérobant à la main d’œuvre ses éléments. Il est funeste s’il s’agit d’objets manufacturés; car il donne à certaines industries qui»ne sont pas nées vraiment viables Un encourâgement ruineui et trompeur. Et puis , qüe SiglnRé cette I protection à l’ombre de laquelle il arrive si souvent au gémc national de s’assoupir? Est-ce Un pouvoir bien in^ telligent que celui qui , au lieu de poUssCr l’indnstr4e avec l’aiguillon , la retient avec des lisières ? Tout tarif appelle des représailles. Tout produit étranger que nous repolissons de nos ports ferme les ports des autres pays à un ‘produit indigène* Le système prohibitif ne sanrait donc favoriser cèüt* ci qu a la condition de ruiner ceux-là. Un droit trop élevé sur les fers est une atteinte presque directe portée à la prospérité des contrées qui pro^ duisent du vin. Que les maîtres de forges applau-

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dissent^ : les vignerons pousseront des cris de détresse. Admirable genre de protection que celui qui met aux prises tous les intérêts ! Touchante intervention que celle qui décuple l’anarchie!

Voilà ce qui se dit de part et d’autre. Eternelles redites! Relativement parlant, les premiers ont raison. En thèse absolue , ils ont tort. Que faire ? L’embarras de la décision a fait naître une théorie mixte qui semble prévaloir aujourd’hui. On s’accorde assez généralement à reconnaître que, vu les nécessités d’une situation dont on ne saurait sortir en un jour, il faut maintenir du système prohibitif ou protecteur tout ce qui peut en être maintenu ; mais qu’il faut , en vue de l’avenir, en retrancher tout ce qui peut en être retranché. Cette troisième opinion , en apparence fort raisonnable, est au fond assez puérile , et dans les termes où on le pose, le problème est tout-à-fait insoluble.

Voici le fait : ce qui doit être mis en question, ce n’est pas le système prohibitif, c’est le principe de libre concurrence. Tant que la libre concurrence sera maintenue, le système prohibitif ou, si l’on veut , protecteur , restera comme une nécessité fatale.

Et qu’on ne crie pas au paradoxe, car comment, je le demande, a-t-on pu en venir à regarder un régime de douanes comme une chose utile , bienfai-

DU TRAVAIL, santé, et, dans certains cas , indispensable? La réponse est facile. II a fallu protéger certaines industries indigènes contre la supériorité naturelle des industries étrangères, rivales. Mais n’aurait-il pas mieux valu que ces industries indigènes ne fussent pas nées? Sans doute, puisqu’elles sont venues au monde dans des conditions défavorables, puisqu’elles ne peuvent se maintenir que par le tribut qu’elles lèvent sur tous les consommateurs nationaux , puisqu’elles ne vivent qu’à la condition de sucer, pour ainsi dire , le sang de toutes les autres industries? Pourquoi donc sont-elles nées ? Demandez-le au principe de la liberté d’industrie.

il est évidemment dans les conditions de cet antagonisme universel , fruit amer de notre ordre social , que toute chose soit tentée , bonne ou mauvaise ; que toutes les sphères soient envahies , qu’elles puissent ou non contenir ceux qui s’y précipitent. La concurrence est un régime de hasard; elle pousse naturellement à une production aveugle ; elle encourage l’imprévoyance ; elle absout d’avance toutes les témérités ; fille de l’individualisme, elle est mère de l’esprit d’aventure. Faut-il s’étonner si, sous son empire, se sont produites tant de conceptions folles , et si, dans le mouvement désordonné qu’elle imprime à l’activité de

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chacun , tant d’industries ont été essayées qui ne devaient pas l’étre ? Voilà le mal , et voilà ce qui a fait d’un système de douanes une nécessité véritable. Une fois l’édifice bâti , alors même qu’il l’aurait été follement, il faut bien le soutenir pour qu’il n’écrase personne sous ses ruines !

L’intervention de l’Êtat , par le moyen des douanes, des prohibitions, des tarifs, serait-elle nécessaire, si cette intervention s’exerçait à priori par le moyen d’un régime industriel sagement et vigoureusement organisé? Il est clair que non. Qu’on se place , par exemple , au centre du système que nous avons proposé : le problème des douanes reçoit à l’instant une solution aussi simple que féconde. En effet, introduire dans le travail le principe d association , établir entre toutes les industries indigènes un vaste système de solidarité , ne serait-ce pas couper court à toutes les entreprises insensées que le caprice ou l’égoïsme individuel engendrent, et qu’il faut ensuite protéger aux dépens de tous les intérêts légitimes? Nous appelons l’attention de nos lecteurs sur ce point , qui nous paraît assez nouveau : le meilleur , le seul

MOYEN DE DÉTRUIRE LA CONCURRENCE QUE LES ÉTRANGERS VIENNENT NOUS FAIRE SUR NOS MAR- CHÉS , c’est DE DÉTRUIRE LA CONCURRENCE QUE tîOÜS NOUS Y FAISONS NOUS-MÊMES LES UNS AUX

AUTRES ; ou , en d’autres termes, le meilleur, le seul moyen d’obtenir, sans des bouleversements affreux et des troubles mortels , la liberté du com-

raerce , c’est de remplacer par un régime d’association et de solidarité ce qu’on a si faussement décoré de ce beau nom : la liberté de l’industrie.

« Votre système, nous a-t-on dit, ne tend-il pas » à introduire dans l’industrie des règles discipli- » naires qui enlèveraient à la liberté de l’individu » tout son ressort et toute sa fécondité? L’applin cation de votre système n’a-t-il pas pour résultat » nécessaire , en tuant la concurrence , d’amortir » l’activité humaine qu’elle aiguillonne si forte- » ment? En d’autres termes, que deviennent, dans » votre système , la liberté, cette source de toutes » les jouissances , et l’émulation , cette source de » tous les progrès ? »

Quoi! notre système attaque la liberté, lorsqu’au contraire il émancipe cette nombreuse foule de journaliers qui s’agitent aujourd’hui sous le poids d’une condition pire que le servage ! Le Saint- Simonisme disait « l’Êtat propriétaire ; » c’était l’absorption de l’individu. Mais nous disons, nous, « la société propriétaire. » Différence énorme et sur laquelle nous ne saurions trop vivement insister I

Notre système menace la liberté? Pourquoi? Comment? Tous les membres de l’atelier social ne spnt-ijs

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pas libres? Ne sont-ils pas mis à l’abri de toute espèce d’arbitraire par les statuts qui régissent l’atelier,

statuts AYANT FORME ET PUISSANCE DE LOI,

statuts qui établissent, sur la condition des ouvriers, sur la part qui leur est due dans la production , sur la répartition du bénéfice, des principes que nul ne saurait violer impunément, parce que la force publique est là pour les faire respecter? Il n’est pas jusqu’à la hiérarchie établie dans l’atelier social qui ne soit un hommage rendu à la liberté, puisqu’elle repose sur l’élection, et ne donne à l’inférieur d’autres supérieurs que ceux qu’il croit de son intérêt de reconnaître pour tels. Et ’n’est-ce point pratiquer dans le sens le plus large le culte de la liberté , que de créer une organisation telle que chacun soit assuré d’y trouver du travail et la récompense légitime de ce travail ?

Vous parlez de liberté? C’est au nom de la liberté , de la liberté vraie , c’est au nom du respect que la société doit à chacun de ses membres, que nous protestons, nous, contre l’ordre social actuel , et contre les mille tyrannies qu’engendre la concurrence.

Car qu’est-ce que l’esclave?

Allons au fond des choses, et ne jouons pas sur les mots, comme . feraient des sophistes ou des rhéteurs.

Dü TRAVAIL.

L’esclave, c’est celui qui est en peine de son vêtement , de sa nourriture et de son gîte ; c’est celui qui dort sur les marches d’un palais inhabité.

L’esclave , c’est le pauvre qu’on punit pour avoir tendu la main à la pitié du riche; c’est l’homme sans asile qu’on arrête pour s’être appuyé sur la borne.

L’esclave, c’est le malheureux que la faim condamne au vol , en attendant que la société le condamne au bagne.

L’esclave, c’est le père qui envoie son jeune fils respirer l’air des filatures malsaines ; c’est le fils qui envoie son vieux père mourir à l’Hôtel-Dieu.

L’esclave , c’est l’enfant du pauvre , qui entre dans un atelier à six ans ; c’est la fille du pauvre, qui à seize ans se prostitue.

Les esclaves , ce sont ceux qui écrivent sur leur bannière : Vivre en travaillant ou mourir en com^ battant , et qui , cela fait , combattent et meurent.

Vous parlez de liberté, champions intrépides de l’ordre social actuel? Mais que vous répondent les colons quand vous osez mettre en question Tesclavage aux colonies? « Nos nègres sont plus heureux que vos journaliers ; » et ils vous prouvent cela,'

La concurrence, selon vous, aiguillonne fortement l’activité humaine? Oui, j’en conviens; mais de quelle sorte et dans quel but ? Chacun est irrésis-

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tibleraent poussé par elle à ruiner son voisin. L’activité dont il s’agit ici est celle qui se déploie sur les champs de bataille. La concurrence ne fait, par sa nature même , le bonheur des uns qu en faisant le malheur des autres. Elle encourage un fabricant à inventer une machine ; mais , grâce aux brevets d’invention , cette machine devient aussitôt entre les mains de l’inventeur une massue avec laquelle il écrase tous ses rivaux. Un procédé industriel est découvert qui tend à abréger le travail de l’homme; est-ce là le résultat obtenu? L’heureux possesseur du procédé nouveau sait trop bien à quelles conditions il lui sera donné de vaincre ses concurrents : il n’ abrège pas le travail de ses ouvriers , et en renvoie un grand nombre, qui , en vertu de ce progrès, sont exposés à mourir de faim. Tel est le prix auquel la concurrence met le progrès. Elle n’excite l’esprit d’entreprise et de perfectionnement qu’en donnant à la cupidité les ailes et la rapacité du vautour.

Encore si ce mobile, tout vicieux qu’il est par essence, agissait sur chacun des membres dont la société se compose ! Mais pour un combat il faut des armes ; pour la concurrence il faut des capitaux. Les journaliers se trouvent donc jetés en dehors du mouvement que crée la concurrence. Ainsi, chez les uns, émulation poussée jusqu’à la frénésie;

chez les autres, absence complète d’émulation, et même d’espoir : voilà l’état de choses qu’on ne craint pas de maintenir, au nom du progrès et de la liberté !

Entrez dans un atelier moderne, vous y verrez quelques hommes dont l’amour du gain surexcitel’activité; et, au-dessous d’eux, des centaines d’hommes qui, vi-vant au jour le jour, n’ont aucun bénéfice en vue, et peuvent à peine faire sur un salaire modique des économies que dévoreront le premier chômage ou la première maladie. Pour ces malheureux, qu’est-ce que l’émulation? car enfin ils ne combattent même pas, ceux-là ; ils servent d’armes de combat.

C’est avec les pauvres que les riches se fout la guerre.

Les mots dont on a le plus abusé dans le monde sont, sans contredit, les mots émulation et liberté, le dernier surtout. Ne serait-il pas bien temps de le définir? La liberté, c’est la faculté laissée à l’homme de se développer selon les lois de sa nature. Eh bien! la liberté, ainsi entendue, existe-t-elle, dans notre ordre social, pour la majorité des citoyens? La concurrence, nous l’avons déjà prouvé, crée à la société une situation violente qui a pour conséquence inévitable d’imposer aux ouvriers un travail excessif et continu. L’excès

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et la continuité du travail manuel laissent sans emploi les ressorts de l’intelligence et dépravent la • sensibilité. Est-il possible que la vie intellectuelle et le sentiment moral ne s’éteignent pas dans les grossières préoccupations d’un labeur qui dure douze, treize, et quelquefois quatorze heures par jour? Et quel labeur 1 L’extrême division du travail, qui, dans une société bien organisée, serait d’une utilité incontestable pour tous, l’extrême division du travail a engendré Vhomme machine.

Donc, si pour une partie de la société la concurrence est un aiguillon, elle constitue pour la partie la plus nombreuse un* véritable système d’étouffement.

Qu’espèrent ceux qui, ne voulant pas de réforme sociale, s’écrient niaisement : « Il faut instruire le i » peuple?» Cela signifie apparemment qu’il faut écrire pour le peuple des livres et des journaux qu’il n’a pas le temps de lire, alors même qu’il aurait de quoi les payer ! cela signifie qu’il faut contraindre le pauvre à envoyer ses enfants à l’école, lorsqu’il en est réduit à avoir besoin de leur travail pour ne pas succomber sous les charges de la paternité !

En supposant que le journalier pût dérober à ses travaux manuels assez de loisir pour ne pas négliger d’une 'manière complète le soin de son perfectionnement intellectuel et moral, on nous

accordera bien que, dans l’état actuel des choses, son instruction ne saurait être, dans tous les cas , que fort élémentaire. L’instruction ne profite pas à l’homme quand elle ne fait que loger quelques idées toutes formées dans son entendement et quelques faits dans sa mémoire ; elle lui profite lorsqu’elle le porte à agir sur lui-même par la méditation, car alors l’homme en s’instruisant se développe; mais une instruction très-imparfaite n’est pas seulement inutile, elle est dangereuse. « En Angleterre, dit M. Edelestand Duméril dans » un livre intitulé Philosophie du budget, il y avait » en 1821 la dix-septième partie de la population » dans les écoles, et on y punissait proportionnel- » lement plus de crimes que dans le pays de Galles, » qui n’en instruisait que la vingtième partie. En » Prusse, le nombre des crimes semble, dans quel- » ques provinces, en raison directe du nombre des )) élèves. On en comptait en 1816, sur dix mille » habitants :

Dans les provinces

De Saxe, 1,492; et il y eut en 1817 un cri-

minel sur 506.

De Westphalie, 1,394 sur 639.

De Poméranie, 1,030 sur 1,495.

De Posen, 327 sur 2,107.

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Ces chiffres sont remarquables ; et quelque dédain qu’on professe pour la statistique, il faut bien tenir compte des chiffres lorsqu’ils se trouvent en si parfait accord avec la logique. Rendre l’homme du peuple mécontent de sa situation, éveiller dans son âme des mouvements jaloux, lui inspirer une ambition qui, ne pouvant se satisfaire, se change en fureur, ouvrir à son esprit une carrière qu’il ne saurait parcourir sans s’égarer, tels sont les résultats que doit naturellement produire, dans l’ordre social actuel, toute instruction à peine ébauchée, ou dirigée selon les principes sur lesquels cet ordre social est fondé.

Revenant donc au système que nous avons proposé, nous lui trouvons d’abord cet avantage que, loin de détruire l’émulation, il la rend commune à tous et la purifie. Les membres de l’atelier social étant appelés à profiter également des succès de l’association, il n’en est pas un seul parmi eux qui puisse manquer de stimulant. L’intérêt personnel est ainsi conservé pour mobile à l’activité humaine; et comme il devient inséparable de l’intérêt général, il perd tout ce qu’il a aujourd’hui d’odieux et d’antisocial, sans rien perdre de ce qu’il a d’énergique.

D’un autre côté , plus d’obstacles , dans ce système, au développement moral et intellectuel du travailleur , quel qu’il soit ; car toute découverte

Dü TRAVAIL.

scientifique qui n’amène pas dans l’atelier social un surcroît de bénéfice, y amène un surcroît de repos, et vient offrir au travailleur le loisir de cultiver son intelligence. Il serait superflu de faire observer que , dans un régime qui assure et agrandit de jour en jour l’existence du travailleur , père de famille, il n’y aurait plus lieu à ensevelir vivantes dans une manufacture, de pauvres créatures de sept on huit ans qui ont besoin d’air , de mouvement et de liberté. L’atelier alors ne ferait plus, comme aujourd’hui , fermer l’école !

Ceci nous conduit à examiner une autre objection que voici ;

« Vous voulez, d’une part, diminuer pour l’ou- » vrier le temps du travail; de l’autre, élargir le » cercle des jouissances. Ces deux résultats pa- » raissent contradictoires. Lé travail du peuple » diminuant , les bénéfices généraux ne sauraient }) augmenter.»

C’est une erreur. Môme en admettant que l’ouvrier travaillât seulement sept heures par jour , la somme des bénéfices à répartir se trouverait considérablement accrue : 1° parce que l’ouvrier, travaillant pour lui-môme , ferait avec zèle, application et rapidité, ce qu’il ne fait aujourd’hui qu’avec lenteur et répugnance; 2® parce qu’il n’y aurait plus dans la société cette foule d’êtres parasites qui vi-

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vent aujourd’hui du désordre universel ; 3® parce que le mouvement de la production ne s’accomplirait plus dans les ténèbres et au milieu du chaos , ce qui entraîne l’encombrement des marchés, et a fait dire à de savants économistes que, dans les états modernes , la misère provenait de l’excès même de la production ; 4° parce que , la concurrence disparaissant, nous n’aurions plus à déplorer cette incalculable déperdition de capitaux , laquelle résulte aujourd’hui des ateliers qui se ferment , des faillites qui se succèdent, des marchandises qui restent invendues , des ouvriers qui chôment , des maladies qu’enfante chez la classe laborieuse l’excès et la continuité du travail , de tous les désastres, enfin, qui naissent directement ou indirectement de la concurrence.

« Mais, dans votre système, l’État serait sinon M entrepreneur d’industrie et spéculateur, au moins » régulateur du marché. Les prix seraient-ils réglés » aussi convenablement qu’ils le sont par le seul » fait de la concurrence? »

A cela nous répondons que la concurrence ne règle absolument rien , dans le vrai sens du mot. La concurrence fait de tout marché un guet-apens. Grâce à son capricieux empire , tantôt le producteur est forcé de vendre à perte , tantôt le consommateur est impitoyablement rançonné. On a

prétendu que la concurrence servait à établir un rapport exact entre les exigences de la production et les besoins de la consommation. Rien de plus faux. Supposons que plusieurs messageries en concurrence exploitent nos grandes routes. Cette concurrence déterminera un certain chiffre pour le prix des places. Mais s’il arrive que, sur trois entreprises de messageries, deux succombent par l’effet de la lutte, voilà qu’aussitôt les voyageurs devront payer triple impôt. En d’autres termes, les besoins seront restes les mêmes , tandis que les exigences auront changé. Qu’imaginer de plus tyrannique et de plus absurde?

Au reste , pour juger de la régularité que la concurrence introduit dans lesr relations du producteur et du consommateur , il suffit d'observer que sous son influence presque tous les produits ont fini par être falsifiés, môme ceux qui concernaient la vie et la santé de l’homme. Si bien que le commerce est devenu une effroyable science de mensonges... et, pour trancher le mot , une interminable série de •vols impunis. Ainsi donc, tout se réduit à savoir si, dans la fixation de la valeur des choses, l’examen ne vaut pas mieux que le hasard , la règle que l’arbitraire , la loi que l’anarchie.

« La solidarité que votre système établit entre

» tous les membres de la société ne menace-t-elle

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/) pas la famille , en conduisant à l’abolition de Thé- » ritage? »

Si l’existence de la famille était indissolublement liée au principe de l’hérédité, nous concevrions l’objection ; car il est certain qu’en poussant la société à vivre sur un capital collectif, nous fondons un état de choses où l’abolition de l’hérédité devient, sinon nécessaire , au moins possible.

Mais s’est-on bien rendu compte des causes qui ont fait jusqu’ici regarder comme absolument connexes la question de la famille et celle de l’hérédité? Que, dans l’ordre social actuel, l’hérédité soit inséparable de la famille , nul doute à cela. Ët la raison en est précisément dans les vices de cet ordre social que nous combattons. Car, qu’un jeune homme sorte de sa famille pour entrer dans le monde, s’il s’y présente sans fortune et sans autre recommandation que son mérite, mille dangers l’attendent; à chaque pas il trouvera des obstacles; sa vie s’usera au sein d’une lutte perpétuelle et terrible, dans laquelle il triomphera peut-être , mais dans laquelle , il court grand risque de succomber. Voilà ce que l’amour paternel est tenu de prévoir. Le père de famille qui ne chercherait pas à amasser un capital pour ses enfants, dans une société telle que la nôtre, , jouerait évidemment leur avenir à la loterie. La famille, dans une société semblable , a donc pour

condition nécessaire l’hérédité- Mais changez le milieu où nous vivons ; faites que tout individu qui se présente à la société pour la servir soit certain 'l’v trouver le libre emploi de ses facultés et le inoyen d’entrer en participation du capital collectif; la prévoyance paternelle est , dans ce cas , remplacée par la prévoyance sociale. Et c’est ce qui doit être. Pour l’enfant , la protection de la famille ; la protection de -la société pour l’homme!

On avait dit aux Saint-Simoniens : « Sans hérédité, pas de famille.» ils répondirent: «Eh bien! détruisons et la famille et l’hérédité. » Les Saint- Simoniens et leurs adversaires se trompaient également en sens inverse. La vérité est que la famille est un fait naturel qui , dans quelque hypothèse que ce soit, ne saurait être détruit; tandis que l’hérédité est une convention sociale que les progrès de la société peuvent faire disparaître.

Eh quoi ! il serait dans l’essence des choses , il serait conforme aux lois de la nature qu’un fils pût être amené à compter avec impatience les jours de l’homme qui lui a donné la vie ! Elle serait inhérente à l’essence de la famille , une condition qui permet cet abominable rapprochement : « Un tel est riche , il vient de perdre son père ! » Non , non . Vous calomniez la nature en la rendant responsable de ce qui n’est qu’une nécessité des vices de votre

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ordre social. Vous outragez la sainteté de la famille en subordonnant d’une manière absolue son existence au maintien des lois d’une civilisation corruptrice et corrompue.

Le pauvre qui, aujourd’hui, n’a rien à laisser à ses enfants, le pauvre a-t-il une famille? répondez. S’il en a une, la famille, môme dans l’impur milieu où nous sommes, peut donc jusqu’à un certain point exister sans l’hérédité. S’il n’en a pas, justifiez vos institutions, et hàtez-vous... La famille ne saurait être un privilège.

Tout est admirable et touchant dans l’existence de la famille, si on la considère uniquement au point de vue de l’éducation donnée à des êtres qui ne peuvent encore se suffire. Et , sous ce rapport, elle est le nécessaire fondement de la société. Mais allez au-delà , conduisez la famille jusqu’à l’hérédité, aussitôt vous voyez entre l’intérêt social et l’intérêt domestique se creuser un abîme. Ce que le principe d’hérédité donne à l’un ne l’enlèvet-il pas à l’autre? N’accorde-t-il pas à celui-ci droit de paresse? N’arrache-t-il pas d’avance à celui-là les instruments indispensables à son intelligence et à son activité? Quand les riches criaient aux nobles : « Qu’avez-vous fait? vous vous êtes donné la peine de naître ; » les nobles n’auraient-ils

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pas pu répliquer, en s’adressant aux riches par héritage : « Et vous ? J)

Résumons-nous sur ce point. La famille et l’hérédité ne sont inséparables que d’une manière relative et dans un certain ordre social. La famille vient de Dieu; l’hérédité vient des hommes. La famille est, comme Dieu, sainte et immortelle; l’hérédité est destinée à suivre la même pente que les sociétés, qui se transforment, etqueleshommes, qui meurent.

Toutefois , et jusqu’à ce que la société actuelle soit transformée , le principe de l’hérédité dans les familles ne saurait être trop vivement soutenu. Sa suppression , si elle précédait la réforme de l’ordre social tout entier, donnerait naissance à de grands désordres et serait un grand malheur. Nous avons expliqué pourquoi ; nous n’insisterons pas là-dessus davantage.

11 ne nous reste plus qu’à repousser le reproche banal auquel s’expose quiconque ose s’élever contre les préjugés de son époque. « Vous êtes un utopiste, )> ne manquera-t-on pas de nous dire. Ah! vraiment?

La science économique et politique est une science de faits : ceci est incontestable . Mais quel est le véritable rêveur, le véritable utopiste? Est-ce celui qui , à telle époque donnée de l’histoire , ne tient compte que des faits qui existent, mais dont

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la durée est manifestement impossible, ou celui qui s’attache principalement aux faits qui n’existent pas encore f mais dont l’apparition est inévitable et imminente? Toute la question est là. Voici une maison dont les murs se lézardent de toutes parts : croyez-vous être un homme pratique parce que vous vous obstinez à y rester, au risque d'ètre enseveli sous ses ruines ?

Ceci posé, quels sont les faits dont se compose l’histoire contemporaine ?

Dans l’ordre moral , lutte de toutes les intelligences, ou scepticisme ;

Dans l’ordre social, lutte de tous les intérêts, ou concurrence illimitée ;

Dans l’ordre politique, lutte de tous les pouvoirs, ou anarchie.

Une société qui peut être décrite de la sorte estelle durable ? N’est-ce pas là cette maison dont les murs de toutes parts se lézardent ?

Au reste , dans le sein même du parti que nous combattons , il n’est pas un homme intelligent qui ne commence à comprendre la nécessité d’une vaste réforme sociale ; que dis-je? d’une réforme sociale basée sur les principes qui sont exposés dans ce livre. Dans un article publié dernièrement par la Revue des Deux Mondes , et sorti de la plume de

M. de Carné, nous lisons* ;

(1) Revue des Deux Mondes, numéro du 1*' septembre 1841.

Diÿiîized by CloogU'

« Les considérations sur lesquelles s’appuie Té- » cole qui réclame avec une énergie sans cesse » croissante l’organisation du travail sont dignes » assurément de V attention la plus sérieuse ; car }} les bons esprits ne peuvent manquer d'être frap- » pés des obstacles que rencontrent dans leur marche » les idées placées , voici à peine quelques années , » au-dessus de toute controverse... Qu’arrive-t-il, » en effet, dans la pratique? Personne ne l’ignore, » et chacun en gémit , sans découvrir un remède » pour des plaies que chaque année rend plus pro-

» fondes Quoi d’étonnant si , eu présence de

» tant de douleurs , des esprits hardis s’efforcent » de régulariser ce qui leur apparaît comme un » chaos ? L’intervention de l’Etat entre les chefs » d’atelier et les travailleurs; la limitation de la li- » berté du travail opérée comme celle de la liberté M politique elle-même, dans un haut intérêt social; » la sollicitude de la puissance publique appelée à >) proportionner la production aux besoins et aux » débouchés, pour prévenir, par une intervention » éclairée, des déceptions et des désastres; enGn, » le droit international réglant et limitant la con- » currcnce des forces industrielles, comme il limite «déjà celle des forces militaires, ce sont là des « idées qui n'ont rien d’étrange en elles-mêmes , » mais qu’il est au moins singulier de voir répandre

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» en Europe par les publicistes de l’école républi- » caine, comme la conséquence extrême de leur » principe. »

Nous pourrions répondre à M. de Carné que ce qu’il trouve singulier n’a rien que de fort simple; que l’école vraiment démocratique n’a jamais professé les étroites et anarchiques doctrines du libéralisme ; que le catéchisme du laissez-faire n’a jamais été qu’à l’usage de ceux qui possèdent aujourd’hui le pouvoir, et qui ne l’ont conquis qu’ après avoir passé quinze ans à prêcher la religion du désordre. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Nous ne citons l’article de M. de Carné que pour l’opposer à ceux qui seraient tentés de nous appeler des utopistes. Poursuivons :

« 11 n’est pas un écrit émané des hommes de )) quelque valeur dans le parti radical où cet ordre » d’idées ne se produise, et dans lequel vous n’aper- » ceviez des efforts visibles pour transformer l’élé- » ment politique par l’élément industriel. La guerre » à la concurrence est un mot d’ordre aussi accréw dité aujourd’hui dans les rangs du parti démo- )) cratique que la guerre aux privilèges lors du » mouvement de 89, et le bon marché est devenu » l’idée la plus antipathique à une école qui ne » prévoyait pas à coup sûr, il y a dix ans, où la » conduiraient et des déceptions nombreuses, et les

» faits nouveaux dont elle s'efforce de s’emparer » pour se refaire une popularité perdue. »

Il y a dix ans , l’école démocratique se formait à peine, et tout ce que M. de Carné a dit des prétendues doctrines de la démocratie d’il y a dix ans n’est applicable qu’à l’école libérale , laquelle est aujourd’hui aux affaires, et à qui, certes, on ne saurait faire honneur d’une conversion née de déceptions nombreuses et de faits nouveaux; car celte école-là vit encore sur ses vieilles erreurs, et c’est avec d’incroyables pauvretés qu’elle affiche la prétention de gouverner le monde. Notons bien que M. de Carné reconnaît à nos idées la puissance de créer à ceux qui les soutiennent une grande popularité ! Après avoir cité la définition que nous avons donnée du bon marché (voir à la page 41), M. de Carné ajoute :

« Ce passage résume d’une manière assez com- » plète la théorie économique dont les esprits ré- » fléchis ne peuvent manquer de suivre les dévelop- » pements avec une curieuse attention. Des disciw pies de Say pourraient sans doute objecter à >) M. Louis Blanc que le système de la concurrence >) et de la liberté commerciale ne saurait être jugé » si vite , et qu’il est impossible de le condamner » en dernier ressort sur des applications incom- » plètes et au milieu des résistances que lui op-

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» posent encore la plupart des gouyernements euro- » péens. »

Si des disciples de Say nous objectaient ce que M- de Carné leur met dans la bouche, nous leur ferions observer que les maux de la concurrence s’aggravent et se multiplient eh raison même de l’extension qu’elle prend ; que ceci est un fait incontestable ; qu’on ne saurait par conséquent arguer, en faveur de la concurrence, des applications prétendues incomplètes qu’on en fait. Nous les prierions en outre de remarquer qu’ils confondent mal à propos la concurrence et la liberté commerciale ; que ce sont deux choses fort distinctes ; que la cause de la concurrence et celle de la liberté commerciale ne sont pas le moins du monde liées l’une à l’autre; que, tout au contraire, la concurrence existant, la liberté commerciale est impossible. Mais la polémique nous entraîne, et nous oublions dans quel but nous avons cité l’article de la Revue des Deux Mondes. M. de Carné expose rapidement notre système , celui qui est développé dans l’excellent ouvrage de M. Adolphe Boyer (1), et celui qui est indiqué dans le livre intéressant de M. Buret sur la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre. Puis, rappelant que la

( 1 ) De l’État des Ouvriers et de son amélioration par l'organisation du Travail.

propagande démocratique se poursuit en France sous plusieurs formes, et arrivant à la catégorie dans laquelle il range les trois livres qu’on vient de citer, il dit ;

« Un gouvernement prévoyant et éclairé » ARRACHERA AUX HOMMES que peut égarer la O tentation d’en abuser les idées mêmes qui font )) LEUR FORCE AU SEIN DES MASSES ; il prendra » l’initiative de certaines mesures que lui seul peut }) appliquer avec discernement et sans péril. Lorsi) que, l’année dernière, des milliers d’ouvriers parn couraient dans un calme menaçant les rues de la » capitale ; lorsque, dans des jours de paix et de )) prospérité commerciale , ils interrompaient le » cours de leurs travaux pour débattre, sous l’ar- » dente excitation des partis, les questions les plus » complexes, le premier devoir du gouvernement » fut de dissiper par la force une émeute d’autant J) plus dangereuse qu’elle s’ignorait elle-même ; » mais à ce devoir accompli g dû en succéder un » autre. II faut que le pouvoir pose à son tour les » problèmes posés par les factions. Il doit se de- )) mander jusqu’à quel point il peut intervenir dans )) la seule forme de l’activité nationale , livrée sans }) règle comme sans contrôle à toutes les chances » des événements et de la fortune. Pourrait-il exer- » cer une salutaire médiation entre l’ouvrier et le

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» chef d’atelier, relativement aux conditions da » travail ? Serait-il en droit de limiter la concur- » rence à la mesure véritable des besoins et des dé- » bouchés ? Lui serait-il interdit de protéger Thon- » neur et le crédit de la France sur les marchés » étrangers par une surveillance exercée à l’expor- » talion de nos produits ? Enfin , lorsque Tédifîce » de la société nouvelle repose sur Tunité centra- » Usée et sur l’action administrative, ce double » principe peut-il rester sans nulle application aux » intérêts les plus nombreux et les plus faciles à » émouvoir? Le principal résultat qu’aient à » retirer les hommes sérieux de l’examen des théo- » ries démocratiques , c’est assurément la ferme J) intention de mettre de telles questions à l’étude , )} pour les résoudre autrement que par l’axiome » tout négatif d’une école économique à laquelle » l’avenir réserve de sévères leçons. »

Ce langage est-il assez clair? sommes-nous assez vengés de tous ces Sommes sans talent qui, mesurant la vérité à leur taille , déclarent impraticable tout ce qu’ils sont hors d’état de comprendre, et traitent d’utopies inutiles à combattre ce qu’ils sont trop ignorants pour discuter, bonnes gens toujours chargés d’un bagage de mots qu’ils prennent et donnent fièrement pour des idées, esprits stériles qui insultent à la fécondité ?

Et vous f monsieur, qui ne vous piquez pas de professer pour les idées d’un parti qui n’est pas le vôtre ces dédains imbéciles , par quel excès d’injustice pouvez- vous flétrir du nom de factieux lés hommes d’étude qui font ce que , selon vos propres aveux, le pouvoir devrait faire? Ainsi, nous sommes des factieux, et pourtant vous proposez au pouvoir de s’emparer de nos idées pour les appliquer ! Nous sommes des factieux, et vous avouez, non seulement que les maux dénoncés par nous sont réels, incalculables ; mais que nous en avons indiqué la véritable cause, et proposé, jusqu’à ce jour du moins, les remèdes les plus sûrs! Vous conseillez naïvement au pouvoir de nous arracher nos idées? Le conseil est admirable ; mais nous osons mettre le pouvoir actuel au défi d’en profiter : d’abord, parce que les hommes d’Etat d’aujourd’hui sont trop médiocres pour tenter quelque chose de grand et de hardi ; ensuite , parce que les intérêts auxcpiels ils sont asservis sont trop aveugles pour sonder la bêtise de l’oppression.

Il est vrai que les avertissements ne leur manquent pas. Nous avons écrit les premières lignes de ce livre au bruit des charges de cavalerie exécutées presque à notre porte. Nous écrivons les dernières sous l’impression de nouvelles qui nous montrent le port de Mâcon ensanglanté et l’ordre

régnant à Clermont , au milieu des ruines encore fumantes de la guerre civile I Est -ce que nous sommes condamnés à voir se reproduire éternellement ces scènes de deuil? Est-ce que ces appels farouches à la haine seront toujours les seuls qui aient pouvoir de se faire entendre ? Pour prévenir , la police; pour réprimer, le canon. Ah ! c’est trop, c’est trop; et pourtant ce n'est pas assez. Mitrailler les insurgés vivants; morts, les insulter... cela ne suffit pas, croyez-moi ; et tant que la science ne sera point opposée à l’esprit de révolte , l’émeute sera comme un tonneau des Danaïdes qu’il faudra sans cesse remplir avec du sang.

C’est à rapprocher toutes les classes de la société, à leur faire comprendre que leurs intérêts sont solidaires, à les unir dans un noble sentiment de concorde et de fraternité, que consiste le devoir de tout homme sincèrement attaché à son pays. Mais que valent ces recommandations dans un régime qui tend d’une manière irrésistible à en détruire 1 effet ? C est donc sur les vices de ce régime que nous devons porter nos regards. Et quel plus honorable, quel plus fécond sujet d’études ! Mais non : on ne saurait s’émouvoir au spectacle de tant de douleurs, on ne saurait en désirer le terme, en étudier 1 origine et la filiation, en décrire la nature, en chercher le remède, sans être un rêveur, un

utopiste, sans être mis à l’index par les hommes pra-: tiques. Hélas I la sagesse de ces hommes pratiques n’est pas si grande qu’elle ne reçoive de temps en temps de bien cruels démentis. Et ces démentis, qui les donne ? la guerre civile.

Quelques mots encore sur ce sujet. Qu’aurait-» on dit d’un homme qui, dans les derniers jours du’ règne de Louis XV, aurait tenu le langage quevoici :

« Vous voyez quel est le pouvoir de l’Église ! A peine venu au monde , l’homme la trouve auprès \ de son berceau ; enfant , elle le façonne à son gré ; . adulte , elle le fait époux et lui permet d’être père; mourant, elle recueille son dernier souffle; mort, elle l’ensevelit; mis au tombeau, elle le poursuit' dans les mystères d’une autre, vie, et s’empare de son âme pour en faire aux vivants un sujet d’espérance ou de terreur. Elle domine la conscience du» roi comme celle du mendiant. Son empire se fait reconnaître par ceux-là môme que ses préceptes n’ont point subjugués : toute alcôve souillée a son crucifix et tout boudoir son prie-Dieu. Architecture , statuaire , peinture, œuvres du génie , merveilles des arts , tout cela sert à marquer dans la . société le passage et la souveraineté de l’Église. Et comment détruire une inHuence dont les racines tiennent à toutes les parties infirmes du cœur hu-

main, une inilaence créée par tant de siècles asservis à la même croyance? Le pouvoir spirituel de l’Église est donc bien grand ; mais il ne l’est pas plus que son pouvoir temporel . Sous Louis XIII , la F rance fut gouvernée par Richelieu, un prêtre ; sous Louis XIV enfant, par Mazarin, un prêtre; sous Louis XIV vieillard, par le père Letellier, un prêtre ; sous le régent, par le cardinal Dubois, un prêtre ; aujourd’hui, sous Louis XV, elle est gouvernée par le cardinal de Fleury, toujours un prêtre. Quant aux richesses du clergé, elles sont immenses : il possède dans le Cambrésis quatorze cents charrues sur dix-sept cents; dans la Franche-Comté. (1) , plus de la moitié des biens appartient aux moines bénéficiaires; neuf mille châteaux, deux cent cinquanteneuf mille métairies ou fermes, cent soixante-treize mille arpents de vignes, voilà ce qui sert de base en France à la puissance matérielle de l’Église, dont les revenus annuels peuvent être évalués à douze cent vingt millions (2). .

» Eh bien ! encore quelques années, et cette force immense aura disparu. Le principe de la liberté de conscience remplacera l’autorité morale de l’Église ; on ne croira plus à sa parole ; ses traditions seront officiellement conspuées, et ses mem-

(1) Préambule de l’ordonnance du 17 mai 1731.

(S) Lettre du cardinal de Fleury au coiueU de Louis XV.

Digilized oy Guugle

bres recevront un salaire en échange de leurs grands biens, devenus la propriété de l’Êtat.

» Vous voyez quel est le pouvoir de la royauté ! Ses folies suffisent pour prouver jusqu’où va sa force. Louis XIV a impunément ensanglanté la France ; le régent l’a mise impunément au pillage, et c’est impunément que Louis XV la déshonore. Si la maison civile du roi est portée à vingtcinq millions (1) ; si leym du roi absorbe seul des sommes qui feraient vivre des milliers de pauvres ; si les spéculations personnelles (2) du roi produisent des famines factices qui mettent le peuple au désespoir; si le roi exerce à son profit les plus monstrueux monopoles ; s’il est permis au roi d’enrichir ses courtisans et ses maîtresses en faisant élever ou baisser, selon ses fantaisies , le prix des grains (3) ; si le roi est assez pourvu de domaines de toute sorte pour donner à madame de Pompadour la terre de Crécy, le château d’Aulnay, le château de Bellevue, le château de Menars, la terre de Saint- Kemy, l’hôtel d’Ëvreux, l’ Élysée-Bourbon, l’Ermitage; si le roi est assez pourvu d’argent pour payer deux raillions cinq cent mille francs (4) les faveurs de madame Dubarry, courtisane échappée

(1) Compte rendu à Louis XVI en 1774. Collection, p. 114.

(2) Soulavie. Décadence de la monarchie, III, 313.

(3) Lacretelle. xviu* siècle. IV. 298.

(4) Soulavie. Décadence de la Monarchie, III, US.

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ausL bras d’un mousquetaire; si le roi rit de la pudeur de nos femmes et lève d’impurs tributs sur la virginité de nos filles ; ces exactions, ces ignominies, ces scandales, qu’on ose à peine blâmer à voix basse, ne montrent-ils pas tout ce que la royauté puise en France de témérité et d’orgueil dans l’ignorance du peuple, la bassesse des gens de cour, le prestige du trône , la puissance des baïonnettes et l’influence des traditions ?

)) Eh bien encore quelques années, et vous assisterez au spectacle de la royauté humiliée, insultée, enchaînée , mise en question. Une assemblée de bourgeois lui demandera compte de, ses actes; des robins la recevront assis et la tête couverte ; ses maîtres de cérémonie seront traités comme des laquais , et ses ministres comme des serviteurs du peuple, jusqu’à ce qu’un jour vienne (jour terrible) où on la fera monter sur un échafaud, sans même lui permettre ce qu’on permet au dernier des criminels. . . ; car les suprêmes paroles de cette royauté tombée en la puissance du bourreau s’éteindront dans un roulement de tambours.

» Vous voyez quel est encore le pouvoir de la noblesse ! Appuyée d’un côté sur le trône, elle l’est de l’autre sur le clergé. Les fonctions publiques lui sont exclusivement réservées; c’est elle qui possède les emplois de cour; c’est elle qui jouit de

toutes les pensions ; c’est elle qui remplit le cadre des officiers de l’armée ; c’est de son sein que sont tirés les grands officiers de la maison du roi , lesquels ont l’exorbitant privilège de vendre les charges subalternes et d’en garder le prix. Elle a, pour s’enrichir, les prestations ^ les redevances, les corvées , les mains-mortes , des servitudes personnelles de toute espèce. JElle chasse : le paysan qui en fait autant va aux galères (1). Investie des droits de haute', moyenne et basse justice, elle a fourches patibulaires, piloris et carcans; et ce n’est que depuis peu de temps que les sentences pour crime capital sont revues par les cours supérieures. Telle est sa puissance dans les campagnes , qu’elle fait atteler des hommes à ses charrettes comme des animaux de labourage , et que, pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil des châtelaines, une foule de malheureux passent la nuit à battre les étangs (2). Que dire enfin? Il a été long-temps permis à un seigneur de tuer un vilain, moyennant la somme de cinq sous parisis»

» Eh bien ! encore quelques années, et toute cette aristocratie sera mise au néant. Une nuit suffira pour faire crouler tout l’échafaudage du système féodal. Oui, dans une nuit, la qualité de serf sera

(■1) Voir le décret du 4 août 1789.

(2) Discours de Legueu de Kérangal, dans la nuit du 4 août.

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effacée du vocabulaire de la langue, les mainsmortes seront détruites , les justices seigneuriales abolies , les privilèges pécuniaires anéantis , la vénalité des offices sera supprimée , les dîmes seront déclarées rachetables et les citoyens reconnus admissibles à tous les emplois. Et , chose merveilleuse ! ces réformes dirigées contre la noblesse, c’est par elle qu’elles seront accomplies : elle-même prononcera son arrêt et scellera irrévocablement sa ruine (1).

» Ce n’est pas tout. L’industrie est aujourd’hui soumise au régime des jurandes et des maîtrises.

» Eh bien ! par la plus soudaine ,• la plus profonde de toutes les révolutions, le principe de la concurrence illimitée sera proclamé.

» Si bien que de toute la société d’aujourd’hui, dans quelque temps il ne restera rien, absolument rien. »

Encore une fois, je le demande, qu’aurait-on dit de l’homme qui, quelques années avant 1789, aurait tenu cet étrange langage? On l’aurait certainement appelé un homme à théories , un rêveur généreux, un utopiste, un fou, que sais-je? 11 aurait dit vrai cependant , et ceux qui l’auraient accusé de folie auraient fait preuve en cela d’imprévoyance et d’aveuglement.

(1) Nuit du 4 août 1789.

Les partisans du nouvel ordre social se trouvent précisément aujourd’hui dans la position de cet homme. Èt certes, entre le régime actuel et l’application de nos idées , la distance est infiniment moindre qu’entre la société qui existait la veille de 1789 et celle qui exista le lendemain.

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