‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 27 sur 58 · M ON SEIGNEUR · texte numérisé non relu

M ON SEIGNEUR

C’est ainsi que parloit autrefois un roi selon le cœur de Dieu, quand ses jours défaillants et ses Milirinités mortelles l’approcboicnt du tombeau , et lui laissoient encore un reste de vie pour sentir sa langueur et sa chute , et pour adorer la grandeur et la durée éternelle du Dieu vivant.

Il regarde sa vie, tantôt comme la fumée qui s éleve(i) , qui s'aifoiblil eu s’élevant , qui s'exhale

(1) Defeccruut sicut fumus dies mei. Ps. loi, 4-

et s’évanouit dans les airs , tantôt comme l’ombre qui s’étend, se rétrécit, se dissipe ; sombre, vide et disparoissante ligure! tantôt comme l'herbe qui secbe dans la prairie, qui perd à midi sa fraîcheur du matin, et qui languit et meurt sous les mêmes rayons du soleil qui l’avoit fait naître. De combien de tristes idées son esprit est-il occupé, et combien trouve -t-il par-tout d’images sensibles de nos fragiles plaisirs et de nos grandeurs passagères !

Mais lorsqu’il se regarde du côté du Seigneur, comme une de ces créatures qui sont faites pour le louer (i), comme un de ces rois qui doivent servir à sa gloire (2), il demeure en suspens entre la confusion et la conJiaucc. 11 excite son humilité à la vue de son néant ; il anime ses espérances à la vue de la bonté et de l’éternité de Dieu. Il voit une vanité qui passe, et il dit : Vous les changerez, Seigneur, et ils seront changés (3). Il voit une vérité qui demeure, et il s’écrie: Four vous, mon Dieu, vous êtes toujours le même (4), et vos années ne finissent point. Il tremble à la face de l'indignation et de la colere de ce Dieu qui coupe le fil de ses jours (5), et qui le brise après l’avoir élevé (6), mais il se rassure par la pensée de ses miséricordes ;

( 1 ) I’opulus qui ercabitur laudabit Dmniumn. l’s. 1 o 1 , ii). — ( ») lleges ut serviaut Domino. l/>. 93. — (3) luutalus eos , et inutabiintur. 16. 9,8. — (4) Tu autem ipse es. 16. 9 8 . — (5) A facie ira» et imligiiatiouis tu.r 16 1 1 . — (fi) Quia elevans pllisisti me. 16. 1 1.

DE MADAME LA DAUPHINE. 19S qui se réveillent ordinairement dans le temps de nos plus grandes raiseres (1).

Ne ooanoissez-vous pas , messieurs , dans les sentiments de ce prince ceux de la princesse que nous pleurons ? Ne vous semble-t-il pas qu elle vous dit d'une voix mourante : La lumière de mes yeux s éteint , un nuage sans fin se leve entre le monde et moi : je meurs, et je m'échappe insensiblement à moi-iuéme? Tristes moments! terme fatal de ma languissante jeunesse ! Mais si je sens qu’il n’y a qu’uu petit nombre de jours pour moi, je sais aussi qu'il y a des aunées éternelles. La main qui me fsappe me soutiendra; et, comme par la loi du corps je tiens à ce monde qui passe, par l'espérance et par la foi je tiens à Dieu, qui ne passe point.

Si je venois ici déplorer la mort imprévue de quelque princesse mondaine , je n'aurois qu’à vous faire voir le inonde avec ses vanités et ses inconstances ; cette foule de figures qui se présentent à uos veux, et s’évanouissent ; cette révolution de coudilious et de fortunes, qui commencent et qui finissent, qui se relevent et qui retombent; cette vicissitude de corruptions , tantôt sécrétés , tantôt visibles, qui se renouvellent ; cette suite de changements en nos corps par la défaillance de la nature, en nos aines par l’iuslabililité de nos désirs ; enfin ce dérangement universel et continuel des clios-it humaines , qui , tout naturel et tout désordonné qu'il semble à nos yeux, est pourtant l’ou-

(1) (juta tempus uiisercudi ejus. IN. 101 , 14.

i9fi ORAISON FUNEBRE

vrage de la main toute-puissante de Dieu , et l’ordre

de sa providence.

Mais, grâces au Seigneur, je viens louer une princesse plus grande par sa religion que par sa naissance, et vous montrer, au lieu des fragilités de la nature, les effets constants de la grâce; des vertus évangéliques pratiquées en esprit et en vérité ; des sacrements reçus avec des sentiments d’une dévotion exemplaire; des prières attentives et persévérantes; une volonté soumise et conforme à la conduite de Dieu sur elle ; des souffrances unies à celles de .Tésus-Christ crucifié ; des consolations venues du sein du pere des miséricordes; des espérances immobiles, fondées sur celui qui dit dans l'écriture : « .le suis Dien , je ne change point (i). » Recueillons ce discours , et réduisons-le à vous faire voir une vie courte, mais toute régléepar la sagesse : une longue uiort soutenue par la résignation et la patience. Ces deux réflexions composeront l’éloge de très haute , très puissante, très excellente princesse , Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière, dauphine de France.

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