PREMIERE PARTIE
Quel est donc mon dessein, messieurs, et de quelle sagesse dois-je ici vous entretenir? Ce n’est pas de celle du siecle, qui s’empresse et qui s’inquiète , qui conduit des intrigues, qui démêle des intérêts, qui traite d’affaires, qui cause ou qui termine des
( i ) Malach. 3 , 6.
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différents. Vous ne verrez dans ce discours ni ces digressions politiques qu’on accommode au sujet avec art , et qn'on ramene à la religion avec peine, ui ces portraits ingénieux où l’imagination vive et hardie fait voir, comme eu éloignement, les agitations présentes du monde, avec les intérêts et les passions des grands hommes qui le gouvernent.
L’histoire de notre princesse n'est pas liée à celle du siecle ; elle n’a nulle part à la guerre ni à la paix des nations. Ses actions n’ont point de plus grand éclat que celui que la vertu donne: la providence de Dieu ne s'est pas tant servie d’elle pour faire de grandes œuvres que pour donner de grands exemples. Quelque honorée qu’elle ait été, elle a eu moins de réputation que de mérite ; et nous pouvons dire d’elle à la lettre ce que disoit le roi prophète : que toute la gloire de la fille du roi est renfermée au-dedans d'elle : omnis gloria Jdiæ regis ab intus (i).
•fe parle donc de cette sagesse qui montre à chacun les réglés et les bienséances de son état ; qui donne le discernement pour connoitre , et la prudence pour agir ; qui sépare les vérités des illusions ; qui se fait des préceptes de bien vivre , et qui les observe ; enfin de cette sagesse dont parle l’apôtre saint Jacques (2): « qui vient d’en-haut, qui est chaste, « paisible, modeste, équitable, susceptible de tout « bien, docile, pleine de miséricorde et de fruits « de bonnes œuvres, qui ne juge point, et qui « n’est point dissimulée. » Est-ce la sagesse qu’il
(1) Ps. 44, 1 4. — (2) Epist. 3. 17.
iy« ORAISON FUNEBRE
loue ? est-oe la princesse ? L’une et l'autre , ce n’est
presque qu’une même chose.
Avec quelle modération a-t-elle usé des avantages que lui donuoient son rang et sa naissance? Qui ne sait que la maison de Bavière est une de ces maisons augustes où la puissance, la valeur et la piété, se perpétuent, et dont la gloire ne vieillit point avec le temps? Il en est sorti des rois et des empereurs : il y est entré des impératrices et desreiues. Combien de siècles faut-il percer pour découvrir son origine? Combien de couronnes faut-il unir pour compter ses alliances? Et combien faudroit-il rapporter de noms et d’actions héroïques pour la faire voir dans tout son éclat?
Madame la dauphine, je l’avoue, ne fut pas insensible à cette espece de gloire, mais elle n’en fut pas éblouie : elle fondoit sa grandeur sur les exemples plutôt que sur les titres de ses ancêtres : l’idée qu’elle avoit de sa naissance excitoit dans son coeur non pas une élévation d’orgueil, mais une émulation de vertu ; et la pureté du sang ne lit que servir de motif à la pureté de ses moeurs. Elle savoit que Maximilieu , son aïeul , soutint par son 7.ele et par son courage les autels que l'hérésie avoit ébranlés, et sauva la religion attaquée et chancelante dans l'Allemagne. Elle n’ignoroit pas que Guillaume, son bisaïeul, après avoir sagement gouverné ses états, s’en démit par une abdication volontaire, pour jouir d’une sainte tranquillité dans une retraite religieuse. C’est de la qu’elle tiroit ses principes de religion et de retraite, et ce désir qu’elle
DE MADAME LA DAUPHINE. i99 a voit eu, dans ses jeunes ans, de renoncer tout-àfait au monde.
Mais Dieu la réservoit dans les trésors de sa providence , pour donner à la France, par son heureuse fécondité., la seule bénédiction qui lui manqnoit. La prudente Adélaïde méditoit ce noble dessein. Occupée de la puissance et de la majesté de nos rois dont elle sortoit, quel soin ne prit-elle pas de son enfance ! Combien de fois demanda-t-elle an ciel dans ses prières d’approcher la fille du trône où la mere avoit autrefois espéré de monter! Avec quelle application lui forma -t- elle une humeur sage, un esprit juste, un cœur français ! Heureuse , si elle eût pu faire passer ces inclinations dans le reste de sa famille ! Ses vœux furent enfin accomplis; mais elle ne vit pas le jour du Seigneur : elle mourut, comme Moïse (i), sur la montagne; et Dieu, pour sa consolation , se contenta de lui montrer de loin la terre promise.
Cependant la réputation de cette jeune princesse croissoit avec l’âge. Sa prudence avancée lui tenoit lieu d’éducation. Elle se fit dans sou palais une cour et une retraite ; et, par la force de sa raison, elle apprit l'art de parler et de se taire. On vit pa roitre eu elle ce que nous avons depuis admiré; la retenue qu'inspire la solitude, la politesse que douue l’usage du monde; une fierté noble qui marquoit la grandeur de 6a naissance ; une scrupuleuse pudeur qui marquoit le fonds de sa vertu; une vivacité qui lui faisoit souvent prévenir les pensées des autres;
(t ) Dfut. 3 > , .fq.
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line sagesse qui lui donnoit toujours le temps île peser les siennes ; une bonté prête eu tout temps à faire le bonheur des uns , à soulager les peines des autres ; une sincérité qui la rendoit incapable de dissimuler, ni par gloire, ni par foiblesse ; une fidélité inviolable dans ses amitiés et dans ses paroles; enfin une piété qui n’étoit ni austere ni relâchée, qui se faisoit honorer de tous , et ne se faisoit craiudre à personne.
Toutes ces grandes qualités brillèrent à son arrivée. Souvenez-vous, messieurs, de ces jours heureux où , parmi les vœux et les acclamations des peuples , elle parut au milieu d’une cour pompeuse avec un air qui n’avoit rien ni d'étranger ni de contraint , avec une grâce plus estimable et plus touchante que la beauté même. Vous la vîtes soutenir les favorables regards du plus grand roi du monde avec les sentiments d’une joie modeste et d’une humble reconnoissance ; allumer au pied des autels , à la vue d’un aimable et royal époux , les feux sacrés d’un cbaste mariage, et recevoir les hommages qu’on lui rendoit avec un visage aussi doux et aussi riant que sa fortune. Applaudie de tous, mais à son tour affable et civile à tous, elle prévenoit ceux-ci , répondoit honnêtement à ceux-là , donnant au rang et au mérite des préférences d’inclination et de justice, sans faire des mécoutents ni des envieux; conservant de sa dignité ce que lui en faisoit garder la bienséance, et ne comptant pour rien ce que sa bonté lui en faisoit perdre.
Mais quoi ! oublié-jc mon triste sujet? et comment accordé-je ici le souvenir de ces joyeuses so-
DE MADAME LA DAUPHINE, tenuités à cet appareil de cérémonies funèbres? Il est juste, messieurs, que vous estimiez la perte que vous avez faite; que vous sachiez les joies aussi bieu que les douleurs que madame la dauphine a ressenties, et que vous connoissiez le bou usage qu’elle a fait des biens et des maux de la vie.
Quelle fut la modération de son esprit ! Vous parlerai-je de ces audiences où elle recevoit les ambassadeurs, entrant dans les intérêts de chacun , et parlant à chacun sa langue ; accompagnant les honneurs qu’elle leur faisoit d'un air de grandeur et d’intelligence, et joignant toujours à l’élégance du discours les grâces de la modestie? Vous dirai-je avec quel discernement elle jugeoit des ouvrages d’esprit? Quelle justesse, mais aussi quelle circonspection étoit la sienne ! Exacte sans critique , indulgente sans flatterie, louant par connoissance , excusant par inclination, et ne blâmant que par nécessité, elle se défioit de ses lumières : une sage timidité lui fit presque toujours supprimer une partie de son tvis,bien loin de décider, comme la plupart des personnes de son élévation et de son sexe, qui, pour faire valoir leurs sentiments , se servent de l’autorité qu’elles ont et de la complaisance qu’on a pour elles.
Combien étoit-elle plus retenue en matière de religion ! Eloignée de curiosité et de présomption, elle ne saveit que deux choses, obéir, croire. Elle ue refnsoit pas d’être iustrnite, mais elle n’avoit pas besoin d’être convaincne, allant à Dieu par la docilité de son coeur, non pas par l’agitation de s«n esprit. Le moindre brait de division dans l’tf-
ORAISON K UN EURE glisc ht faisoit trembler. I.es différeuts et les disputes des théologiens alarmoieut sa piété , d’autant plus craintive qu’elle étoit constante et solide ; et comme on voulut quelquefois lui faire entendre la diversité des opinions et des doctrines: « Laissez- « moi, disoit-elle, mon heureuse ignorance, et ne m'ôtcz pas le mérite et la tranquillité de ma foi. .. A tlacbéeau saint-siege et à l’Église de Jésus-Christ ( i ) par les liens de paix , de charité et d’obéissance , elle savoil que tout lidelc doit captiver son entendement (2); que, comme il y a une voie étroite qui resserre les mœurs dans les réglés de l’évangile, il V a aussi un chemin étroit qui resserre l’esprit dans la créance de l’Église ; et qu’enfin Dieu ne demande pas aux personnes de son sexe une sublime raison , ni une science fastueuse, mais une dévotion tendre, et une foi simple accompaguée d’un humble silence.
N’est-ce pas cette foi qui la couduisit et la régla dans tous les offices de la vie chrétienne? Quel ordre et quelle atteutiou dans ses prières! Elle s'y prépare par le recueillement, s’y soutient par la ferveur, s’y perfectionne par les désirs, les résolutions, et la vigilance. Son imagination se purifie, les idées du monde s'éloignent au moindre signal qu'elle leur donne, et son cœur, par une sainte habitude, se rend àelle, ou plutôt à Dieu, aux heures qu'elle a marquées pour implorer ses miséricordes ou pour réciter ses louanges. Entre-t-elle dans les lieux saints pour assister aux sacrés mystères? prosteruement, adoration , silence. Elle porte à l'a-
(t) 2 Cor. to.— (2) Leon, Ser. 2.1 , c. 1.
DE MADAME LA DAUPHINE. ao3 gneau sans tache, immolé sur l'autel, des vœux sincères, des pensées pures , des affections spirituelles, l’oblation d'un cœur contrit et reconnoissant , et le sacrifice de ses passions détruites ou du moins humiliées.
Quels égards n’avoit-elle pas pour les prêtres de Tésus-Christ, qu’elle considéroit comme les ministres de sa loi, et les dispensateurs de son sang et de sa parole 1 Écoutez, esprits moqueurs et libertins, qui prenez plaisir d'abaisser ceux que Dieu éleve , et qui cherchez aux dépens de leur caractère le ridicule de leur personne. Elle ne soulfroit pas qu’on touchât aux oints du Seigneur, les honorant lors même qu’ils sembloient se reudre méprisables, couvrant leurs foihlesscs par sa charité, et voyant au travers des défauts de l’humeur et de l’esprit de ceux que Dieu souffroit dans ses ministères l’honneur de leur vocation et la dignité de leur sacerdoce. Quelle étoit sa régularité dans les observances de l’Église, qu’elle regardoil non pas comme des coutumes de bienséance, ou des institutions d’une discipline arbitraire, mais comme des réglés et des pratiques de salut, dont elle ne se dispensa jamais, qu après avoir examiné ses besoins et rendu à ses pasteurs les déférences nécessaires!
De ce même principe de religion et de sagesse naquit cette bonté si connue et si éprouvée. Que ne puis-je vous découvrir ici les inclinations généreuses de cette princesse bienfaisante, libérale, et charitable ! A qui refusa-t-elle jamais ses assistances ? à qui ne fit-elle pas tout le bien qui dépendit d’elle? à qui ne souhaita-t-elle pas tout celui qu’elle ne put
•04 ORAISON FUNEBRE faire? Je réveille ici sans y penser, maison désolée de cette princesse , votre tendresse et votre douleur, par le souvenir des bienfaits ou de l’espérance qui vous restoit de la protection d’une si bonne et si puissante maîtresse. Elle alloit à la source des grâces avec une humble confiance. Elle employoit auprès du roi ses sollicitations et ses prières ; prudente sans timidité, pressante sans indiscrétion , montrant plus d’impatience dans ses désirs que dans ses demandes, attendant de la bonté du prince plus que de son propre crédit les grâces qu’il voudroit lui faire. Elle enrevenoit toujours satisfaite , soit qu’ello rapportât des biens présents ou des promesses pour l’avenir, également reconnoissante de ce qu’on lui accordoit avec plaisir ou de ce qu’on lui refusoit avec peine.
Combien de lampes précieuses qui brûlent dans le sanctuaire ; combien de vases sacrés qui servent à la gloire du saint sacrifice ; combien de dons brillants suspendus devant les autels, sont des monuments éternels de sa foi et de sa piété libérale! Combien de familles et de communautés chancelantes ont été soutenues par les secours qu'elle leur donnoit! Que vous dirai-je, messieurs , de sa charité ? que la compassion sembloit être née avec elle (i) ; qu'elle a étendu sa main sur le pauvre; qu’elle n'a pas fait attendre inutilement la veuve et l’orphelin ; que l’abondance de ses aumônes a répondu à la tendresse de son cœur ; qu’elle a soulagé autant de mi- «sérables qu’elle a connu de véritables miseres (a);
(i) Job, 3r. — (->.) Ephes. 9.
UK M ADAM K LA DAUPHINE. 206 et qu’enliu,à l’exemple <lu Dieu quelle servoit, elle a été riche en miséricorde.
Attentive à tout ce qui peut servir le prochain , elle ne l’est pas moins sur tout ce qui peut le blesser. Qui devons, sur des bruits incertains , l’ouit jamais parler désavantageusement de personne? Ne se fit-elle pas une religion de donner un frein à sa langue, en un sieole où l’on blâme indifféremment les vices et les vertus , où l'on se /ait une étude des défauts d'autrui, où la malignité des uns se joue delà loiblesse des autres, où, par un juste jugement de Llieu, la vanité insulte à la vanité, et où les plus sages ont peine à se sauver de l’iniquité des jugemeutset de la contradiction des langues?
Échappa-t-il jamais à son esprit vif et présent quelqu’une de ces railleries d'autant plu6 piquantes qu’elles sont pins ingénieuses, qui cachent beaucoup de venin sous peu de paroles, et donnent la mort en riant, selon le langage de l’écriture (1)?
G’étoit sa maxime, que la raillerie ne convient pas à ceux qui sont élevés au-dessus des autres; que les traits qui partent d'eu-haut font des blessures plus profondes ; qu’il est inhumain de s’eu prendre aux gens à qui la crainte et le respect ôtent la liberté de se défendre et de se plaindre, et que de tels discours sont empoisonnés , et par la dignité de celui qui parle, et par la maligue et flatteuse approbation de ceux qui écoutent.
Que si la faute d'un domestique, car peut-on être toujours si juste et si fidele dans ses devoirs? ou si
(1} Prov. 10.
Fl.tCilItU 1.
ao(> ORAISON VU N® B RE
la lorcedc ses maux, car peut-on posséder toujours son an.e daus la patience? avoient comme arraché d'une bouche si sage et si circonspecte une parole plutôt sévère que fâcheuse, quel soin ne prenoitelle pas d’adoucir et de guérir la plaie qu’elle avoit faite ? F.lle excusoil l’action , elle louoit l’intention , elle offroit ou rendoit ses bons offices, accordant le pardon comme si elle l’eût demandé, et justifiant la promptitude de son esprit par la constance et par la bonté de son cœur.
Mais si elle mit une garde de prudence sur ses levrespour les fermer à la médisance , elle mit aussi, selon le conseil du Sage, une haie d’épines autour de ses oreilles pour arrêter et pour piquer les médisants (i). Reconuoissez ici votre ignorance ou votre injustice, vous qui prêtez l’oreille au mensonge, et qui par honneur ou par conscience, renonçant à débiter les médisances, vous êtes réservé le droit de les croire et le plaisir de les écouter. Que faites-vous par vos crédultiés et vos complaisances? Vous .initiiez le médisant, vous réchauffez le serpent qui pique , afin qu'il pique plus sûrement; vous ne voulez pas être l’assassin, mais vous devenez le complice : et c’est à tort que vous croyez être innocent du sang de vos frères, quand, par vos applaudissements, vous aiguisez les ilechesdout on les perce, et qu’au lieu de les protéger vous appuyez le bras qui les tue. « Garde-toi d’écouter la «méchante langue, dit le Sage(2) : ne t’avise pas « d’être complaisant à ceux qui parlent mal du pro-
(i) Sepi aures tua* spinis. F.ccu 28. — (2) //>. 78.
DE MADAME LA DAUPHINE. 907 «cham, si tu ne veux porter leur péché,» dit-il encore. Et quelle marque donne le Saint-Esprit de la justice et de l'iunocence d’un homme de bien ? (l’est de n’avoir pas reçu favorablement l’opprobre et la médisance contre ses freres : Qui opprobrium non acr.epil adversus proximos suos (1).
Ce fut là le caractère de madame la dauphine: bien loin d’avoir de la crédulité, elle n’eut pas même en ces occasions de la patienee. Elle rompit l’iniquité, et lit la guerre au détracteur. Combien de réputations innocentes sauva- t-elle des mauvais bruits qu’alloit semer la haine d'un ennemi ou la jalousie d’un concurrent! Combien de lois, par un 1 l iste silence ou par un sévere regard , étouffa-t-elle dans sa naissance une calomnie qui auroit causé des divisions éternelles! Combieu de fois arrêtat-elle, par autorité, le coup mortel qu'une langue cruelle alloit porter à l’honneur ou à la fortune d'une famille !
Qu’attendez-vous d’une vie si sage et si chrétienne? ce qui en est la suite et. la récompense: une mort soutenue par une sainte résignation et par une heureuse patience.
SECONDE PARTIE
« Soit que nous vivions, soit que nous mou- • rions, nous sommes au Seigneur,» dit l'apôtre. C’est lui qui m’a fait et qui m’a créé, et qui me réduit au néant sans que je le sache: je reeonnois en
(1) Ps. i.(.
ao8 ORAISON F UNE BUE
l’un et en l’autre sa souveraineté, uia dépendance. Mais quoique nous vivions en Dieu, et que Dieu nous fasse vivre, il semble qu’en mourant nous soyons encore plus à lui. Il étend sa main, et il déploie sur nous sa puissance; il entre en possession pour l'éternité et de nos corps et de nos aines ; il consomme en nous ses miséricordes ou ses justices; il nous arrache au monde, à nos plaisirs, à nous-mêmes; et, dans cet état de séparation et d'humiliation , nos volontés à son égard doivent être plus patientes et plus soumises.
Telle étoit la disposition de notre princesse. Je n’ai fait jusqu’ici que louer d’heureuses vertus, et qu’amasser, pour ainsi dire, les llcursqui parent la victime. Je viens à celles que produit la tribulation, et qui font l’appareil et la consommation du sacrifice. N’attender. pas, messieurs, que je ménage vos esprits, ou que, par des figures étudiées, je flatte ou j’irrite votre douleur. La mort de madame la dauphine est une de ces morts précieuses qui couronnent une belle vie; qui font naître les soupirs , et qui les étouffent ; et qui , après avoir atleudri par la compassion, rassurent par la piété et consolent par l’espérance.
Elle s’y prépara par la retraite. Elle connut les inutilités et les corruptions du monde; et je ne sais quels pressentiments d’une fin prochaine lui en donnèrent du dégoût. On la vit renoncer insensiblement aux plaisirs, et sc faire une solitude où elle put se dérober à sa propre grandeur, et jouir d’une paix profonde au milieu d’une cour tumultueuse.
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Te sais ce que vous pensez, messieurs, que les princesses comme elles ne sont pas faites ordinairement pour la solitude ; qu’elles se doivent au public ; qu’encore qu'elles ne veuillent être qu’à Dieu , leur condition les oblige à se prêter quelquefois au monde, pour être comme les liens entre les souverains et les sujets qui les approchent; pour remplir les jours vides des courtisans , et leur ôter l’ennui d’une triste et pénible oisiveté ; pour calmer et suspendre, par d honnêtes et nécessaiies divertissements, les passions sécrétés qui les dévorent, et pour entretenir eutre eux la paix et la société, en les rassemblant tous les jours auprès du trône qu’ils révèrent.
Mais qni ne sait que , selon l’apôtre ( i ) , » nous ne " sommes pas débiteurs à la chair pour vivre selon "la chair; « que le détachement du monde est la première vocation et le premier vœu de l ame chrétienne ; et que la religion de Jésus Christ est uue religion de séparation et de solitude? Il y a, direzvous, un éloignement d’esprit et de mœurs, et une retraite en soi-même, qni, dans le commerce de» hommes, séparcat invisiblement les justes d’avec les pécheurs, et mettent les uns à couvert des dissipations et des convoitises de» autres.
Mais qu’il est difficile qu’au milieu de tant de passions, si l’innocence ne se perd, du moins elle ne s’aftoiblisse ! A force de voir la vanité, on s’accoutume à la connoitrc et à l’aimer. De tant d’objets qui frappent les sen,, il s’en trouve toujours quelques
(l) Hom. d.
ORAISON FUNEBRE nus qui se glissent jusqu’au cœur; et les saints peres nous enseignent qu’il y a dans le siecle des séductions imperceptibles, et qu'il faut moins de force pour y renoncer, que pour s’y maintenir avec la sagesse et la modération que Dieu demande.
Saintes vérités, dont notre princesse étoit pénétrée, que n'cles-vous connues à ces antes, dirai-je trompeuses, dirai-je trompées, qui, pour plaire à Dieu, et pour plaire aux hommes, accommodent la religion avec les plaisirs; regardent quelquefois le • ici sans perdre la terre de vue, et se font honneur d'une dévotion qui n’exclut pas les empressements ni les affections du siecle: comme si l’on pouvoit mêler aux grâces de Jésus-Christ les consolations et les joies humaines, et jouir de la paix de la sainte Si on parmi les troubles et la confusioudc Babyloue?
Madame la dauphine voulut éviter ces dangers. Jeux, conversations, spectacles, rien ue la tira de sa solitude. L’exemple récent d'une reine que la France admirera cl pleurera éternellement lui paroissoit au-dessus du la portée de sa vertu. « Que « suis-je, disoit-elle, auprès d’une sainte en qui la « grâce avoit purifié tous les sentiments de la un- « turc; également pieuse dans ses austérités et dans » scs condescendances, qui savoit trouver Dieu, là x même où souvent les autres le perdent ? » Ainsi retenue par une triste et sccrete langueur, tantôt elle cnltivoit son esprit par la lecture des histoires édifiantes, et nourrissoit sa piété du suc et de la substance des saintes écritures ; tantôt occupée à l'ouvrage, mêlant indastriensemeut l’or à la soie, elle