DE MADAME LA DAUPHIN E
employoit l’adresse, et , pour parler avec le Sage (i) , le conseil et la prudence de ses mains royales, à la décoration des autels et à la gloire dn tabernacle. Tantôt, après ses prières accoutumées, s’abaissant jusqu’à son néant, ou s’élevant jusqu’à Dieu par la foi et la méditation de ses mystères, elle lui demandoit sa grâce, et lui offroit un coeur contrit et bu milié.
C’est alors, mon Dien, qne vous lui parliez dans la solitude où vous-même l'aviez conduite: vous vouliez qu’elle mourût peu à peu et comme par degrés au monde ; qu’elle perdit insensiblement legoût des plaisirs et des vanités, et qu’ayant à mourir dans votre paix et dans votre amour, sa vie fût auparavant cachée en vous avec .lésus-Cbrist.
Quelle vie, messieurs ! Une vie souffrante et cru ciliée. A ce mot, combien de tristes objets viennent s’offrir à ma pensée! une langueur qui semble d'abord plus incommode que dangereuse; des maux d’autant plus à plaindre que, n’étant pas assez connus, ils u’étoient pas peut-être assez plaints; des remèdes aussi cruels que les maux mêmes; des douleurs vives et longues tout ensemble: les humiliations de l’esprit jointes à celles du corps ; les forces de la nature usées par le soin même qu’on prend de la soutenir ; l'art des guérisons impuissant , et toutes les ressources réduites à la patience et à la mort de cette princesse.
Je ne crains pas d’avancer ici le pitoyable récit de scs peines. Pourquoi ne dirois-je pas sans crainte ce
(i) Prot. 3i .
ORAISON FUNEBRE qu'elle a prévu, ce qu'elle a souffert , saus faiblesse? Elle lit de tous ses maux, comme l’épouse des cantiques (i), un faiscean de myrrhe, qu'elle reçut des mains de son bien-aimc, et qu’elle mit dans son sein, eomme une marque précieuse de son amour fit de se» volontés sur elle. Elle attendit ces mauvais jours que le ciel lui préparoit, peur en composer avec soumission les exercices de sa piété et le cours de sa pénitence. Elle vit toutes les dimensions de sa croix, et résolut de s’y laisser attacher sans se plaindre, et de faire du supplice de ses péchés uu sacrilice volontaire de sa vie. Prévenue des bénédictions et des miséricordes du Seigneur, au travers même des nuages qu’uu corps corruptible et mourant élevé jusque dans l’esprit, les yeux éclairés de sa foi découvrirent la main paternelle qui la frappoit pour éprouver sa lidélité et sa confiance.
Loin d’étendre sa vue sur les espérances trompeuses d’un heureux avenir, elle se dit mille fois (i) : « Le jour du Seigneur approche. i> Près de paroitre devant le tribunal de sa justice, elle se présenta souvent à celui de sa miséricorde, après une exacte recherche de ses actions et de ses pensées. Péché, affection au péché, ombres et apparences de péché, elle vous poursuivoit dans les plus secrets replis de son ame. Rien n’écliapprii t aux soins ni aux lumières de sa pénitence : elle craignoit tout ; elle peso! t tout au poids du sanctuaire, comptant pour grand tout ce qui peut déplaire à Dieu, quelque léger qu'il fut en lui-même, et considérant non pas l’importance
(i) C'ant. >. — (?) Isaïe, i l.
DE MADAME LA DAUPHINE. 21 î du commandement, mais la dignité du Dieu qui commande. Ne vous figurez pas ici une foiblesse de scrupule, mais une délicatesse de vertu , un grand désir de la pureté, et une humilité profonde. Trois jours lui suflisoient à peine pour régler ses confessions ordinaires ; et combien en prit-elle dans le cours de sa maladie, pour repasser dans l'amertume de son ame toutes les années de sa vie, dérobant , pour ainsi dire, à la douleur de ses maux tout le temps qu’elle pouvoit donner au repentir de ses péchés?
Vous qui , dans vos confessions précipitées, u’examine/. que la surface de votre ame; qui ne pouvez haïr vos péchés, que vous ne vous donnez pas le temps de conuoitre; qui , sous un air de pénitent , porte/, encore uu cœur coupable ; qui ne vous présentez an sacrement de réconciliation que pour arracher à 1 liglise une absolution qui nous lie eucoie davantage, et cpti semblez, eu retenant une paille de vos fautes, ne dire l'autre que pour appaiser les remords de vos consciences; coudamnez-vons aujourd'hui sur les soius et sur l’exactitude de cette princesse.
Lavée ainsi dans le sang de l'agneau, elle prit de nouvelles forces pour soutenir des maux pressants, et pour attendre une mort tardive. Quand elle vient en peu de temps, cette mort loujouis amere et toujours cruelle, on n’a pas le loisir de la voir avec tout ce qu’elle a d’affreux. Les sens ont toute leur vigueur : on a, pour ainsi dire, son anio eneore toute entière : on oppose à scs maux une constance ramassée : la patience se soutient par le desii de vivre, cm
1 1 4 O II A I S O N FUNEBRE par l'espérance même de mourir. Mais lorsqu'il faut souffrir une longue et pénible langueur ; qu’un coeur est rempli d'amertume , et devient à charge à luimême; qu’affoibli du passé, accablé du présent, on est encore effrayé de l'avenir ; qu’il est à craindre que l'inquiétude et l'impatience ne diminuent un peu la souiuission et la foi ! Une pénitence continuée n’est pas toujours également volontaire, et on est las de porter sa croix., quand il faut la porter si loin.
Madame la dauphine, dans toute sa tribulation, n'est point sortie des mains de Dieu ni de l’ordre de sa providence : elle a vu, sans murmurer, le débris de son corps mortel ; et, joignant à la fermeté qu’elle tenoit de la nature celle que la piété lui avoit acquise, elle a senti jusqu’où va la missre humaines jusqu’où vont les miséricordes divines. La maladie ou la santé lui devinrent indifférentes. Que demanda-t-elle à Dieu dans ses prières? Sa grâce, rien plus. On faisoit mille voeux pour sa guérison : on la prioit d’y joindre son intentiou. « Quelle intention « puis-je avoir , disoit-elle, sinon que la volonté du Seigneur s’accomplisse? « Quel temps pensez-vous qu’elle vouloit donner à ses peines? Autant qu'il en falloit pour expier ses péchés. Combien de fois, s’unissant en esprit à Jésus-Christ crucifié, lui offritelle son coenr et son mal , afin qu’il fortifiât l’un , et qu'il augmentât ou adoucit l'autre ! Combien de fois humiliée, mais non pas abattue, lui dit-elle avec une humble confiance , comme cet homme de l’évangile ( t ) : 'i Si vous voulez me guéi ir. Seigneur, vous
(i) Mattk. S.
DE MADAME LA DAUPHINE. ai5 • le pouvez ! .> Mais aussi combien de fois, l’adorant comme sa fin et son principe , disoit-clle ces paroles d'un roi soumis et pénitent : Ma vie est dans sa volonté ( i ) : -vita in ■voluntate ejus ! C’est ainsi qu’elle s’élevoit an-dessus d’ elle-même, et de la mort qu’elle craignoit.
La mort qu’elle craignoit ! Ne fais-je point de tort à sa religion et à son courage, et ne me contredisje point? Non, messieurs, cette crainte d’amour et de pénitence n’a rien de lâche. Elle se regardoit comme une pécheresse frappée de la main de Dieu. Elle savoit que les anges, fout spirituels et célestes qn’ils sont, ne sont pas assez purs en sa présence. Elle avouoit qu'il y a dans la grandeur, quoiqn’innocente, je ne sais quel esprit d’orgueil et de mollesse contraire à l'humilité et aux souffrances de .lésns-Christ. Anssi eut-elle recours aux remedes de l ame dans le temps qu’elle méprisoit ceux du corps. Sa conscience acheva de se purifier, et tout l’appareil de la mort ne fit (pie redoubler son zele et sa componction.
Avec quels sentiments de reconnoissance et d’amour reçut-elle le saint viatique! Que n’ètes-vons à ma place dans cette chaire, éloquent et pieux prélat , qui portiez ce pain vivant avec la parole de vie ! Vous l’avez vu, et vous diriez en des termes plu* énergiques, que, la foi ranimant la nature, elle sentit vivement la charité de Jésns-Christ : qu’elle le vit an travers des voiles mystérieux qui le couvrent : qu’elle sortit comme hors d’elle-mcme pour aller
ai»; ORAISON Ml N K BR K au-devant de lui ; qu’après d inutiles efforts pour ss relever, retombant comme sous le poids de la divinité présente, par respect moins ((lie par foiblesse , elle reçut ce dernier gage de sou amour comme le sceau de sa prédestination éternelle.
Que ne puis-je vous exprimer avec quelle présence d'esprit elle ménagea ee qui lui restoit de moments .précieux , pour délier les nœuds qui l'attachoient encore au monde? Avec quelle candeur elle ouvrit son cœur au roi , humiliée devant lui , et touchée non pas de sa grandeur, de sa gloire ou de sa puissance. Dieu seul, devant qui cllealloit comparoitre, lui paroissoit grand ; mais de sa religion, de sa justice, de sa bonté, et du mérite de sa personne ! Avec quelle douceur elle leva vers monseigneur ses yeux mourants et ses mains tremblantes: ses yeux qu'elle avoit toujours arrêtés sur lui, comme sur l’unique objet de sa tendresse : ses mains qu’elle avoit si souvent levées au ciel, lorsqu'il s’exposoit à tous les périls de la guerre, et qu’elle occupoil, daus les transports de sa joie, à lui préparer des couronnes après ses victoires? S'il restoit encoreen son cœur quelque endroit sensible , c’étoit à l'amour, à la gloire, et plus encore au salut, de ce prince.
Tout s’attendrissoit , tout fondoit en larmes : la saïute onction qu’on lui donnait, les tristes prières qu'ou faisoit pour elle, la croix de Jésus-Christ qu'elle embrassoit, le pardon qu’elle demandoit, tantôt à Dieu, tantôt aux hommes; la compassion qu’on avoit pour elle, et celle qu’elle avoit pour ceux qui l’avoient servie, causoient une douleur qui
DE MADAME LA DAUPHINE. 2 1 7 portent la consolation, mais aussi le trouble dans l'ame : elle seule, messieurs, elle seule demeuroit tranquille.
Maîtresse de son esprit, et tout occupée de ses devoirs, au milieu même des horreHrs de la mort, elle voulnt bénir les jeunes princes ses enfants, celui-là même qu’elle croyoit être l’enfant de sa douleur; et recueillant sa force avec sa sagesse : « "Voyez, « dit-elle, mes enfants, l’état où Dieu m’a mise, et « que cela vous porte à le servir et à le craindre ; « rendez au roi et à monseigneur l’obéissance que « vous leur devez : souvenez- vous du sang dont vous 1 êtes sortis, et ne faites rien qui en soit indigne. ■> Prince (1), qui faites aujourd’hui les espérances et les délices de la France, que pourrois-je vous dire de plus touchant? Puissent ces efficaces et saintes paroles être éternellement gravées dans votre esprit ! et dans le temps que, sous les ordres du roi, dont le ciel a toujours béni les armes, un pere victorieux va par mille actions éclatantes vous tracer le chemin de la gloire, puisse le pienx souvenir d’une mere infirme et mourante maintenir dans votre coeur une vive impression de la crainte de Dieu et de l’humilité chrétienne !
Vos souhaits seront accomplis, pieuse princesse: fermez, fermez pour jamais vos yeux à la vanité, que vous avez conuue, et que vous avez méprisée. Po«ir nous, mes freres, ouvrons-les pour la counoitre et pour nous en désabuser. Quels conseils nous faut-il? quelles raisons? quels exemples? Nous voyons mou-
(1) M. le duc de Bourgogne.
FI.écHIER. t. l3
2 i R ORAISON F UNE R RE rir tous les jours nos inférieurs , nos égaux , nos maîtres. Nous portons en nous-mêmes une voix et uue réponse de mort , comme parle l’apôtre (i) ; une sentence qui se prononce et qui s’exécute incessamment par l’affoiblissement et la diminution continuelle de notre vie*' et nous sommes aveugles et insensibles ! Ala vue de cette mort que nous pleurons, touché de douleur et baigné de larmes, vous reconnûtes votre néant, grand roi , et vous dites : «C’est » ainsi que nous finissons : voilà qui nous égale tous. » Job au milieu de ses infortunes parloit ainsi (2) : « Celui-ci meurt dans les prospérités et dans les ri- * chesses , celui-là dans la misere et dans l’amer- « tume de son ame; et les uns et les antres dormi- « ront ensemble dans la même poussière. » Et vous, lorsque votre grandeur et votre puissance semblent éclater davantage , vous donnez à votre cour et prenez pour vous-même cette leçon si salutaire.
Pour nous , messieurs, nous voyons ce lugubre appareil et oes tristes cérémonies , peut-être sans fruit et sans réflexions sur nous-mêmes. Une tristesse superficielle compose pour un temps le visage et La contenance ; mais l’esprit et le cœur n’en sont pas frappés. Notre penchant nous porte à des idées pins agréables : nous nous livrons à nos plaisirs , le siecle présent nous entraîne , les bons ou les mauvais succès nous enflent ou nous inquiètent ; nous ne pensons ni à la mort, dont Dieu nous menace, ni à l’immortalité, qu’il nous promet. Si nous n’étions chrétiens que pour cette vie , et si nous
(1)2 Cor. 1. — (a) Job , ai.
DE MADAME LA DAUPHINE. ai9 n’esperions qu’aux biens de ce monde , nous serions peut-être excusables ; mais , par la grâce de Jésus- Christ , bous sommes chrétiens pour l’autre vie , et c'est en Dieu seul qae se fondent nos espérances.
Oublions donc ce qui n’est que périssable et passager , pour nous attacher à ce qui est notre partage éternel ; et, pour finir par où j’ai commencé , disonsnous sans cesse, selon le conseil de saint Augustin : « Toutes choses passent commel’ombre , » poumons exciter à la pénitence ou pour renouveler notre ferveur, de peur de dire un jour inutilement : « Toutes * choses ont passé comme l’omhre » ; pour nous reprocher notre oisiveté, et pour nous plaindre de nos pertes irréparables. Fasse le ciel que nous profitions du temps, des grâces et des exemples , que Dieu nous offre ; et qu’après nous être unis à lui par la foi , nous jouissions de lui par la charité aux siècles des siècles !