‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 31 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Q uo iqu’ il n'y ait rien de si naturel à l'homme que d’aimer et de connoitre la vérité, il u’y a rien qu’il aime moins, et qu'ilcherche moins à connoitre. Il craint de se voir tel qu'il est, parcequ’il n’est pa» tel qu'il devroit être ; et , pour mettre à couvert ses défauts , il couvre etflatte ceux des autres. Le monde ne subsiste plus que par ses complaisances mutuelles. Il semble que l’esprit de mensonge, que Dieu me-

»2j4 ORAISON FUNEBRE naçoit de répandre sur ses prophètes ( i ) , soit répandu sur tous les hommes. On n’a plus ni le courage de dire la vérité, ni la force de l’écouter. La sincérité passe pour incivilité et pour rudesse. Il n’y a presque plus d'amitié qui soit à l’épreuve de la franchise d’nn ami. L’esprit fécoud en déguisements s’éludieà défigurer, selon ses besoins ou ses intérêts, tantôt les vices , tantôt les vertus; et la parole, qui est l’image de la raison et comme le corps de la vérité, est devenue l’organe de la dissimulation et du mensonge.

Charles de Sainte-Maure se sauva par la miséricorde de Dieu de cette corruption commune. 11 naquit avec ces inclinations libres et généreuses, qui affranchissent l'ame de tonte autre loi que de celle de ses devoirs. Le ciel versa dans son esprit et dans son cœur ces principes d’honneur et d’équité qui font qu’on produit, sans rougir, ses sentiments et ses pensées. La feinte nepouvoit rien ajoutera sa gloire, et l’art en lui ne pouvoit mieux faire que la nature. Son illustre maison, dont l’origine s’est perdue dans les obscurités du temps, lui fournissoit depuis sept cents ans de grands exemples. Il y trouvoit une noblesse toujours pure par ses vertus , toujours utile par ses services , toujours glorieuse par son rang , par ses emplois, par ses alliances. Il voyoit dans l’histoire ses ancêtres , tantôt soutenant avec éclat les premières dignités du royaume; tantôt, dans l’assemblée des seigneurs de plusieurs provinces , s’intéressant pour les droits et pour les libertés des

(i) 3 Rr.c. 7.9..

DE M. DE MONTAUSIER. sa5 peuples ; tantôt allant avec des troupes nombreuses , levées à leurs dépens , reprendre les terres que des seigneurs voisins leur avoient usurpées ; plus touchés de l'honneur que de l’intérêt ; anssi peu capables de souffrir nue injustice que de la commettre.

Mais il racontoit avec plaisir les services que son aïeul avoit rendus à Henri IY, de glorieuse mémoire, et plus encore les conseils sages et libres qu’il lui donnoit ; ajoutant à son récit : « Que sesperes avoient « toujours été fïdeles serviteurs des rois leurs mai- « très, mais qu’ils n’avoieut pas été leurs flatteurs; « que cette hoDnète liberté dont il faisoit profession « étoit un droit acquis , et une possession de famille, « et que la vérité étoit venue à lui de pere en fils, « comme une portion de son héritage. »

La mort lui enleva , dès les premières années de son enfance, un pere, dont la perte auroit été irre parable s'il ne fût tombé sous la conduite d’une mere de l’ancienne maison de Cbàteaubriant , qui, renonçant d'abord à tonte sorte de vanités et de plaisirs, pour vaquer dans nne triste et laborieuse viduité aux affaires de sa famille, et contenant sous les lois d’nne anstere vertu et d’une exacte modestie une grande beauté et une florissante jeunesse, sacrifia toutes les douceurs et tout le repos de sa vie à la fortune et à l'éducation de ses enfants. Charles étoit encore en cet âge où l’on ne suit que les premiers instincts de la liberté. Un feu , que la raison n’avoit pas encore modéré, le révoltoit contre la discipline et la contrainte. Elle réprima , par une sage sévérité, les premières vivacités de son esprit, et les saillies naturelles d’une fierté encore nais-

9J<> UHAISON FUNEBRE

«ante. Elle le plia avec douceur sous le joug de l'autorité maternelle , l'accoutumant insensiblement à une vie simple et patiente ; et comme elle n’eut pas pour lui ces complaisances foibles qui amollissent la raison et le courage des enfants , elle ne souffrit pas en lui ces délicatesses qui affoiblissent le tempérament et la vigueur du corps et de l’ame.

Mais, bêlas ! elle employa ses premiers soius à lui apprendre les principes d’une fausse religion (t). Egaré dès qu'il entra dans les voies de Dieu; nourri depuis par les maîtres memes de l’erreur, et dans le sein , pour ainsi dire, de l’hérésie , il prit une profane nouveauté pour la vénérable antiquité de l'Eglise. Sensible à tous les malheurs du parti , attentif à tout ce qui lia t toit ses préventions, se mêlant, tout enfant qu’il étoit , dans les conversations et les disputes , il suppléoit par son ardeur à ce qui manquoit à sa connoissauce ; et, dans uu âge où l’on ne sait pas encore sa religion, il défendoit déjà la sienne.

O Dieu de vérité! vous n’avez pas fait cet esprit pour le mensonge ; laissez couler sur lui, du sein devotre gloire , un de ces rayons pénétrants de votre grâce lumineuse qui portent le vrai dans le fond des cœurs, et ne permettez pas que l’erreur et la vanité le possèdent: ou si vous laissez croître ses ténèbres, pour avoir plus de gloire à les dissiper^ gardez-lui une miséricorde d’autant plus grande que son zele ardent et ses intentions sincères le ju*, tilient à lui-même , et qu’il croit faire honneur à la-

(l) A Sedan , sous ie ministre Du Moutiu.

DE M. DE MONTAUS1ER. 227 vérité dans l'hommage même qu’il rend au mensonge.

"Vous dirai-je le progrès qu’il fit dans la connoissance des lettres humaines, le goût qu’il eut pour la poésie et pour l'éloquence, dont il apprit non seulement toutes les beautés , mais encore toutes les réglés; l'étude qu’il fit de cette noble et savante antiquité , qu’il regardoit comme la source de la raison et de la politesse de nos siècles ? Un amour curieux des livres , une avidité de savoir , une assiduité , et , si je l’ose dire, une intempérance de lecture, ont été les passions de sa jeunesse. Vous parlerai-je de ces campagnes où , la gloire allumant les premiers feux de son courage, il fit voir dans les sieges de Rosignan et de Casai, par les services qu’il rendit , ceux que le prince et la patrie en pouvoient attendre? Animé par les exploits éclatants d’un frere dont la répu* tation ne pouvoit égaler le mérite , il eut part aux louanges que lui donnèrent justement et ses ennemis et ses maîtres.

La bienséance et la coutume, et plus encore les devoirs de sa condition et de sa naissance, l’engagèrent à se mêler dans la foule des courtisans , pour révérer la grandeur et la majesté d’un roi (1) plein de religion et de justice, et pour gagner la faveur et l’estime d’un grand ministre (2) qui connoissoit la vertu, et qui distribuoit la fortune. On lui dit mille fois que la franchise n’étoit pas une vertu de la cour; que la vérité n’y faisoit que des ennemis ; qu’il falloit , pour y réussir, savoir, selon les temps,

(1) Louis XIII. — (a) Le cardinal du Kiclieheib

ïiS ORAISON FUNEBRE on dégniser ses passions , ou flatter celles des antres ; qn'il y avoit un art innocent de séparer les pensées d’avec les paroles, et qno la probité ponvoit souffrir ces complaisances mutuelles qui, étant devenues volontaires , ne blessent presque plu3 la bonne foi , et maintiennent la paix et la politesse du monde.

Ces conseils lni parurent lâches. Il alloit porter son encens avec peine sur les autels de la fortune , et revenoit chargé du poids de ses pensées, qu’uu silence contraint avoit retenues. Ce commerce continuel de mensonges ingénieux pour se tromper, injurieux pour se nuire, officieux pour se corrompre ; cette hypocrisie universelle , par laquelle chacun travaille à cacher de véritables défauts ou à produire de fausses vertus ; ces airs mystérieux qu’on se donne pour couvrir son ambition ou pour relever son crédit; tout cet esprit de dissimulation et d’imposture ne convint pas à sa vertu. Ne pouvant s'autoriser encore contre l’usage , il fit connoître à ses amis qu'il alloit à l’armée faire sa cour par des services effectifs , non pas par des offices inutiles; qu’il lui coùtoit moins d’exposer sa vie qnc de dissimuler ses sentiments , et qu’il n’acbeteroit jamais ni de faveur ni de fortune aux dépens de sa probité.

Il ne voulut apprendre d’autre langage que celui de l’évangile (i) , oui , oui , non , non : effectif dans ses résolutions, fidele dans ses promesses, plus prêt à tenir sa parole qu’à la donner, tout vrai dans ses actions et dans sa conduite. Aussi n'eut-il besoin

(t) Sit autem sermo rester, est, est, non, non. Matth. 5 , 3y.

DE M. DE MONTAUSIER. 229 pour s’élever dans sa profession, ni desollicitations, ni d’artifices. Sa prudence , son application , sa valeur, lui attirèrent l’estime et la confiance des deux plus renommés capitaines (1) de son temps, qui, dans les guerres d’Allemagne, s’étoient servis utilement de son secours et de ses conseils dans la suite de leurs victoires.

L’Alsace , qui avoit été le théâtre de ses travaux , en fut aussi la récompense. Quelle nouvelle matière de gloire pour lni ! l’ennemi redoutable et voisin ; un penple qui n'étoit qu’à demi soumis, le peu de secours qu’il pouvoit attendre, une province qu’on lui donnoit plutôt à conqnérir qu’à gouverner : tant de difficultés ne firent qu’animer sa constance ; et , par des combats presque journaliers ayant affermi son gouvernement , il le rendit , par sa modération , un des plus heureux et des pins tranquilles du royaume.

Il revint à la cour, et ne se prévalut ni des louanges, ni des espérances qu’on lui donna: il joignoit la retenue du jugement à la hardiesse du courage. Quoiqu'il aimât la gloire , il la cherchoit dans ses actions , non pas dans le témoignage des hommes. 11 n’a voulu contribuer à sa réputation autre chose que son mérite. De toutes les vérités , il n’a caché que celles qui lui étoient avantageuses ; et rien n’a jamais pu affoiblir sa sincérité , que sa modestie. Nous savons pourtant, messieurs, que jamais ame ne fut plus liere ni plus intrépide: on le vit , à la bataille de Cerné , charger trois fois les en-

( 1) Le duc de Weimar . U mnrécJial de Guébriant.

a3o ORAISON FUNEBRE ueuiis , couvert du sang et de poussière , et dresser aux pieds de sou général, comme un honorable trophée, trois drapeaux qr.’il leur enleva. Il parut avec deux cents hommes , durant le siégé de Brisach , renversant sur les bords du Rhin deux mille Allemands à la vue de leur armée.

Mais viens-je faire ici l'histoire sanglante de ses combats; et mon sujet n'a-t-i) rien de plus édifiant et de plus doux ! Déjà se formoient dans le ciel ces nœuds sacrés qui dévoient unir éternellement son cœur à celui de l'incomparable Julie (i). Déjà s’allumoient dans son ante ces feux ardents et purs, que la sagesse, la beauté , l’esprit , et un mérite universel , ont coutume de faire naître. L’admiration , l’estime, eutretenoient cette sage et vertueuse passion, et plus encore une conformité de mœurs et d'inclination , qui fait les liaisons parfaites ; même candeur dans leurs procédés, même élévation de génie et de courage, même penchant à la vertu, au préjudice de la fortune, même fidélité pour tous les devoirs de la vie, même goût posir la conversation et pour toute sorte de belles-lettres, même plaisir à faire du bien; mais, parmi tant de ressemblance, une religion différente.

Tombez, tombez, voiles importuns , qui lui couvrez la vérité de nos mystères ; et vous , prêtres de Jésus-Christ, qui depuis si long-temps offrez à Dieu, pour son salut, et vos vœux et vos sacrifices, prenez le glaive de la parole, et coupez sagement jusqu'aux racines de l’erreur, que la naissance ot

(i ) Julie d'Angennrs , depuis duchesse de Monta usier.

DE M. DE MONTAU S I E K .

l’éducation avoient fait croître dans son aine. Mais par combien de liens étoit-il retenu ? La chair et le sang , qui l’attacboient auprès d'une mere qu’il aiinoit autant par reconnoissance et par raison que par tendresse de naturel : certaines vues d’honneur, qui lui faisoient craindre jusqu’aux moindres soupçons de changement et d’inconstance : le pouvoir que prenoit sur lui une première impression de vérité ou de justice: les réponses que les oracles du parti lui avoient rendues, et les soins qu’il avoit pris lui-même de s'aveugler par des lectures dangereuses, étoient autant d'engagements qui le lioient à sa communion.

Mais aussi , dans les recherches de sa foi il lui ctoit échappé quelque doute : la lecture des histoires de l’Église lniavoit fait entrevoir quelque nouveauté dans ces derniers temps; des contestations et des disputes qu’il avoit eues, il étoit sorti je ne sais quelles clartés passagères qui avoient laissé quelque trace de lumière dans son esprit. Il n’étoit pas de ces hommes tiedes à qui Dieu et le salut sont indif férents , qui demeurent sans mouvement où ils sont tombés, soit au midi , soit au septentrion, selon le langage de l’écriture (t); qui ignorent ce qu’ils croient, et n’ont une religion que par hasard, et non par lumière. Il savoit rendre raison de sa loi, comme l’apôtre le commande ; et la connoissance que Dieu lui donna fut peut-être la récompense de »on 7.ele.

Des lumières imperceptibles et successives dissi-

(i) F.cci.1. 1 1.

»3a ORAISON FUNEBRE perent uue partie de ces nuages dont il étoit environné. Il demanda , et il reçut ; il frappa , et on lui ouvrit : il reconnut dans l'Église de Jésus-Christ une puissance de décision qui nous fait croire ce qu’elle croit , pratiquer ce qu’elle ordonne, tolérer même avec soumission ce qu’elle toléré ; et, se faisant de cette créance uue nécessité pour toutes les autres; docile, humble, pénitent, surmontant le inonde par sa foi, et la nature par la grâce, il alla , sous la conduite d'un grand prélat (i), au pied des autels assujettir sa raison à l’autorité de l’Église , et faire un sacrifice de ses erreurs devaut les ministres du Dieu de la vérité.

Quels ont été depuis les accroissements de sa foi ! Avec quelle reconnoissance et quelle joie chantoit-il au Seigneur le cantique de sa délivrance ! Avec quel fele exhortoit-il quelques uns de ses domestiques à rentrer comme lui dans le bercail de Jésus-Christ, leur fournissant et les livres et les raisons les plu» propres à les convaincre ! Avec quelle douceur et quelle charité consoloit-il en ces derniers temps quelques uns de ses amis, dont il voyoit la conscience irrésolue et inquiété ! Il les touchoit par ses conseils et par sa propre expérience ; il leur racontoit ses combats, pour les exciter à gagner sur eux la même victoire; et, pou1' guérir leur opiniâtreté, il déploroit en leur présence la sienne propre.

Je ne vous dirai pas, messieurs, les commandements et les emplois de confiance qu’on lui destina les solennités de sou mariage, où toute la Franca-

(i) M. Fnur, évéque d’Amiens.

DE M. DE MONTAUSIÉR. s33 s’intéressa ; les gouvernements et les charges dont il fut pourvu dans des conjonctures où il étoit difficile de les soutenir. N’attendez pas que je vous le représente se dérobant aux premières tendresses d’nu chaste mariage, pour aller chercher la gloire sous les ordres d’un prince ( i ) toujours prêt à combattre, et toujours assuré de vaincre. Je ne viens pas non plus vous le faire voir conduisant le légat(2) de sa sainteté, montrant des vertns de l’ancienne Rome aux prélats de la nouvelle , et faisant admirer à cette nation une judicieuse sincérité, qui valoit mieux que ses subtilités et ses adresses.

Il est temps de venir au point de sa réputation et de sa gloire. Dieu, dont la providence veille au bonheur de ce royaume, l’appela à l’iustruction et à la conduite de monseigneur le dauphin; et cette même sagesse qui, selon l écriture (3) , fait régner les rois, lui apprit l’art de former une ame royale.

Que lui manquoit-il pour un si glorieux, mais si difficile ministère? Du savoir? il avoit acquis par ses lectures continuelles des habitudes dans tous les pays et dans tous les siècles: il étoit devenu, pour ainsi dire, le spectatenr et le témoin de la conduite de tous les princes : il avoit assisté à leurs conseils et à leurs combats : il connoissoit toutes les routes de la vertu et de la gloire ancienne et nouvelle. De la probité? rien n’étoit plus connu que sou équité, son désintéressement, et la religion de sa parole : il pouvoit instruire, sans se rétracter et

(l) M. le prince de Condé. — (•?.) Le cardinal t'Iligi , neveu d’Alexandre V II . — (3) l’nov. S, i "j.

a3 4 ORAISON FUNEBRE

sans se condamner soi-même : ses exemples u’affoililissoient pas ses préceptes, et il n’avoit point à justifier au prince ni aux courtisans la contrariété de ses moeurs et de ses réglés. La piété? il avoit connu Dieu , et l’avoit toujours glorifié : il avoit regardé le libertinage comme un monstre, et dans la cour et dans les armées. Il avoit appris dans la loi de Dieu ce qu'elle défend et ce qu’elle ordonne : censeur zélé des vices , sans aigreur , sans indiscrétion ; chrétien de bonne foi , sans superstition , sans hypocrisie.

Le roi, qui, dans ses choix, en faisant justice au mérite a toujours fait honneur à sa sagesse, s’applaudit même de celui-ci. Avec quelle confiance le substitua-t-il en sa place, dans l'un de ses plus importants etplus indispensables devoirs ! Avec quelle bonté voulut-il remettre lui-même ce dépôt sacré en des mains si pures et si fidèles! Ayant sur lui tout le gouvernement de sou peuple, il lui donna toute la conduite de son fils ; il lui recommanda le soin de l’instruction , et se chargea des grands exemples : il voulut que le siecle présent jouit de la félicité de sou régné, et laissa à la conscience et à l'habileté de ce prudent gouverneur les espérances du siècle à venir.

Aussi quelle recounoissauce fut la sienne! Il sacrifia ses plaisirs , ses intérêts et sa liberté ; il ne pensa plus qu’à ce jeune prince ; il n’eut plus d’esprit , il n’eut plus de cœur, que pour lui. De peur de s’amollir par la tendresse, il emprunta l’autorité du roi : de peur de rebuter par l’austérité des préceptes , il prit les entrailles du pere; et, par ce juste tempù-

DE M. DE MONTAUSIER. a35 ranicut, il avanco.it eu lui les fruits Je la raison, et corrigeoit les défauts de l’âge.

Sa principale application fut de l’accoutumer à connoître et à souffrir la vérité. Il savoit que les grands naissent avec certaines délicatesses qui retiennent dans un timide respect les courtisans qui les approchent ; qu’on ne leur présente jamais des miroirs fidèles ; qu'avant qu’ils sachent qu’ils sont hommes, et qu’ils sont pécheurs, on leur apprend qu’ils ont des sujets, et qu'ils sont les maîtres du monde.

Plus le prince qu’il gouvernoit avoit de bonté et de docilité naturelle, plus il éloignoit tout ce qui pouvoit le corrompre. Combien de fois arrêta t-il une flatterie, qui, comme un serpent tortueux, alloit se glisser dans son ame! Combien de fois éteiguit-il l’encens dont la douce et maligne odeur auroit empoisonné une imagination encore tendre ! Combien de fois lui fit-il faire la différence d’un ami d’avec un flatteur ! Combien de fois leva-t-il d'une main sévere les premiers voiles qu’une cour artificieuse alloit mettre devant ses yeux pour lui cacher quelque vérité ou quelque devoir!

Permettez que je me le représente ici comme ce cavalier que vit. saint Jean dans l’Apocalypse: il s appeloit fidele et véritable , fiilelis et verax (i); montrant à cet auguste enfant les sources du vrai et du faux, et lui formant dans le monde, que saint Augustin appelle la région des faussetés et des mensonges, une ame innocente et sincère. Il porloit plu-

(i) Apoc. 19, 1 1

2lt> ORAISON FUNEBRE

sieurs couronnes, lui expliquant pour son instruction la différence des bons et des mauvais régnés. Il tenoit en ses mains un glaive luisant, pour couper les filets de ses passions naissantes, et les discours et les exemples qui pourraient les entretenir. Voilà quel étoit son amour pour la vérité: voyons quel étoit son zele pour la justice.

SECONDE PARTIE

Il est difficile, quand on aime la vérité, qu’on n’ait aussi du zele pour la justice, tant par cette union qui lie toutes les vertus , que par certaines réglés d'ordre et de proportion que l’esprit cherche dans les actions aussi bien que dans les paroles. Ces deux inclinations furent également fortes en M. de Montausier.

Il y avoit dans son cœur nne loi d’équité sévere, qui le portoit à résister à toutes les passions désordonnées des hommes, et à rendre à chacun, ou le service, ou l’honneur, ou la protection, qu’il pouvoit espérer de lui. On le vit, dans la jeunesse, se faisant une espece de crédit et d’autorité du fonds de ses bonnes intentions, pour s’opposer aux désordres , pour arrêter la fraude et la violence, et pour réduire tout à la discipline, supportant lui-même avec constance toutes les fatigues et toutes les contraintes que lui imposoient, dans les bornes de sa profession, la raison et l’ordre.

Cet esprit de justice n’a fait que croître avec son bonheur. Pour avoir sa protection, c’étoit assez d'être malheureux. Quelque inconnu qu’on fût, on

DE M. DE mO N TAU S IER. ai7 n'avoit besoin d'autre recommandation auprès de lui que de celle que porte avec soi la vertu et l’innocence persécutée. 11 n’avoit pas de ces froides indifférences, ni de ces foibles ménagements, qui font qn’on abandonne les affaires d’autrui pour ne s’en pas faire à soi-même. Par-tout où se pouvoit étendre son pouvoir, l’oppression et l’injustice n’étoient pas libres ; et celui-là ne pouvoit s’assurer de son repos , qui troubloit le repos des autres. A-t-il craint d’irriter les puissants , quand il a pu secourir les foibles? A-t-il plié sous la grandeur, lorsqu’elle s’est trouvée injuste? A-t-il manqué de hardiesse, et lui a-t-il fallu d’autre droit que celui de la protection et de la charité commune, quand il a pu défendre les gens de bien?

N’a-t-il pas eu , dans la licence même de la guerre , une constante et scrupuleuse retenue, dans un temps où la confusion régnoit encore dans les armées, où l’on croyoit que le soldat devoit s’enrichir non seulement des dépouilles de l’ennemi, mais encore de celles des peuples, et où, par des condescendances nécessaires, on pardonnoit un peu d’avarice et de dureté, pour entretenir le courage et la bonne humeur des gens de guerre ? Il ne s’en tint pas à ces coutumes , il se régla sur une prudente équité, non pas sur un barbare droit des armes ; modeste, désintéressé , songeant à desacqnisitious d’honneur et de gloire, non pas aux biens et aux commodités de la vie; généreux pour les autres, sévere et dur à luimême, et partageant avec les moindres officiers ses biens par libéralité, et leurs fatigues par constance.

Il eut même des égards pour les ennemis, ne

ai» ORAISON FUNEBRE croyant pas que tout ce qui étoit permis fût expédient , et disant quelquefois : a Faisons-leur craindre « notre valeur, non pas notre cupidité, a Aussi ne laissa-t-il jamais après lui de traces funestes de ses passages, et, sa conscience lui rendant justice à son tour, il n’eut pas Besoin de réparer sur ses vieux ans les torts qu’il avoit faits en sa jeuuesse, ni de restituer aux enfants ce qu’il avoit autrefois injustement exigé des peres.

Quelle pensez-vous que fut son occupation dans ses gouvernements? La justice. Bleiu des maximes d’honneur et de probité, dont il savoit toutes les lois, il retenoit la noblesse dans l’ordre ; il étonffoit les querelles dans leur naissance, gagnant les uns par persuasion, arrêtant les autres par autorité, compensant les satisfactions avec les injures, rendant à l’honneur et au droit de chacun ce que l'avarice on la colere en avoit ôté; mettant les uns à couvert de l’insulte, et les autres hors d’état de nuire. Il coupoit ainsi, par une équité décisive, sans préoccupation et sans intérêt, les racines des haines et des procès, et portoit par-tout la modération et la paix, qui est le fruit de la justice.

Mais quel fut son zele et sa vigilance dans les calamités publiques! Il jouissoit à la cour de la douceur du repos et de la gloire où le ciel venoit d’élever sa famille, lorsqu’un mal funeste et contagieux se répandit et s’échauffa dans les principales villes de Normandie, soit que l’intempérie des saisons eût laissé dans les airs quelque maligne impression , soit qu’un commerce fatal y eût apporté des pays éloignés, avec de fragiles richesses, des semences de

DE M. DE MONTAUSIKR. a Sç, maladie et de mort, soit que l’ange de Dieu eût étendu sa main pour frapper cette malheureuse province. Il y accourut. Dans cette affliction qui dérange tout, où d’ordinaire on est perdu , parcequ’on est abandonné, où chacun, occupé de ses propres craintes, oublie les malheurs d’autrui, et où l’horreur d’une mort prochaine semble justifier les infidélités que l’on se fait les nus aux autres , la raison fit en lui ce que ne fait ordinairement ni le sang ni la nature. Il répondit à ceux qui lui représentoient ses dangers : « qu’il devoit l’ordre et la protection à ce peuple ; « qu’étant établi pour le gouverner, il l’étoit aussi « pour le secourir , et que sa vie ne lui étoit pas plus « précieuse que son devoir. » Il ranima les citoyens par sa présence, les excitant à s’entr’aider par des offices mutuels; et, par une exacte police qui coupoit les communications mortellespour en ouvrir de salutaires, il sauva ce peuple qui avoit perdu tonte espérance de santé, et toute mesure de prudence.

Mais à quoi m'arrèté-je, messieurs? n’ai-je pas de plus nobles idées à vous donner de sa vertu! Si la fidélité est une justice que chacun doit à son souverain, quel sujet en a jamais fourni de plus grands exemples? Que ne puis-je vous exprimer les sentiments d’admiration, de vénération, et, si je l’ose dire, de tendresse, qu’il eut pour le roi? Par combien de liens tenoit-il à lui! Tantôt il recueilloit tous ses bienfaits dans son esprit, pour multiplier sa reconnoissance. Tantôt il pensoit à ses expéditions militaires, pour faire le récit de scs travaux, et pour compter le nombre de ses victoires. Tantôt il le voyoit nu milieu de sa magnificence et de sa

»4o ORAISON FUNEBRE splendeur, pour s’éblouir de 6a majesté, et se réjouir de sa gloire, et quelquefois il lejjépouilloit de toute idée de sa puissance et de sa grandeur, pour avoir le plaisir d'honorer gratuitement le mérite de sa personne. Que ne pnis -je vous représenter la forte passion qu’il eut pour l’état, dont les intérêts lui furent plus chers et plus sensibles que les siens propres ! Quelle étoit son indignation contre ceux à qui le bien public est indifférent , et qui ne se comptant et ne se regardant qu’eux-mèines, sans honneur et sans charité, abandonnent au hasard le reste du monde !

Dans le cours de ces fatales années où la discorde alluma dans le sein de la France le feu de tant de passions, qui firent tant de malheureux et tant de coupables (ne craignez pas, messieurs, je parle d’un homme sage qui ne sortoit jamais de ses devoirs , qui n’a besoin de grâce ni d’apologie, et en qui il n’y a point eu d’erreur à plaindre ni de faute à justifier : sa fidélité fut inébranlable), retiré dans la province de Saintonge , où se formoient déjà des factions , il les arrêta par sa vigilance et par son courage. Les sollicitations d’un prince (i) qui l’honoroit de sa bienveillance, les mécontentements qu’il avoit reçus du ministre (2) , ne purent jamais le toucher. Il surmonta ces deux tentations délicates, et lui seul peut-être a la gloire d’avoir résisté tout d’un coup , pour le service de son maître, à la force de l'amitié, et au plaisir de la vengeance ; il gagna la noblesse déjà presque demi-séduite ; il fit des sieges.

(1) Le priucc de Coudé. — (2) Mazarin.

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