DE M. DE MONTAUSIER
donna des combats , prit de.s villes , et prodigua son sang et sa vie pour assurer au roi cette province , que sa situation et les conj onctures du temps avoient rendue très importante.
Quelle justice lui rendit-on? On approuva ses services , et bientôt on les oublia. Dans ces j ours de confusion et de trouble où les grâces tomboient sur ceux qui sa voient à propos se faire soupçonner ou se faire craindre , on le négl igea comme un serviteur qu’on ne pouvoit perdre, et l’on ne songea pas à sa fortune, parcequ’on n’avoit rien à craindre de sa vertu. Mais sa constance le soutint, et la providence de Dieu réservoit au roi l’honneur de récompenser cette ame fidele.
Descendons à l’équité de son coeur dans sa conduite particulière. Quels furent ses sentiments pour ses amis ! Ici se réveille ma reconnoissance , mes entrailles s’émeuvent, et l’image d’un bonheur dont je jouissois me fait souvenir que je l’ai perdu. Sa bonté prévint pour cette fois son jugement: d’ailleurs son amitié ne se donnoit point au hasard , c’étoit le prix de son estime. Elle ne s’affoiblissoit jamais ni par le temps ni par l’absence, et rien ne dérangeoit dans son cœur ce que le mérite y avoit une fois placé. On ne craignoit point avec lui les inégalités ni les défiances; il ne savoit se démentir; et sa bonne foi seinbloit lui répondre de celle des autres. Quelque indulgence qu’il eût pour ceux qu’il aiînoit, il ne s’aveugloit pas sur leurs défauts : également sincere et charitable, il avoit le courage de les reprendre, ou le plaisir de les excuser. Eidele dans leurs disgrâces, il osa les louer et les servir en des
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ORAISON K UN KH RE temps où les autres n’osoieut presque pas les plaindre. Dans leurs prospérités, il estima leur modération, et se réserva le droit de les avertir de leur orgueil. Il leur laissoit, dans l’agréable commerce qu’il avoit avec eux, toute la liberté qu’il prenoit lui-même de soutenir leurs opinions, et ne leur interdisoit que la flatterie.
Avec quelle chaleur s‘intéressoit-il à leurs satisfactions ou à leurs peines ! Les a-t-il jamais amusés par des caresses, quand ils ont attendu de lui des offices effectifs? Qui est-ce qui a jamais porté plus de vœux et plus de prières au pied du trône? .l’ai cet avantage dans ce discours, qu’il n’y a personne ici de ceux qui ont eu part à son amitié, qui ne reconnoisse et qui n’ait ressenti ce que je dis.
Tons le savez, nobles génies, qui cultivez votre esprit, et qui rendez à Dieu, le Seigneur des sciences, l'hommage de vos pensées. Tous avez été souvent surpris et de ses bontés et de ses lumières. Il pesoit les esprits, et donnoit à chacun le rang qu’il méritoit. Personne ne connut mieux l'excellence de , leurs ouvrages, et personne ne sut mieux les estimer. Il les enconrageoit , et tâchoit de les rendre utiles. Il leur procura souvent les grâces du roi, et leur donna toujours ce qui étoit en ses mains, et ccf qu’ils aiment quelquefois davautage, la louange et la gloire.
Combien étoit-il juste et charitable à l’égard de ses domestiques ! Chez lui les races se perpétuoient , les pereslaissoient comme un héritage à leurs enfants la protection d’un si bon maître. Environné d'une foule de serviteurs , il ehorchoit à chacun nue for-
DE M. DE MONTAUSIER. 243 tune qui lui fût propre. Désintéressé pour lui , empressé pour eux, il ne sentoit jamais mieux son bonheur que lorsqu’il pouvoit faire le leur. Le nombre pouvoit être à charge à sa dépense, mais non pas à sa générosité. Il savoit bien qu’il n avoit pas besoin de tout ce monde, mais il croyoit que tout ce monde avoit besoin de lui, et il le gardoit moins pour servir d’éclat à sa grandeur que pour serv ir de matière à sa bonté.
De ce même principe naissoit son amour pour les pauvres. Aux termes de l’écriture (1), l’aumône est une justice. Ce que nous appelons un don , le Sage le nomme une dette (2), et la mesure de la miséricorde que nous attendons est la miséricorde que nous aurons faite. Pénétré de ces vérités, il répandoit aboudamincnt sur toute sorte de misérables les secours de sa charité. Il n’attendit pas à la mort à consacrer à Jésus-Christ une partie de ses richesses ; il savoit qu’une charité tardive , selon les peres de l’Église, avoit plus d’avarice que de piété ; qu’il faut exécuter soi-même son testament et ses legs pieux, et faire un sacrifice de religion et une distribution volontaire de ses aumônes.
Que ne puis-je révéler les secrets de sa charité? Vous verriez ici l’éducation d'une fille à qui la pauvreté pouvoit donner de mauvais conseils ; là les études d’un pupille, que Dieu, par le moyen de sa charité, a conduit aux fonctions de son sacerdoce : ici, uue noblesse indigente poussée par ses charitables secours au service du prince et de la patrie ; là ,
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a44 ORAISON FUNEBRE uu mérite naissant, qn’auroit accablé le poids de sa mauvaise fortune, relevé par ses libéralités. Sortez de ces retraites où la misere et la bonté vous cachent, familles infortunées, et dites-nous par quelles adresses il fit couler jusqu’à vous ses assistances imprévues? Et vous , asiles sacrés des disgrâces de la nature ou de la fortune, monuments éternels de sa piété , hôpitaux dressés par ses soius et par ses bienfaits dans les villes de ses gouvernements, pour les mettre à couvert d’une importune mendicité , faites retentir jusqu’au ciel les vœux et les prières des pauvres que vous renfermez! Voilà sa justice, messieurs, il ne me reste plus qu'à vous montrer son esprit de droiture.