PREMIERE PARTIE
Vous vous étonnerez peut-être , messieurs, que je commence l’éloge de sainte Thérèse par l’excellence de son esprit, et par la grandeur de ses counoissances et de ses lumières. Il semble que la simpli-
cité soit le partage des vierges chrétiennes ; qu'elle» ne doivent savoir que les volontés de Dieu pour les suivre; qu’il leur suffit, selon les règles de leur état, d'être humbles et d'être dociles, et que la grâce, s'accommodant à la foiblesse de la nature, a mis leur perfection à écouter et non pas à enseigner , à obéir, non pas à conduire. Toutefois il est vrai qu'il n’y a devant Dieu aucune différence de sexe ni de personnes, et que, se servant des plus foibles instruments pour confondre la force et l’orgueil des hommes, il élève quand il lui plaît les aines les plus simples jusque dans le sein de la sagesse. L’évangile nous apprend qu’il y a des vierges prudente» qui savent obéir et qui sont capables de commander, qui portent en leurs mains des lampes qui brûlent et qui éclairent, et qui vont an-devant do l’époux pour être les premières à le eonnoitre, et pour le montrer à ceux qui le suivent.
Thérèse futile ce nombre, messieurs; Dieu lui avoit donné un esprit vif, pénétrant, appliqué, porté naturellement à s’attacher aux grands objets, et à le faire par de grands principes (i); un jugement solide qui ne se laissoit pas prévenir par des imaginations, ni éblouir par des apparences, qui alloit toujours à de bonnes fins, et par les moyens les plus justes et les plus nobles; un cœur fidele, généreux, capable de beaucoup aimer, et incapable d'aimer que ce qu’il falloit; un courage que rien ne rebutoit lorsqu’il y alloit de l’intérêt de son salut ou de la gloire de .lésus-Christ. Toutes ces qua-
(i) Cœlestis cjus Domina; pabulo. Orat.
DE SAINTE THÉRÈSE. 3g Iilés, qui la rendoient propre à aimer la vérité et à la chercher et à la suivre, furent comme les fondements de tant de lumières et de vertus qui ont édifié et éclairé toute l’Église. Comme elle sut que la eonnoissance de Dieu éloit la perfection de la sagesse r elle commença à purifier tout ce que les sens ont de grossier et de terrestre pour jouir de la vérité sans dissipation. Elle prit son vol et s’éleva de temps en temps comme un jeune aiglon, pour essayer à regarder la lumière jusque dans sa source ; et , par les communications qu’elle eut avec Dieu, elle se remplit de cette doctrire que l'Église appelle divine et céleste. Mais, pour procéder avec ordre dans ce discours ,
Il faut supposer qu’il y a deux moyens d’arriver à la connoissance de Dieu, l’étude, et l’oraison. L’une se découvre par les raisonnements de l’esprit, l’autre par les sentiments du cœur. Elles considèrent le même objet et tendent à la même fin. Mais il v a cette différence : l’étude produit souvent la présomption , parcequ’il y a dans l’esprit comme un levain d’orgueil qui s’enile et se dilate par la science : l’oraison produit la charité, pareequ'il y a dans le cœur de celui qui prie un fonds de bonne volonté qui dispose à embrasser et à sentir la vérité. Dans l’étude , c’est l’homme qui acquiert ; dans l’oraison, c'est Dieu qui donne ; et la libéralité de Dieu est infiniment au-dessus de toute l’industrie de l'homme. l’ar l’étude on s’élève aux choses invisibles de Dieu par celles qui sont visibles, et à l’excellence du créateur par celle des créatures : par l'oraison on
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descend de la grandeur de Dieu au détacbement et
an mépris de toutes les choses créées.
Ce ne fut donc pas par la voie du raisonnement que Thérèse parvint à ces connoissances sublimes , ce fut par la voie de la charité et de la priere. Comme elle crut tout savoir quand elle sauroit Jésus-Christ crucifié, son amour fut son raisonnement, et son oraison sou étnde. Ce divin Sauveur, par une grâce singulière, voulut lui- même lui servir de livre. C’est là qu’apprenant ce que Dieu avoit fait pour elle, et ce qu’elle devoit faire pour Dieu, elle s’instruisoit de sa religion et de ses devoirs ; c’est là que, contemplant le mystère de l’incarnation, elle s’animoit à s'anéantir avec lui , à naître avec lui , à mourir et à ressusciter avec lui. C’est là qu’elle avoit appris à espérer en sa miséricorde, à craindre sa justice, à recounoître scs bienfaits, et à lui demander ses grâces. Ce fut par ces communications fréquentes qu'elle perfectionna son esprit: car, s’il est impossible que Dieu étant la souveraine charité Partie qui s’en approche ne s’enflamme et ne s’embrase, comment pourroit-il arriver qu’étant la souveraine vérité ceux qui communiquent plus intimement avec lui n’ohlinssent à proportion une plus grande lumière , et une plus parfaite connoissance de ses vérités et de ses mystères?
C’est ce que Thérèse éprouva avec tant d’abondance qu’elle confesse qu’elle en fut durant plusieurs jours toute confuse et épouvantée. Il sernbloit que les livres de l’éternité lui fussent ouverts. Elle eut une claire intelligence des grandeurs adorables du Verbe fait homme, des richesses inépuisables de
DE SAINTE THÉ H F. SE. Ai
sa sagesse, des trésors merveilleux de sa grâce, de la différence de ses conduites, et de l’impression que fait son esprit sur des âmes qui lui sont soumises. Aussi la terre lui étoit devenue comme un lieu d'exil ; sa conversalion étoit dans le ciel. C’est là que, s’élevant au-dessus de toutes les choses sensibles , elle va chercher Dieu comme la source de toute perfection et de toute beauté, le considéré comme l’origine de tout bien , l'embrasse comme le principe de vérité et de bouté, s’abîme dans la contemplation de son immensité et de sa majesté, tantôt par les ravissements, les transports et les extases , où son corps demeuroit suspendu et immobile, tantôt par les réflexions par lesquelles l’esprit s’unissant à Dieu ne laissoit presque aucun usage à ses sens.
Dans cet état, je me la représente sous l’image de ce chariot mystique qui parut au prophète Ezéchiel. Un esprit puissant et subtil faisait mouvoir cette machine volante; l’air s’entr’ouvroit par respect par-tout où son agitation la poussoit, et les roues, qui sembloient être faites pour la conduire ou pour l’appesantir, ne faisoient que s’élever avec elle, et suivre le mouvement de l’esprit. Le même arriva à sainte Thérèse (i) dans ces fréquentes élévations, dans ce vol impétueux de son corps: les organes et les ressorts de ces roues merveilleuses ou 1 esprit tait ses opérations s’élevoient avec son aine, soit pour l’accompagner quand elle va goûter les douceurs célestes , soit pour aller au-devant d'elle
(l)fcuutc spii i'u et rota* pariter clevabnutur. Ezech. i.
lorsqu elle redescend sur la terre, chargée de» trésors qu’elle rapporte de la contemplation, pour vaquer aux offices de la charité.
Loin d’ici ces hommes incrédules qui prennent pour illusion tout ce qui n’est pas dans l'ordre commun de la grâce, qui regardent comme impossible tout ce qui semble extraordinaire, et qui, pour faire les esprits forts, et pour ne pas vouloir reeonnoître en autrui ce qu’ils ne sentent pas en euxmèmes , traitent tout d'imagination et d’erreur, et prennent sujet de blâmer la foiblesse des hommes de ce qui devroit les obliger de louer et d’admirer la puissance de Dieu ! Qu’ils sachent que la piété doit faire respecter toutes les marques que Dieu donne de son amour, et que la charité nous doit faire voir avec reconnoissance et avec estime toutes les grâces que Dieu fait aux autres. Qu’ils sachent que pour éviter une légère crédulité ils tombent dans une incrédulité présomptueuse, et qu’ils se trompent de crainte d'être trompés. Qu’ils sachent enfin que la grâce divine a plusieurs formes; que son esprit se communiqué, et comme il veut, et quand il veut; que sa puissance s'élève souvent audessus de nos proportions et de nos réglés, et qu’il y a dans l’art de connoître Dieu et de l’aimer, comme dans tous les autres arts, certains secrets qui ne sont connus que de ceux qui les pratiquent et qui y excellent.
Pour ne pas m’arrêter pourtant à ces admirables effets de la grâce qui sont si fort au-dessus de nous , il y a trois choses qui rendent une ame éclairée, le recueillement , l’humilité , et la charité. La premier*
empêche les ténèbres, la seconde attire les lumières, la troisième les produit: ce fut par ces trois moyens qne notre sainte parvint à ces grandes connaissances.
D’où vient qu’on demeure dans l’obscurité, qn’on prie, et qu'on n'en devient ni plus intelligent ni plus éclairé dans les choses de Dieu? c’est qu’on se répand trop dans le monde. On v ramasse tous les jours une foule d’images qui s'impriment dans l’esprit, et s’y renouvellent à tous moments. On donne toute liberté à ses sens et à ses pensées; et quelle apparence qu'on puisse les réduire et les ramener à Dieu quand on veut ! On laisse échapper son cœur après mille objets mondains; et croit-on le trouver toutes les fois qu’on en a besoin dans l’oraison? On oublie Dieu tout le long du jour : a-t-il promis qu’il viendroit se présenter lui-mêine à nous aux heures que nous lui aurious marquées? On auroit tort de s’y attendre, comme si la grâce pouvoit entrer dans uneame remplie de désirs séculiers, comme s’il étoit possible de joindre la vanité avec la vérité, les choses éternelles avec les temporelles, les biens du ciel avec ceux de la terre.
Sainte Thérèse prit bien d'autres précautions. Elle garda toutes les avenues de son cœur , selon le précepte du Sage : elle accompagna toutes ses actions d'une secrete vue de Dieu. Tous les objets qui frappoient son esprit lui étoient comme des occasions de prier et d’honorer Dieu. Elle regardoit attentivement sa loi , comme un artisan regarde son modèle pour le suivre , toujours occupée ou à le servir dans ses actions . ou à le consulter dans ses
desseins , ou à le regarder dans ses intentions , on àrecourir à lui dans ses besoins, ou à l’admirer dans ses ouvrages , ou à l’aimer dans ses bienfaits, l aut-il s étonner si , n étant troublée d aucune passion , elle recevoit les lumières du Saint Esprit ; et si , étant uniquement appliquée à couuoitre Dieu, Dieu s’appliquoit aussi à se faire connoitre à elle ?
Son humilité no lui servit pas moins à s’avancer dans cette connoissauce. liien loin de croire que ce fût une récompense de sa vertu , elle croyoit que c’étoit une marque de sa foiblesse , comme si Dieu eut connu qu elle avoit besoin de ces secours pour la retenir dans ses devoirs. Elle recounoît que la perfection ne consiste pas dans ces connoissances extraordinaires , mais dans l'union de nos volontés à celle de Dieu. Elle n’étoit pas de ces âmes prévenues qui , par une vanité seerete, veulent se signaler dans la dévotion ; qui prennent ce qui se passe dans leur imagination pour des vérités que Dieu leur révélé ; car on aime à faire voir qu'on est favorisé de Dieu , et l’on se fait de la piété même un métier, ou l’on veut réussir comme dans les autres. Que notre sainte fut éloignée de cet orgueil ! Elle ne craignit rien tant que d’étre le spectacle de son siècle. Ingénieuse à découvrir ses défauts et à cacher les faveurs extraordinaires dont Dieu l'honoroit , prete à supprimer devant les hommes toutes les lumières qu’elle t i roi t de Dieu , elle brûle , au premier ordre d’un confesseur , l’explication qu’elle avoit faite des plus beaux et des plus difficiles endroits de l’écriture. Elle donne à ceux qui sont chargés du soin de sa conscience la liberté de pu-
blicr ses péchés , et ne leur demande le secret que pourses vertus. Elle eût voulu ne savoir écrire que pour publier ses défauts. Faut-il s’étonner si l'esprit de Dieu , qui aime à reposer sur les âmes humbles , se plaît à lui communiquer ses lumières ?
Mais ce fut principalement la charité qui fut la source de tant de sublimes connoissances. Elle savoit qu’il y a un œil intérieur du cœur qui est seul capable de supporter les lumières qui viennent d’enhaut , que pour connoitre la grandeur de Dieu , selon l’apôtre , il faut être fondé et enraciné dans la charité ; et que , comme la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, son amour en est la perfection et la fin. Ce seroil ici le lien de vous faire juger, par l’ardeur de sa charité , de 1 excellence de ses lumières ; mais je ne puis vous donner une plus grande idée de cette même charité qu'en vous traçant ici la peinture de ses désirs.
SECONDE PARTIE
Saint Augustin nous enseigne que toute la vie d’un chrétien ne doit être qu’un long et pienxdesir, parceque reconnoissant devant Dieu ses besoins et son impuissance, et ne voyant le souverain bien qu’en éloignement, il est nécessaire qu’il étende la capacité de son aine. afin que Dieu la puisse remplir; qu i) regarde avec affection le bien dont il ne peut encore jouir avec plénitude , et que faisant de cette vie présente comme un apprentissage pour la future, il soupire après ce bonheur éternel , et desire longtemps cr qu’il doit posséder toujours. Rien ne dén.icim n. a. i
couvre tant , .ajoute le même pere , le fond du coeur et de la conscience des hommes que leurs désirs , et il n'y a rien de si naturel que de juger de ce qu’ils aiment parcequ’ils souhaitent. Voyons donc quelle fut la perfection des désirs , et par conséquent de la charité de sainte Thérèse.
Ici, messieurs , je remonte anx plus tendres années de sa vie , et aux premiers mouvements de son enfance. La raison et la charité mûrirent tout d’un coup en elle. Elle eut de la ferveur dès qu’elle eut de la connoissance : l'essai qu'elle fit de sa liberté naissante fut un sacrifice volontaire d'elle-même ; les premiers exemples qu’elle suivit furent ceux des parfaits; les premiers pas qu’elle fit dans les voies de Dieu la conduisirent à la croix de Jésus-Christ., qui en est le terme ; et , pour dire tout eu un mot , son premier désir fut le désir d’être martyre. Quelques docteurs ont cru , et il est juste de le croire,, que dans cet instant où la lumière de la raison commeuce à poindre dans notre esprit, et où les puissances de notre ame se développent , nous sommes obligé» indispensablement de tourner notre coeur vers Dieu, d’adorer cet être souverain qui est 1 unique fin de toutes nos actions et Punique objet de tout notre an.*>ur, de lui consacrer les prémices de notre esprit , et de ranimer la foi de notre baptême C’est la ce qu’ils appellent la véritable entrée de l’homme chrétien dans la vie, et comme la naissance de l'homme parfait.
Thérèse s’acquitta de ce devoir , et commença même plus noblement. Le premier acte qu’elle fit Int on acte héroïque de religion. Elle s’ennuya
DE SAINTE THÉRÈSE. 47 vivre dès qu’elle sut qu’on ponvoit mourir pour Jésus-Christ , et commença d’ètre chrétieune par la consommation delà charité. Touchée de la gloire et du courage des martyrs dont elle lisoit les histoires , elle entreprit de les imiter pour obtenir leur récompense ; et, sans consulter ni la foihlesse de son âge , ni la difficulté des chemins , ni la grandeur de l’entreprise , elle sort de la maison paternelle à peine âgée de sept ans , pour aller courageusement dans un pays étranger et daus un royaume infidèle chercher le glaive fatal qui devoit l'immolera Jésns- Christ.
L'ange qui veille au salut du Carmel et â la gloire même de toute l’Eglise arrêta cette innocente victime. Le ciel accepta ses iutentious, et ne voulut pas son sacrifice : ilia destinoit à d’autres combats, et lui préparoit d'autres couronnes. Quoique Dieu lui rendit cette vie. et ce sang qu elle lui offroit , elle n’en devoit pas moins être martyre. Les persécutions , les souffrances , l’amour même pour .lésus- Christ , dévoient un jour faire ce que les tyrans n'avoient pas fait; et l'expérience lui fit connoitre qu’elle étoit du nombre de ceux qui , par des mortifications continuelles , et par un martyre moins sanglant, mais aussi plus long , se sanctifient par le débris de leur propre chair, et meurent mille fois pour nne. Ramenée dans la maison de son pere . elle déplora son malheur , et ne trouvant de consolation qu'à se renfermer dans des hermitages qu’elle bâtissoit de ses propres mains pour prier plus tranquillement et pour fuir les yeux des hommes , elle s’accoutumoit à cette vie d'oraison et de retraite où
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par uu instinct secret elle se sentoit appelée ; montrant dès cette tendre jeunesse , par ce qu'elle faisoit pour Dieu , ce que Dieu opéroil en elle ; et faisant voir que tout âge est parfait devant lui , quand il daigne le fortifier par sa vertu et le prévenir de ses grâces.
JVIais, bêlas! qu'il est difficile qu'une aine sans expérience échappe à tant île périls et à tant de piégés que lui tend le monde , et que les plus généreuses résolutions ne soient interrompues parquelque foi* blesse! Avouous-le , messieurs , et ne dissimulons pas une faute (pie Thérèse a si fort exagérée. Quelque désir mondain s' éleva dans son cœur, et y ralentit l'ardeur de sa première charité. I.'exemple d'une mere vert ne use à la vérité , mais trop attachée à la lecture des romans , la fréquentation d’une parente entêtée des vanités et des folies du siecle , et je ne sais quelles fumées qui s’élèvent des bouillons du sang et de la chaleur de la jeunesse, tout cela conspira à obscurcir un peu sa raison et à refroidir sa piété. Certains désirs vagues de plaire, de voir, d’être vue ; certaines complaisances que le monde pardonne aisément aux jeunes personnes quand elles out de quoi soutenir leur vanité ; certaines propretés affectées sans autre dessein que celui de satisfaite son amour-propre ; certaines lectures engageantes qui amusent le coeur par nu enchaînement de passions agréablement exprimées, et qui nourrissent dans l’esprit une vaine et frivole curiosité , ce furent des fautes sur lesquelles on ne s’examine pas même aujourd’hui, et que sainte Thérèse a pourtant pleurées très amèrement durant le cours de *«
DE SAINTE THÉRÈSE. 4<j vie, quoiqu’elle reconnût qu’elle n’avoit perdu dans cet état dangereux ni la crainte de Dieu ni sa grâce.
Qn’eût-elle fait si elle eût passé sa jeunesse à examiner des modes et des ajustements , et à se faire une étude des vanités et des extravagances du siecle ? Qu’eût-elle fait si elle n’eût cessé de courir après les spectacles et les divertissements du monde , recueillant les passions d’autrui , et se livrant aux siennes propres? Qu’eùt-elle fait si elle eût attendu pour quitter le monde que le monde l’eût quittée , et si elle n’eût plus eu à donner à Dieu qu'un coeur usé et des restes d’uue vie scandaleuse ? Qu’eût-elle fait si elle eût abusé de l’esprit et de la beauté que Dieu lui avoit donnés à séduire des aines que Dieu à créées pour sa gloire? Il ne lui en falloit pas tant pour l'engager à nne pénitence longue et laborieuse.
Mais ce nuage fut bientôt dissipé. Dieu, qui la conduisoit, lui lit connoitre que le monde est une merorageuse, où , parmi les ténèbres et les tempêtes , les fragiles vaisseaux se servent comme d’écucils les uns aux autres pour se briser ensemble et pour périr d’un commun naufrage ; que c’est nne région malheureuse , où la corruption est si générale qu’être corrompu et. corrompre les autres , comme disoitcet ancien , c'est la fonction mutuelle des hommes : que le naturel le plusbeureux est souvent perverti par l’impression que fait un mauvais exemple, comme le cliamp le plus fertile est sou vent ravagé par une grêle fortuite. Convaincue de ces vérités , et étonnée de ces dangers , elle ralluma sou premier désir ; et , n’ayant pu donner sa vie pour Dieu , au moins résolut-elle de lui donner sa liberté.
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en s’attachant à Jui dans une profession sainte et religieuse.
Ce fut alors que se voyant honorée de la qualité d’épouse de .lésus-Christ , et se trouvant dans la voie d’une perfection qu elle avoit tant desirée, elle donna toute l’étendue qu'elle put à sa charité. Tous ses soins, toutes ses peusees, toute sa gloire, toutes ses prières , étoiem d’être à Dieu et de lui plaire. Tantôt se renfermant eu clle-mêiue après quelque grâce qu’elle a reçue , elle ramasse toutes les forces de son ame pour rendre quelque grand hommage à son bienfaiteur : tantôt, à la vue d’une image de Jésus- Christ crucifié , attendiie de pitié , touchée de douleur , animée de reconuoissance , embrasée d’amour, et réunissant tous ces mouvements au désir qu’elle a delui plaire , qui est comme le centre de son cœur, elle fond en larmes , et s’anéantit devant son Sauveur : tantôt lui demandant son assistance afin qu’elle pût le contenter dans toute sa conduite , sentant couler dans son ame un détachement secret de toutes les choses créées , et une sensible confiance que ses vœux seroient exaucés , elle sort comme d’elle -même; et la foihlesse de son corps peut à peine supporter la joie de sou ame. Sa fidélité fut toujours inébranlable , les consolations n’amollirent pas sa vertu , les tribulations n’ébranleren t pas sou courage ; et, dans les temps différents, elle lut toujours également soumise et fervente.
Pour entendre jusqu’où elle porta ce désir de plaire à Dieu , et quel fut le fonds de sa dévotion , remarquez avec moi qu'il y a deux sortes de ferveur, une ferveur de sentiment, et une ferveurdc résolu-
DE SAINTE THÉKESE.
tion : la première , c’est lorsqu’une aiue attirée par des grâces sensibles , « et prévenue de ces bénédic- « tions de douceur (i) » dont il est parlé dans l’écriture , court dans les voies de Dieu à l’odeur de ses parfums, comme l’épouse des cantiques. La loi lui devient non seulement facile , mais encore agréable : les difficultés qni accompagnent la vertu s’applanissent comme d'elles-mêmes , et le joug du Seigneur lui est doux , parcequc le Seigneur le soutient luiînême. Heureux à qui Dieu daigne ainsi dilater le cœur , et don ner le goût de sa vérité et de sa j ustice ! Mais il est dangereux qu’on ne se plaise trop à ces prospérités spirituelles ; que la fidélité qu’on a ne soit un peu intéressée ; qu’on aime le don de Dieu autant que Dieu même , et que le plaisir qu’on trouve à faire le bien ne soit une partie de la récompense qu’on aura de l'avoir fait.
11 y a au contraire une ferveur de résolution entièrement spirituelle , qui fait qu’on s’approche de Dieu encore qu’il semble qu’on s’en éloigne. On sent toute la pesanteur de la croix , et l’on ne laisse pas «le la porter avec patience. On trouve à tous moments d«-s obstacles , mais il y a dans le fond du cœur un courage sans présomption , et une force secrete qui les surmonte. On n'a pas la tendresse de la dévotion , mais ou cna la fermeté. Etat plusrude, mais plus parfait pour des âmes fideles ,parcequ’elles sont pins conformes à Jésus-Christ crucilié ; qu’elles rentrent par-là dans une connoissance plus profonde de leur néant et de leur misere,et que l’amour n’est
fti In benedictionibu* dulcedinis. Pi. ao. Cant. i.
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jamais plus grand que , lorsqu’étant privé de tout aliment, il se nourrit en quelque façon de lui-même, et subsiste au fond du cœur parmi ces froideurs et ces obscurités qui l'environnent.
Thérèse a su se maintenir dans ces deux états de ferveur. Quels progrès ne lit-elle pas lorsque Dieu lui fit goûter ces douceurs et ces délices surnaturelles qui sont les effets de sa bouté et de son amour! Nul travail ne pouvoit suffire à son zele, nulle douleur ne pouvoit épuiser sa patience. Sou obéissance étoit à 1 épreuve des plus austères commandements. Les exercices les plus vils de la religiou lui paroissoient trop honorables. Les grâces extraordinaires qu’elle recevoit ne faisoient qu'augmenter son humilité. Elle ne craignoit pas d’être malheureuse, mais d’être ingrate. Les peines que Dieu lui envoyoit luiétoicnt douces, parcequ’elle satisfaisoit à sa justice; et les faveurs qu’elle en recevoit lui étoient une espece de supplice, parcequ’elle appréheudoit d’abuser de ses miséricordes, dont elle s’estinioit indigne. Aussi ne pria-t-elle jamais que Dieu la favorisât , mais qu’il la souffrit ; et lui étant un jour échappé dans une grande aridité de demander au ciel une goutte de rosée et un peu de consolation , elle se reprocha celte foiblesse comme peu conforme à l’humilité et à la constance chrétienne.
Elle ne fut pas moins circonspecte et moins fervente daus la tribulation. Jamais aiue n’a passé par de si longues et si sensibles épreuves. Pourrai-je vous représenter cet état sans vous étonner? Elle ue sent plus cet instinct violent qui l’entraîne avec joie dans les voie* des commandements ; elle ne sent
DE SAINTE THERESE. 53 plus Jésus-Christ qui habite en elle: une nuit obscure enveloppe son esprit ; ces grâces lumineuses et touchantes qui l’éclairoient ne sont plus que des grâces sombres et sans attrait qui la laissent dans l'abattement et dans la langueur. Veut-elle s'approcher de Dieu; il semble que certains liens imperceptibles la retiennent. Entrevoit-elle son Sauveur; un nuage importun le lui dérobe. Rappelle-t-elle en son esprit le souvenir des grâces sensibles qu’elle a reçues ; la triste et confuse image qu elle en trace lui paroit un songe, et la mémoire d’un bonheur passé ne fait qu’augmenter le déplaisir de l’avoir perdu. S’adresse-t-elle à ses directeurs ; elle trouve des demi-spirituels, des demi-savants, qui lui reprochent la stérilité de son ame.
Dans cette cruelle incertitude si elle plaît à Dieu , Vous ai-je perdu, d'soit-elle , mou Dieu , ne vous retrouverai-je plus? ^ons sentis-je autrefois sans vous posséder ? Vous possédé-je aujourd'hui sans vons sentir? D’où vient cette suspension de secours et de protection? Est -ce vous qui vous cachez à moi? es-t-cc moi qui m'éloigne de vous? Aimer Dieu, être incertain si on lui plaît : âmes élevées, que Dieu conduit par des voies de crainte et de déliance de vous-mêmes pour vous préserver de l'orgueil , et pour vous purilier de tout amourpropre , vous entendez ce que je dis. Je inc contente de dire à ceux qui font la plus grande partie de mon auditoire que c’est la plus rude pénitence des saints.
Mais ne croyez pas que la ferveur de notre sainte en fût moindre. I, 'appréhension qu'elle avoit de
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déplaire à Dieu ne laisoit que redoubler dans soü coeur le désir qu’elle avoit de lui plaire. La grâce étoit obscure en elle, mais elle n’y étoit pas oisive. Mlle étoit privée de cette présence intime que Dieu fait sentir à l’aine lorsqu’il se communique à elle avec plus d'abondance; mais cette privation produisoit en elle une soif ardente qui la faisoit soupirer après la présence de ce bien dont elle conservoit encore une idée assez vive pour exciter ses désirs. Avec quelle avidité recevoit-elle de temps eu temps quelques rayons échappés , qui , comme des éclairs, lui faisoient appercevoir que Jésus- Christ ne l’avoit pas abandonnée! Avec quelle reconnoissance ouvroit-ellc son coeur pour recevoir cette rosée du ciel qui ne tombait que goutte à goutte ! Avec quelle circonspection s'éloignoit-elle des créatures , se teuant à Dieu dans la simplicité de la foi , et possédant sua amc en paix au milieu même des orages ! Avec quelle confusion reconnut-elle qu’elle n’étoit par elle-même que ténèbres et impuissance, et que son sort étant dans les mains de Dieu elle tenoit de lui tout ce qu’elle pouvoit avoir et de justice et de lumières!
Ce désir de plaire à Dieu lit naître eu elle un pressant désir du salut des aines. Itien ne marque tant l’amour qu’on a pour Jésus-Christ que le zclc qu’on a de ramener les pécheurs à lui. Ce zele produit deux effets : il nous intéresse d’un côté à l'honneur et à la gloire du Rédempteur, et nous fait ressentir tout ce qui s’oppose au succès et à la plé m tnde de la rédemption ; de l’autre , il nous inspire une tendresse généreuse pour les pécheurs , et nous
fait souhaiter leur conversion ; et , mêlant ainsi le désir de la gloire de Dieu et eelui dn salut des hommes, il nous fait accomplir, comme remarque saint Augustin, les deux préceptes tout ensemble, et renferme toute la perfection de la loi.
Or, messieurs, il est difficile d’avoir lecteur plus touché de cette sainte passion que l'eut toujours sainte Ihérese. De là venoient ces gémissements et ces larmes au simple récit des ravages que causoit l’hérésie naissante dans la France et dans l’Allemagne ; ces prières qu’elle faisoit tous les jours à Dieu, qu'il fortifiât le courage des prédicateurs , et qu’il formât des ministres et des ouvriers évangéliques ; cette tendre dévotion qu’elle avoit pour tous les saints qui ont étendu l’empire de Jésus-Christ par leur doctrine, par leurs travaux, ou parleurs exemples; ces exhortations efficaces qu’elle fit à ceux qui, dans une oisive retraite, négligeoient les talents qu’ils avoient reçus pour leurs freres, et cette douleur qu’elle ressentoit de se trouver resserrée par les bienséances de son sexe , et par les réglés de sa profession , elle qui eût voulu porter par tout l'univers les vérités de l’évangile. Combien de fois, considérant les désordres du siccle:« Ilélas! Seit gneur, s’écria-t-elle, le monde et le démon vops i enlevent tousles jours tant d ames, et moi ne pour-
• rai-je jamais vous en gagner une! » Combien de fois , lorsqu’on lui demandoit ses prières pour des prospérités temporelles, répondit-elle avec indignation : « Tant que l’Eglise aura de si pressantes « nécessités, il est bien temps de faire à Dieu »
• prières inutiles et basses ! -
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Mais le ilcsir de souffrir pour Dieu fut comme sa passion dominante. Elle savoit que la croix est le sceau de l'alliance que les vierges ont avec Jésus- Christ. Leurs corps lui appartiennent par la chasteté qu’elles lui vouent ; mais ce n’est proprement que par les souffrances qu il s’en met en possession. C’est là la consommation du sacrifice. Quarante années de maladies si aiguës et si générales, qu’il n’y eut partie de son corps qui ne rendit à Dieu un tri but particulier de patience; vingt-deux années d’aridité et de sécheresse; les jeûnes , les mortifications, et tant d’austérités excessives , remplirent à peine l’avidité de ce désir. Ingénieuse à trouver des proportions entre les peines dont Dieu l’aflligcoit et les fautes pour lesquelles elle se croyoil châtiée; rapportant ses souffrances présentes à sa vie passée ; regardant avec horreur les moindres défauts, dont elle étoitplus touchée que de ses maux mêmes, elle adora la main deDieu qui la frappoit , comme si elle l’eût couronnée. Le pardon qu’elle obtenoit lui étoit comme un nouveau lien qui l'attachoit à la croix. Après avoir souffert par justice, elle vouloit encore souffrir par reconnoissance. Elle ne se contentoit pas d'avoir appaisé la colere de Dieu , elle vouloit mériter sa miséricorde. Quand elle n’eût pas eu besoin de satisfaire à Jésus-Christ, elle eût voulu lui ressembler et souffrir par charité, quand elle n’auroit pas dû le faire par obligation. C’est dans «ettevue qu’elle se redisoit si souvent à elle-même : - Ou souffrir, ou mourir, » pour dire qu’il n’y avoit que la mort qui pût interrompre le cours de sa inorl idéation et de ses souffrances, t elle fut l’ardeur de
ses désirs. Il me reste à vous faire voir quelle fut la graudeur de scs promesses.