‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 45 sur 58 · UE TRÈS HAUT ET TRES PUISSANT PRINCE · texte numérisé non relu

UE TRÈS HAUT ET TRES PUISSANT PRINCE

HENRI DE LA TOUR-D’AL'VERGNE, VICOMTE DE TURENNE, maréchal général des camps et armées du roi, etc. ;

prononcée, en 1675 , aux Carmélites du grand couvent de Paris, où son cœur fut déposé.

I‘ r o b a me , Deus , et scito cor raeum.

E p r o u v e 7. - m o i , grand Dieu , et sondez, le fond de mon cœur. t*s. i3S.

I L n’y a rien que l'homme puisse moins soutenir que l’examen de son coeur, soit que Dieu en siht le juge , ou que les hommes en soient les arbitres. Les lumières de Dieu vont découvrir, jusque daus les pins secrets replis de notre aine, mille défauts que notre amour-propre nous cache et nous déguise à nous-mêmes; et les hommes, tout aveugles qu'ils sont, n’ont pas laissé de conserver un reste de connoissance maligne, qui leur fait entrevoir ce qu’il faudroit pour faire nn cocar parfait; mais qui leur donne un penchant secret à croire que ce coeur n’est plus qu'eu idée, et qu’on n’en trouve point sur la terre.

I Oi O K A I S O N FUNEBRE

Aussi la situatiou la plus raisonnable où l'homme de bien paisse être là-dessns est de craindre beaucoup les jugements de Dieu , et de se mettre fort peu en peine de ceux des hommes. Il fautqu’uniquement attentif aux idées de vertu et de gloire que cette réglé lui propose, il oublie presque s’il v a des spectateurs sur la terre , pour ne songer qu’à ce Dieu qui est en même temps le spectateur , le j uge , et la couronne de ses actions. C’est là que le grand roi de qui j’ai emprunté les paroles de mou texte tournoit tous les mouvements de sou cœur, lorsque , par une fiertésaiute et héroïque dédaignant toutes les vaincs opinions de la’ terre, il alloit apprendre des jugements de Dieu celui qu’il devoit faire de ses pensées et de ses actions : Proba me , Dens , et scito cor meum.

Je sens bien, messieurs, que je trahis les plus chers sentiments de l’illustre mort que nous pleurons, lorsque j’entreprends d’exposer à vos yeux les trésors d’un coeur que la nature avoit fait si grand , et que la grâce avoit rendu si bon et si religieux. Jamais homme ne fut plus propre à donner de grands spectacles à l’univers; mais jamais homme ne songea moins aux applaudissements des spectateurs; et dans ce moment je me représente si vivement de quel air ce grand homme rejetoit les louanges, et je me sens si fort frappé de cette maniéré qui, sai s avoir rien de dur, mettoit pourtant sur son visage tout le ressentiment d’une modestie indignée, qu'il s'en faut peu que je n'abandonne mon entreprise , et que je ne laisse à vos cœurs le soin de faire l’éloge d'un cœur que notre héros ne vouloit être conuu il

DE M. DE TU RE N NE. toi

approuvé que de Dieu seul : Proba me , Deus , et scito cormeum.

Et, en vérité, cette sorte d’éloge lui seroit bien plus avantageuse que tout ce que l’éloquence pourroit produire de pompeux et de magnifique. Il y a de certains sujets où l’auditeur, touché par avance, s'irrite que l’orateur entreprenne de lui inspirer quelque chose de nouveau. Le coeur ne peut souffrir que l’esprit, par des pensées particulières , vienne diviser un sentiment général qui le remplit et qui l'occupe tout entier. C’est l’état où je vous trouve, messieurs; vous sentez hien plus de choses sur ce sujet que vous ne pensez. Votre ame, pénétrée de tout ce qu’étoit ce grand homme, se sent pleine d’une foule d'idées, qui, à force de se presser pour se faire voir tout-à-la-fois, se confondent , et ne font qu'un seul sentiment de tout ce que la vertu d’un héros peut inspirer de respect, d’admiration, de tendresse, et de douleur, à cenx qui l’ont admiré , qui l’ont aimé, et qui l’ont perdu. De sorte, messieurs , que votre imagination élevée au-dessus d’elle-mème par la sublimité du sujet, poussée et soutenue par la tendresse et la douleur de vos cœurs, ne laisse rien à faire ni à vos pensées ni aux miennes ; et personne ne pourra me reprocher d’être demeuré au-dessous d'une si riche matière, à qui je ne puisse faire le même reproche avec justice, s’il étoit chargé du même emploi.

Eh! où en serois-jc réduit, messieurs, sans cette égalité d'impuissance où la grandeur du sujet met tout ensemble les auditeurs et l’orateur? Car je ne me cache point à moi-même la difficulté de mon en-

I O.} ORAISON I'ÜNEIIKK «reprise, et le peu d'espérauce qu’elle laisse d’un heureux succès, .le sais nue, pour répondre dignement à ce que vous attendez, il faudrait que l’on put dire de moi ce qu’un historien a dit de six combattants à qui (leux armées remirent autrefois la décision de leurs intérêts : ils combattirent eu hommes qui étoient animés de l’esprit et du cœur des deux grands peuples qui les employoient : Magnorum cxercituum annnos ecrentcs. Pour louer dignement ce grand homme, ne faudroit-il pas que je fusse animé des sentiments de toute l’Europe? de ceux de la cour, dont il étoit l’admiration; de ceux des armées, dont il étoit l’ame et les délices ; de ceux des peuples, dont il étoit le bouclier et le défenseur ; de ceux de tout le royaume, dont il étoit l’ornement ; de ceux des ennemis, dont il étoit la terreur ; de ceux des honnêtes gens, dont il étoit le modelé, et plus ([lie tout cela , de ceux de l’Eglise et des saints , dont il étoit l'amour et la joie?

Souffrez donc que , pour me soutenir un peu dans un si grand dessein, et pour ne pas m’égarer dans la recherche des qualités héroïques d'un si grand homme , je suive l’idée que les divines écritures nous donnent en la persouue d’un grand prince, d’un grand capitaine et d’un grand saint , et que, convaincu comme ie le suis de ia conformité du cœur de notre héros avec celui de David, j’adresse à toutes les conditions de la terre les paroles que David n’adressoitqn’à Dieu : Proba me , et scilo cor me uni . Sondez et examinez ce cœur, vous qui ne concevez poi^l d’autre grandeur que celle qui vient des vertus militaires, et vous trouverez que, comme celui de Da-

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