‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 47 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Jf. sais, messieurs, que presque tons les peuples de la terre, quelque différents d'humeur et d’iuclination qu’ils aient pu être, Sont convenus en ce poiut d’attacher le premier degré de la gloire à la profession des armes, et soit que, par complaisance pour les plus forts , on ait Voulu les élever sur tous 1rs autres , soit que par llatterie on se soit laissé aller à consacrer la passion dominante des grands , ou que véritablement on n’ait rien trouvé au-dessus de cette

*o<> ORAISON FU NEE RE fermeté d ame qui fait mépriser les périls et la mort même, rien n'est si établi dans le monde que la supériorité de la gloire qui vient de la valeur, des victoires, et des triomphes.

Cependant, si ce sentiment n’étoit appuvé que sur l’opinion des hommes, on pourroit le regarder comme une erreur qui a fasciné tous les esprits, et dont le monde est assez rigoureusement puni par le trouble et la désolation que l'amour d’une telle gloire cause dans tout l’univers. Du moins ne croirois-je pas que la chaire de la vérité fût destinée à louer les erreurs du genre humain, ni que les ministres du Seigneur, qui ne trempent plus leurs mains dans le sang des victimes, dussent être les panégyristes de ces actions dont le récit eutraine avec soi l’idée de tant de meurtres et de carnages.

Mais quelque chose de plus réel et de plus solide me détermine là-dessus; et si nous sommes trompes d.ms la noble idée que nous nous formons de la gloire des conquérants, grand Dieu! j’ose presque dire que c’est vous qui nous avez trompés; car enlin, messieurs, sous quelle image plus pompeuse les saintes écritures, qui doivent régler nos sentiments, nous représentent-elles Dieu même, que sous celle d’un général qui marche en personne à la tète des légions innombrables d’esprits qui combattent sous ses étendards? Elles nous le fout voir sur uu char tout brillant d’éclairs, la foudre à la main : la terreur et la mort marchent devant sa face, renversent ses ennemis à ses pieds, et , se faisant sentiraux choses insensibles même, ébranlent jusqu’à leurs fondements, et ouvrent la terre jusqu'aux abymes.

Le plus auguste des titres que Dieu sc donne à luimême, n’est-ce pas celui de Dieu des armées? Les anges ne le font-ils pas retentir au- dessus de tous les autres dans le ciel même, qni est le centre de la paix? Et enfin, lorsque Dieu paroit sur la montagne de Sinai , comme législateur, pour parler d’un ton de grandeur et d’une voix de magnificence, ne donnet-il pas ses lois parmi les éclairs et les foudres ?

Ainsi, messieurs, vous tous que la naissance et même la vocation du ciel appelle à cette glorieuse profession , qui est la défense des autels de Dieu, de l'autorité de votre prince, et de la sûreté de votre patrie, ne la regardez point comme un obstacle formel à votre salut et à votre gloire chrétienne. Ce que l'Eglise peut louer par la bouche de ses sacrés ministres , vous pouvez le pratiquer en chrétiens. Oui, vous le pouvez, et j’atteste sur cette vérité la gloire immortelle de ces héros généreux qui ont autrefois composé les légious à qui la valeur et le co'irage donnèrent le nom de Fulminantes. L’Eglise leur a dressé des trophées sur la terre, et le ciel les a couronnés d’une gloire qui ne passera jamais. C’est parmi ces saints héros que nous pouvous croire qu’est placée l ame de celui que nous venons de perdre , puisqu’avec leur courage et leur valeur il a en leur foi et leur religion.

M. de Turenne a en tout ce qu’il falloit pour faire un des plus grands capitaines qui furent jamais. Sa grande naissance, qui, par la suite de mille héros, le faisoit remonter jusqu'aux anciens comtes souverains d Auvergne et ducs d'Aquitaine, l'approelioit par ses alliances de toutes les couronnes de

i o8 ORAISON F U N E B R E l'Europe. Tous ces grands noms de Erance, Navarre, Angleterre, Ecosse, Bourgogne, Sicile, Portugal, et tant d’autres, si souvcut répétés dans sa généalogie, ne l’entretenoient que de victoires et de triomphes. Il étoit né avec un grand sens naturel et une pénétration judicieuse , avec nn corps de ce tempérament robuste que les anciens louoient si fort dans leurs héros, et qui, jusqu'à un âge avancé , l'a rendu capable de toutes les fatigues de la guerre. 11 commeuca dès l’âge de quatorze ans à porter les armes. Il ue pouvoit apprendre ce glorieux métier sous un plus grand maître que le fameux Maurice , prince d'Orange, son oncle. Il passa par tous les degrés de la milice. La fortune lui fournit de grandes occasions, des combats, des sieg.es, des batailles, des révolutions subites, de grands événements. L'emploi le porta daus des pays différents, la victoire le suivit presque par-tout, et la gloire ne l’abandonna jamais. S’il n’a pas toujours vaincu, il a du inoius toujours tuérité de vaincre, puisque dans l’une et dans l’autre fortune il a également bien agi en brave soldat et en graud capitaine ; et sans aucune distinction de bons et de mauvais succès, il me paroit toujours le même, en Hollande, en Italie, en Catalogne, en Allemagne, en Erance, et en Flandre.

La Hollande admira dans ses premières campagnes nne valeur qui lui devoit être un jour si fatale , et on feroit valoir ce qu’il lit à la levée du siège de Cazal , au secours de Turin, à la route de Quiers, et au passage du Pè» à Moncallier, si la gloire de cent autres miracles par lesquels il s’est élevé au-dessus de

DE M. DE T U REM NE. ioy

lui-mèrae ne jetoit un éclat assez vif pour effacer ceux de ses premières années.

Le malheur de Mariendal , arrivé par la faute d'un officier étranger, pouvoit-il être plus glorieusement et plus ulilemeut réparé que par cette présence admirahle d’esprit avec laquelle M. de Turenne sauva le reste de l’armée ? Dans le trouble où de tels désordres jettent d’ordiuaire un général, on eût regardé comme un coup de prudence de faire approcher de nos frontières les troupes qu’il avoit sauvées dans la déroute: mais notre héros, dont les vues étoient toujours plus étendues et plus justes quenelles des autres hommes, leur donne le rendez-vous bien avant dans le pays ennemi, favorise leur retraite, combattant plutôt en victorieux qu’en vaincu, oblige , par cette marche et par cette résolution , comme il l'avoit prévu, plusieurs princes d’Allemagne de joindre leurs troupes aux siennes ; et commandant pen de temps après l’aile gauche de l’armée du roi à la fameuse bataille de Nord lingue, la fortune y seconda si bien les efforts qu’il lit pour retenir la victoire dans notre parti, qu’elle mérita qu'on lui pardonnât l’injustice de l’avoir abandonné au commencement de celte campagne.

Mais de quoi servent les armes, si par les corn bals et les victoires l'on ne se fait un chemin à la paix , qui , dans l'ordre légitime des choses, doit être la lin de la guerre? M. de Turenne ravage comme nu foudre tous les bords du Rhin, entre dans la haviere le fer et le feu à la main, prend presque toutes les villes de cet étal, défait les bavarois rt

MO

ORAISON FUNEBRE les Impériaux, et force l’empereur, par tant de victoires, de consentira la paix de Munster , qui assura au roi la conquête de l’Alsace.

Hélas ! malhenreuse France ! pour être défaite de cet ennemi, ne t’en restoit-il pas assez d’autres, sans tourner tes mains contre toi-même? Quelle fatale influence te porta à répaudre tant de sang, et à perdre tant de vaillants hommes qui eussent pu te rendre maîtresse de l’Europe? Que ne peut-on effacer ces tristes années de la suite de l’histoire, et les dérober à la connoissanee de nos neveux! Mais, puisqu'il est impossible de passer sur des choses que tant de sang répandu a trop vivement marquées, montrons-les du moins avec l’artifice de ce peintre qui , pour cacher la difformité d’un visage, inventa l’ait du profil. Dérobons à uolic vue ce défaut de lumière, et cette nuit funeste qui, formée dans la confusion des affaires publiques par tant de divers intérêts, fit égarer ceux mêmes qui cherchoicnt le bon chemin. Il est certain d'ailleurs quelecôtéqne nous pouvons montrer de ce temps malheureux est si beau , si grand , si illustre , pour M. de Tnrcnne, et qu’il fit des choses si importantes pourl’ctat , et si glorieuses pour lui, à Blenean , à Gergean , à 'Villeneuve-Saint-Georgcs , à Etampes, et en cent autres endroits, que la mémoire en durera autant que la monarchie; et il semble qu’un homme qui n’ent pas songé à regagner le temps qu’un petit égarement presque forcé lui avoit fait perdre n’eût point été capable d'aller si loin.

La suite de la gnerre ne fut qu’une suite de gloire pour lui. T a levée du siégé d'Arras , et celle dn siégé

de Valenciennes, sont deux monuments éternels de sa valeur et de sa prudence. Vainqueur dans l’un, et contraint de céder à la fortune dans l’autre , il fut également admirable dans tous les deux ; car, si dans le premier il parut avec tout ce que la valeur heureuse a d’éclat et de pompe, dans le second , il fit voir tout ce que la valeur malheureuse a de fermeté et de ressources. Sa retraite eut l’air d’uu triomphe pour lui ; et bien lcin de désespérer de la république et de la fortune de son roi, il empêcha les ennemis de profiter de leur victoire, prit La Chapelle, et fit voir cette capacité admirable et consommée qui lui faisoit trouver le moyen de profiter des disgrâces, et de se mettre en état, après les pertes, de donner souveut de la crainte, et toujours de l’admiration, à ses ennemis.

Ce fut la derniere fois qu'il eut besoin de cet art des ressources qu’il savoit mieux qu aucun capitaine de son siecle. La fortune, d’accord avec son mérite , ne lui laissa plus que la gloire de vaincre et de profiter de ses avantages. Ce n’est plus qu’un torrent impétueux de prospérité, et j’ai de la peine à suivre le vol de la victoire qui m’entraîne pour me faire voir la prise de Saint-Venaut, Mardick, Dunkerque, l’urnes, Berguc, Dixmude, Ypres, et Ondenarde. La conquête de la plupart de ces villes fut le fruit de la sage et généreuse résolutiou que prit notre héros de différer à se rendre maître de Dunkerque, qu'il assiégeoit, pour aller battre le* ennemis a la fameuse bataille des Dunes. .le ne sais si j’oserai dire qn'i) fit dans cette campagne comme ua abrégé de tonte la gloire militaire , «t qu’il convain-

n« OKAISON F U N E B R i quit toute l’Europe que son génie s’étendoit également sur toutes les parties de la guerre, et qu'il étoit toujours le même, soit qu'il fallût conduire des sieges, ou prendre promptement le meilleur parti dans les occasions pressantes, ou exécuter avec vigueur ce qui étoit judicieusement résolu , ou vaiucre en bataille rangée , et profiter sans relâche de ses victoires.

Tant de grandes actions , une suite si constante de glorienx succès, une réputation si pleine et si entière, sembloient être le plus doux et le plus digne fruit de tant de travaux; et on eût dit que le ciel ne pouvoit plus rien pour lui, après lui avoir accordé toutes les couronnes que la gloire peut mettre sur la tête d’un sujet. Cependant, ce qui eût été le terme et la fin des plus grands héros n'étoit qu’un chemin et un moyen au nôtre pour arriver à une plus grande gloire. Le Dieu des armées, par tant d’illustres emplois, par tant d’évènements divers, tant de victoires et tant de triomphes, ne faisoit que préparer un maître en l’art de la guerre au grand et invincible Louis, et il ne falloit pas moins que l’étude et l'expérience de près de cinquante années pour faire quelque jour des leçons à un tel disciple. Que ne peut pas un grand maître lorsqu’il trouve un génie du premier ordre à former ? A pciue M. de Turenue a-t-il donné ses premiers conseils, qu'il se voit hors d’état d’en donner d’autres, prévenu par les lumières, par la pénétration, et par l’heureuse et sage impétuosité du courage de ce grand monarque. Comme on voit la foudre conçue presque en un moment dans le sein de la nue , briller, éclater, frap-

DE M. DE T U RENNE. uî per, abattre ; ces premiers feux d’uue ardeur militaire sont à peine allumés daus le cœur du roi , qu'ils brillent, éclatent, frappent par-tout. Les murailles île Charleroi , Douai , Tournai, Atli, Lille, Alott , Oudenarde, tombent à ses pieds. La terreur saisit toute la l'iandre, et l’étonnement passe au loiu daus toute l’Europe. M. de Turenne est lui-même épouvanté de la rapidité et de la justesse de ce mouvement, lui qui, accoutumé à faire des choses extraordinaires, ne devoit plus trouver dans la guerre de sujet d'admiratiou. Mais ce qui doit redoubler lu nôtre, c'est que M. de Tureune a paru si grand aux yeux du roi , qu’il a mérité que ce grand prince voulût bien s’appliquer dans les commencements à l'étudier ; et, par la conformité de génie dans l’art de la guerre, le roi est si bien entré dans les manières de ce parfait capitaine, que M. de Turenne ne lit rien, il y a un an, pour chasser les Allemands du royaume, que lcroin'eùt projeté dans son cabinet ; et les ordres de ce graud monarque étoient si conformes aux projets de notre héros, que l’on ne sait s’I est plus glorieux au roi d'être entré de si loin dans les desseins d’un général consommé eu l'ait de la guerre et aidé de la vue des lieux, ou à M. de Turenne d’avoir prévenu par ses actions les ordres d’un maître si éclairé.

jN’atlendez pas de moi, messieurs, que je vous lasse ici une description particulière des actions immortelles de cette campagne , digue de l’envie des plus fameux conquérants qui furent jamais. Pour bien peindre de telles choses, il faut avoir uu génie capable de Ira faire , et la postérité ne sniiroif jamais bien

ni ORA1SOM FU N ERRE tout ce que ce grand homme lit voir de sagesse , de capacité, de pénétration , d’activité , de vigueur, à Sinzlieim, à Ladembourg, à Entsbeim, à Mulhauzen, à Turqueim , si ce nouveau César n’avoit lui-même laissé l’histoire de sa vie. Pour moi , dont le style , peu accoutumé à de telles matières, n’en pourvoit que ternir l’éclat , quand je vois cette multitude innombrable d’Allemands qui menaeoient la France d'une inondation pareille à celle des Cimbres et des Teutons, <e (pie j’entends cet homme si sage, qui parloit toujours si Kiodestement de l’avenir, promettre fièrement de leur faire repasser le Rhin, audeçà duquel l’espérance de ravager nos plus riches provinces les avoit attirés, il me semble qu’il y eut ici une inspiration d’en-haut, et que non seulement vaillant comme David, mais en quelque facou prophète comme lui , il parla de l'aveniraussi sûrement que le Dieu même qui l'inspiroit pour leprévoir, et qui le soutenoit pour l'exécuter.

Assemblez-vous , ennemis d’Israël , dit le Dieu des armées, et vous serez vaincus : Congre garni ni, pop uli, et vincimini (1 ). Renforcez votre ligue de l’union de cent peuples confédérés , vous serez vaincus : Confjrtamini , et -vincimini. Faites des apprêts effroyables de guerre, vous serez vaincus : ylccingitc ■vos, et vincimini. Joignez la prudence à la force ; tenez mille conseils de guerre, tous vos desseins seront renversés : Inite consilium , et ilissipabitnr. Promettez, espérez, menacez, il n’arrivera rien de ce que vous projetez : Loquimini verbnm , et non

DE M. D E TU KX N NE. 11S fiel. Voila , messieurs, comme parle celui devant qui toutes les forces de la terre ne sont que du veut et de la fumée, et voilà ce que promet lièrement ce grand capitaine , cet autre David , inspiré et animé do l’esprit de Dieu. Peuples, que le Ilkin sépare de nous, unissez-vous ; sortez de vos forêts et de vos neiges pour venir inonder les doux climats de la France : cercles de l’empire, unissez toutes vos forces, vous serez vaincus, et il ne vous restera que de tristes et malheureux débris de vos armées, qni iront annoncer à leur pays épuisé d'hommes et de soldats votre défaite, et la grandeur de mou roi. Il le dit , il l’exécute ; il fait une marche de près de cent lieues ; il conduit son armée et sou artillerie par des chemins que les montagnes , les précipices , les touents et le* neiges , rendaient presque inaccessibles à des voyageurs libres et déchargés : la marche sc fait avec un secret si prodigieux qu’on eût dit que les troupes étoieut enveloppées d'un nuage épais qui en déroboit la vue à tous les hommes, 11 surprend les ennemis, il les attaque avec un nombre inégal; niais Dieu renouvelle ici les victoires prodigieuses des Maebabées ; et , pour peindre la chose par les parole» mêmes de l’écriture saiutc et de l’Eglise , qui viennent si bien à mon sujet, à peine M. de Turenne lit-il briller dans ses étendards l’image éclatante du soleil de la France, que les yeux des ennemis eu furent éblouis. Cette multitude se dissipe, ravie de mettre uu grand ileuve entre leur fuite et l’ardeur de notre illustre général, qui ne leur donnoit point de relâche : Rrfu/si t so/ m c/ypeos aureos , et mulUtudo gentium diss’pnta est.

II f)

ORAISON MINEE RE

Aussi ne fut-il jamais un triomphe plus pompeux que celui dont les peuples honorèrent M. de Tu* renne à sou retour. Les couronnes de laurier et de chêne, les arcs de triomphé dont les Romains récompensoient la valeur de leurs généraux, approchent-ils des acclamations, des larmes de joie, des bénédictions de toutes les provinces qu’il traversa ? Ce héros, si ennemi du faste, mais si sensible au plaisir de faire du bien, pouvoit-il être plus agréablement convaincu de celui qu’il avoit fait à toute la I rance, que par la foule que faisoient sur son passage les vieillards et les jeunes gens, les hommes, les femmes , et les enfants, et par cel empressement qu’ils avoient de voir, de saluer, d’approcher et de toucher, celui qu’ils reconnoissoient pour leur libérateur, et à qui ils publioicnt devoir leur honneur, leur vie , leurs biens , leur patrie , et leur liberté ?

Les sages et heureux commencements de cette campagne ne nous promettoieut pas de moindres succès; et, sans le coup fatal qui nous a ravi ce grand capitaine, il falloit que la ITance songeât à quelque nouvelle manière de triomphe. Hélas ! l’eùtelle cru que la pompe en dût être si triste et si lugubre? Ce n’étoit point se flatter de vaines espérances d’un avenir douteux, que de se promettre de telles choses d’un héros qui, à force de remporter des victoires, nous eu avoit fait perdre entièrement la surprise et presque la joie.

Nous attendions ces grands avantages avec une tranquillité bien éloignée de la présomption inquiété que causent les désirs mal fondés ; car que ne pouvoit-on pas attendre d’un tel général à la tête

1)K M. DE TUilENNE. i<7

■de tant de braves soldats, qui , renouvelant les sentiments des soldats d’Alexandre , se croyoient invincibles sous sa conduite? Qu’il y ait, disoient-ils tous d’une voix, des rivières entre nous et notre patrie ; qu’on nous engage dans le cœur d nnpajs ennemi ; qn'on nous ordonne de combattre avec un nombre inégal contre toutes les forces de l’empire; que des marais tremblants noms fassent craindre que la terre ne manque sou^nos pieds; tant que ce grand homme sera à notre tête , nous ne craignons ni les hommes ni les éléments: et, déchargés du soin de notre sûreté par l’expérience et par la capacité du chef qui nous commande , nous ne songeons qn’à l'ennemi et à la gloire.

M. de Turenne a eu même en mourant nn avantage qui manqua à ce conquérant de l'Asie. Alexandre ne trouva point d'ami assez fidele pour venger sa mort, ni de successeur assez illustre pour maintenir et pour étendre ses conquêtes. M. de Turenne a trouvé l'un et l’autre. Messieurs ses neveux , qui, excités par leur propre vertu et par l’exemple d’uu oncle si illustre , l’avoient si généreusement suivi dans toutes les occasions ùe danger et de gloire, tons les officiers et tous les soldats remplis d’une nouvelle vigueur , comme s’ils avoient ramassé sur le cercueil de ce prince ces restes d'esprits que les anciens croyoient errer autour des corps morts , ou pcisuadés qu’ils coiubattoicnt encore à la vue de cette grande ame, liront d'abord sentir aux ennemis ce que peuvent des troupes disciplinées par un tel maître , et animées du désir de venger sa mort •et si ce grand homme éloit carv-'l. 1 - de quelque seu-

FLF.CIIIKIt. 1. 8

1 1 H ORAISON KUNEBKE timcnt pour les choses de la terre, quelle seroit sa joie de voir que le grand priuce qu'il regardoit comme le premier capitaine du monde, et pour la valeur et pour la capacité , soit venu ajouter les victoires d’Allemagne à celles de Flandre; qu’à ses approches et à son nom, que la gloire a fait résonner si souvent sur les hords du Rhin, les eunemisaient levé des sièges, et fait des mouvements qui font voir que les héros ont l'art de vaincre quelquefois leurs ennemis sans les combattre ?

Toutes ces choses, messieurs, nous ont à la vérité rassurés de nos craintes; mais qu’est-ce qui sera capable de soulager notre douleur? La tristesse que la mort de M. de Turennea causée n’est pas de la natnre decelles qui s’évaporent avec les premières larmes et les premiers soupirs ; elle a fait une impression trop durable sur tous les cœurs. La cour , les armées , la ville , les provinces , les peuples , s’en sont fait une douleur qui ne passera jamais. Vous ue l'avezpoint encore oublié, messieurs; cette funeste nouvelle se répandit par toute la France comme un brouillard épais qui couvrit la lumière du ciel et remplit tous les esprits des ténèbres de la mort : la terreur et la consternation la suivoient. Personne n’apprit la mort de M. de Turennc , qui ne crût d’abord l'armée du roi taillée en pièces, nos frontières découvertes, et les ennemis prêts à pénétrer dans leeocur de l’état. Ensuite, oubliant l’intérêt général , on n’étoit sensible qu’à la perte de ce grand homme. Le récit de ce funeste accidcut lira des plaiates de toutes les bouches , et des larmes de tous les ycnx. Chacun à l’envi faisoit gloire de savoir et

D E Al. DE TÜRENNE. 1 1 <>

de dire quelque particularité de sa vie et de ses vertus. L’un disoit qu’il étoit aimé de tout le monde sans intérêt ; l’autre , qu’il étoit parvenu à être admiré sans envie ; un troisième, qu’il étoit redouté de ses ennemis sans en être liai ; mais enfin , ce que le roi sentit sur cetteperle , et cequ'il dit à la gloire de cet illustre mort, est le plus grand et Je plus glorieux éloge de sa vertu. Les peuples répondirent à la douleur de leur prince. On vit dans les villes par où son corps a passé les mêmes sentiments que l’on avoit vus autrefois dans Eempire romain lorsque lescendresde Germanicus fureutportées delà Syrie au tombeau des Césars. Les maisons étoient fermées, le triste et morne silence qui régnoit dans les places publiques n’étoit interrompu que par les gémissements des habitants; les magistrats en deuil eussent volontiers prêté leurs épaules pour le porter de ville en ville ; lesprêtrcs elles religieuxà l'envi l’accompagnoient de leurs larmes et de leurs prières. Les villes pour lesquelles ce triste spectacle étoit tout nouveau faisoient paroitre une douleur encore plus véhémente que ceux qui l’aecompagnoient ; et comme si eu voyant sou cercueil on l’eût perdu une seconde fois, les cris et les larmes recommençoicnt.

Ce regret n’a point été particulier à la France; les étrangers qui l’ont admiré pendant sa vie l’ont pleuré à sa mort ; et je ne puis m’empêcher d’entrer ici dans un senti nient contraire à celui qu’eut David sur la mort de Saul et de.lonathas. Il ne vouloit pas qu’on apprit anx Philistins la perte de ces illustres défenseurs d’Israël: Nolitc annunciare in Gelh, ncque in plaids s/.rca/onis. IVon , non , que la

ORAISON FUNEBRE renommée porte la nouvelle de cette perte aux ennemis de la France : par-tout où la vertu sera aimée, on regrettera cet illustre mort. Dans les cours les plus opposées à nos intérêts, il se trouvera des princes généreux qui donneront des éloges à sa mémoire , des regrets à sa perte, et des prières à son ame. Ceux mêmes qni en feront un sujet de joie, et qui le témoigneront par des fêtes publiques, élèveront, sans le vouloir, un trophée à la gloire de M. dcTurennc, par l’aven public de leur crainte, et parleurs réjouissances. Mais quel sentiment d'admiration les étrangers n’auroient-ils pas eu pour ce grand homme , s’ ils l’avoient vu de prés comme uous , et s’ils avoient connu les qualités incomparables de son ame !

Car comme la valeur, tout héroïque qu’elle est, ne suffit pas pour faire les héros, etqn’elleest semblable.! ces étoiles qui brillent, à la vérité, mais qui n’auroient que de mauvaises influences si la conjonction de quelques astres bienfaisants ne les corrigeoit; tout ce dehors si grand et si pompeux que je viens d’étaler à vos yeux ne suffiroit pas pour donner une gloire solide à M. de Turcnne , si son cncur n’avoit été animé de toutes les vertus qui font l’honnête homme et le sage. C’est la seconde partie de mon discours.

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