‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 48 sur 58 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Ce n’est proprement que dans son cœur que l’homme se trouve tout entier et tel qu’il est véritablement : par-tout ailleurs il peut être ou partagé

ou déguisé ; son esprit a delà peine à se parer des illusions de l’amour-propre qni le représentent à luimême tout autre qu’il n’est. Les actions par où l’on juge ordinairement de nous ne sont pas toujours îles marques certaines des habitudes de notre ame: c’est quelquefois la nécessité qui nous y contraint, ou l’occasion qui nous y convie. Il y a même des moments heureux où l’ardeur d’une générosité sans réflexion nous y pousse ; et dans toutes ces rencontres , à parler sainement des choses, il ne faut pas dire que l’homme ait la gloire de faire une action qu'on lui arrache ou qui lui échappe.

Mais cet homme si suspect dans tout le reste se trouve tel qu’il est dans son propre cœur : c’est là qu’il faut prendre les véritables traits de son portrait et la matière solide de ses louanges. C’est dans mon coeur que je suis véritablement tout ce que je suis, s’écrie le grand saint Augustin : Cor meurn üln e"osum, tfuicumtfue sitm. Et da ns les pa rôles que j’ai prises pour texte , après que David a convié Dieu de l'examiner tout entier , il s'arrête ensuite à son cœur, comme à l’unique sujet sur lequel tout cet examen doit tomber : Probn me , DcuS ,et scilocor meum.

Ainsi n’appréhendez pas , messieurs, qu’en me bornant à l’éloge du cœur de M. de Turenne , je vous fasse perdre quelque chose de ce grand homme , ni qu’il se trouve hors des limites de mon sujet quelque partie de cette précieuse matière que je ne mette pas en œuvre. Il me scroit bien plus aisé de preudre M. de Turenne par tout autre endroit que par celui de son cœur: c’est par-là principalemei. . qu’il se dérobe à mes yeux. Ce n’est pas que ce cœur

se soit jamais évaporé dans les chimères d'une fausse gloire , ou que les sentiers obscurs de la dissimulation , du péché, et du mensonge, me le cachent. Uue route bicu plus glorieuse me le fait perdre de vue : il a tenu un chemin si peu battu dans la carrière de la véritable gloire, que je n’y trouve ui trace ni adresse pour me guider. Accoutumés que nous sommes à ne voir aller les hommes que de biais et par des détours, j'ai de la peine à suivre un coeur qui , dans la poursuite de la gloire, ne s'est jamais ni arrêté ni égaré. l)e tous les motifs qui font agir les hommes , et qui corrompent dans la racine des fruits qui paroissent si beaux au-dehors, je n’en trouve pas mente l'ombre dans ce cœur. L’avarice, l’intérêt, l’amour-propre, la vanité, le plaisir, ces sources empoisonnées de toutes les actions des hommes , n’ont jamais infecté ce cœur.

Ce grand homme étoit si bien sorti de lui-même et de sesproprcs intérêts , qu’il n’y est jamais rentré par le moindre retour. Dans l’impétuosité qui le portoit vers les grandes choses , il n’a jamais fait cette réflexion intéressée, que la belle idée de la gloire qui l’attiroit put devenir sa gloire particulière; et pour vous le représenter d’un seul trait tel qu’il a été , il faut dire de lui comme du plus sage des Romains, (i)que l’amour-propre, qui est tout borné en lui-même, n’eut jamais de part ni dans ses desseins ni dans ses actions.

(i) . Nullosque Catonis in aetus

Subrcpsit, partemquc tulit sibi nata voluptas.

Lucan. lib. 1 1 , v. 3(;o.

Il)

logez, messieurs, si de cette élévatiou il a pu seulement jeter les yeux sur les richesses, et en faire le motif de ses actions , lui qui ne daignoit pas même les regarder comme des fruits honnêtes de ses travaux. Ce n’est pas qu’il affectât les maniérés de ces fameux capitaines dont Rome et Athènes ont tant célébré la glorieuse pauvreté. Sans avoir vécu comme eux, il a été ce qu'ils étoient ; et si l’on faisoit exactement l’anatomie du cœur de ces héros, peutêtre trouveroit-on que les Fabrice , les Camille, et les l’hocion , se sont pins appliqués aux richesses par le soin laborieux de s’en priver, queM. deTurennepar la noble indifférence d’enavoir ou den’enavoirpas.

Si le roi d'Epire vouloit éprouver la générosité de mon cœur, disoit un de ces Romains, il devoit le sonder par l’offre de tout sou royaume: Totoei regno tentariclus fui . Il est liounêteet glorieux de refuser les libéralités des rois, lorsqu’elles doivent être le motif ou la récompense d’une trahison ; mais, après tout, ce u’est que la gloire d’un crime évité. Un roi, plus grand en toute maniéré que le roi d’l\pire, a tenté, s’il m’est permis de me servir de ce terme, l'indifférence que M. de Tureuue avoit poulie bien, par tout ce que le plus grand roi du monde peut faire pour le plus grand de ses sujets : mais notre héros, indocile à souffrir degrauues richesses , u'a jamais pu consentir à en recevoir qu’autaut qu’il eu falloir pour mettre la bonté et la reconnoissance de sou prince à couvert , sans risquer la gloire de sa modération et de son désintéressement.

Il regardoit, à la vérité, les richesses comme des moyen» nécessaires pour soutenir la grandeur de sa

OKA1SON rUNEBKE ■laissa lu e et celles de ses illustres emplois : mais, dégagé (le l’erreur des autres hommes , qui eherchcul sans cesse des moyens pour une (lu qui ne vient jamais, il ne sougeoit aux moyens que lorsque la liu qu’il s’éloit proposée Te pressoit. C’étoit à la veille de ses glorieuses campagnes quvil songeoit qu'il u’étoit pas riche : c’étoit dans lu suite de l’emploi qu’il empruntoit des sommes considérables pour des nécessités imprévues. Prenez, garde, messieurs, que votre amour-propre ne vous Casse quelque surprise en cet endroit , et que vous n’alliez donner un nom peu honnête à un oubli plus glorieux que la plus sage précaution. Ce prince , assuré de ramif ié du noi et du secours de ses serviteurs , croyoit qu’il lu: étoit permis d’être négligent sur uu point ou les autres pèchent parun excès de prévoyauce ; et je puis dire que M. de Turenne avoit toute la gloire (lu désintéressement, sans avoir la honte de l’imprudence,au lieu que les autres n’out au-deliorsla gloire de la prudence que parccqu’ils sont poussés au- (lcdaus par Te motif d’un lâche et sordide intérêt.

Cependantla gloire de M. de Turenuene me semblcroit pas pleine et entière sur ce sujet, si, vainqueur de l’avarice par la facilité de ses inclinations naturellement grandes et généreuses, il n’avoit jamais rien eu à combattre. La Providence a voulu qu’il ait eu nne fois en sa vie des désirs, qn’il les ait vaincus glorieusement, et qu’il ait fait voir à *oute la terre qu’il avoit assez de force pour acquérir -anc vertu difficile et laborieuse, si le bonheur de son naturel ne l’eût pas rendu sans peine l’homme re plus vertueux de s'""» “’ecle.

DE M. DE TURENNE. iî5 Voici, messieurs, une des actions de sa vie que les yeux du peuple n'ont peut-être pas remarquée , mais qui est si belle et si extraordinaire , que je ne puis me résoudre à la passer sous silence. M. de Turenne avoit passionnément désiré le gouvernement d’Alsace et de Brisach. Des vues proportionnées à la grandeur de sa naissance et à l’élévation de son ame lui avoient mis ces désirs bien avant dans le cœur ; il étoit eucore en uuàge où les passionssont les plus violentes: cette grande gloire qu'il s’est depuis acquise ne lui ôtoit point encore la vue de ce que le monde appelle des établissements solides. L'occasion d’obtenir ce qu’il desiroit se présente avec des circonstances si heureuses et si honnêtes, qu’on eût dit qu’il avoit concerté avec la fortune l’exécution tle son désir. Le gouverneur de Rrisach avoit été mis dans cette place iinportaute de la main du duc de Weyraar. A l’arrivée de M. de Turenne, qui venoit commander l'armée du roi dans l’Alsace , il entre dans des soupçons et dans des frayeurs dont nous ignorons le sujet ; il se retire, il abandonne sa place et la province à l'homme du monde qui en desiroit le commandement avec plus de passion, dette occasion, capable de faire naître l'envie d'un si bel établissement aux personnes qui n’y eussent jamais pensé, l’a fait perdre à notre héros, qui y peusoit depuis si long-temps. 11 ne dépêche point de Courier à la cour pour demander la dépouille d’uu homme qui se dépouilloit lui-même ; et, par un désintéressement sans exemple , il rassure le gouverneur, le remet dans sa place ,*et le raccommode à la cour. Conquérir l’Alsace, prendre Rri-

126 O K AI SON K UN ERRE b. ic h , sc rendre maître de ce fameux passage du llliiu, ce seroit l'effet d’une valeur héroïque , mais dont les soldats, les officiers, et la fortune, qui veut avoir sa part dans tous les grands évènements , partageroient la gloire avec RI. de Turenuc. Riais vaincre ses désirs, vaincre la force de l'occasion, renoncer à Rrisach et à l'Alsace, c'est une victoire que RI. de 1 urenne remporte tout seul , et dont il ne partage la gloire avec personne.

Nos passious ne sont pas seulement violentes, elles sont adroites : repoussées par un endroit de notre aine, elles se représentent avec un nouveau visage d'un autre côté. Tel croit qu’il n’est pas lionnète d’être intéressé pour soi-même , qui se persuade qu'il est permis de l’être pour ce que l’on aune, et il ne voit pas que sou amour-propre le suit par-tout, et qu’il ne lui fait faire ce petit mouvement au-dehors que pour le ramener dans son intérêt par un chemin dont il ne s’apperçoit pas. RI. de Tu renne a eu pour sou illustre maison, pour ses chers amis , et pour ses fideles serviteurs , toute la tendresse et tout l’empressement que la nature inspire à un hou cœur. L’absence ni le temps n’étoient point capables de ralentir l’ardeur de son amitié; mais il y avoit en son cœur un amour prédominant à tous les autres: c’étoit l'amour de la justice. Elle étoit la réglé inviolable de toutes ses. actions ; l’amitié ni la haine ne le pouvoieut jamais préoccuper : il refusoit des grâces à ses amis, qu’il accordoit à scs ennemis, quand il les en croyoit plus dignes que ceux qu’il aimoit ; et , sourd à toutes les plaintes de la nature et de l'amitié, il traitoit

DE 11. DE TURENNE. n7

ceux qui étoient capables de les faire de petits esprits qui tournent toujours autour d’eux-mêiues , u’ayant pas assez de force pour s’en éloigner.

Aussi n’étoit-ce ni par l’intrigue d’un domestique intéressé, ni par des assiduités étudiées, ni par l’utilité d’une liaison , que l’on se faisoit une entrée dans le cœur de M. de Turenne. Le bonheur pouvoit lui montrer ceux qui dévoient être ses amis , mais il n’alloit que jusque-là ; le seul mérite faisoit le reste: car, comme il n’avoit point une froideur et une fierté capable de rebuter, il n’avoit point aussi ret air caressant qui semble mendier le cœur de tout le monde , sans vouloir pourtant engager le sien. Personne n’a jamais pu se plaindre d’avoir été dédaigné avec mépris, ni d'avoir été amusé par de vaines espérances. Ce giand homme avoit rendu l’accès de son cœur difficile, sans être rude, et il en avoit, pour ainsi dire, fortifié les premières avenues, parcequ’après les avoir une fois forcées par le mérite , le reste ne coùtoit plus rien ni à prendre ni à conserver.

.Te vous appelle à témoins de cette vérité, chers et illustres amis de cet homme incomparable. Fut-il jamais une amitié si entière, si douce et si sûre, que la sienne? Sa dissimulation vous a-t-elle jamais donne la peine de faire ces difficiles observations qu’il faut employer pour pénétrer le cœur humain? L’inégalité de son humeur vous a-t-elle jamais obligés de prendre des mesures pour choisir les hons moments, et pour éviter les fâcheux ? Sa défiance vous a-t-elle jamais obligés à ces éclaircissements qui font perdre à réparer des choses déjà faites un temps qu’on

ratf ORAISON FUNpRE em]>loieroit bieu plus agréablement à faire de nouveaux progrès dans l’amitié? A-t-il jamais exigé de vous une servitude et une dépendance tyrannique? Enfin , dans ce commerce qui vous ouvroit ce ceeur jusqu’au fond , y avez-vous jamais rien trouvé qui méritât quelque indulgence de votre part ? Y avezvous découvert quelque foiblesse et quelques sentiments qui marquassent la vanité et la corruption du siècle? Avez-vous eu besoin de vous faire une religion de nous cacher quelque défaut secret ? Eussiez-vous désiré d’en ôter ou d’y ajouter quelque chose? Si vous étiez les maîtres de vous former un cœur à vous-mêmes, en voudriez-vous un plus grand , plus droit et plus parfait? Hélas je le sens , messieurs, je touche à l’endroit de votre plaie le plus douloureux et le plus sensible; et, s’il vous étoit libre de m’interrompre, ne vous écrieriez-vous pas ici que vous n’y avez rien vu que de grand et d'héroïque; que tous ses sentiments étoient pour vous des leçons de sagesse et de vertu , des sujets d’admiration et d’amour, et la matière eternelle d# vos larmes, ou du moins d’un triste et précieux souvenir ?

Eh ! que ne doit-on pas croire d’un cœur eu qui l’ainour souverain de la vérité a été la source de mille vertus ? Cet amour est le plus beau caractère l’une grande ame. 11 est dans notre esprit le reinede des erreurs et des illusions où notre ignorance nous expose: dans notre cœur il est le frein de nos passions , qui , fatiguées des reproches de la vérité, se lassent enfin et s’éteignent. Il est le lien le plus assuré de la société civile ; et , si je le puis dire, cet

DE M. DF. TURKNNE. 129 amour nous rend , en quelque façon, incapables de tromper et d’être trompés. Mais, pour avoir cet amour dans un degré héroïque, il faut aimer la vérité par-dessus toutes choses , et n’aimer dans les choses que la*vérité : car notre amour-propre, toujours attentif à nous faire quelque surprise, ne nous donne que trop souvent le change (1). Nous aimons tous la vérité; mais nous ne l’aimons pas tous si uniquement que nous n’aimious encore quelque chose avec elle ; et, pour accorder eu nous ces deux amours, nous nous laissons aller à croire que ce que nous aimons est la vérité. Un rayon de la lmniere du ciel, qui préparoit cegrand coeur à la connoissance des vérités de la foi , l’y disposoit par cet amour naturel qu’il avoit pour celles de la morale : c’étoit son inclination dominante; et son étude particulière étoit à ne montrer, à n’avoir, et à n’èlTe , rien de faux. Ses actions étoient aussi sincères que ses paroles ; ses paroles n’étoieut que les images de ses pensées , et ses pensées étoient toutes henrensement réglées sur les idées de la vérité.

Il ne lui est jamais arrivé de chercher à paroître par de certaines choses dont l’éclat et 1» belle apparence ne sont pas toujours soutenues d'un fonds d’honneur et de vérité. Il étoit naturellement libéral , les pauvres le savent ; et il lui eût été facile de satisfaire cette noble inclination , s’il eût voulu se relâcher nn peu sur la maniéré d'acquérir pour parvenir à la gloire de donner. Il n'a jamais balancé

(1) Quirumquc aliud amant, hoc quod amant voluut esse veritatem. Aug. Couf. 1. 10, c. t3.

ri.MUim. 0.

iJo ORAISON FUNEBRE là-dessus, persuadé que la libéralité n'étoit plus une vertu, dès que l'on consentent à acquérir avec quelque empressement ou quelque injustice, pour donner avec pompe et avec éclat. Mais ce même homme, à qui l'on n'eût pas arraché les sommes les plus petites lorsque la moindre ombre de vauité se rencontroil à les donner, n’avoit point de peine à se dépouiller meme de son nécessaire lorsque la moindre ombre de justice ou de bienséance pouvoit ôter à ses largesses l’air du faste et de l’ostentation. C'est de cet amour pour la vérité que venoit l'aversion qu'il avoit de se justifier dans les choses que les faux bruits ou les mauvais offices pouvoient rendre suspectes. Content du témoignage de sa conscience, il ne vouloit point devoir à une apologie ce qu’il devoit à la vérité même. C’est de l'amour pour la vérité que venoit cette modération admirable dans les rencontres où il scmbloit que l'intérêt de sa gloire dut exciter sou ressentiment. Comme il alloit jusqu’au fond des choses, il trous oit qu'il y a bien plus de gloire à vaincre sa passion qu à venger une injure, et que ceux qui courent à la vengeance vont au plus aisé, et non pas au plus glorieux.

Cet amour lui faisoit préférer la gloire d une entreprise bien concertée, quoique malheureuse , au vain éclat de celles qui n'ont rien de bon que le succès. Euliu, c’est de cet amour de la v érité que venoit cette naïveté admirable avec laquelle M. de Turenue se laissoit voir tel qu’il étoit, sans rien exagérer par orgueil, sans rien abaisser par une fausse modestie , 1 'dus que tout cela par une si

DE M. DE TU RENNE. ,3, entière application à la vérité des choses , qu’elle lui faisoit presque oublier si e’étoit de lui-même qu'il parloit. La peinture a besoin d’ombres et de jours pour donner du relief aux corps qu'elle représente, ou pour mettre les autres en éloignement ; aussi ne fait-elle que des ligures : la nature, qui produit les choses véri lablemeut , u’a pas besoin de ces artifices. Comme il ue fut jamais une vertu plus pleine et plus naturelle que celle de ce grand homme , il n’y en eut jamais de plus épurée de tout artifice. Il ne se cacboit point ; il ne se montroit point ; il parloit, lorsqu’il le falloit , et de ses victoires et de ses désavantages, aussi peu attentif à relever la gloire des unes qu’à déguiser le malheur des antres. Il ne songeoit jias même à ces grandes ressources degloirc qui lui permettoient de faire des pertes sans s’appauvrir; et la même vérité qui lui faisoit raconter le détail des victoires innombrables qu'il a remportées lui faisoit dire le particulier de quelques occasions où il n’avoit pas été heureux; aussi éloigné dans ces récits du faste de la modestie que de celui de l’orgueil.

Dans ce moment votre imagination ne vous représentc-t-elle pas vivement cette simjilicité admirable qui régnoit dans toutes les actious et dans toutes les maniérés de M. de Turenne? Ne croyezvous pas voir ce prince se mêler dans la foule des courtisans et dans les assemblées même de la ville, avec la bonté et la familiarité d’un homme qui n’eùf pas été distingué par tant d’endroits?

Pour moi, messieurs , je ne puis m’empêcher de peindre ce que je pense là-dcs'os par des traits

i3a OKAISON FUNEBRE tout différents de ce que je veux représenter, et de rappeler dans votre mémoire ces siècles funestes Je l’empire romain où il n’étoit pas permis aux particuliers d’être vertueux et illustres, parceque les vices des princes ne laissoient ni vertu ni gloire impunie. Après avoir conquis des provinces et des royaumes, bien loin d'aspirerà l'honneur du triomphe , il falloit à son retour éviter 1«- rencontre de ses amis, prendre la nuit, de peur de trop arrêter les yeux du public. Une embrassade froide ,sans entretien et sans discours, étoit tout l’accueil que le prince faisoit à un homme qui venoit de sauver l'empire. Du cabinet de l’empereur, où il ne faisoit que passer, il étoit rejeté et confondu dans la foule des autres esclaves : Exccptusrjue brcvi osculo , nul/o sermone , lurbœ scrvientium immixtus est. M. de Turenne a eu le bonheur de vivre et de servir sous un monarque dont la vertu ne laisse rien à craindre à celle de ses sujets. Il n’y a point de grandeur ni de gloire qui puisse faire ombre à celle du soleil qui nous éclaire, et l'importance des services n'est jamais à charge à un prince convaincu par sa propre magnanimité qu’il les mérite. Aussi les distinctions d'estime et de confiance de la part du roi valoient à HI. de Turennc la gloire d’un triomphe. Les récompenses fussent allées aussi loin que ces distinctions, si le roi eût trouvé eu lui nn sujet docile à recevoir des grâces ; mais ce qui étoit l’effet d’nne sage politique dans les temps malheureux ow la vertu n’avoit rien tant à craindre que son éclat étoit en lui l’effet d’une modestie naturelle et sans-

Art.

DE M. DE TURENNE. i33

Il revenoit de ces campagnes triomphantes avec la même froideur et la même tranquillité que s’il fût revenu d’une promenade, plus vide de sa propre gloire que le public n’en étoit occupé. En vain les peuples s'empressoient pour le voir ; en vain, dans les assemblées, ceux qui avoient l'honneur de le connoitre le moutroieut des yeux, du geste et de la voix, à ceux qui ne le connoissoient pas ; en vain sa seule présence sans train et saus suite faisoit sur les âmes cette impression presque divine qui attire tant de respect , et qui est le fruit le plus doux et le plus innocent de la vertu héroïque : toutes ces choses si propres à faire rentrer un homme en luimême par une vanité raflinée , ou à le faire répandre au-dehors par l’agitatiou d'une vanité moins réglée, n’altéroicut en aucune maniéré la situation tranquille de son aine ; et il ne tenoit pas à lui qu’on n' oubliât ses victoires et ses triomphes.

Outre les sentiments que la religion lui inspiroit sur ce sujet, ceux qu’il avoit pour le roi et pour l’état lui ôtoient toutes les vues de sa gloire particulière ; et il eût cru faire nu larcin de retenir pour lui-même quelque chose de ce qu'il croyoit devoir tout entier à son prince et à sa patrie. Quel est le général d'armée qui s'avise de su faire nue inquiétude de ce qui se passe dans les lieux éloignes de lui? N'arrive-t-il pas le plus souvent qu'une jalousie secrete leur fait craindre les avantages de la cause commune, lorsque leur gloire particulière ne s’y trouve pas, ou qu’il y a du danger qu’elie ne soit ou obsenreie ou balancée? Notre héros, défait de ces pernicieuses maximes . donnoit scs désirs et scs

1J4 ORAISON ÉUNEBKE craintes aux entreprises où il ne pouvoit Contribuer de ses soins et de sa personne. Il pratiquoit sur ce point ce qu'il disoit judicieusement eu d’autres rencontres, qu’il falloit toujours craindre l’ennemi éloigné, et ne le craindre plus dès qu'il est présent. Ce capitaine intrépide et assuré contre l'ennemi qu’il avoit eu tète portoit ses craintes et scs désirs par-tout où le roi portoit ses armes , en l'iandre, en Sicile, en Catalogue; semblable à ce sage et généreux Caton, qui, sans rien craindre pour lu iinémc , craignoit pour toutes les parties de la république romaine : Cunctisqne timentem , securum que sui.

Il a poussé cette délicatesse et les effets de cet amour si loin, qu’il semble que ce n’est pas ici le portrait d’un homme qui ait etc tel qu’on le représente, niais la simple idée du sujet le plus zélé qui fut j amais : car hasarder simplement sa vie et sa fortune pour l’état, ce ne fut pas assez pour satisfaire une ame aussi héroïque et aussi remplie de l’amour de scs véritables obligations que celle de M. de Tureune; mais hasarder sa réputation pour son prince, renoncer à sa propre gloire pour l’intérêt de l’état, c’est le plus grand sacrilice qu’un grand capitaine puisse faire à son maître; et c’est, messieurs, ce qu'a fait JM. de Turenne dans les deux dernieres campagnes. Il y a un an que nous lui voyions faire le personnage de cet illustre Romain qui fut appelé l’Épée de la république. Avec un nombre inégal et un désavantage qui le menaroit presque d’une défaite assurée, il cherche, il pousse , il bat , à tonte <icure les cunontis. Cette année, au contraire, il se

Dfc AI. DE TL RENNE. i Î5

réduit au personnage de cct autre Romain qui fut appelé le Bouclier de la république. Quoique le nombre et la valeur de ses troupes semblassent lui assurer la victoire, il fuit les occasions des combats et des batailles; différent de lui-même dans la conduite, mais semblable à lui -même dans l'ardeur pour le service de son prince et pour le bien de l’état. Il va un an qu'il étoit en-deçi du Rhin, ou il falloit, à quelque prix que ce fût, faire perdre aux Allemands l'envie de venir inonder la l'rance, et pour cela les poursuivre et les battre sans relâche ; celte année il étoit au-delà du Rhin , et il lui suflisoit de maintenir l at inée du roi et d'assurer le repos de sa patrie.

Avouez, messieurs, que se servir de l’épée avec tant de risque, lorsque pour l’intérêt de sa gloire particulière il ne devoit,ce semble, que se couvrir du bouclier; se couvrir simplement du bouclier, lorsqu'il pouvoit en apparence se servir avec tant de gloire de l'épée; enfin s’exposer au danger et à la honte d'être vaincu , lorsque le service du roi demandoit qu'il hasardât tout pour essaver de vaincre; fuir les occasions de Combattre et de vaincre, lorsque pour le service du roi il suflisoit de n’être pas vaincu, est une chose si rare , si singulière, si héroïque, qu'on peut dire qu'une telle action n’a point eu de modèle , et qu’elle ne sera jamais imitée.

Croyez-vous après cela , messieurs , que celui qui jusqu ici nous a paru uu héros hors de la portée même de l imitation put encore trouver de quoi » élever au-dessus de lui-même par la grandeur et par la droiture de ses sentiments? Vous persuade-

iSti ORAISON FUNEBRE rez-vous , messieurs, qu'un grand homme de guerre , qu'un général d’armée, ait pu faire des souhaits pour la paix? Croirez-vous qu’un homme puisse si hien faire la guerre et songer à la finir? Je ne le croirois pas moi-même, si je ne parlois d’un héros qui nous avoitaccoutumés auxmiracles et aux prodiges. Oui , messieurs, ce grand capitaine desiroit ardemment la paix. Il voyoit avec douleur les maux qu’entraîne après soi la nécessité de la guerre. Il laissoit aux vertus médiocres ces lâches ménagements qui, pour faire durer la considération d’un particulier, fout durer la misere des états; et, sans songer qu’il eût de quoi se rendre encore plus admirable dans la vie privée qu’à la tète des armées, il se hâtoit de se dérober par la rapidité de ses victoires la matière de scs emplois. A l’entrevue des deux rois il fut sans doute bien plus touché des réjouissances publiques avec lesquelles les Français et les Espagnols volennisercnt la naissance de la paix et l’espérance de la félicité publique, que de l’aveu que le roi d’Espagne lit à sa gloire, lorsque, pressé par laforcedcla vérité, il confessa, en présence des deux cours, que les victoires de M. de Turenne lui avoient fait passer de mauvaises heures et de mauvaises nuits; lu dont la ficre gravité auroit à peiue permis qu’i. I avouât seulement que le soin de ce vaste empire sur lequel le soleil ne se couche jamais fût capable de troubler son repos.

Pour une telle vertu la terre n’a point de couronnes. Le laurier et l’olive joints ensemble n’en forment pas une assez belle pour une tête si illustre. Ce n’est que de votre main, grand Dieu, qu’une vertu

DE M. DE TURENNE. i37 si parfaite doit être couronnée. Souvenez-vous donc , Seigneur, de la douceur de ce nouveau David: Mémento, Domine, David, et omnis mansnetudinisejus. Donnez le repos de la sainte Sion à cette grande ame qui, par ses exploits, n’a songé qu'à contribuer à la paix des peuples qui vous adorent. Vos miséricordes, grand Dieu , nous donnent presque cette assurance, et ce n’étoit que pour le préparer aux couronnes éternelles que vous aviez rempli ce cœur de religion, de piété, et de tontes les vertus qui font les chrétiens. C’est la troisième partie de mon discours.

Page 1