‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 49 sur 58 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Tous les siècles et toutes les nations ont eu des hommes extraordinaires , que la valeur , la prudence, la fortune, et la sagesse, ont distingués des autres. L'ancienne Grèce et l’ancienne Rome nous ont laissé des modèles de grands princes , de vaillants capitaines , de sages et illustres citoyens ; mais il est diflicile de trouver dans un seul homme toutes les vertus qui ont fait les héros parmi les païens, et celles qui font les saints parmi les chrétiens. C’est pourtant le caractère véritable du prince que nous pleurons. Rome profane lni eût dressé des statues sous l’empire des Césars, et Rome sainte trouve de quoi l’admirer sous les pontifes de la religion de Jésus-Christ; car, messieurs, si le nombre des vertus morales de M. de Turenue étoit plus grand que celui de ses exploits, sa religion le reud encore

I JS ORAISON l'UNEBHE

plus admirable que toutes les qualités naturelles de

son aine.

Do sorte, messieurs, qu’il me semble que je vous ai conduits dans cet éloge par des eudroits semblables asix différentes parties du temple de Jérusalem. On rcncontroit d'abord le parvis que la foule du peuple remplissoit de tumulte; on passoit ensuite par les lieux sacrés ou les victimes étoient égorgées, et l’on entroit enlïu dans le sanctuaire que Dieu seul remplissoit par la présence de sa grandeur, et qui par une communication de sainteté rendoit les autres lieux majestueux et vénérables. Le cœur de ce grand homme a été le temple animé du Dieu vivant. Vous en ave/, vu d’abord les dehors tumultueux, parce bruit que font dans l’imagination les actions militaires lors même que l’ou ne fait que les dire; vous êtes entrés ensuite daus celle partie de notre coeur où résident les passions dilférentes , et vous les ave/ toutes vues immolées à la gloire par la vertu de ce héros. Enfin me voici dans l’endroit de mon discours où il faut que je tire le rideau pour découvrir à vos yeux le sanctuaire de ce cœur que Dieu remplissoit par sa majesté, et ou il étoit comme sur un trAnc que la foi , l’espérance, la charité, l’humilité, et lesautres vertus chrétiennes, lui dressoient. De ce lieu sacré je vois sortir des lumières qui se répandent sur tout ce que je viens de dire, qui sanctifient tous les éloges que j'ai donnés à ce grand homme, et qui, réformant tout ce que vos idées peuvent avoir eu de profane jusqu’ici , an lieu de vous le faire voir comme un César et un Alexaudre dans la guerre, vous le représentent

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comme un David on un Théodose , et comme un philosophe chrétien élevé dans l’école de Jérusalem , plutôt que comme un disciple d’Athenes.

M. de Turenne , qui ne pouvoit , ce semble, avoir que des défauts étrangers et comme hors de lui-même, fut engagé par sa naissance et par son éducation dans les erreurs de Calvin, qu'il trouva établies et dominantes dans son esprit avant que sa raisou fût assez forte pour s’y opposer. Mais que ne peut pas la maiu toute-puissante qui opéré le salut des hommes? Les péchés et les erreurs même lui servent pour manifester les richesses de sa miséricorde et la gloire de ses élus ; car s'il est vrai , selon saint Augustin, que beaucoup de malheureux égarés ont fait voir la beauté de leur génie et la grandeur de leur esprit dans la defense des erreurs qu’ils soutenoient : In i psi s erroribus dcfendcndisquàm magna claruerunt ingénia, ne peut-on pas dire que le temps que M. de Turenne a été dans l’erreur n’a servi qu’à faire l’épreuve de la sincérité de son cœur? S’il n’eût en qu'une religion de politique, nous ne pleurerions pas à la vérité ces belles et nombreuses années qu’il a passées hors du sein de l'Eglise ; mais peut-être faudroit-il pleurer devai t Dieu celles qu'une foi feiute lui eût fait passer dans la véritable communion. Jamais homme, si je puis 111e servir de cette expression, n’a été de meilleure foi dans l’erreur que M. de Turenne; et, tant qu’il plut à celui qni avoit marqué le temps ou ce grand homme devoit entrer dans le sein de Jérusalem de le laisser dans la malheureuse prévention de Rahvlonc, rien ne fut capable de l’ébranler. 11 fut pour-

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tant attaqué par tout ce qu'il y a sur la terre île plus fort et de p lus sensible. La conversion de NI. le duc de Bou-illon son frere le pressa non seulement par tout ce que la chair et le saug ont de pouvoir dans ces sortes de changements, mais par tout ce que l’exemple d’un prince également grand par l’esprit, par le cœur, et jror la force de la persuasion, pouvoit avoir d’ascendant sur l’esprit d’un frere plein d’estime et de respect pour cet illustre aîué. La fortune et la gloire le sollicitèrent par tout ce qu’elles ont de force et d’attraits. Le roi, avant la paix des Pyrénées , eût honoré la pins grande vertu de son royaume de la première charge de sa couronne, si M. de Turennc eût cru qu’il eût été permis de s’élever aux plus grands honneurs de la terre en foulant aux pieds la religion qu’il professolt. Quelle perte que tant de constance et de fermeté n'ait pas été employée pour la bonne cause! La Providence le permit, afin que la gloire de sa conversion ne fût pas douteuse, et qu’il parût aux yeux du bon et du mauvais parti , que, sans le mélange d’aucun motif linmain, il n’avoit été vaincu que par ces charmes de lumières dont parle saint Paul, qui , ayant gagné son cœur depuis si long-temps par l’amour de la vérité, ebasserent enfin de sou esprit toutes les ténèbres de l’erreur.

Ce combat intérieur où AI. de Turenne n’avoit que Dieu pour spectateur, où il avoit mille ennemis secrets qui s'opposoieut à son salut, où il s’agissoit non d’nnc couronne qui flétrit sur la tète ds vainqueur, mais de cette couronne immortelle que Dieu a préparée à ceux qui le servent en esprit et

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en vérité, a été l’occasion Je sa pins noble victoire et de son triomphe le pins illustre. Il employa pour se vaincre lui-même plus d’art , plus de sagesse, et plus de courage, qu’il n’en avoit jamais employé à vaiucre les autres ; et comme le premier pas vers la victoire est de bieu connoitre l’ennemi qu’on doit combattre , M. de Turenne 11’oublia rien durant un long temps pour reconnoitre le fort et le foible de sa première religion, qui, par nne grâce singulière de Dieu, lui étoit devenue suspecte. Il écouta loue, les avis qu'on lui douna; il frappa à la porte de la vérité par les prières et par les larmes ; il se défia d'autrui et de lui-même, et, s’abandonnant tout entier à la conduite de Dieu qu’il cherchoit avec tant de sincérité , il triomplia dans son esprit de la vieille erreur que le malheur de son éducation y avoit établie : il triompha dans son cœur de la mauvaise honte qui parmi les hommes fait passer pour foiblesse un changement, lors même qu’il conduit à la vérité ou à la vertu. Il mit sa gloire à brûler ce qn’il avoit jusqu’alors adoré , et à entrer avec autant d’humilité que de courage dans le sein de cette Eglise qui, charmée de ses vertus, soupiroit depuis si long-temps après l'acqnisition d’un tel fils.

Anges du premier ordre, esprits destines par la Providence à la garde de cette grande amc, ditesnous quelle fut la joie de l’Eglise du ciel à sa conversion, et avec quelles réjouissances furent reçus les premiers parfums des oraisons de ce nouveau catholique, lorsque du pied (Jcs autels de l’Agneau sacrifié vous les portâtes au pied de l’autel de l’Agneau régnant dans la gloire. Les vieillards couron-

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ORAISON FUNEBRE lies et les chœurs des anges u'eu redoublèrent-ils pas la joie et l'harmonie du céleste cantique?

Pour vous, messieurs , vous n'avez pas oublié que l'Eglise de la terre regarda cette conversion avec autant de joie qu'elle eût fait celle d'un royaume tout entier. M, de Turenne , vainqueur des ennemis de l'état, ne causa jamais à la France une joie si universelle et si sensible, que M. de Turenne vaincu par la vérité et soumis au joug de la foi.

Les benédietious et les applaudissements ne s arrêtèrent pas à cet illustre converti ; ils passèrent jusqu'à ce cher et illustre neveu qui, par ses conférences fréquentes , avoit contribué si efficacement à la conversion de ce grand homme. Certes , messieurs, si pour mériter l'honneur du triomphe parmi les Romains, et pour monter au Capitole avec la pourpre, il fa 1 loi t avoir étendu les bornes de l'empire et défait des armées considérables; quand la grandeur de la naissance, la profondeur du savoir, l'innocence des mœurs, une sagesse consommée dans une grande jeunesse, n’auroient pas assuré à ce prince la plus éminente dignité de l’Eglise, il suffisoit d’avoir contribué quelque chose à la couquête de cette grande aine , pour mériter d’entrer eu triomphe, et couveit de la pourpre sacrée, dans le Capitole du monde chrétien.

Depuis que M. de Turenne fut devenu, par sa conversion, un nouvel enfant en Jésus-Christ , futil une piété plus sincere, une foi plus vive, une confiance en Dieu plus pleiue et plus forte, une humilité plus profonde, et une religion plus cntirrc? Mais qu’rst-ce que je fais ! et, avant que d'a-

UE M. UE TURENNE. i\S

Tancer dans ce sanctuaire, ne faut-il pas que j e prononce ici les mêmes paroles que disoit autrefois le diacre, lorsque le prêtre étoit arrivé à la plus auguste partie des sacres mystères? Snncta sanctis, les choses saintes ne sont que pour les saints. Enfants du siecle, hommes nourris dans le mensonge et la vanité, jusqu’ici vous m’avez entendu, parceque j’ai dit des choses que le monde corrompu est capable d’admirer, quoiqu’il ne soit pas toujours capable de les faire: mais m’entendrez -vous et me croirez-vous lorsque je vous parlerai des sentiments que la religion et la piété lui inspiroient? Vous ne les avez pas entendus de sa bouche : M. de Turenne , content d’exposer aux yeux du siecle les dehors d’une vie sage et réglée, gardoit pour les conversations qu'il avoit avec les serviteurs de Jésns-Christ des scutiments dont le monde n’étoit pas digne, et il n'avoit garde d’exposer ces perles évangéliques à des profanes qui les eussent foulees aux pieds par leurs railleries sacrilèges. Aussi n’est-ce pas à vous que je donne ce cœur à examiner dans cette partie de mon discours; c’est à Dieu, c'est à ses saints, c’est à ces sacrées épouses de Jésus-Christ, qui , par leur piété, prennent plus d'intérêt à la religion de ce prince que le sang ne leur en a fait prendre eu tout le reste.

M. de Turenne avoit une foi si vive et si pleine, ipte tout lui paroissoit grand et majestueux dans 1 Eglise. Il avoit de la vénération pour les plus petites pratiques de la religion, dont les enfants du siecle ne fout que de froides railleries; il regardoil ces observances religieuses avec les mêmes senti-

144 ORAISON FUNEBRE menu qu'il faut considérer dans la nature les œuvres de Dieu, qui n'est pas tellement grand dans les grands ouvrages qui sont sortis de ses mains, qu’il ne soit encore admirable dans les plus petits. Si vous ne voyez pas cette grandeur, mondains, c’est qu’il y a deux sortes de vie dans le inonde, l'une toute spirituelle, et l’antre toute dans les sens. Ces Jeux vies sont également incompréhensibles l’une à l'autre, parcequ'il y a un chaos impénétrable entre les deux ; et, comme les saints ne peuvent comprendre que les bommes faits pour jouir de Dieu s'occupent tout entiers du néant des créatures, les hommes charnels de leur côté ne peuvent donner le prix qu’il faut à tant de saintes pratiques d’humilité et de pénitence, qui leur paroissent comme un rien dans la religion. Vous croyez, messieurs, que c’est moi qui ai fait la distinction de ces deux vies , et que je l’ai même empruntée de quelque contemplatif éclairé. Me croirez-vous, messieurs, quand je vous dirai que je n’ai fait eu cela que redire fidèlement les sentiments do M. deTurenne, et les vues saintes et justes que sa foi lui donnoit sur toutes les choses de la religiou ? lit, en vérité, je n'ose vous blâmer de la peine que vous avez à le croire ; car enfin, est-ce dans la cour, est-ce dans les armées, est-ce sous le casque et sons la cuirasse, que s’apprennent de telles vérités? Non , messieurs, non , ni la chair ni le sang ne pouvoient lui avoir révélé de si grandes et de si sublimes vérités; c’étoit le Pere céleste qu’il servoit avec uno foi si pure et une religion également éloignée de la dureté et de l’hypocrisie.

Que s’il avoit une vénération si sincère pour les

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pratiques do pénitence et d 'humilité qui paroissent si petites, jugez, messieurs, de quelle manière il étoit touché de la grandeur des mystères, dont l'élévation est si propre à humilier l’esprit et le cœur de l'homme. M. de Turenne ne trouvoit point à son gré de néant assez profond où la créature pût se réduire devant la majesté terrible du Dieu qui Ta faite et qui la soutient. Ce n’étoit pas assez pour lui d’offrir au Seigneur soir et matin le sacrifice de ses lèvres, il vouloit être chrétien tout le jour, comme il le disoit lui-même, et il avoit pitié de ces personnes aveugles qui, par une petite priere qu’ils offrent à Dien le matin , croient avoir acheté le droit de l’oublier, et même de l’offenser le reste de la journée. M. de Turenne n’estimoit dans la religion que ces jours pleins et entiers dont parle David : Dies plem invrnietiturin eis;e t mettant, pour aiusi dire, en faction tour-à-tonr tontes les puissances de son ame, il s’efforçoit de continuer par ia droiture de ses intentions, par l’éloignement du péché, et par l'amour siucere du bien, le sacrifice de louanges que ses prières, ses saiutes lectures, ses heures de retraite, et ses pieuses réflexions, conunençoient et finissoient ► i fidèlement tous les jours.

Ne pensez pas , messieurs, que notre héros perdit à la tête des armées , et au milieu des victoires , ces sentiments de religion. Certes, s’il y a une occasion au monde où l’ame pleine d'elle-inème soit en dauger d’oublier son Dieu, c'est dans ces postes éclatants où nu homme, par la sagesse de sa conduite, par la grandeur de son courage, par la force do son bras , et pai le nombre de scs soldats , des ient com-

r',C> ORAISON FUNEBRE me le dieu des autres hommes, et, rempli de gloire en lui-même, remplit tout le reste du monde d’amour, d’admiration, ou de frayeur. Les dehors même de la guerre, le son des instruments , l’éelat des armes, l’ordre des troupes, le silence des soldats, l’ardeur de la mêlée, le commencement , le progrès et la consommation de la victoire, les cris différents des vaincus et des vainqueurs, attaquent Faille par taut d’endroits, qu’enlevce à tout ce qu elle a de sagesse et de modération, elle ne connoil ni Dieu ni elle-même. C’est alors que les impies Salmonécs osent imiter le tonnerre de Dieu , et répondre par les foudres de la terre aux foudres du ciel : c’est alors que les sacrilèges Antiochns n’adorent que leurs bras et leurs cœurs, et que les insolents Pharaon, enflés de leur puissance, s'écrient: C’est moi qui me suis fait moi-même. Mais aussi la religion et l’humilité paroissent-ellcs jamais plus majestueuses que lorsque, dans ce point de gloire et de grandeur, elles retiennent le cœur de l'homme dans la soumission et la dépendance où la créature doit être à l’égard de son Dieu ?

M. de Turenne n’a jamais plus vivement seuti qu’il v avoit un Dieu au-dessus de sa tète, que dans ces occasions éclatantes où presque tous les autres l'oublient. C’étoit alors qu’il redoubloit ses prières ; on l’a vu même s’écarter dans les bois, où , la pluie sur la tête et les genoux dans la boue, il adoroit en cette humble posture ce Dieu devant qui les légions des auges tremblent et s'humilient. Les Israélites , pour s'assurer la victoire, faisoient porter l’arche d’alliance dans leur camp , et M. de Turenne croyoit

DE M. DE TU RENNE. 147 que le sien seroit sans force et sans défense s’il n’étoit tous les jours fortifié par l’oblation de la divine victime qni a triomphé de toutes les forces de l’enfer. Il y assistoit avec une dévotion et une modestie capable d'inspirer du respect à ces âmes dures à qui la vue des terribles mystères n’en kispiroit pas.

Dans le progrès même de la victoire, et dans ces moments d’amour-propre où un général voit quelle se déclare pour son parti , sa religion étoit en garde pour l’empêcher d'irriter tant soit peu le Dieu jaloux, par une confiance trop précipitée de vaincre. En vain tout retentissoit autour de lui des cris de victoire ; en vain les officiers se Uattoient et le fia ttoient lui-mèine de l'assurauce d’un heureux succès : il arrètoit tons ces emportements de joie où l’orgueil humain a tant de part, par ces paroles si dignes de sa piété : ■< Si Dieu ne nous soutient, et s’il n’acheve « son ouvrage , il y a encore assez de temps pour être « battus. »

Aussi , connue il reconnoissoit que toutes les victoires vendent de Dieu, il s’efforçoit de les rendre dignes de Dieu. Après avoir vaincu les ennemis, il n’oublioit rieu pour vaincre la victoire même. Vous savez que naturellement elle est cruelle, insolente, impie : M. de l’urenne la rendoit douce , raisonnable et religieuse. Quels ordres ne donnoit-il pas , quels efforts ne faisoit-il pas, pour arrêter le carnage, qui, après l’ardeur du combat , n’est plus qu’un crime et une brutalité barbare? pour empêcher la profanation des temples, l’incendie des maisons , les dégâts inutiles, et les abomitistioos, qui obligent si souvent les

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princes chrétiens à pleurer les plus j ustcs et les plu»

glorieuses victoires ?

Après un tel exemple, les faux politiques oserontils encore mettre parmi leurs maximes impies, que la religion chrétienne n’est pas propre à faire de grands hommes de guerre? Les libertins oseront-ils tourner en ridicule ceux qui songent à apporter aux occasions dangereuses un cœur d'autant plus ferme et plus intrépide que leur conscience est plus pure? O corruption! ô fantôme d'une fausse gloire! ô ouvrage funeste de ce vieil ennemi du genre humain, qui n'a que trop réussi à ouvrir une porte assurée à la mort éternelle des âmes, dans un emploi où il y a tant de portes ouvertes à la mort du corps! Quoil messieurs, des chrétiens peuvent-ils penser qu'un homme soutenu de la couliauce qu’il a eu Dieu, armé de la sûreté de sa conscience, animé de l’espérauce des couronnes immortelles, convaincu qu’une des plus essentielles obligations que la religion lui impose est de combattre et de mourir, s’il le faut , pour le service de son prince et de sa patrie, soit moins généreux et moins vaillant qu’un impie présomptueux qui met toute son espérance en soi-même, et qui ne rccoinioit point d'autre Dieu que son cœur et que son bras? Messieurs, le pourrez-vous croire désormais? Et si les exemples des Charlemagne , des 1 héodose, des David, qui ont plus remporté de victoires par leurs prières que par leurs épées, sont trop anciens et trop éloignes, ne serez-vous pas instruits par la piété et la religion du héros que vous venez de perdre? Vous lui avez va prendre au pied des aute ls les armes pour aller combattre les enuc-

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mis : vous lui avez vu rapporter au pied des autels ees mêmes armes, après les avoir vtiucus : avez-vous vu que sa religion l’ait troublé en donnant les ordres ; qu’elle l’ait rendu timide dans l'exécution , qu’elle l’ait empêché de poursuivre chaudement la victoire , d’en tirer tous les avantages possibles poulie service de son maitre? Enfin , pour avoir de la religion en étoit-il moins prudent, moins vaillant, moins henrenx? ou plutôt n’ètoit-il pas heureux, sage et vaillant, parcequ'il avoit de la religion?

Et en vérité , messieurs , il semble qu'il étoit bien juste que le Dieu des armées combattit pour un prince qui combattoit pour lui avec tant de zele et d’ardeur. Le soin d’acquérir de nouveaux sujets à son roi ne l’empêchoit pas de songer aux conquêtes de Jésus-Christ, et à la conversion des hérétiques. C’étoient les victoires pour lesquelles il croyoit qu'il lui étoit permis d’avoir de l’amonr-propre , et dont il pouvoit en quelque façon se glorifier. Il souliaitoit avec tant de passion de ne voir qu'un pasteur et qu'un bercail dans l’Église, que je neerains poiut de dire qu’avec plaisir il se fût fait anathème pour réunir les frères qu’il avoit eus dans l’erreur à ceux que la vérité lui avoit donnés. Il n’epargnoit rieu pour satisfaire cette sainte passion ; il ctudioit avec soin les meilleures inaniefes de ramener les égarés ; il avoit des conférences fréquentes avec toutes les personnes qui , par leur savoir, leur zele et leür cha rité, pouvoient avancer ce grand ouvrage. Au milien de son camp, à la veille des plus importantes actions de la guerre, et quelques heures avant que do vaincre désarmée* entières, il ccrivoit de longues

tjo

OU A ISO N F i; NE# RE lettres, il donnoit des avis pour enlever à l'hérésie quelque ministre on quelque personne considérable, qui , par l'éclat de sa conversion , put procurer celle de plusieurs autres.

Comme il savoir qn'il n’ya que trop d’héréfiqfies , qui , ponr me servir des termes de Ter fui lieu , regardent la pauvreté comme une divinité plus redoutable que le Dieu même dont ils tiennent la vérité captive dans l'injustice, il n’épargnoit ni son bien ni sou crédit pour leur subsistance, et pour leur (aire trouver dans l'Église véritable tout ce qn’ils perdoient de secours , d’appui et de biens, en quittant la fausse. 11 u’étoit hardi à demander des grâces au roi que sur ce sujet, et il fût allé jusqu’à l'importunité, si la religion de son prince n’eût prévenu son z.ele. Ce zele n’est pas éteint par sa mort ; sa libéralité fait encore la guerre à l’hérésie, et il ne s’est pas contenté que l’exemple de sa conversion fût comme tm phare qui avertit les hérétiques du chemin qu’il falloit tenir pour éviter les écueils; il a même préparé un port et nu asile à cenx qui, se sauvant tout nus du naufrage, ont besoin de trouver sur la rive quelque main charitable qui leur aide à conserver une vie qu’ils viennent de garantir des flots. Tant de soin , tant d’application , tant de Vues ponr les intérêts de l’Église, ne méritent-ils pas qn’on lui donne les titres les plus pompeux dont les saintsperes aient honoré la mémoire des princes religieux ? que l’on publie que, comme Constantin, il a été un évèqm du dehors pendant sa vie, et qu’oa Ini donne, comme à ce grand empereur, le nom de très saint et de Près heureux après sa mort 1 Ce triste endroit de mon

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discours m’avertit ici qu’il faut que je dissipe quelques pensées sombres qui s’élèvent dans votre ame, et que je vous adresse les mêmes paroles que saint Ambroise employa autrefois dans l’oraison funebre du jeune Valent iuieu : Audio vos dolere q/iod non accepit sacramentel baptismatis ; je vois, disoitil au peuple de Milan, que vous avez une extrême douleur de ce que l'empereur est mort sans avoir reçu le baptême. Mais, continue-t-il , il avoit souhaité ce sacrement, il l’avoit demandé avec ardeur et avec une foi vive: n est-ce pas en avoir la grâce, quoiqu'on en ait pas reçu l'ablution? Cerlè qui poposn t , accepit. Si les martyrs sont lavés dans leur sang sans le secours du baptême , pourquoi ne dirons-nous pas que l’illustre Valentinien a été baptisé par sa piété et par ses désirs? Si suo sanguine abluunlur mart yres , et hune sua pietas abluit.

.le suis bien éloigné de croire que j’aie ni la sainteté ni la gravité du grand Ambroise, pour donner a mes sentiments un poids approchant de celui qu’avoient les pensées de ce grand saint : mais aussi n’aije pas eu main une matière plus favorable et des gages pins assurés du salut de M. deTurenne, que saint Ambroise n’en avoit de celui de Valentinien ? Notre héros avoit été régénéré en .Tésns-Christ par le baptême ; il s'étoit uui à lui par la participation des divins mvsteres, en mangeant au pied des autels ce pain des forts qui soutient l ame, et lui donne la force d’arriver à la sainte montagne de Dieu. Il avoit une foi vive, une confiance de fils en la bonté du l’ere céleste : il seutoit , comme il le disoit lui-mêine au confident de sa piété, qne l'amour de Dieu crois-

ORAISON MI N E P. R E «oit en son coeur. Ses moeurs étoicut pures, ses intentions saintes; il avoit un extrême éloignement ilu péché; il adoroit Dieu en esprit et en vérité; il le prioit avec une charité ardente et une humilité sinccre: il est mort dans le devoir actuel d’un bon citoyen ; ses désirs les plus ardents étoient de contribuer par ses victoires à unfe paix qui lui donnât le moyen de vaquer dans la retraite à cet unique nécessaire que Jésus-Christ nous enseigne dans l’évangile.

Le beau spectacle que c'eût été pour le monde chrétien, d'entendre dire à ce grand homme après la paix ce que dirent les Machabées vainqueurs de tous leurs ennemis : Ecce contriti surit omnes ndversarii nostri , ascendamns mine mundare snneta et renovnre. Voilà les ennemis de mon prince vaincus, l'Europe paisible, et la P rance triomphante : montons sur la sainte montagne de Sion pour y purifier et y achever le temple que Dieu veut avoir dans nos coeurs. Il l'eût fait, messieurs , il l’eût fait : on lui eût vu mettre toute sa gloire an pied de la croix, et descendre, par religion et par humilité , d'une élévation d’où les autres sont ordinairement précipités par quelques revers de fortune ou par la mort.

Ce grand et bel avenir dont sa mort précipitée nous a fait perdre l'exemple ne sera point perdu pour lui devant vous, grand Dieu! vous qui lisiez dans son cœur, vous qui voyiez ce désir sincere et empressé qu'il avoit de sortir de l'Egypte pour vous aller adorer dans le désert. Votre puissance peut , quand elle veut , mettre les temps en abrégé, et don-

DE M. DE T U RENNE. i53 ner à quelques jours le mérite de plusieurs années; et cette même puissance , qui appelle les choses qui ne sont pas avec la même facilité que celles qui sont, ne donnera-t-elle pas la récompense de ce glorieux avenir à un héros qui s’en étoit presque attiré tout le mérite par l’ardeur et par la sincérité de ses désirs?

Mais quand ce cœur ne seroit pas un fruit entièrement mûr pour le ciel, le Carmel, cette terre de grâces et de bénédictions où il a été transplanté, ne lui avanceroit-il pas ce degré de chaleur et ce goût de sainteté qui le rendra propre pour l’éternité bienheureuse , tandis qu’il ne tombera pas une goutte de rosée sur les malheureuses montagnes où ce grand homme a été enlevé à la terre? Montes Gelboc , nec ros ncc pluvia cadat super -vos. L'oblation du sacrifice, l'élévation des mains de cet illustre prélat dont la tendresse redoublera la religion, le aele et la piété, les prières de ces saintes filles du Carmel, attireront sur ce cœur des rosées d’en-haut assez, abondantes pour lui donner sa derniere perfection.

Certes, l’on peut bien dire de M. de Turenne que la gloire qui l’a suivi durant toute sa vie l’a accompagné jusqu’après sa mort. I.e roi, pour donner une marque immortelle de l’estiiue et de l'amitié dont il honoroit ce grand capitaine, donne une place illustre à ses glorieuses cendres parmi ces maîtres de la terre qui conservent encore dans la magnificence de leurs tombeaux une image de celle de leurs trônes. Ce sera là, messieurs, que les étrangers curieux, et la postérité savante, iront apprendre daus les ornements de l’architecture les actions éclatantes de ce prince, dont la réputation a rempli

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toute la terre , et remplira la suite des siècles. Ce sera là que, par des emblèmes ingénieux, on apprendra quelles ont été les vertus civiles et morales par lesquelles il a surpassé la sagesse des plus célébrés philosophes. Mais si dans ce superbe monument M. de Turenne trouve la gloire d’ Athènes et de Rome ; dans celui que la piété de son illustre maison lui éleve en ce saint lieu, nous pouvons dire que la gloire du Carinel lui est donnée : Décor Carmeli datas est illi. C’est ici que toutes les vertus chrétiennes feront le sujet de son épitaphe , et la magnificence de son tombeau. C’est ici que l’on apprendra que la grandeur de la naissance, la vie de la cour, la profession des armes, la gloire des victoires et des triomphes, et les applaudissements du monde, n’ont pas été incompatibles, dans le cœur de M. de Turenne, avec l’humilité de la croix; et qu’une foi vive, une espérance ferme , une charité ardente, un zele animé pour la conversion des hérétiques, une haine constante du péché, un amour véritable pour le bien, une intention pure, et enfin une religion pleine et sinccre , ont procuré devant Dieu à ce parfait héros une gloire plus solide, plus éclatante , et plus durable, que celle dont il a été couvert devant les hommes.

PRINCE DE CONDE , ET PREMIER PRINCE Dü SANG ;

Par BOURDALOÜE.

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