‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 51 sur 58 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

C'est à la mort, dit saint Clirysostome, que le secret de la prédestination des hommes commence à se développer; et c’est, si j'ose parler ainsi, dans ce dénouement de la vie où nous voyons tous les jours le discernement que Dieu fait déjà du bon grain et de la paille, c’est-à-dire des lâches chrétiens et de ceux en qui la foi est victorieuse du monde, par la diffé rence des caractères et des dispositions de ceux qui meurent: car les chrétiens lâches, dit ce saint docteur, par un effet de réprobation visible, qui est la suite déplorable de leur lâcheté, quoique chargés de crimes devant Dieu, obstinés à jouir de la vie , remettent l'importante affaire de leur conversion au

UH LOUIS DE BOURBON. *y5

temps delà mort; font paroitre des foiblesses honteuses, et, supposé les principes de la religion, affreuses et scandaleuses, dans la nécessité la plus pressante de se disposera la most; ont pour Dieu des cœurs froids et des cœurs durs, dans la vue même prochaine de la mort. Telle est la destinée fatale des mondains que Dieu rejette. Au contraire, ceux qu’il choisit pour être, comme dit saint Paul, des vases de miséricorde, s’ils sont dans le désordre du péché, préviennent la mort par une véritable pénitence ; purifiés par la pénitence, regardent la mort avec tranquillité, et en soutiennent le combat avec fermeté; mourants, achèvent de se sanctifier par la mort, on plutôt sanctifient la mort même , et se la -endent précieuse devant Dieu par la ferveur de leur piété. Ainsi meurent les élus de Dieu; et c’est ainsi, mes chers auditeurs, qu’est mort le grand prinee à qui nous rendons aujourd’hui les devoirs funèbres.

Il est mort en sage chrétien, parcequ’il a voulu que sa mort fût précédée de sa conversion et de sou retour à Dieu ; il est mort en héros chrétien, parcequ’il a fait paroitre en mourant toute la grandeur de son ame; il est mort en parfait chrétien, parcequ’il a consacré les derniers moments de sa vie par tout ce que la religion peut inspirer de plus saint et de plus tendre à un cœur fervent. N'ai-je donc pas eu raison de lui appliqner cet éloge de l’écriture, JYeqnaquam, ut mari soient i^navi, mort uus est (i) ? Il est mort, mais non pas comme les lâches mondains, ni comme les lâches impies ont coutume de

(i) i Keg. 3 , 33.

rgf» ORAISON K li N K R R E

mourir. Or, voilà, hommes du siecle, ce que vous devez imiter. Ni la valeur de ce prince, ni ses qualités héroïques , ne sont presque pas des exemples pour vous, tant elles ont été élevées au-dessus de vous ; mais sa conversion et sa mort sont des modèles que Dieu vous avoit réservés, et dont je défie les coeurs les plus impénitents et les plus endurcis pécheurs de n’avoir pas été touchés.

Il voulut en sage chrétien, par un retour à Dieu aussi siucere qu’exemplaire, prévenir la mort. Ce fut votre ouvrage, Seigneur, et la gloire en est due encore aujourd'hui à votre grâce toute-puissante. 11 auroit pu, suivant le malheureux usage des esclaves du monde, alleudre jusqu’à la derniere heure, et par d’opiniâtres délais, daus l'impuissance de se résoudre, pousser jusqu’au hout le désordre d’une espérance présomptueuse ; mais il avoit trop de lumières pour prendre un si mauvais parti. Persuadé qu’une conversion à la mort n’étoit d’ordinaire ij u' une conversion forcée, et qu’une conversion forcée ne pouvoit jamais être une conversion chrétienne, il en médita une qui au moins de ce côté là ne pût pas à lui-même lui être suspecte ; et il voulut , par des épreuves solides de soi-même, se donner lf loisir de se convaincre que c’étoit lui qui quittoi son péché , et non pas son péché qui le quittoi 1 . Tou ehé du souvenir des dangers qu’il avoit courus, e dans lesquels, prodigue de son aine aussi bien qui de sa vie, il avoit mille fois risqué son salut éternel . il conçut l’importance et l’obligation de l'assurer unifois. Sou ame, sauvée de tant de périls, lui parut précieuse. Il ne voulut pas qu’eu vain la Providence

eût fait tant de miracles pour le conserver. 11 crut lui devoir cet hommage, non seulement de ne la plus tenter, mais de racheter, par ce qui lui restoit de jours et d’années, l'oubli de Dieu et de soi-même dans lequel il avoit vécu. Le moment de salut arriva pour lui : il le connut ; et dans un temps où le monde ne s’y attendoit plus, mais où le Dieu des miséricordes avoit préparé son cœur, ce prince qui n’avoit si long-temps balancé que pour s’affermir davantage, après avoir pris toutes les mesures pour s’attirer le don du ciel, se déclara enfin par un changement qui réjouit les anges et qui édifia les hommes, qui consola les gens de bien et qui confondit les impies. Quel coup de foudre pour ceux-ci, lorsqu’ils vireut éclater les véritables sentiments de ce héros , duquel ils s’étoient jusque-là, quoiqu’injustement , prévalus pour autoriser leur conduite ! Ce coup , mes chers auditeurs, les atterra et les consterna. De tout autre exemple le libertinage en auroit appelé, ou plutôt, contre tout autre exemple il se seroit ou elevé ou inscrit en faux; car voilà l’iniquité de l’esprit libertin du siècle. Qu’un mondain, même de bonne foi, réforme sa vie, on raisonne sur sa conversion, on en cherche les motifs, on vent que l’intérêt soit le ressort qui ait donné le mouvement à la grâce; et, quand tous les dehors sont hors de prise, on va fouiller jusque dans les intentions les plus sécrétés pour v trouver le levain caché de l’hypocrisie et de la dissimulation.

La conversion de notre prince fut à couvert de tout cela. Sa bonne foi et la sincérité de son procédé étoient si établies dans le monde que l’ira-

i y S ORAISON FUNE1ÎRE piété la plus maligne se tut, et respecta dans sa personne l’œuvre de Dieu. Eu effet, jamais retour à Dieu ne fut plus humble, plus uniforme, plus constant ni mieux soutenu , plus accompagné de toutes les conditions que le inonde meme respecte , et qui font dans les actions des hommes ce caractère d'irrépréhensibilité dont parle saint Paul. Quelles mesures de prudence, je dis de prudence chrétienne, son humilité n’y observa -t -elle pas? Egalement ennemi de l'affectation et de l'ostentation , il évita soigneusement tout ce qui pouvoit ressentir Inné ou l’autre dans l’accomplissement d'une résolution si sainte; et l’une de ses applications fut de n'y mêler aucune singularité par où il semblât avoir voulu s'en faire honneur; s’étant proposé pour modelé le sage et l’humble saint Augustin , qui en usa de la sorte , de pour, disoil-il lui-même dans le livre de ses Confessions, qu’on ne l’accusât ou qu’on ne le soupçonnât d'avoir voulu paroitre grand jusque dans sa pénitence. Ne conversa in factum meum intuentium ora dicerent, quoi/ quasi appctiisscm magnas -videri (i). Avec quelle égalité d’amc et quelle constance notre prince ne poursuivit-il pas ce que la grâce du Seigneur lui avoit si divinement inspiré ! Incapable d'un vain projet , il se prescrivit dés-lors à soi-même une forme de vie chrétienne qu’il pratiqua sans relâche , et de laquelle il ne sc démentit jamais; assistant chaque jour, mais avec un respect digne de Dieu, au mystère adorable et redoutable ; priant , comme le centcnicr Corneille v

( i ) Conf. I. g , c. •*.

avec assiduité ; nourrissant sou ame de la lectura des écritures saintes , dont Dieu lui avoit donné le goût ; la purifiant par la patience , qui, selon l’Apôtre, devint l'épreuve de sa foi aussi bien que la matière de sa pénitence; bénissant Dieu dans ses douleurs , et lui en faisaut par sa soumission un sacrifice continuel : tout cela à la vue de sa maison , qu’il édifioit , et qu’il régloit par son exemple ; n’ayant pas eu moins de zele pour donner, selon l’évangile , les marques nécessaires de sa conversion, et pour en faire voiries fruits, que de modestie pour en éviter l’éclat ; et, jusqu’au temps que le Seigneur acheva d'y mettre le sceau de la grâce finale , ayant soutenu avec une inviolable persévérance ce qu’il avoit si saintement et si mûrement entrepris.

Ainsi préparé du côté de Dieu, faut-il s’étonner s'il a fait paroitre en mourant toute la grandeur de son ame , et s’il est mort en héros chrétien ? Car on peut bien dire de lui ce qu’a dit l’écriture d’un saint roi dont elle a canonisé la piété, Spiritu magno viilil nltirna (1) , qu’il a envisagé sa fin avec cet esprit de héros qui fut encore ici son caractère , et qui jamais ne fut plus grand que quand il se trouva dans sa personne sanctifié par la religion : Spiritu magno. Les impies et les enfants du siecle, malgré la prétendue force d’esprit qu’ils affectent pendant la vie , laissent voir aux approches de la mort toute leur foiblesse. Ils sont désolés à la mort, parcequ’ils n’ont pas assez de force pour se résoudre à quitter la vie. Ils veulent à la mort être trompés , parcequ’ils n'ont

(1) F.ccu. 48, 0.7.

sroo

O K A 1 S O N l'UNEBRE pas le courage (le s’entendre dire qu’il faut mourir. Leur en porter la parole est pour eux une mort anticipée, que la fausse prudence du siècle croit toujours leur devoir épargner, lin malheureux respect humain fondé sur leur conduite passée, et encore plus sur leur disposition présente , ferme sur cela la bouche aux plus zélés de leurs amis. On écarte les ministres de l’Eglise, dont an moins la vue les avertirait d'y penser; et la crainte d’effrayer un pécheur mourant, mais particulièrement un grand du monde, fait qu'on le livre tel qu’il est, et qu’on l’abandonne à la rigueur des jugements de Dieu: terrible mais juste châtiment de sa lâcheté !

C’est ce que nous voyons tons les jours ; mais c’est ce qu’on n’a pas vu dans le héros dont je vous propose l’exemple. Que fait-il P frappé delà maladie qui doit décider de sou sort, pour en bien soutenir l’attaque il en veut savoir le péril; il commande, mais en prince et en maître, qu’on ne lui déguise rien de l’état où il est ; il oblige ceux qu’il a honorés de sa confiance à lui rendre cet important quoique douloureux ofüce ; il leur eu levelui-méme toutes les difficultés; il reçoit la nouvelle de sa mort comme il a cent fois reçu les ordres de son souverain , c’està-dire comme un ordre du ciel auquel il est prêt d’obéir; et le premier sentiment dont il est touché, c’est d’adorer en esprit et en vérité l’auteur de son être, en lui disant avec une soumission également chrétienne et héroïque: j Dominas est ; quod bonurn est in oculis suis facial (t). « Il est le

(t) t Ulc. 3.

» maître de ma vie ; qu’il fasse de moi ce qui esl « agréable à ses yeux. » Posséda-t-il jamais son ame avec plus de fermeté? et dans un jour de bataille eut-il jamais plus de présence et plus d’application d’esprit que ce jour-là? Quoique mourant , aucun de ses devoirs rte lui échappe. Il écrit au roi une lettre aussi tendre que respectueuse. Il profite de ce moment pour obtenir une grâce qu’il a si ardemment souhaitée, et qui va finir la disgrâce d’un prince qu’il ne peut oublier, d’un prince qn’il a reconnu si digne de ses soins, d'un prince qu’un mérite éprouvé, et dont il répond , lui a rendu encore plus cher que la proximité du sang. 11 pourvoit aux affaires de sa maison avec autant de liberté que de sagesse. Il pense à ses amis; et, malgré eux, par les bienfaits dont il les comble, il leur donne les dernieres marques de sa précieuse amitié. Nous diriez qu’en effet la mort n’est pour lui qu’uu départ et un voyage auquel il se dispose , au lieu que l’impie la regarde comme une entière ruine et comme une totale destruction : Et ejuod a nobis est iter. exterminium ( i). Mais laissons là ces devoirs du monde , et attachons-nous à ce qu’il fait comme chrétien.

Le désordre on plutôt le scandale des mondains qni meurent est qn’on n’ose même leur parler de ce que l’Église a pour eux de plus salutaire et de plus saint. Cette idée de sacrements de l’Église, qui dans les vues de la foi devroit les remplir de consolation et de force , du moment qn’on la leur propose les

(i) Sar. 3, 3.

soi O K Aïs O N F U N ERRE

j“tte dans des abattements d’esprit qu’on ne sait si l’on doit imputer à nne simple lâcheté, ou à une énorme dureté ; et Dieu veuille qu'il n’y entre point d’infidélité ! Quels détours ne faut-il pas prendre, et, à la honte de la religion , quels ménagements ne faut-il pas apporter pour les déterminer à se munir de ses divins secours , et à se pourvoir de ces remedes souverains qui sont les sources du salut? Ni ménagements ni détours ne sont nécessaires pour y déterminer notre prince. 11 les desire lui-même avec ardeur , il les demande avec empressement ; il n’attend pas que son esprit affoibli ne soit plus eu état d'en proliter, il veut, pour en ressentir toute la vertu, être dans un parfait usage de sa raison, et posséder son ame tout eutiere, pour s’en appliquer tout le fruit. Instruit de cette graude vérité, que les choses saintes ne sont que pour les saints, il s’y prépare non seulement par une confession fervente, mais par une exacte et rigoureuse discussion de toutes les obligations que sa religion lui prescrit, et auxquelles il achève de satisfaire. OEuvres de piété, de charité, de justice, il n'omet rien de tout ce que la délicatesse d'une conscience aussi éclairée que la sienne peut lui suggérer; et ce que l’on a admiré, ou même vanté dans les consciences les plus timorées , est ce qu’il accomplit avec toute l’humilité du serviteur inutile, mais pourtant lidele. Si quelque chose, malgré ses soins, se trouve avoir manqué à ce qu’il ordonne et à quoi il fut obligé, il y supplée par la plus sûre et la plus efficace de toutes les voies. Il sait l’amitié qu’a son fils pour lui ; il connoît son cœur, et il ne croit pas pouvoir donner à

Dieu une caution plus infaillible de ce qu’il lui resteroit à acquitter que l'amitié de ce fils, sur laquelle il se repose. Se trompoit-il , et , fondé sur cette amitié , n’avoit-il pas droit de s’assurer de tout ? Mais achevons.

Après avoir reçu sonDieu, plein de zele, et animé de cette ferveur qui est comme l’effet sensible du sacrement dans ceux qui le reçoivent bien disposés , il répand son aine en présence des siens. Prince et princesse, qui m’ecoutez, oserois-je vous remettre devant les yeux ce triste spectacle que votre douleur eut tant de peine à soutenir? Mais suspendez pour uu moment votre douleur, et dites-moi, avez-vous jamais oui parler avec plus de dignité, avec plus de grâce , avec plus d’énergie et plus de force, de. vos plus essentiels devoirs , que vous en parla ce héros mourant? Non , je 11e craindrai pas de vous rappeler ses dernieres paroles. .Te sais que vous ne pouvez les oublier, et que vous en fûtes trop vivement pénétrés pour en perdre jamais le souvenir. Quand vous n’auriez pas eu jusqu’alors les sentiments de religion que Dieu vous a donnés, ce prince , l’organe de Dieu , vous les auroit inspirés dans le moment qu’il se sépara de vous ; et le dernier effort qu’il fit , lorsque , bénissant sa famille dans vos personnes , il vous dit « que la véritable grandeur consistoit à « servir le maître des maîtres et à mettre en lui sa « confiance, et que vous ne seriez jamais ni grands « hommes ni grands princes qn’autaut que vous « seriez chrétiens et attachés solidement à Dieu : » ces paroles , dis-je , que vous recueillîtes avec autant de respect que de piété, auroient bien fait sur vous

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plus d'impression que les prédications les plus touchantes n’eu feront jamais pour vous le persuader. C’est avec ces paroles qu’il vous quitta , ou , pour mieux dire, qu’il s’arracha de vous.

Pour mourir en parfait chrétien , il voulut mourir par avance à ce qu'il avoit le plus tendrement aimé. C’est à vous seul, mon Dieu, qu’il voulut consacrer les derniers moments de sa vie. Pour se détacher de la chair et du sang , il vous en fit, Seigneur, an sacrifice digne de vous, qui l’acceptâtes, et de lui, qui vous le présenta : et, pour exécuter luimême l’arrêt de cette douloureuse séparation à laquelle vous le prépariez, il vous immola toute la tendresse de son cœur en faisant retirer le prince sou fils et la princesse sa helle-fille , dont la présence étoit encore peur lui quelque chose de si doux, et dont pour tout autre que pour vous il n’auroit pas voulu , ô mon Dieu , perdre un seul moment; et c’est alors qu'uniquement occupé de vous , et déjà mort à tout le reste , il entra en esprit dans votre sanctuaire, pour n’avoir plus d’antres pensées que celles de votre justice et de votre miséricorde: Introibo in potentias Domim , memorabor justitiæ tuæ so/ius (i). C’est alors, mes chers auditeurs, que, renonçant à tout le faste de la gloire mondaine , et se souvenant seulement qu’il étoit pécheur, il donna ces marques publiques d’un cœur contrit et humilié, que Dieu ne méprisa jamais dans le plus vil coupable, mais que je ne sais, s’il n’admire point, aussi bien que la foi du cente-

(i) Ps. 70, iC.

DE LOUIS DE BOURBON, nier, dans un héros pénitent. C’est alors qu’eiuprum. tant la voix et employant le ministère de celui qni l'assistoit, il déclara le désespoir où il étoit d’avoir par ses discours et par ses exemples mal édifié son prochain , et en particulier ses domestiques et ses amis. C’est alors qu’ajoutant au mérite de la pénitence le désir de la souffrance et le zele de la pénitence , réduit à une langueur extrême, il s’affligea de ne pas souffrir assez, et souhaita, pour l’expiation de ses fautes, d'endurer les douleurs les plus aiguës. C'est alors que, rempli de foi, il répondit à tontes les prières de l’Eglise ; se les faisant répéter, parcequ’il y trouvoit , disoit-il, les motifs les plus solides de son espérance , et achevant d’une voix mourante, mais qui étoit encore le souffle de celte vie divine de la grâce dont Dieu l’animoit, les psaumes qu'on lui commencoit. C’est alors qu’embrassant la croix de son Dieu, et s’unissant à elle par de saints baisers, il pria celui qni alloit être son juge de n’oublier pas qu’il étoit son sauveur, lui disant ces paroles affectueuses qui justifièrent le publicaiu: Duis , propi tins esto mi/ti peccalori (i). C’est alors que, se livrant aux ferveurs de la charité la plus consommée, il ne fut plus touché que du seul regret d’avoir trop tard aimé son Dieu , et de la seule crainte de ne pouvoir pas l’aimer jusqu’à la fin. «Je crains, dit-il, que mon esprit ne s’affoiblisse, « et que par-là je ne sois privé de la consolation que « j aurois eue de mourir occupé de lui et m’unissaut « à lui. >

( i) Luc, 18, i3.

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Mais il ne m’nppartenoit pas, chrétiens, de vous faire goûter ni sentir l’onction d’une mort si précieuse : ce d ou étoit réservé à une bouche plus sacrée et plus éloquente que la mienne. L’illustre et savant prélat qui vous a parle avaut moi a déjà épuisé cette matière ; et après ce que vous avez oui, c’est à moi de me taire ici , en me réduisant à cette seule parole de mon texte : N equaquam. , ut mori soient ignavi, mort nus est. Il est mort, mais non pas comme les mondains, à la mort desquels il ne paroît qu’iropénitence, que dureté, qu'insensibilité pour Dieu, et que lâcheté. Voilà, monseigneur, ce qui dcvoit mettre le comble à l’éloge de notre incomparable prince , et ce qui devoit couronner sa glorieuse vie. Sans cela, tout ce qu’il a fait, et tout ce que j’ai dit de lui , seroit devant Dieu, non seulement vanité des vanités , mais sujet de réprobation. C’est par-là que devoit finir sou éloge, et c’est par-là qu’il a mérité d’être ce héros de la terre choisi de Dieu et prédestiné pour le ciel. Dieu, monseigneur, vous a donué dans sa personne l’idée de la véritable gloire; mais en vain et pour lui et pour vous seroit-il aujourd’h ui l’idée delà véritable gloire selon le monde, si vous ne trouviez en lui l’idée de la véritable piété. Vous avez hérité de scs grandeurs, de ses lumières, des rares talents de son esprit , et, malgré le silence que votre modestie m’impose, de ses qualités héroïques : mais tout celu séparé de sa piété, à quoi vous conduiroit-il ? comme, au contraire, tout cela sanctifié par sa piété, à quoi ne vous élevera-l-il pas? Il y a peu d’années que lui-même cntendoit ici I éloge du prince son pere, et vous entendez au-

DE LOUIS DE BOURRON. ao7

jourd'hui le sien. Ainsi se termine la gloire des hommes ; mais celle que vous aurez d’imiter sa foi et sa religion ne se terminera jamais. Les miséricordes et les grâces singulières dont Dieu l’a prévenu , voilà ce qui fait le sujet de votre conliance ; voilà ce qui fait la consolation de la princesse votre digne épouse, dont ce grand homme a tant honoré la vertu , et dont je puis dire que la vertu est l’un des plus puissants motifs qui ont servi à la sanctification de ce grand homme : car jusqu’à quel point n’en a-t-il pas été touché? et qu’y avoit-il de plus propre à lui faire goûter Dieu et à lui faire aimer la religion , que la conduite édifiante, que la vie irrépréhensible, que la dévotion exemplaire, de cette princesse selon son cœur, dont la douceur le charmoit en même temps que son attachement à tous ses devoirs le persnadoit. Une vie héroïque, chrétiennement et saintement terminée, voilà ce que le jeune priuce votre fils aura sans cesse devant les yeux, ce qu'il se souviendra d’avoir vu, et ce qui lui inspire déjà ces nobles et ces géuéreux sentiments que nous admirons en lui. Formé et cultivé par ce héros, en pouvoit-il avoir d’autres? Yoilà le modèle que tous les princes de votre maisou auront éternellement à se proposer pour être eux-mêmes des princes parfaits et des princes prédestinés.

Mais après leur avoir représenté un modelé si propre à les toucher, et si capable de les convaincre , c'est à nous, monseigneur, de rendre aujourd'hui à ce héros les devoirs de la plus juste et de la plus solennelle reconnoissancc dont nous ne nous acquitterons jamais, .le parle ici au nom de toute une corn*

»o8 OllAISON FUNEBRE

pagnie qu’il a honorée de .sa protection, de sa bienveillance, oserai-je le dire? de sa confiance, de son estime , et de son amitié. Vous le savez., mes peres , et je suis sûr qu’au moment que je dis ceci, vos cœurs, aussi vivement émus que le mien, répondent par un témoignage unanime à tout ce que je pense et à tout ce que je sens. Vous savez ce que nous devons à ce grand prince , et ce que nous avons perdu en le perdant. Il étoit notre appui, notre conseil, notre consolation. Nous avions recours à lui comme à notre pere ; nos intérêts le touchoient , nos disgfaces l’affligeoient ; il prenoit part aux succès de nos ministères ; sa bonté pour nous nous servoit dans le monde de défense, et nous valoit mieux que toutes les apologies. Quelle marque ne nous a-t-il pas donnée de celte bonté ? Après nous avoir confié pendant sa vie ce qu’il avoit au inonde de plus cher, il a voulu mourir entre nos mains, et mourant , il nous a laissé une partie de lui-même, qui est son cœur. Ce cœur plus grand que l’univers , ce cœur que toute la France auroit aujourd’hui droit de nous envier, ce cœur si solide, si droit, si digne de Dieu , il a voulu que nous le possédassions, et que uous en fussions les dépositaires. Nonsleserous, grand prince, et jamais derniere volonté n'aura été ni plus respectueusement ni plus fidèlement exécutée. Autant de cœurs que nous avons , ce sont comme autant de mausolées vivants où nous placerons le vôtre. Ce bronze et ce inarbre ne sont destinés que pour en conserver les cendres ; mais il vivra éternellement en nous. Tandis que cette compagnie subsistera il y sera en vénération. Jusqu’aux extrémités de la

terre ou prendra part à l’engagement où nons sommes d’honorer ce cœnr. Dans l’ancien monde et dans le nouveau il y aura des cœurs pénétrés des obligations immortelles que nous avons au prince de Condé. Aidez-nous, ministre de .1 ésus- Christ , à remplir dans toute son étendue un si saint devoir. Pontife du Dieu vivant, prélat (1), que ce héros à distingué entre ses pins chers et ses plus confidents amis , aideznous à lui rendre devant Dieu le tribut solide de notre véritable gratitude ; et , par le sacrifice de l’Agneau sans tache que vous allez immoler, achevez de purifier ce cœnr que toute la gloire du monde n'a pu remplir, pareequ’il étoit né pour cette gloire éternelle et incorruptible que Dieu prépare à ses •lus.

(1) Monseigneur 1 evêoue d’*-*'

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