‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 54 sur 58 · DE LOÜIS-LE-GR AND · texte numérisé non relu

DE LOÜIS-LE-GR AND

ptlée dans le tombeau ; tant de maisons anciennes éteintes; tant de uieres point consolées, qui pleurent encore sur leurs enfants ; nos campagnes désertes , et , au lieu des trésors qu’elles renferment dans leur sein, n’offrant plus que des ronces au petit nombre des laboureurs forcés de les négliger; nos villes désolées; nos peuples épuisés, les arts à la fin sans émulation ; le commerce languissant: vous leur rappellerez nos pertes plutôt que nos conquêtes: Quandà interrogaverint vos ftlii veslri , dicenles: Qmd siii volant isti lapides ? Vous leur rappellerez tant de lieux saints profanés; tant de dissolutions capables d’attirer la colere du ciel sur les plus justes entreprises; le feu , le sang, le blasphème, l’abomination, et toutes les horreurs qu’enfante la guerre : vous leur rappellerez nos crimes plutôt que nos victoires: Quandà interrogaverint vos filii veslri , dicentcs ■■ Quid sibi volant isti lapides ?

O fléau de Dieu! ô guerre! cesserez-vous enfin de ravager l’héritage de Jésus -Christ? O glaive du Seigneur, levé depuis long-temps sur les peuples et sur les nations, ne vous reposerez-vous pas encore? (i) O mucro Domini, use/uetjuo non çuiesces ? Vos vengeances, ô mon Dieu, ne sont-elles pas encore accomplies? n’aurez-vous encore donné qu’une fausse paix à la terre? L’innocence de l’auguste enfant que vous venez d’établir sur la nation ne désarme -t-clle pas votre bras plus que nos iniquités ne l’ irritent? Ucga-rdez-le du haut du ciel, et n’exercez

(i) Jbrem. 47, b-

O RAISON FUNEBRE plus sur nous des châtiments qui n’out servi ju;qu’ici qu’à multiplier nos crimes: O rnucro Domini, usquequô non quiesces? Ingrcdere invaginam huim, refrigerare , et si/c.

Un si long cours de prospérités inouies, qui dcvoit un jour nous coûter si cher, éleva bientôt le royaume à nu point de gloire et de magnificence où les siècles passés ne l’avoient pas encore vu. La France devint comme le spectacle pompeux de toute l'Europe. Que de maisons royales s’élevèrent , demeures superbes de Louis , où toutes les merveilles de l’Asie et de l’Italie rassemblées sembloient venir rendre hommage à sa grandeur ! Paris, comme Rome triom • pliante, s’cmbellissoit des dépouilles des nations. La cour, à l’exemple du souverain, plus brillante et plus magnifique que jamais, se piqua d’effacer l’éclat des cours étrangères; la ville, l’imitatrice éternelle de la cour, en copia le faste; les provinces à l’envi marchèrent de loin sur les traces de la ville. La simplicité des anciennes moeurs changea : il ne resta plus de vestiges de la modestie de nos peres que dans leurs vieux et respectables portraits, qui , en ornant les murs de nos palais, nous en reprochoient tout bas la magnificence. Le luxe, toujours le précurseur de l’indigence, en corrompant les mœurs, tarit la source de nos biens ; la misere même , qu’il a voit enfantée, ne pat le modérer: la perpétuelle inconstance des ornements fut un des attributs de la nation ; la bizarrerie devint un goût. Nos voisins mêmes , à qui notre faste nous rendoit si odieux , ne laissèrent pas d'en venir chercher chez nous le

DE LOUIS-LE-GRAND. 22$ modèle ; et , après les avoir épuisés par nos victoires , uoas sûmes encore les corrompre par nos exemples.

Cependant chaque jour embellissait le régné de bonis. La navigation, pins florissante que sons tous les régnés précédents, étendit notre commerce dans toutes les parties dn monde connu. Des hommes habiles furent envoyés vers les côtes les plus éloignées de l’un et de l'antre hémisphère pour prendre des points lixes et eu perfectionner les connoissances. Un édifice célébré (1) s’éleva hors de nos murs, où , en observant le cours des astres et toute la magnificence des cicux, on marque au pilote des routes certaines sur la vaste étendue de l’océan, et on apprend an philosophe à s’humilier sous la majesté immense de l’antenr de l'univers. Nos flottes , aidées de ces secours , nonsapportoient tons les ans, comme celles de Salomon , les richesses dn N ouveau-Monde. Hélas! ces nations insnlaiies et simples nous envoyoient leur or et leur argent, et nous leur portions peut-être en échange, an lien de la foi, nos déréglements et nos vices.

Le commerce, si ctendn au-deliors , fut facilité an-dedans par des ouvrages dignes de la grandeur des Romains. Des rivières, malgré les terres et les collines qni les séparoient , virent réunir leurs eaux , et porter au pied des murs de la capitale le tribut et les richesses diverses de chaqne province. Les deux mers qui entourent et qni enrichissent ce vaste royaume se donnèrent, pour ainsi dire, la main; et nn canal, miraculeux par la hardiesse et

(il L Observatoire.

aa4 ORAISON FUNEBRE les travaux incomp.éheusibles de l’entreprise, rapprocha ce que la nature avoit séparé par des espaces immenses.

Il étoit réservé à Louis d'achever ce que les siècles précédents de la monarchie n’auroieut même osé souhaiter; c’étoit le régné des prodiges: nos peres ne les avoient pas même imaginés, et nos neveux n’en ■verront jamais de semblables ; mais, plus heureux que nous , ils verront peut-être le régné de la paix , de la frugalité, et de l’innocence. Qu’ils n’arrivent jamais au comble frivole de notre gloire, plutôt que de l’acheter an prix des vices et des malheurs où elle nous a précipités!

Il est vrai que les soins de Louis pour augmenter l’éclat et le bon ordre du royaume ne se proposoient point de bornes. La ville régnante, l’abord de toutes les nations , et qui rassemble le choix comme le rebut de nos provinces , vit ce nombre prodigieux d'habitants si différents de mœurs, d’intérêts, de pays , vivre comme un seul homme. La police y ôta au crime la sûreté qne la confusion et la multitude lui avoient jusque-là donnée. Au milieu de ce chaos régnèrent l’ordre et la paix; et, dans ce concours innombrable d’hommes si inconnus les uns aux autres, nul presque ne fut inconnu à la vigilance du magistrat.

Le royaume entier changea de face comme la capitale: la justice eut des lois fixes, et le bon droit ne dépendit plus ou du caprice du juge ou du crédit de la partie; des réglements utiles, et qui deviendront la jurisprudence de tous les règnes a venir, furent publiés ; l’étude du droit français et

DE LOUIS-LE GRAND* m5 lu droit public se ranima; des sénateurs célébrés, et dont les noms formeront un jour la tradition des grands bonuues qui embelliront l'histoire delà magistrature, ornèrent nos tribunaux; l’éloquence et la science des lois et des maximes brillèrent dans le barreau; et la tribune du sénat principal devint aussi célébré , parla majesté des plaidoyers publics, que l’avoit été, sons les Hortense et sous les Cicéron, celle de Rome.

A quel point de perfection les sciences et les arts ne furent-ils pas portés? "Vous en serez les monuments éternels, écoles fameuses rassemblées autour du trône, et qni en assurez plus l’éclat et la majesté que les soixante vaillants qui environnoient le trône de Salomon (i) ! l’émnlation y forma le goût ; les récompenses augmentèrent l'émulation; le mérite, qui se multiplioit, multiplia les récompenses.

Quels hommes et quels ouvrages vois-je sortira la fois de ces assemblées savantes! des Phidias, des Apelles,des Platons, des Soplioeles , des Plantes, des Démosthenes, des Horaccs; des hommes et des ouvrages au goût desquels le goût des âges futurs de la monarchie se rappellera toujours: je vois revivre le siècle d’Auguste et les temps les plus polis et les plus cultivés de la Grece. Il falloit que tout fût marqué au coin de l'immortalité sous le régné de Louis, et que les époques des lettres y fussent aussi célébrés que celles des victoires.

La France a retenti long-temps de ces pompeux éloges, et nous nous sommes comme rassasies là-

(i) Gant. 3, 7.

t ij r.iiiFn. a.

226 ORAISON FUNEBRE dessus de nos propres losanges : mais, le dirai-je ici? en ajoutant à la science nous avons ajouté au travail et à la malice ; les arts , en ilattant la curiosité , ont enfanté la mollesse ; le tliéàtre , plus florissant, mais toujours le triste fruit de l’abondance, de l’oisiveté et de la corruption , ou a donné du ridicule au vice sans corriger les mœurs , ou a corrompu les mœurs en rendant le vice plus aimable ; la poésie, en nous rappelant tout le sel et tous les agréments des anciens, nous en a rappelé les séductions et la licence; la philosophie a paru perdre du côté de la simplicité de la foi ce qu’elle acquéroit de plus sur les connoissanccs de la nature; l'éloquence , toujours flatteuse dans les monarchies, s’est affadie par des adulations dangereuses aux meilleurs princes; enfin la science même de la religion , plus exacte et plus approfondie, et d’où devoit naître la paix et la vérité, a dégénéré eu vaincs subtilités et éternisé les disputes. O siecle si vanté ! « votre ignominie s’est donc multipliée avec votre « gloire (i) ! » Mais la gloire appartenoil à Louis , et l’abus qu’on en a fait a été notre seul ouvrage. Ainsi éelatoient au loin la grandeur et la réputation delà France, tandis qu’au-dedans elle s’affoiblissoit par ses propres avantages.

Je ne rappelle ici qu’une partie des merveilles dont vous avez été témoins. Tout ce qui fait la grandeur des empires se trouvoit réuni autour de Louis : des ministres sages et habiles , ressource des peuples et des rois ; nos frontières reculées, et qui sein-

(i) Osée, 4, 7.

DE LOUIS-LE-GR AND. 227 bloient éloigner de nous la guerre pour toujours ; des forteresses inaccessibles élevées de toutes parts, et qui paroissoient plus destinées à menacer les états voisins qu’à mettre nos états à couvert ; l'Espagne forcée de nous céder, par un acte solennel, la préséance qu’elle nous avoit jusque-là disputée; Rome meme désavouer, par un monument public, le droit des gens violé, et l’outrage fait à une couronne de qui elle tient sa splendeur et la vaste étendue de son patrimoine; enfin le souverain luimême d’une république florissante descendre de son trône, d'où ses prédécesseurs n’étoient pas encore descendus, quitter ses citoyens et sa patrie, et venir mettre les marques fastueuses de sa dignité aux pieds de Louis pour fléchir sa clémence.

Grands événements qui nous attiroient la jalousie bien plus que l’admiration de l’Europe! et des évènements qui font tant de jaloux peuvent bien embellir l’histoire d’un régné, mais ils n’assurent jamais le bonheur d’un état. Que mauquoit-il dans ces temps heureux à la gloire de Louis ? Arbitre •de la paix et de la guerre; maître de l’Europe; formant presque avec la même autorité les décisions des cours étrangères que celles de ses propres conseils; trouvant dans l’amour de ses sujets des ressources qui en tarissant leurs biens ne pouvoient «puiser leur zele ; conservant sur les princes issus <le son sang, signalés par mille victoires, un pouvoir aussi absolu que sur le reste de ses sujets; voyant autour de son trône les enfants de ses enfants ; le pere d’une nombreuse postérité ; le patriarche, pour ainsi dire, de la famille royale, et

aa8 ORAISON FUNEBRE élevant tout à la fois sous ses yeux les successeurs des trois régnés suivants. Jamais la succession royale n’avoit paru plus affermie : nous voyions croître au pied du trône les rois de nos enfants et de nos neveux. Hclas! à peine en reste-t-il un pour nousmêmes; et il n'est demeuré qu’une étincelle dans Israël. Mais ne hâtons pas ces tristes images, que la constance de Louis doit nous ramener dans la suite de ce discours.

Que ces jours de deuil paroissoient loin de nous en ce jour brillant où nous donnions des rois à nos voisins, et où l’Espagne même , qui avoit ébranlé tant de fois l'empire français, et qui depuis si longtemps usurpoit une de nos couronnes , vint mettre toutes les siennes sur la tète d’nn des petits-fils de Louis !

Ce fut ce grand jour qu’il parut comme un nouveau Charlemagne , établissant ses enfants souverains dans l’Europe ; voyant son trône environné de rois sortis de son sang ; réuuissant encore nne fois, sous la race auguste des Francs , les peuples et les nations ; faisant mouvoir, dn fond de son palais , les ressorts de tant de royaumes ; et devenu le centre et le lien de deux vastes monarchies, dont les intérêts avoient semblé jusque-là aussi incompatibles que les humeurs.

Jour mémorable il est vrai , vous ne serez écrit sur nos fastes qu’avec le sang de tant de Français que vous avez fait verser : les malheurs que vous prépariez nous ont rendu cettegloire triste et amere; vos dons éclatants , en flattant notre vanité , ont bu-

DE LOUIS-LE-GRAJïD. 22y milié et pensé renverser notre puissance. L'Espagne ennemie n’avoit pu nous nuire ; l’Espagne alliée nous a accablés : nos disgrâces seront éternellement gravées autour de la couronne qu’elle a mise sur la tête d’un de nos princes. Mais si la Castille a vu notre joie modérée par nos pertes, elle ne verra jamais notre estime pour sa valeur et sa fidélité, et notre reconnoissance pour son choix , affoiblies.

■l’avoue, mes freres , que la gloire des événements qui embellit un régné est souvent étrangère au souverain : les rois ne sont grands que parlesvertus qui leur sont propres ; leurs succès les plus éclatants peuvent ne couvrir que des qualités fort obscures , et prouver qu’ils sont bien servis, plutôt que dignes de commander.

Mais ici nous ne craignons pas de dépouiller Lonis de tout cet éclat qui l’environnoit , et de vous te montrer lui-même. Quelle sagesse ! et quel usage des affaires! L’Europe redoutoit la supériorité de ses conseils autant qne celle de ses armes : ses ministres étndioient sous lui l’art de gouverner ; sa longue expérience mûrissoit leur jeunesse, et assuroit leurs lumières : les négociations , conduites par l'habileté , réussissoient toujours par le secret. Quel bonheur la réputation seule du gouvernement ne promettoit-elle pas à la France , si nous eussions su nous contenter de la gloire de la sagesse ! Tous les rois voisins , qui en naissant avoieut trouvé Louis déjà vieilli sur le trône , se fussent regardés comme les enfants et les pupilles d'un si grand roi : il u'eùt pas été leur vainqueur ; « mais il étoit asseï

a3o OHA1SON FUNEBRE

■ grand jiour mépriser les triomphes ( i ) ; » et il eût été leur tuteur et leurpere.

De ce fonds de sagesse sortoit la majesté répandue sur sa personne : la vie la pins privée ne le vit jamais un montent oublier la gravité et les bienséances de la dignité royale : jamais roi ne sut mieux soutenir qne lui le caractère majestueux de la souveraineté. Quelle grandeur quand les ministres des rois venoient au pied de sou trône! Quelle précision dans ses paroles quelle majesté dans ses réponses! Nous les recueillions comme les maximes de la sagesse ; jaloux qne sou silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étoient à nous , et , s'il m’est permis de le dire , qu’il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguoient leur sang et leur teudresse.

Cependant, vous le savez, cette majesté n’avoit rien de farouche : un abord charmant , quand il vouloir se laisser approcher ; un art d'assaisonuer les grâces qui toucboitplus que les grâces mêmes ; une politesse de discours qui trouvoit toujours à placer ce qu’on aimoit le plusà entendre. Nous en sortions transportés , et nous regrettions des moments que sa solitude et ses occupations rendoient tous les jours plus rares. Nation fidèle, nousaimons de tout temps à voir nos rois ; et les rois gagnent toujours à se montrera une nation qui les aime.

Et quel roi y auroit plus gagné que Louis ? Vous pouvez le dire ici à ma place , anciens et illustres

( i) Jam ('«>sar tantus erat ut posset triumpbos ronteinnere. Fior.

DE LOUIS-LE-GR AND. aSi sujets occupés autour de sa personne.. Au milieu de vous, ce n’étoit plus ce grand roi, la terreur de 1 ' Europe , et dont nos yeux pouvoient à peine soulenir la majesté ; c’étoit un maitre humain , facile, bienfaisant, affable : l’éclat qui l’environuoit le déroboit à nos regards ; nous ne voyions que sa gloire, et vous voviez toutes ses vertus.

Un fonds d’honneur , de droiture, de probité, de vérité ; qualités si essentielles aux rois , et si rares pourtant même parmi les autres hommes ; uu ami tidele : un époux , malgré les foiblesses qui partagèrent son coeur , toujours respectueux pour la vertu de Thérèse ; condamnant , pour ainsi dire , par ses égards pour elle , l’injustice de ses engagements , et renouant , par l’estime , un lien affoibli par les passions ; un pere tendre , plus grand dans cette histoire domestique , qui ne passera peut-être pointa nos neveux , que dans les évènements éclatants de son régné , que les histoires publiques conserveront à la postérité.

Mais ce» vertus humaines , que sont-elles devant Dieu quand la piété ne les a pas sanctifiées? Hélas! le vain sujet souvent des louanges des hommes et des vengeances du Seigneur. Mais cette gloire si célébrée, et qui a fait tant de jaloux ou de llatteurs , à quoi mcne-t-elle pour l’éternité , si l’on ne l’a pas rendue à celui à qurseul la gloire est due? à un jugement pins rigoureux , et par l’ambition qui toujours y conduit, et par l’orgueil qu’elle inspire. Destinée terrible, et toujours à craindre pour les plus grands rois sur- tout , vous n’augmenterez pas le deuil de nos prières, et vous ne troublerez pas la

2 i a O K A 1 S O IN I' U N K B R E paix des offrandes saintes qui reposent sur l’autel , et qui vont solliciter , pour Louis , le pere des miséricordes !

Il connut le néaut de la gloire bnmaine : Et n^novit rjubd in lus r/noque esset labor , et afflictio spin tus ; et il fut encore plus grand par une foi humble et par une piété sinccre que par l’éclat de sa puissance et de ses victoires.

SECONDE PARTIE

L’onction sainte répandue sur les rois consacre leur caractère , et ne sanclilie pas toujours leur personne : l'étendue de leurs devoirs répond à celle de leur puissance ; le sceptre est plutôt le titre de leurs soins et de leur servitude que de leur autorité ; ils ne sont rois que pour être les peres et les pasteurs des peuples: ils ne sont pas nés pour eux seuls ; et les vertus privées, qui assurent le salut du sujet toutes seules , se tourneroient en vices pour le souverain.

C’est à la sublimité de ces idées primitives que l’écriture rappelle l’éloge d’un des plus saints rois de .luda. Il conserva son cœur lideleàDieu : Gubcrnavil ad Dorai num cor i psi us ( i ) ; c’est le devoir essentiel de l’homme. Il renversa les abominations de 1 impiété et tous les monuiuentsde l’erreur: Tntit abominationes impietatis ; c’est le zele du souverain. Il affermit la piété dans les jours de péché et de malice, en l'honorant de ses faveurs et de sa

(r) F.rcJLi. 4q, 3,

DE LOUIU LE-GRAND. a33 confiauce : In diebns peccatorum corroboravit pietalem ; et c’est l’exemple que doit à ses sujets celui qui eu est le pasteur et le pere.

Louis porta en naissant un fonds de religion et de crainte de Dieu , que les égarements même de l’âge ne purent jamais effacer. Le sang de saint Louis et de tant de rois chrétiens , qui couloit dans scs veines ; le souvenir encore tout récent d’nn pere juste; les exemples d’une mere pieuse ; les instructions dn prélat irrépréhensible qni présidoit à sou éducation ; d’heurenses inclinations, encore plus sûres que les instructions et les exemples, tout paroissoit le destiner à la vertu comme au trône.

Mais , hélas ! qu’est-ce que la jeunesse des rois ? Une saison périlleuse, où lespassions commencent ii jouir de la même autorité que le souverain, et à monter avec lni sur le trône. Et que ponvoit attendre Louis , sur-tout dans ce premier âge? L’homme le mieux fait de sa conr ; tout brillant d’agréments et de gloire ; maître de tout vouloir , et ne voulant rien en vain ; voyant naître tous les jours sous ses pas des plaisirs nouveaux qni attendoient à peine ses désirs ; ne rencontrantautour de lui que des regards toujours trop inrtruits à plaire, et qui paroissoient tous réunis et conjurés pour plaire à lui seul : environné d’apologistes des passions , qui souffloient encore le feu de la volupté , et qui cherchoient à effacer ses premières impressions devenu, en donnant des titres d’honneur à la licence ; au milieu d'une eourpolie, où la mollesse et le plaisir ont trouvé de tout temps le secret de s’allier, et même d’aller de pair avec la valeur et h- courage ;

234 ORAISON FUNEBRE et enfin dans un siecle où le sexe, peu content d'on- * blicr sa propre pudeur, semble même délier ce qui peut en rester encore dans ceux à qui il veut plaire.

Et cependant de l’exemple du prince quel déluge de maux dans le peuple! Ses mœurs forment bientôt les mœurs publiques : l’imitation, toujours sûre de plaire et d’attirer des grâces, réconcilie l’ambition avec la volupté ; les plaisirs , d’ordinaire gênés parles vues de la fortune, en facilitent les avenues et en deviennent la plus sûre route ; des écrivains profanes vendent leur plume à l’iniquité , et chantent des passions que le respect tout seul auroit dû ensevelir dans un éternel silence ; de nouveaux spectacles s’élèvent pour en faire des leçons publiques : tout devient la passiou du souverain.

O rois des peuples , dit l’esprit de Dieu ( i ) , vous qui , assis sur votre trône, voyez avec tant de complaisance à vos pieds la multitude des nations , c’est à vous que j’adresse ces paroles : Ad vos, ôreges, sunt lu scrmones met. Souvenez-vous que la puissance vous a été donnée d’en-baut, que l’usage en doi t être sain t , comme l’origine en est sainte ; qu’un jugement très dur est préparé à ceux qui sont établis pour commander aux autres , et qu’à l’étendue de l’autorité l’abondance du cbàtiment est presque toujours réservée.

Mais ici les miséricordes éternelles préparées a Louis commencent à se manifester. Dieu le prépare de loin à la vertu , en armant les premiers traits de son autorité contre les vices. L’usage barbare des

( i ) Sa r. 6,3,4)5,10.

DE LOUIS-LK-GRAND. *35 duels , ancien reste de ia férocité de nos premiers conquérants , qne la religion et la politesse qu'elle met dans les moeurs n’avoient pu depuis modérer , que tant de rois avoient vainement condamné , et qui avoit coûté tant de sang à la nation , fut aboli ; et Louis consacra le commencement de son régné par nue action qm assure le repos et la tranquillité de tous les régnés à venir.

Oui, mes treres , dans le temps même que Louis paroissoit encore loin du Seigneur , le Seigneur étoit déjà près de lui : les passions mêmes qui blessent son cœur respectent sa foi. Quelle horreur pour ce genre d'hommes qui ne goûtent qu’à demi le plaisir s’il n’est assaisonné d’impiété , et qui paroissent ne se souvenir de Dieu qne ponr le mettre dans leurs affreuses débauchés ! L’impie étoit proscrit dès-là qn il étoit connu : la naissance et les services , loin d'assurer l’impunité à l’irréligion, en rendoient le châtiment plus éclatant ; les agréments mêmes de l’esprit, séduction dont on a tant de peine à se défendre , n'en avoient plus pour lui dès qu’il y voyoit luire une étincelle d’incrédulité. 11 ne connoissoit point de mérite dans l’homme qui ne connoit point de Dieu ; et l’impie, qui dit anathème an ciel , devenoit à l'instant pour lui l’anathème delà terre.

Ainsi se préparoit l’ouvrage de 'a sanctification de Louis. .Mais sortons de ces temps de ténèbres , si inévitables aux rois et si ordinaires anxautres hommes ; périssent , et soient à jamais effacés de notresouvenir , ces jours qu'il a effacés par ses larmes et par sa piété , et que le Seigneur a sans doute oubliés 1

ait) ORAISON FUNEBRE

Los premières anuées de la jeunesse des souverain», comme les commencements de leur naissance, se ressemblent presque toutes : JVemo enim ex regibus habuil aluni natii'italis initium (i). Mais si Louis les a suivis dans l'es premières voies des passions , où sont les rois qui aient marché depuis avec autant de grandeur et de lidélité que lui dans les voies de la grâce P Où sont même ceux de ses sujets qui vivoient sous ses yeux , et que leur rang approeboit du trône P Hélas 1 imitateurs la plupart , pour ne pas dire coupables adulateurs de ses foiblesses, ils ont peut-être fini par censurer sa vertu.

Et quelle vertu! uniforme, tendre, constante. On ne vit point en lui de ces inégalités de piété si inséparables de l'inconstance des hommes, que l’uniformité toute seule lasse , que l’ennui du vice attire souvent tout seul à la nouveauté de la vertu, pour qni l’usage de la vertu redevient bientôt un nouvel attrait favorable au vice , et qui , en repassant sans cesse du vice à la vertu , cherchent plus à soulager leur inconstance qu’à fixer leur infidélité.

Dès la première démarche que Louis rut faite dans la voie de Dieu, il y marcha toujours d’un pas égal et majestueux. Un jour instruisoit l’autre jour, et nne nuit donnoit des leçons semblables à l’autre nuit. L’histoire de sa piété est l’histoire d’une de scs journées; et hors les évènements inattendus, qui monlroicnt en lui de nouvelles vertus , la vertu du premier jour fnt celle du reste de sa vie.

Soins immenses du gouvernement , dont il portoit

0) Sa*- 7. 5-

DE LOUIS-LE-GR AND. i3j presque tout seul le poids, vous n’interrompîtes jamais l’exactitude de ses devoirs religieux : jamais la vie de la cour, toujours inégale, parcequ’elle est oiseuse, ne dérangea la respectable uniformité de sa conduite; et dans no lieu où le caprice et le loisir sont si ingénieux à varier les jours et les moments, * Louis seul étoit le point fixe où tous les jours et tous les moments se trou voient les mêmes : vertu rare , dans les princes sur-tout, que rien ne contraint, et en qui l’inconstance de l’imagination est sans cesse réveillée par le choix et la multiplicité des ressources.

La piété et la bonne foi des dispositions répondoient à l’exactitude des devoirs. Quelle profonde religion au pied des autels! Avec quel respect venoit-il courbçr devant la gloire du sanctuaire cette tête qui portoit, pour ainsi dire, l’univers, et que l’âge, la majesté, les victoires, rendoieut encore moins auguste que la piété ! Quelle terreur en approchant des mystères saints, et de cette viande céleste qui fait les délices des rois ! Quelle attention à la parole de vie! et malgré les dégoûts et les censures d’une cour éclairée et difficile, quel respect pour la sainte liberté du ministère et pour les défauts même du ministre ! « Il uous en a dit assez pour nous corri- « ger, » répondoit-ilàceux de sa cour qui paroissoient mécontents de l’instruction. Quelle tendresse de conscience ! quelle horreur pour les plus légères transgressions! Tout le bien qui lui fut montré, il l'aima; et s’il n’accomplit pas toute justice, c’est qu’elle ne lui fut pas toute connue. C’est la destinée des meilleurs rois; c’est le malheur du rang,idutôt que le vice de la personne.

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