‹ Oraisons furèbres; publiées avec une introd., des notices, des notes et un index grammaticalChapitre 207 sur 615 · A LA SUITE DE SON (( HISTOIRE · texte numérisé non relu

A LA SUITE DE SON (( HISTOIRE

PAR iM°* DE LA FAYETTE

{Extraits.)

Le dimanclie, 29 juin.... elle alla entendre [la messe], et en revenant dans sa chambre, elle s'appuya sur moi, et me dit avec cet air de bonté qui lui était si particulier, qu'elle ne serait pas de si mécliante humeur si elle pouvait causer avec moi : mais qu'elle était si lasse de toutes les personnes qui l'environnaient qu'elle ne les pouvait plus supporter.

Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle, dont un excellent poiatre anglais faisait le portrait, et elle se mit à parler à Mme d'Epcrnon et à moi de son voyage d'Angleterre et du Roi sou frèi-e.

Cette conversation qui lui ])laisait lui redonna de la joie; on servit le diner, elle mangea comme à son ordinaire, et après le dîner elle se coucha sur des carreaux ^ ; ce qu'elle faisait assez souvent lorsqu'elle était en liberté ; elle m'avait fait mettre auprès d'elle, en sorte que sa tète était quasi sur moi.

Le même peintre anglais peignait Monsieur ; on parlait de toutes sortes de choses, et cependant elle s'endormit. Pendant son sommeil elle changea si considérablement, qu'après l'avoir longtemps regardée j'en fus surprise, et je i)ensai qu'il fallait

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que son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu'il le rendait si agréable lorsqu'elle élait éveillée, et qu'elle l'était si peu quand elle était endormie ; j'avais tort néanmoins de faire cette réflexion, car je l'avais vue dormir plusieurs fois, et je ne l'avais pas vue moins aimable.

Après qu'elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle était ; mais avec un si mauvais visage, que Monsieur en fut surpris et me le fit remarquer.

Elle s'en alla ensuite dans le salon où elle se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et en lui parlant elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté.

Monsieur descendit pour aller à Paris, où il avait résolu de se rendre ; il trouva Mme de Meckelbourg sur le degré, et remonta avec elle ; Madame quitta Boisfranc et vint à Mme de Meckelbourg ; comme elle parlait à elle, Mme de Gamacbes lui apporta, aussi bien qu'à moi, un verre d'eau de chicorée, qu'elle avait demandé il y avait déjà quelque tem^ps ; Mme de Gourdon, sa dame d'atour, le lui présenta. Elle le but, et en remettant d'une main la tasse sur sa soucoupe, de l'autre elle se prit le côté, et dit avec un ton qui marquait beaucoup de douleur : « Ah ! quel point de côté ! ah ! quel mal ! je n'en puis plus ! »

Elle rougit en prononçant ces paroles, et dans le moment d'après elle pâlit d'une pâleur livide qui nous surprit tous ; elle continua de crier, et dit qu'on l'emportât comme ne pouvant plus se soutenir.

Nous la prîmes sous les bras. Elle marchait à peine, et toute courbée ; on la déshabilla dans un instant ; je la soutenais pendant qu'on la délaçait ; elle se plaignait toujours, et je remarquai qu'elle avait les larmes aux yeux; j'en fus étonnée et attendrie, car je la connaissais pour la personne du monde la plus patiente.

Je lui dis, en lui baisant les bras que je soutenais, qu'il fallait qu'elle souffrît beaucoup. Elle me dit que cela était inconcevable ; on la mit au Ut, et sitôt qu'elle y fut, elle cria encore plus qu'elle n'avait fait, et se jeta dun côté et d'un autre, comme une personi>e qui souffrait infhiiment. On alla en même temps appeler son premier médecin, M. Esprit ; il vint, et dit que c'était la cohque, et ordonna les remèdes ordinaires à de semblables maux. Cependant les douleurs étaient inconcevables. Madame dit que son mal était plus considérable qu'on ne pensait, qu'elle allait mourir, qu'on lui allât quérir un confesseur.

Monsieur était devant son lit; elle l'embrassa, et lui dit avec une douceur, et un air capable d'atlendrir les cœurs les plus barbares : « Hélas ! Monsieur, vous ne m'aimez plus il y a longtemps, mais cela est injuste ; je ne vous ai jamais manqué. » Monsieur parut fort touché, et tout ce qui était dans sa chambre l'était tellement, qu'on n'entendait plus que le bruit que font des personnes qui pleurent.

Tout ce que je viens de dire s'était passé en moins d'une demi-heure.' Madame criait toujours qu'elle sentait des douleurs terribles dans le creux de l'estomac ; tout d'un coup elle dit qu'on regardât à cette eau, qu'elle avait bue, que c'était du poison, qu'on avait peut-être pris une bouteille pour l'autre, qu'elle était empoisonnée, qu'elle le sentait bien, et qu'on lui donnât du contrepoison.

J'étais dans la ruelle auprès de Monsieur, et quoique je le crusse fort incapable d'un pareil crime, un étonnement ordinaire à la malignité humaine me le fit observer avec attention: il ne fut ni ému, ni embarrassé de l'opinion de Madame; il dit qu'il fallait donner de cette eau à un chien; il opina connue Madame qu'on allât quérir de l'huile et du contrepoison pour ùter à Madame une pensée si fâcheuse ; Mme Desbordes, sa première femme de chambre, qui était absolument à elle, lui dit qu'elle avait fait l'eau, et en but ; mais Madame persévéra toujours à vouloir de l'huile et du contrepoison; on lui donna l'un et l'autre. Sainte-Foi, premier valet de chambre de Monsieur, lui ai)porla de la poudre de vipère; elle lui dit qu'elle la prenait de sa main, parce qu'elle se liait à lui. On lui fit prendre plusieurs drogues dans cette pensée de poison, et peut-être plus propres à lui faire du mal qu'à la soulager. Ce qu'on lui donna la lit vomir ; elle en avait déjà eu envie plusieurs fois avant que d'avoir rien pris, mais ses vomissements ne furent qu'imparfaits, et ne lui firent jeter que quelques llegmes, et une partic de la nourriture qu'elle avait prise. L'agitation de ces remèdes, et les excessives douleurs qu'elle soulfrait, la mirent dans un abattement qui nous parut du repos; mais elle nous dit qu'il ne fallait pas se tromper, que ses douleurs étaient toujours égales, (|u'elle n'avait plus la force de crier, et ([uil ny avait point de remède à son mal.

H sembla qu'elle avait une certitude entière de sa mort, et qu'elle s'y résolut connue à une chose indilVoronte. Selon toutes les apparences la pensée du poison était établie dans son esprit.

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et voyant que les remèdes avaient été inutiles elle ne songeait plus à la vie, et ne pensait qu'à souffrir ses douleurs avec patience. Elle commença à avoir beaucoup d'appréhension. Monsieur appela Mme de Gamaches, pour tâter son pouls ; les médecins n'y pensaient pas ; elle sortit de la ruelle épouvantée, et nous dit qu'elle n'en trouvait point à Madame, et qu'elle avait toutes les extrémités froides ; cela nous fit peur ; Monsieur en parut effrayé. M. Esprit dit que c'était un accident ordinaire à la colique, et qu'il répondait de 3Iadame. Monsieur se mit en colère, et dit qu'il lui avait répondu de M. de Valois, et qu'il élait mort; quil lui répondait de Madame, et quelle mourrait encore.

Cependant le curé de Saint-Cloud qu'elle avait mandé était venu, Monsieur me lit l'honneur de me demander si on [lui] parlerait [de se confesser]. Je la trouvais fort mal ; il me semblait que ses douleurs n'étaient point celles d'une colique ordinaire; mais néanmoins j'étais bien éloignée de prévoir ce qui devait arriver, et je n'attribuais les pensées qui me venaient dans l'esprit qu'à l'intérêt que je prenais à sa vie.

Je répondis à Monsieur qu'âne confession faite dans la vue de la mort ne pouvait être que très utile, et Monsieur m'ordonna de lui aller dire que le curé de Saint-Cloud était venu. Je le suppliai de m'en dispenser, et je lui dis que comme elle l'avait demandé il n'y avait qu'à le faire entrer dans sa chambre. Monsieur s'approcha de son lit, et d'elle-même elle me redemanda un confesseur, mais sans paraître effrayée, et comme une personne qui songeait aux seules choses qui lui étaient nécessaires dans l'état où ehe était.

Une de ses premières femmes de chambre était passée à son chevet pour la soutenir ; elle ne voulut point qu'elle s'ôtât, et se confessa devant elle. Après que le confesseur se fut retiré. Monsieur s'approcha de son lit ; elle lui dit quelques mots assez bas que nous n'entendîmes point, et cela nous parut encore quelque chose de doux et d'obligeant.

L'on avait fort parlé de la saigner, mais elle souhaitait que ce fût du pied, M. Esprit voulait que ce fût du bras ; enfin il détermina qu'il le fallait ainsi : Monsieur vint le dire à Madame, comme une chose à quoi elle aurait peut-être de la peine à se résoudre, mais elle répondit qu'elle voulait tout ce qu'on souhaitait, que tout lui était indifférent, et qu'elle sentait bien qu'elle n'en pouvait revenir. Nous écoutions ces paroles comme

DE IIENRIETTE-AiNNE D'ANGLETERRE. lUl

des effets d'une douleur violente, qu'elle n'avait jamais sentie, et qui lui faisait croire qu'elle allait mourir.

Il n'y avait pas plus de trois heures qu'elle se trouvait mal. Gueslin, que l'on avait envoyé quérir à Paris, arriva ' avec M. Valet, qu'on avait envoyé chercher à Versailles. Sitôt que Madame vit Gueslin, en qui elle avait beaucoup de confiance, elle lui dit qu'elle était bien aise de le voir, qu'elle était empoisonnée, et qu'il la traitât sur ce fondement. Je ne sais s'il le crut, et s'il .fut persuadé qu"il n'y avait point de remède, ou s'il s'imagina qu'elle "se trompait, et que son mal n'était pas dangereux ; mais enfin il agit comme un homme qui n'avait plus d'espérance, ou qui ne voyait point le danger. Il consulta avec 'SI. Valet et avec M. Esprit, et, après une conférence assez longue, ils vinrent tous trois trouver Monsieur, et l'assurèrent sur leur vie qu'il n'y avait point de danger. Monsieur vint le dire à Madame; elle lui dit qu'elle connaissait mieux son mal que le médecin et qu'il n'y avait point de remède; mais elle dit cela avec la même tranquillité et la même douceur que si elle eût parlé d'une chose indifférente.

Dieu aveuglait les médecins, et ne voulait pas même qu'ils tentassent des remèdes capables de retarder une mort, qu'il voulait rendre terrible. Elle entendit que nous disions qu'elle était mieux, et que nous attendions l'effet de ce remède avec impatience : « Cela est si peu véritable, nous dit-elle, que si je n'étais pas chrétienne, je me tuerais, tant mes douleurs sont excessives : il ne faut i)oint souhaiter de mal à personne, ajoutât-elle, mais je voudrais lùen que quelqu'un pût sentir un moment ce que je souffre, pour connaître de quelle nature sont mes douleurs. »

Cependant ce remède ne faisait rien ; l'inquiétude nous en prit; on appela M. Esprit et M. Gueslin; ils dirent qu'il fallait encore attendre; elle répondit (juc si l'on sentait ses douleurs, on n'attendrait pas si paisiblement : on fut deux heures entières sur l'attente de ce remède, qui furent les dernières où elle pouvait recevoir du secours. Elle avait pris (piaulifè de remède; un avait gâté son lit. elle voulut en changer, et on lui en fit ini petit dans sa ruelle; elle y alla sans qu'on l'y portât, et fit même le tour par l'autre ruelle, pour ne pas se mettre dans l'endroit de son lit qui était gàlè. Lorsqu'elle fut dans ce pelit lit, soit qu'elle expirât vérilablenvent, soit qu'on la vil mieux, parce qu'elle avait les bougies au visage, elle nous parut beau-

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coup plus mal. Les médecins voulurent la voir de prés, et lui apportèrent un flambeau : elle les avait toujours fait ôter, depuis qu'elle s'était trouvée mal.

Monsieur lui demanda si on ne l'incommodait point. « Ah ! non, Monsieur, lui dit-elle. Rien ne m'incommode plus, je ne sei'ai pas en vie demain matin, vous le verrez. On lui donna un bouillon, parce qu'elle n'avait rien pris depuis son dîner; sitôt qu'elle l'eut avalé, ses douleurs redouljlérent, et devinrent aussi violentes qu'elles l'avaient été lorsqu'elle avait pris le verre de cliicorée. La mort se peignit sur son visage, et on la voyait dans des souffrances cruelles, sans néanmoins qu'elle parût agitée.

Le roi avait envoyé plusieurs fuis savoir de ses nouvelles ; elle lui avait toujours mandé qu'elle se mourait; ceux qui l'avaient vue lui avaient dit qu'en effet elle était très mal; et M. de Créqui, qui avait passé à Saint-Cloud en allant à Versailles, dit au roi qu'il la croyait en grand péril, de sorte que le roi voulut la venir voir, et arriva à Saint-Cloud sur les onze heures.

Lorsque le roi arriva. Madame était dans ce redoublement de douleurs que lui avait causé le bouillon; il sembla que les médecins furent éclairés par sa présence; il les prit en particulier pour savoir ce qu'ils en pensaient, et ces mêmes médecins, qui deux heures auparavant en répondaient sur leur vie, et qui trouvaient que les extrémités froides n'étaient qu'un accident de la colique, commencèrent à dire qu'elle était sans espérance, que cette froideur et ce pouls retiré était une marque de gangrène, et quil fallait lui faire recevoir Notre- Seigiieur.

La reine et la comtesse de Soissons étaient venues avec le roi; Mme de la Yallière et Mme de Montespan étaient venues ensemble ; je parlais à elles, Monsieur m'appela, et me dit en pleurant ce que les médecins venaient de dire; je fus surprise et touchée comme je le devais, et je répondis à Monsieur que les médecins avaient perdu l'esprit, et qu'ils ne pensaient ni à sa vie, ni à son salut, qu'elle n'avait parlé qu'un quart d'heure au curé de Saint-Cloud, et qu'il fallait lui envoyer quelqu'un. Monsieur me dit qu'il allait envoyer chercher M. de Condoni: je trouvai qu'on ne pouvait mieux choisir, mais qu'en attendant il fallait avoir M. Feuillet, chanoine, dont le mérite est connu.

. Cependant le roi était auprès de Madame. Elle lui dit qu'il

perdait la plus véritable servante qu'il aurait jamais ; il lui dit qu'elle n'était pas en si grand péril, mais qu'il était étonné de sa fermeté, et qu'il la trouvait grande; elle lui répliqua qu'il savait bien quelle n'avait jamais craint la mort, mais qu'elle avait craint de perdre ses bonnes grâces.

Ensuite le roi lui parla de Dieu; il revint après dans l'endroit où étaient les médecins; il me trouva désespérée de ce qu'ils ne lui donnaient point de remèdes, et surtout l'émétique ; il me fit l'honneur de me dire qu'ils avaient perdu la tramontane, qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient, et qu'il allait essayer de leur remettre l'esprit. Il leur parla, et se rapprocha du lit de Madame, et lui dit qu'il n'était pas médecin, mais qu'il venait de proposer trente remèdes aux médecins ; ils répondirent qu'il fallait attendre. Madame prit la parole et dit qu'il fallait mourir par les formes.

Le roi, voyant que selon les apparences il n'y avait rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. Elle lui dit qu'elle le priait de ne point pleurer, qu'il l'attendrissait, et que la première nouvelle qu'il aurait le lendemain serait celle de sa mort. . . .

.... Elle ne tourna jamais son esprit du côté de la vie; jamais un mot de réflexion sur la cruauté de sa destinée qui l'enlevait dans le plus beau de son âge, point de questions aux médecins pour s'informer s'il était possible de la sauver, point d'ardeur pour les remèdes, qu'autant que la violence de ses douleurs lui en faisait désirer; une contenance paisible au milieu de la certitude de la mort, de l'opinion du poison, et de ses soulfrances qui étaient cruelles, enfin un courage dont on ne peut donner d'exemple, et qu'on ne saurait bien représenter.

Le roi s'en alla, et les médecins déclarèrent qu'il n'y avait aucune espérance. M. Feuillet vint ; il parla à Madame avec une austérité entière; mais il la trouva dans des dispositions qui allaient aussi loin que son austérité. Elle eut quelque scrupule que ses confessions passées n'eussent été nulles, et pria M. Feuillet de lui aider à en faire une générale; elle la fit avec de grandes résolutions de vivre en chrétienne, si Dieu lui redonnait la santé.

Je m'a{)prochai de son lit après sa confession; M. Feuillet était au[)rès d'elle, et un capucin, son confesseur ordinaire; ce bon Père voulait lui ()arler, et se jetait dans des discours BossDET. — 01'- fun. 13

qui la fatiguaient : elle me regarda avec des yeux qui faisaient entendre ce qu'elle pensait, et puis les retournant sur ce capucin : « Laissez parler monsieur Feuillet, mon Père, lui dit-elle, avec une douceur admirable, comme si elle eût craint de le fâcher; vous parlerez à votre tour. »

L'ambassadeur d'Angleterre arriva dans ce moment; sitôt qu'elle le vit, elle lui parla du roi son frère, et de la douleur qu'il aurait de sa mort; elle en avait déjà parlé plusieurs fois dans le commencement de son mal. Elle le pria de lui mander qu'il perdait la personne du monde qui l'aimait le mieux. Ensuite l'ambassadeur lui demanda si elle était empoisonnée; je ne sais si elle lui dit qu'elle l'était, mais je sais bien qu'elle lui dit qu'il n'en fallait rien mander au roi son frère, qu'il fallait lui épargner cette douleur, et qu'il fallait surtout qu'il ne songeât point à en tirer vengeance, que le roi n'en était point coupable, qu'il ne fallait point s'en prendre à lui.

Elle disait toutes ces choses en anglais, et comme le mol de poison est commun à la langue française et à l'anglaise, M. Feuillet l'entendit, et interrompit la conversation, disant qu'il fallait sacrifier sa vie à Dieu, et ne pas penser à autre chose.

Elle reçut Notre-Seigneur ; ensuite Monsieur s'étant retiré, elle demanda si elle ne le verrait plus; on l'alla quérir; il vint l'embrasser en pleurant ; elle le pria de se retirer, et lui dit qu'il l'attendrissait.

Cependant elle diminuait toujours, et elle avait de temps en temps des faiblesses qui attaquaient le cœur. M. Brager, excellent médecin, arriva. Il n'en désespéra pas d'abord; il se mit à consulter avec les autres médecins. Jladame les fit appeler; ils dirent qu'on les laissât un peu ensemble; mais elle les renvoya encore quérir, ils allèrent auprès de son lit; on avait parlé d'une saignée au pied : « Si on la veut faire, dit-elle, il n'y a pas de temps à perdre, ma tète s'embarrasse, et mon estomac se remplit. »

Ils demeurèrent surpris d'une si grande fermeté, et voyant qu'elle continuait à vouloir la saignée, ils la firent faire; mais il ne vint point de sang, et il en était très peu venu de la première qu'on avait faite. Elle pensa expirer pendant que son pied fut dans l'eau : les médecins lui dirent qu'ils allaient faire un remède; mais elle jépondit qu'elle voulait l'extrème-onction avant que de lien prendre.

M. de Condom arriva comme elle la recevait; il lui parla de Dieu, conformément à l'état où elle était, et avec celte éloquence, et cet esprit de religion, qui paraît dans tous ses discours; il lui fit faire les actes qu'il jugea nécessaires; elle entra dans tout ce qu'il lui dit, avec un zèle et une présence d'esprit admirables.

Comme il parlait, sa première femme de chambre s'approcha d'elle pour lui donner quelque chose dont elle avait besoin; elle lui dit en anglais, afin que M. de Condom ne l'entendît pas, conservant jusqu'à la mort la politesse de son esprit : « Donnez à M, de Condom, lorsque je serai morte, l'émeraude que j'avais fait faire pour lui. »

Comme il continuait à lui parler de Dieu, il lui prit une espèce d'envie de dormir, qui n'était en elfet qu'une défaillance de la nature. Elle lui demanda si elle ne pouvait pas prendre quelques moments de repos, il lui dit qu'elle le pouvait, et qu'il allait prier Dieu pour elle.

M. Feuillet demeura au chevet de son lit, et quasi dans le même moment Madame lui dit de rappeler M. de Condom, et qu'elle sentait bien qu'elle allait expirer. M. de Condom se rapprocha, et lui donna le crucifix; elle le prit et l'embrassa avec ardeur ; M. de Condom lui parlait toujours, et elle lui répondait avec le même jugement, que si elle n'eût pas été malade, tenant toujours le crucifix attaché sur sa bouche; la mort seule le lui fit abandonner. Les forces lui manquèrent; elle le laissa tomber, et perdit la parole et la vie quasi en. même temps; son agonie n'eut qu'un moment, et après deux ou (rois petits mouvements convulsifs dans la bouche, elle expira à deux heures et demie du matin, et neuf heui'es après avoir commencé à se trouver mal.

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