‹ Oraisons furèbres; publiées avec une introd., des notices, des notes et un index grammaticalChapitre 208 sur 615 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

DE CE QUI s'est PASSÉ A LA MOIll CUULTIENNE DE SON ALTES:jE r,0Y.\LE HENRIETTE-ANNE d'aNGLETERRE, DUCHEbSE d'oUI.ÉANS^ PAR M. FEUILLET, CHANOINE DE S.VINT-CLOUD.

« Le 29 du mois de juin lliTO, à oiii([ heures du soir, Madame se trouva fort mal . Elle manda M . notre cuié-

pour la confesser, ce qu'il fit. QueUiuc temps après, Monsieur m'envoya dire de faire prier Dieu pour elle, ce qui fut fait. J'allai ensuite au château; je montai à la chambre de Madame; j'approchai de son lit, et je la saluai; mais comme elle ne me parla point, je me retirai sans lui rien dire.

« A onze heures du soir, elle m'envoya appeler en grande diligence. Étant arrivé proche de son lit, elle fit retirer tout le monde, et me dit : « Vous voyez, monsieur Feuillet, en quel « état je suis réduite. — En un très bon état. Madame, lui ré- « pondis-je : vous confesserez à présent qu'il y a un Dieu que <( vous avez très peu comiu pendant votre vie. — Il est vrai, « mon Dieu, que je ne vous ai point connu, » dit-elle avec un grand semiment de douleur. Cela me donna bonne espérance. Je lui dis : « Eh bien ! Madame, vous vous êtes confes- « sée? — Oui, me répondit-elle. — Je ne doute point, lui dis- « je alors, que vous ne vous soyez confessée d'avoir violé tant « de fois les vœux de votre baptême par l'amour que vous « avez eu pour la grandeur, ayant vécu parmi les délices et « les plaisirs, les jeux et les divertissements, dans le luxe, les « pompes et les vanités du siècle, et ayant eu le cœur toujours « plein de l'amour du monde. — Non, dit-elle, je ne m'en suis « jamais confessée, et on ne m'a jamais dit que ce fut offenser « Dieu. — Quoi! Madame, si vous aviez fait un contrat avec « un particulier, et que vous n'en eussiez gardé nulle clause, « ne croiriez-vous pas avoir mal fait? — Hélas! oui. — Celui- « ci, Madame, est un contrat que vous avez fait avec Dieu; il « a été scellé du sang de Jésus-Christ ; les anges, à votre « mort, vont vous représenter cette promesse : ce sera sui" « cela que vous serez jugée. Madame : vous n'avez jamais su « la religion chrétienne. — 0 mon Dieu! que ferai-je donc? Je ft le vois bien, mes confessions et mes communions n'ont rien « valu. — Il est vrai. Madame, votre vie n'a été que péché; il « faut employer le peu de temps qui vous reste à faire pénic( tence. — Montrez-moi donc comment il faut que je fasse : « confessez-moi, je vous en prie. — Volontiers, Madame. » Pour lors elle se confessa, et je l'aidai, autant que le temps le put permettre, à faire une confession entière. Dieu lui donna pendant ce temps des sentiments qui me surprirent : il lui fit parler un langage qu'on n'entend point dans le monde. Elle fit des actes de foi et de charité, et demanda si je la jugeais digne de communier. Elle désira, avec de grandes instances,

de recevoir Noire-Seigneur. Je dis que l'on allât appeler M. le curé. Pendant ce temps-là, je lui parlai tout haut, et je lui dis : « Humiliez-vous, Madame ; voilà toute cette trom- (c peuse grandeur anéantie sous la pesante main de Dieu. « Vous n'êtes qu'une misérable pécheresse, qu'un vaisseau « de terre qui va tomber et qui se cassera en pièces, et de ce toute cette grandeur il n'en restera aucune trace. — Il est c vrai, ô nion Dieu! s'écria-t-elle. — Madame, repris-je, c'est « ici qu'il faut avoir de la confiance. De tous vos péchés passés je ce n'en fais point de compte, pourvu que vous ayez une grande (c douleur de les avoir commis, et une ferme résolution de ne « plus jamais les commettre. Vous avez péché mille fois, repen- « tez-vous mille fois. La miséricorde de Dieu ne s'arrête ni à « l'heure ni au temps : le larron est monté de la croix au ciel. » Ces paroles remplirent son cœur de consolation et de joie qui parut sur son visage. Elle demanda le crucifix dont la feue reine mère s'était servie à la mort, et le baisa fort humblement ; et je lui dis : « Regardez, Madame, sur cette croix l'auteur et le « consommateur de votre foi, afin, dit l'Apôtre, que vous ne « perdiez point courage. Une seule goutte du sang qui est « sorti de ses veines, mêlée avec une seule de vos larmes, est « capable d'effacer tous vos péchés et tous les péchés du « monde. » En ce temps Notre-Seigneur arriva ; elle l'adora profondément, et dit tout haut : « 0 mon Dieu, je suis indigne « que vous veniez visiter une misérable pécheresse comme « moi. — Oui, Madame, vous en êtes indigne; mais il vous a ft fait la grâce de préparer lui-même votre cœur avant que « d'y entrer, par la contrition qu'il vous a donnée. Renouvelez « votre ferveur en la présence de ce Dieu terrible et miséricor- « dieux. » On dit les prières accoutumées. Elle dit avec moi un confiteor, et reçut Notre-Seigneur avec un grand respect et une gi\inde joie, et ajouta : « Je vous prie, pendant que mon « Dieu nie laisse le jugement libre, qu'on me donne l'extrême- « onction. — Volontiers, Madame. — Eh! mon Dieu, me dit- « elle, qu'on me fasse la charité de me saigner au pied; « j'étoulTe. — Laissez, Madame, faire les médecins ; ne pensez « plus à votre corps : sauvons seulement votre àme. » Cependant les médecins trouvèrent à propos de la faire saigner, ce qui fut fait. « Voilà, lui dis-je. Madame, les prémices de ce « sacrifice qu'il faut oITrir à Dieu. Olfrez-lui ce sang que vous « allez répandre connue Jésus-Christ lui a oiïert celui qu'il a

<( répandu sur la croix pour vos péchés. — De tout mon « cœur, » ajouta-t-elle. Après la saignée, je demandai que l'on apportât l'extrême-onclion. Je la disposai à recevoir ce dernier sacrement suivant l'intention de l'Eglise. Elle fit toutes les prières avec nous. Quand on lui appliquait les saintes huiles, je lui disais en français : « L'Eglise demande à Dieu, madame, « qu'il vous pardonne les péchés que vous avez commis par « tant de mauvaises paroles, par les plaisirs que vous avez « pris aux senteurs et aux parfums; pour avoir entendu tant « de rapports et de médisances ; par les ardeurs de la concu- « piscence; par tant de mauvaises œuvres. On huilait, Ma- « dame, les athlètes quand ils entraient dans le lieu du combat. « Yous voilà sur le champ de bataille ; vous avez en tête de « puissants ennemis; il faut combattre aidée de la gi^âce de « Jésus-Christ, et il faut vaincre. » Elle prit pour lors la croix et fit de nouveaux actes de foi, d'espérance et d'amom*, et dit : « Mon Dieu, ces grandes douleurs ne liniront-elles pas « bientôt? — Quoi! Madame, vous vous oubliez! Il y a tant « d'années que vous offensez Dieu, et il n'y a encore que six « heures que vous faites pénitence. Dites plutôt avec saint « Augustin : Coupez, tranchez, taillez ; que le cœur me fasse « mal, que je ressente dans tous mes membres de très sensibles c( douleurs ; que le pus et l'ordure coulent dans la moelle de « mes os; que les vers grouillent dans mon sein : pourvu, mon « Dieu, que je vous aime, c'est assez. J'espère, Madame, que « vous vous ressouviendrez des promesses et des protestations « que vous faites présentement à votre Dieu. — Oui, monsieur, c( je l'espère, et je vous conjure, si Dieu me redonnait la santé, « ce que je ne crois pas, de me sommer de les exécuter, si « j'étais assez malheureuse de ne le pas faire. — Madame, « quoique vous deviez être dans la disposition de souffrir (( davantage, je puis vous assurer que vos peines finiront « bientôt. — A quelle heure, demanda-t-elle, Jésus-Christ est-il (( mort? — r A trois heures. Ne vous mettez pas en peine de cela, « Madame ; il faut supporter la vie et attendre la mort en « patience. »

« En ce temps elle prit le dernier breuvage que lui présentèrent les médecins, et en ce même temps M. de Condom arriva. Elle fut aussi aise de le voir comme il fut affligé de la trouver aux abois. Il se prosterna contre terre et fit une prière qui me charma; il entremêlait des actes de foi, de confiance

et d'amour. Elle se tourna de l'autre côté. Et comme il eut cessé, elle lui dit : « Croyez-vous, monsieur, que je ne vous « entende pas, parce que je me suis tournée? » Il continua donc. Elle dit qu'elle eût bien voulu se reposer. Pour lors, M. de Condom se leva et alla voir Monsieur. Elle se retourna un moment après vers moi et me dit : « Je vous prie, qu'on ap- (( pelle M. de Condom. » Puis s'adressant à moi, elle me dit : « Monsieur Feuillet, c'est fait à ce coup-ci. — Eh bien, Ma- <{ dame, n'étes-vous pas bien heureuse d'avoir accompli en si « peu de temps votre course? Après un si petit combat, vous « allez recevoir de grandes récompenses. »

« M. de Condom arriva, mais elle ne parlait plus. Il commença les prières pour les agonisants. Je lui parlais sans cesse, et en deux ou trois instants, sur les trois heures après minuit, elle rendit son âme à Dieu. Je prie Dieu qu'il lui fasse miséricorde ; priez aussi Dieu pour elle.

« Madame est morte âgée de vingt-six ans et deux mois. »

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