Mme de Caylus, Suuvciurs, éd. de Lescure, p
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deux jeunes gens se vissent. Et ils se plaisaient. Alors la cour dEspagne, qui n'avait pas bougé jusqu'à ce moment, s'émut. Celait bien sur quoi Anne d'Autriche el Mazarin avaient compté. Le roi Philippe IV alla jusqu'à dire en parlant du mariage savoyard : « Esto no puede ser, y no se?'a », tf Cela ne peut pas être, et ne sera pas », et il dépécha précipitamment à Lyon, sans sauf-conduit, son ministre Pimentel. Quant à l'Infante, « pour guérir l'inquiétude » que lui donnait sa rivale, elle eut besoin, racontait-elle plus tard, de se répéter souvent à elle-même « les paroles qu'elle avait ouï prononcer au roi son père ^ ».
Heureusement Pimentel arriva juste à temps. Introduit par un « domestique » de Mazarin qu'il connaissait, qui se nommait Colbert, il parle au cardinal. Et le lendemain même du jour où Louis XIV avait causé gaiement avec la princesse Marguerite, qu'il trouvait « agréable et bien faite », Mazarin entrait, au matin, dans la chambre de la reine-mère : « Bonnes nouvelles, madame ! J'apporte à Votre Majesté et la paix et l'Infante! » Et « dans ce même instant^, ils en parlèrent au roi, qui goûta infmiment la proposition. Il ne voulait la princesse Marguerite que parce qu'il voulait se marier et qu'elle ne lui avait pas déplu, mais connaissant, par la bonté de son jugement, la distance infinie qu'il y avait entre l'Infante et elle, il ne balança pas un moment ». On fit d'autre part entendre à « Madame de Savoie cette « distance infinie » et « l'obligation où se trouvait la reine Anne d'Autriche de ti-availlcr à la paix de l'Europe » ; en lui donnant du reste, par écrit, la promesse qu'on reviendrait à Marguerite si les choses ne s'arrangeaient pas avec l'Espagne.
Mais elles s'arrangèrent. Bientôt le maréchal de Gramont partait pour aller demander la main de l'Infante. Quand arrivèrent les Français à Madrid, celle-ci était, avec la reine d'Espagne, à une fenêtre du palais, et, comme elle le racontait jihis tard aux dames de la cour, a cette quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs avec toutes ces broderies d'or et d'argent lui parut connue un parterre de fleurs, connue un jardin courant la poste, fort agréable à voir ».
L'entrevue des deux fiancés rovaux eut lieu dans lilo des
1. Mino (1(> Molloville, éd. Iliaux. IV. p. 120. — ± .Mme de .MoKevillc, IV, !>. 153.
Faisans, sur la Bidassoa, où don Luis de Ilaro et le cardinal Mazarin négociaient.
La première rencontre se passa d'une façon fort correcte, que Mme de Motteville i^aconte en détail. Anne d'Autriche et le duc d'Orléans étaient en entretien avec Pliilii)pe lY et sa femme, don Luis avec Mazarin ; tout à coup « le cardinal, interrompant la conversation, s'approcha de Leurs Majestés et leur dit qu'il y avait un inconnu qui était à la porte, qui demandait (ju'on la lui ouvrît. La reine, avec le consentement du roi son frère, lui ordonna de laisser voir cet étranger. Lui et don Luis, laissant la porte à demi ouverte, donnèrent alors moyen au roi (Louis XIV) de voir l'Infante-reine, et parce qu'il fallait qu'elle le vît aussi, ils prirent soin de ne le guère cacher. » Du reste « sa belle taille le faisait surpasser les ministres de toute la tête. La reine-mère rougit en voyant paraître le roi son fils, et la jeune reine encore plus en le considérant attentivement. Le roi d'Espagne le regarda aussi, et sourit en disant à la reine sa sœur qu'il avait un lindo hierno (un beau gendre). La reine aussitôt lui dit en espagnol qu'elle souhaitait de demander à la reine ce qu'il lui semblait de cet inconnu: sur quoi le roi son frère lui répondit que : no ère tiempo de decirlo (Il n'était pas temps de le dire.) — Et quand le pourra-t-elle? lui dit Anne en espagnol. — Quando avra pasado aqiiella puerta (Quand elle aura passé cette porte), lui répondit le roi son frère. Monsieur (le duc d'Orléans) dit alors tout bas à l'Infante : Que le parece a Vuestra Magestad de la puerta? 'Que semble-t-il à Votre Majesté de cette porte?) Elle lui répondit aussitôt d'un air spirituel et en riant : Muy linda y muy buena me parece la puerta (La porte me paraît fort belle et fort bonne). »
Quant à Louis XIV, il déclara en sortant « à M. le prince de Conti et à M. de Turenne que d'abord la laideur de la coiffure et de l'habit de l'Infante l'avait surpris (et tel fut aussi le sentiment des personnes compétentes : son habit était hoi^rible, déclare Mme de Motteville), mais que l'ayant regardée avec attention, il avait connu qu'elle avait beaucoup de beauté, et qu'il comprenait bien qu'il lui serait facile de l'aimer ». Et en ell'et. ajoute Mme de Motteville. <( l'infante-reine était petite, mais bien faite ; elle nous fit admirer en elle la plus éclatante blancheur que l'on puisse voir *.... Ses yeux bleus nous pa-
\. « Le lait n'est pas plu? blanc. » I dWutriche (-1 août I606), citée par Lettre de Hugues de Lionne à Anne ] M. Jacquinet, éd. des Or. /.. p. 179.
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rurent beaux; ils nous charmèrent par leur douceur et leur brillant. Nous célébrâmes la beauté de sa bouche et de ses lèvres un peu grosses et vermeilles. Le tour de son visage était long, mais était rond par le bas : il nous plut; et ses joues un peu grosses, mais belles, eurent leur part de nos louanges. Les cheveux étaient d'un blond argenté qui convenait entièrement aux belles couleurs de son visage. A dire le vrai, avec une taille plus grande et de plus belles dents », elle eût mérité « d'être mise au rang des plus belles personnes de l'Europe ».
Les premiers temps du mariage furent aussi heureux que possible. « Le roi témoignait une grande tendresse pour la reine, et elle pour lui. Il la pria de consentir qu'il pût renvoyer la comtesse de Priego », une Espagnole qui était sa première dame d'honneur, « et lui représenta que ce serait contre la coutume de retenir dans cette première place une étrangère. Elle répondit qu'elle n'avait point de volonté que la sienne, et lui dit qu'elle avait quitté le roi son père qu'elle aimait tendrement, son pays et tout ce qui lui avait été offert pour se donner entièrement à lui; qu'elle l'avait fait de bon cœur, mais qu'aussi elle le suppliait de lui accorder en récompense cette grâce qu'elle pût toujours être avec lui, et que jamais il ne lui proposât de la quitter, puisque ce serait pour elle le plus grand déplaisir qu'elle pourrait recevoir. Le roi accorda si volontiers à la reine sa demande, qu'il commanda aussitôt au grand maréchal des logis de ne les séparer jamais, la reine ni lui, pendant les voyages, quelque petite que fût la maison où ils se trouveraient logés. » Et à cette atfection passionnée, que la jeune Espagnole témoignait si naïvement à son mari, se mêlait le respect ({ue cet époux majestueux inspirait d'ailleurs à tout le monde. Respect qui même — s'il fallait en croire la maligne Mme de Caylus — aurait été jusqu'à la « crainte », à tel point que Marie-Thérèse n'eût osé « ni lui parler ni s'exposer en têteà-tête avec lui* ».
En tout cas, la pauvre reine n'eut pas longtemps à se coml)laire dans la sécurité d'un amour partagé. Avec cet égoïsme serein devant letiuel s'inclinait respectueusement son entourage même le plus honnête, Louis XIV était parfaitement a décidé à aller où ses désirs le menaient ». Et il s'en cachait assez peu