Voir sur ces pn'diciUours
rat)b('> Lrzaf, La prédicniioii sous Ilniii IV; l'abl.i' Hnirl, les Or/i- Uiirs sacrés à la cuur d^ Luiiis XIV,
t. I, Pt surtout P. Jacquinet, Des l'rc'dicatci/rs nu \vii° siècle avant /îo.s.s//,'/(2''édilioii,Ku':.l?olin,1885), uuvrajrc très roiiiarquablo.
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
fluité, l'appareil. Un pauvre afFamé se contente de pain : k riche délicat veut des viandes e.rcjuises.... La coniniodité ne veut que ses aises : l'ostentation veut zin char de triomphe, vu apparlcment superbe, un palais enchanté. Ainsi en est-il du panégyrique, qui est comme un tournoi et une montre*^.... Il est nécessaire que l'orateur emploie en cette occasion tout son art et toutes les fleurs de son éloquence : aulrement il ne connaît pas son sujet et frustre l'espérance de ses auditeurs ^ ». Voilà l'idéal, voilà la théorie de l'oraison funèbre quand Bossucl l'aborda. Nous allons voir qu'il la conçut tout autrement.
Mais d'abord observons qu'à lire ses premiers essais en ce genre, il parait bien qu'il n'y portait qu'un médiocre enthousiasme. Un des maîtres alors les plus renommés de la chaire, et l'un des plus dignes précurseurs de la grande génération du régne de Louis XIV, le Père Senault l'oratorien, trouvait lui-même — tout grave qu'il était — très légitime qu'un prédicateur se complût dans les panégyriques : c'est « le dernier elfort de l'éloquence et l'orateur se couronne lui-même quand il compose des guirlandes pour les autres^ ». On peut constater aisément que ces triomphes d'apparat ne furent pas le rêve de Bossuet. C"ést à près de trente ans seulement'* qu'il prononça sa première oraison funèbre, et sans entrain. Je veux bien que l'éloge de l'abbesse Yolande de Monterby, morte pleine de jours sans avoir rien fait que de bien administrer son couvent, ne fût pas pour échauffer violemment la verve d'un orateur. Mais il y a plus : c'est de l'utilité même de l'oraison funèbre que Bossuet se montre dès lors très peu pénétré, et quand il essaie de justifier à ses propres yeux la besogne qu'il va faire, il ne peut se tenir d'en donner, d'arrivée, une définition entièrement contraire à celle de François Ogier. Il refuse d'admettre que, « quand l'Église ouvre la bouche des prédicateurs dans les funérailles de ses enfants », ce soit « pour accroître la pompe du deuil par des plaintes étudiées, ni pour satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts ». Six ans plus tard, le début de l'oraison funèbre du P. Bourgoing n'est pas
1. Une parade. Une re\-ue de troupes s'appelait, au xvu' siècle, une montre.
2. Prélace des Actions puhliqnea de Français Otficr, prèlre et prédicateur, 1632.
3. Préface des Panégyriques des Saints du Père François Senault, 1635-1638.
i. De même, Bourdaloue ne prononça qu'à cinquante et un ans sa première oraison luuèbrc
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
moins explicite : « Je vous avoue, déclarait-il en commençant, que j'ai coutume de plaindre les prédicateurs lorsqu'ils font les panégyriques funèbres des princes et des gens du monde.... La licence et l'ambition, compagnes inesque inséip arables des grandes fortunes..., l'intérêt et l'injustice, toujours mêlés trop avant dans les grandes affaires du monde, font qu'on marche parmi des écueils, et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de part dans de telles vies qu'on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d'être louées par ses ministres. » Impossible de déclarer avec plus de candeur une antipathie d'aillem^s motivée.
Pourtant elle allait lui incomber assez souvent, cette besogne qui lui agréait si peu. Déjà sa situation à Metz lui avait valu d'y être chargé^, entre les oraisons funèbres de Mme de Monterby et du P. Bourgoing, des louanges d'un certain Henri de Gornay. Ses succès oratoires à Paris et ses liens avec le Collège de Navarre^ le désignèrent, en 1663, pour célébrer, non sans danger d'ofTenser bien des oreilles, le grand maître de Navarre, Nicolas Cornet, que les luttes des Jansénistes et des Jésuites avaient mis fort en vue. Il était encore plus scabreux de prononcer, comme la reine le lui demanda en 1667, l'éloge d'Anne d'Autriche, qui n'avait pas toujours été la femme prudente et sainte des dernières années de sa vie, et dont, par ailleurs, la régence n'était pas trop aisée à rappeler devant tant de survivants des deux Frondes^. Mais la notoriété croissante deBossuet et ses attaches avec la Cour l'exposaient désormais de plus en plus à ces obligations délicates (oraisons funèbres d'Henriette de France, 1669, d'IIenrielte d'Angleterre, 1670, de Marie-Thérèse, 1683, d'Anne de Gonzaguc, 1685, de Le Tellier, 16S6, de Condé, 1687). Et sans doute, il n'eût lenu qu'à lui, dans ses fonctions de pré-
1. En 1658, octobre ou iiovcmbro. — Il ne sulisistc de cotlc oraison lunèbio qu'une rédaclion très in(oni]i!ètt'. Le manuscrit est au cii|l('i:e (les Oraliiiiens de Juilly.
"2. Voir Klo(|iiei, Eliulis sur la rie (If lÎDssucl, t. \; Gandar, Bossuct orateur.
5. Par une dérof;aUou à la couhnne, des oraisons iuuèbres lurent |irononcées an ^el•vice de ■< iiont de l'an » li'Anne d'Autriclie. I.a reine Marie-'riiéiè>e ilésigna r.o>>uel jionr
parler de sa belle-mère — dans la cbapellc des Carmélites de la lue du Bouloi qu'elles allectionnaient toutes deux |iarliculièrement — le 18 janvier liiOT. I/orateur, dit la Gazelle de Frauce, parla >< avec beaucoup d'éloquence, beaucoup de force, et son auditoire a été ravi non moins ([ue lonclié ».ll avait pris pour tliénie général de son développemenl « la crainte de bien ". avec ce texte d'isaïe (xxxni, (i) i Timor Ubmini ipsc est thésaurus ejus.
liussutT.
Or. fun.
XVI BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
cepteur du Dauphin et d'aumônier de la Dauphine, d'en assumer encore plusieurs autres. Il n'accepta que celles dont la reconnaissance, l'amitié* ou des ordres supérieurs le chargeaient 2. Ajoutons qu'il n'attachait pas plus de prix à ces discours — forcément plus travaillés pourtant — qu'à ses sermons de tous les jours. Il ne semble môme pas que les premières oraisons funèbres furent plus soignées par lui qu'une homélie ordinaire. Celle d'Yolande de Montcrby n'est pas terminée dans le manuscrit. Celle de Henri de Gornay n'est qu'une esquisse, et, au moins pour la seconde partie, qu'une suite de notes en vue de l'improvisation. Pour celles du père Bourgoing et de Nicolas Cornet, il ne prit pas garde de conserver le manuscrit, bien que les sujets en fussent assez importants au point de vue ecclésiastique. Ce qui se passa pour l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche est encore plus notable. Nous possédons, imprimés, un bon nombre de panégyriques de cette princesse. Il n'y en a peut-être qu'un seul qui n'ait pas été publié — celui que Bossuet prononça. — Et le manuscrit même en paraît perdu. Lorsqu'un peu plus tard, il consent à faire paraître les oraisons funèbres des deux Henriette^, c'est par obéissance, et
1. Aline d'AuUMche avait témoigné à Bossuet. depuis qu'elle l'avait entendu dans un voyage à Metz, en 1658, beaucoup d'intérêt. — Ce fut l'atTection d'Henriette d'Angleterre qui souhaita de lui le panégyrique de sa mère, et qui, ensuite, lui valut d'être chargé par Philippe d'Orléans de l'éloge de sa femme. — Lesi'elations amicales de Bossuet avec la famille de Coudé l'obligèrent à louer d'abord la princesse" palatine (cf. une lettre à Condé.l juillet 1683), puis, ce qu'il lit sans répugnance vu leur sympathie mutuelle, Condé lui-même. De même, il avait eu pour camarade d'études et il avait gardé pour arai Charles-.Maurice LeTellier. archevêque de lîcims, fils du thaneelier.
3. Dans une lettre du 2 aoùtl68o à Mme de Beringhen.l'ahhesse, alors nouvelle, de Faremoustier. Bossuet s'engage à faire l'oraison Innébre de Tahhesse défunte, Mme du Blé d'UxolIrs; il la prononça le 1 G juil-
let 1686. — L'abbaye de Faremoustier était dans le diocèse de Meaux.
— -Nous ne possédons pas ce discours de Bossuet, non plus que deux allocutions prononcées par lui, l'une lé 26 avril lO'.'O. au ^ aide Grâce, en déiiosant sur l'autel le cœur de la Dauphine. dont il était l'aumônier, l'autre le 1" mai, à Saint-Denis, en remcltanl aux religieuses le corps de la princesse.
3. Les deux oraisons funèbres d'Henriette de France et d'Henriette d'.Angleterrc furent d'aboi-d imprimées (in-i") séparément, cliez Cramoisy. en 1669 et 1670, rééditées en 1672, puis en 1680. chez le même Cramoisy, d;ms une édition in-12 « qui est re^nidée comme un chef-d'œuvre d'impression y>. Les suivantes furent aussi imprimées, d'abord séparément, puis réunies, en 1689, dans un seul volume in-12, chez Dezallier, avec des corrections de Bos-uet. C'e>t ce texte, le der-
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
quand il les envoie à Rancé, il s'excuserait presque, si les sujets n'en étaient pas touchants pour l'àme chrétienne, d'adresser des productions de ce genre au plus austère de ses amis '. A entendre les détracteurs, et aussi les admirateurs maladroits de Bossuet, l'oraison funèbre aurait été pour lui le travail préféré, celui où le portait son goût, où son talent oratoire se déployait avec le plus de spontanéité et de joie. On voit qu'il n'en est rien, et que, s'il y a réussi, il ne paraît pas s'y être plu. Bossuet, dans le cours de sa carrière si remplie, a fait bien des besognes, et, presque toujours, des besognes qu'il ne choisissait pas, qu'il acceptait par devoir de chrétien et de prêtre; et jamais, parmi tous ces travaux qu'il s'imposait en vue des nécessités pressantes et changeantes de l'Eglise, il ne se plaignit que d'un seul — des oraisons f'unchres — connue d'un travail « peu utile- », nous dit son secrétaire, travail qu' (( il n'aimait pas naturellement ». Son bon sens chrétien en apercevait trop les servitudes nécessaires.
II. — DE l'i.NSINCÉRITÉ OBLIGATOIRE DU GENRE DE l'oRAISON FU- NÈBRE. — INEXACTITUDES, OMISSIONS, EXAGER.VTIONS NECESSAIRES
DES Oraisons funèbres de bossuet.
Je dis servitudes « nécessaires », et il devrait suftire de le dire en passant ; il no faut pas beaucoup de réflexion pour
nier rcMi par Bossuet, que nous roprodui-^ons.
I . « Ji' vous envoie deux oraisons fuiii'hics (|ui, jmrce <jr»'ellcs l'ont voir le néant du niond(\ iieuvent avoir place ]iarnii l(;s livres d'un solitaire; en tout cas on peut, les ri'i:arder connue deux Ictesde mort a-^si'z iDUcliaiiIrs. » Ij'llrcs fHverscs, xcix (à r;dil)é de la Trap|)e).
"2. 1/abbr Le Dieu, secrétaire de Bossiu't, Mémoire sur la rie île Uossiiet publié par l'abbé Guettée, p. 1S:2. — On a relevé avec raison (.lacquinel, t'dit. du Discours sur l'Ilis/. unir., |). 4)2) le passade -ui\:iiil ilr ( e IHscoitrs : « ...Il n'était pa- peniii- de louer indilléreiunii-iil Ions le> morts ; il l'all.iil a\oulet liiinieur par un juueiiieut pu
blic. Aussitôt qu'un homme était mort, on l'amenait en jugement.
L'accusiteur public était écouté.
S'il prouvait cpie la conduite du mort eût éli» nia\i\aise. on en condanuiail la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peujile admirait le pouvoir des lois <|ui s'étendait juscpi'après la mort, et cliacun.touclié de 1 exemple, craij,Miaitde déshonorer sa inémoir(> et sa famille. Que si le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'euseveli-'Sait honorablement : on l'aisiit sou i)ané- |,^yrique, mais sans y rien nn^der de sa naissmce. » l/aulhenticité de celle cnnlinue est très douteuse (d".
plus loin, p. xvn, n. 1), mais l'importance que Itossuet y attribue e»' a»e^ siuiuliiative.
COSSUET ET l/OUAISON FUNÈBRE.
s'en convaincre. 3Iais comme, trop souvent, la critique, sans tenir compte de ces nécessités, a rejeté sur Cossuet des inconvénients dont il ne pouvait mais, et dont « le {^enre » est responsable; — comme de nos jours encore, quand on veut diminuer cette grande gloire, c'est au « panégyriste », au « lliuriféraire », à Va. adulateur » que l'on s'attaque en alléguant les oraisons funèbres, — il importe d'insister sur les raisons «jui condamnent forcément les discours de cette sorte à beaucoup d'inexactitude et d'insincérité.
Raison d'humanité, d'abord. Quelque indigne de regrets ou même d'estime que l'on suppose la personne qui vient de mourir, il a pourtant toujours paru aux hommes que le fait même d'être retranché du nombre des vivants doit effacer les antipathies et faire taire les sévérités de ceux qui restent. Le « respect de la mort )>, comme on rai)polle, s'est toujours imposé et s'imposera probablement toujours aux hoiiinies parce qu'il y entre deux sentiments également forts : une honorable répugnance à dire du mal de celui qui n'est plus là i)Oin' se défendre, une louable aversion pour une franchise tardive qui ressemblerait à de la lâcheté, — et d'autre part, une pitié sympathique, — mêlée d'un retour peut-être un peu égoïste sur nous-iuêmes — pour un de nos semblables, vaincu aujom'd'hui dans la même lutte où une force inévitable nous vaincra demain. Si la sagesse populaire déclare qu' « on ne doit aux morts que la vérité jo, la sensibilité populaire se refusera toujours à admettre que cette justice ne souffre pas de délai et qu'il la faille revendiquer publiquement en face même du cercueil ^
1. Il serait ttimérairc d'alléguer à rencontre la coulmne des Egyptiens que Bossuet loue et semble envier dans le Discours sur rilisioire universelle (voir plus liant, j). XVII, n. 2). IJossuel tr;iduit cl cile Diodoii! de Sicile, lequel ne fait ({ue coi)ier, en cet endroit, le loniaii historique d'Hécatée d'Abdère. Or Hécatce — nous écrit à ce sujet le maître de l'ég^^ptologie conteinporaiiie, M. Maspero — a transpurlii ici-bas le jugement de l'âme (jui se lai!.ait dans l'anlre monde. « C'est une question de
savoir (cf. Maspero, Eludes éOfll)tieimes, t. I, p. 129-150) si iieudanl les cérémonies de l'enterrement on ne jouait ]»as la scène du jugement, comme on en jouait beaucou]i d'autres, llécatée serait alors excusable d'avoir raconté ce jugement comme quebjue cliose de réel.
Mais le jugement dont il parle aurait été, selon lui, une véritable action judiciaire avec incertitude du résultat, taïuiis que. ddiis ht réaliUu le jiajemeul des fitnéniilles était (tpixireininoit un rite sdiis saïuiiuii. »
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
Raison de convenance sociale, ensuite, à l'égard des vivants attachés nu disparu par les liens du sang ou de l'arnitié. La meilleure réponse que l'on pourrait faire, sans doute, aux critiques intransigeants dont l'indulgence des panégyriques révolte le puritanisme, c'est de les prier d'imaginer pour Anne de Gonzague ou le prince de Condé une oraison funèbre très différente de celle de Bossuet, tout en se souvenant qu'ils auraient eu, comme lui, pour auditeurs le fils de Condé et les filles d'Anne de Gonzague.
Raison spéciale, enfin, au caractère religieux de l'oraison funèbre. Qu'à la rigueur un orateur laïque dans une cérémonie laïque puisse, quelque peu, s'ériger en juge ^ ; qu'il ose rappeler le mal à côté du bien, qu'il hasarde quelques restrictions à l'éloge, cela se conçoit encore, et que dans ce cas l'on ne soit pas ti-op choqué d'une franchise au moins voilée. C'est un liomme qui parle d'un homme et n'en peut dire que ce qu'il en sait. Mais le prêtre, à quelque communion qu'il appartienne, a un autre rôle. Il parle au nom d'un Dieu qu'il doit représenter plus encore comme clément que comme juste et dont il doit toujours préjuger, dans le doute, la mystérieuse miséricorde. Il doit supposer effacés par la vertu du sacrement, ou même seulement par le remords, les fautes ou les imperfections du défunt, et que ce repentir, si tardif qu'il ait pu être, est venu abolir le passé. Il semble qu'il y aurait pour un prêtre chrétien une sorte de contradiction et d'inconvenance professionnelle à ne pas admettre l'hy[)othèse d'une réconciliation suprême; et, j)ar conséquent, il a plus que le droit — le devoir, — de considérer, abstraction faite du mal oblitéré, la portion de bien effectif que l'histoire du personnage peut lui olfrir.
De plus, en tout ceci, nous admettons que ce jnal. qu'il omet, le panégyriste le voit et le connaît distinctement; que ce bien qu'il publie et qu'il célèbre, il n'y croit pas. Mais qu'on veuille bien faire encore ces deux dernières remarques : d'un côté, qu'il doit arriver souvent — et pour Bossuet, ce fut plus d'une fois le cas — que l'orateur croie de bonne foi aux excellentes qualités de la personne qu'il célèbre, et qu'ami personnel du mort il se fasse sincèrement illusion sur son mérite
1. Par exemple (Inn^losK Eloges « ou « Notioi's^ aca(i(''iiii(|uos coml)osés, d'ailleurs, le jiliis souvent,
assez lonpteiTips après la mort du personna^-^e. Voir pour le xviii° siècle ceux (le d'Alfinliert.
BOSSUET ET I/ORAISON FI'NÈBRE
ou sa vertu; — d'autre part, qu'il ignore véritablement les tares intimes de son héros. — Quelque élémentaire que puisse paraître cette réflexion, il est opportun, croyons-nous, de repenser parfois que les contemporains peuvent bien n'être pas aussi complètement édiûés que la postérité sur les faiblesses de certains personnages publics, que les médisances posthumes de leurs contemporains ou les impitoyables curiosités de leurs descendants n'ont pas encore dévoilées. Et j'ose dire qu'il convient tout particulièrement d'appliquer cette observation de sens commun à un homme comme Bossuet, qui, tout mêlé qu'il ait pu être aux grandes affaires et au grand monde, y a néanmoins porté un rare désintéressement des petites choses, une incuriosité dédaigneuse de l'histoire secrète de son temps, et une sorte de candeur, si déhbérément éloignée des intrigues de la vie de cour, qu'elle y parut plus d'une fois dépaysée et maladroite*.
Et voilà pourquoi il serait déraisonnable de chercher dans
1. « A cette éducation si complète — remarque très justement M. Brunetière, — il devait manquer malheureusement quelque chose dont le manque s'est l'ait plus diuie fois sentir dans la vie de Bossuet :
c'est une certaine expérience, une certaine connaissance pratique du monde et de la vie. » « Il est plus facile, a dit La Rochefoucauld, de connaître l'Iiomme en généra! que les hommes en particulier » ; et, au XVII" siècle, il n'y a pas de grand écrivain de qui l'observation soit plus vraie que de Bossuet. Aussi ne l'a-t-on jamais accusé, comme Bourdaloue, d'avoir fait dans ses iSer- 7Jions des « portraits » ou des « caractères », et on aurait quelque peine à tracer, d'après sa prédication, la peinture ou l'image de la société de son temps. C'est qu'en effet à Metz, à Paris, à Versailles, il a traversé ou côtoyé le monde ; on ne peut pas dire qu'il y ait vécu comme Pascal, et — ce qui supplée quelquefois à l'expérience directe et personnelle de la vie — il ne semble pas non plus que, comme Bourdaloue, il ait beaucoup confessé.
Bien des choses qui ne s'apprennent qu'au contact et dans la fréquentation des hommes, lui sont ainsi demeurées étrangères. Trop différent en cela de Fénelon, si « homme du monde >>, observateur si pénétrant, on pourrait presque dire ironique, et politique si délié, au contraire, Bossuet a gardé toute sa vie de son éducation de lévite un fond de timidité, d'inexpérience et de gaucherie même. C'est ce qui explique la médiocrité de sa fortune, quand on la mesure à la rectitude de son caractère!... De là aussi des mésaventures, des maladresses, des « complaisances », d'apparentes complaisances que peut-être lui a-t-on trop durement reprochées. Des choses du monde et de la cour, Bossuet n'a jamais vu
S[ue ce qu'on lui en a laissé voir ou ait voir; — et il est vrai que ce n'est pas assez pour un évèque,
four le précepteur d'un dauphin de ranceetpour un conseiller d'Etat. »
(Art. Bossuet de la Grande Encyclopédie.) Cette vue sur le caractère de Bossuet se vérifie continuellement par l'étude de sa vie.
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
les oraisons funèbres de Bossuet une histoire entière, rigoureuse, impartiale. Que l'on ne s'attende pas à y trouver les portraits exacts et complets des personnages dont il parle, ou, pour mieux dire, qu'il « célèbre »; — que l'on ne se scandalise point d'être obligé de les rectifier et de les compléter à l'aide d'autres documents 1. Qu'il soit bien entendu que Bossuet a toujours « coulé légèrement sur les défauts » de ses personnages — comme le chanoine Hermant^ l'observait dè-jà dans l'oraison funèbre du P. Bourgoing. — Dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, ce ne sera que par quelques traits de la plus discrète circonspection qu'il rappellera, ce que tout le monde savait, les frivolités et les vanités de la pauvre princesse. Dans l'oraison funèbre de Condé, ce sera dans des périphrases d'une majestueuse ampleur qu'il enveloppera, de façon à les couvrir, la défection et la trahison du prince ; — et, bien loin de lui reprocher de n'avoir pas été plus précis, nous nous étonnerons plutôt qu'il l'ait été autant ^. Car Bossuet n'insiste pas sur le blâme, mais il indique loyalement — plus d'une fois — les endroits où le blâme peut s'appliquer. C'est déjà beau. Et nous ne lui reprocherons même pas avec Voltaire d'avoir laissé complètement dans l'ombre, en louant Le Tellier, les faces inquiétantes et douteuses d'un courtisan trop
1. C'est ce que nous avons essayé (le l'aire, au moins en ))arlie, dans les Nolices dont cluuiue oraison funèbre est précédée.
i. Mémoires inédits, cités par A. Gazier, édit. des Oraisons funèbres.
5. Un éditeur des Oraisons funèbres a pu dire : « Qu'on lise l'oraison funèbre d'Aune de Gon- ZMizue, relie de [,e Tellier, celle du jirand Condé : là où Fléciiier, Mascaron, où Bourdaloue Ini-niènie s'épuisent en précautions oratoires et tournent, à force d'adresse, des écueils ([u'ils n'osent franclur. Bossuet niaiclic librement; ses souvenirs ne le Iroublent pas; il raconte les faits, il nomme les acteurs et les ju^re; sa seule francliise le soutient ». (C. Aubert, Notice, p. xwi.) Cetle a]>préciation est inexacte pour l'oraison funèbre de Lo Tellier, [lour
qui Bossuet n'a pas un mot de blâme, même indirect; elle est juste pour les oraisons funèbres d'Anne de Gonza<;ue et de Condé.
— On observera également que par l'etTet de la mémo loyauté, courageuse jusque dans cette discrétion qu'on lui reprocbe, Bossuet n'évite jamais de toucher aux points délicats (jui étaient seulement à côté d(î l'éloge de ses personnages et auxquels il eût pu se disjienser de loucher. l'arlanl d'Hem-iiîtle de France, qui l'obligeait à parler de ces « nuages qui avaient paru au commencement » dans rall'eclion mutuelle de Charles I" et de sa fennne (cf. plus loin, p. 82 et p 59- ♦Jl)?El dans l'oraison fimèbre do Marie-Thérèse il lui était i)ermis et possible de louer la fennne de Louis XIV sans ]>flrler de sa ^)rudence à « calmer des passions
BOSSUET ET I/ORAISON FUNÈBRE
constamment heureux pour avoir été constamment honnôte. Voltaire, à la place de Bossuet, n'aurait ni pu, ni dû, ni voulu en dire plus que lui *.
Et de même, on verra sans surprise Bossuet appuyer, souvent, d'une façon que nous jugeons excessive, sur les mérites de ses héros, s'évertuer, avec une bonne volonté ingénieuse à creuser les motifs d'éloges que leurs vies pouvaient lui fournir. — Motifs bien rares, parfois, et bien maigres. Quand la duchesse d'Orléans mounit, les plus modérés convenaient que « la matière était fort stérile- ». Quand la Dauphinc se sentit mourir : « Que pourrez-vous dire de moi? d disait-elle elle-même à son aumônier : « je n'ai rien fait qui mérite d'être dit' ». — Des miettes de bien parsemées dans ces vies trop souvent si vides, Bossuet a fait le plus habile emploi, mais non sans les amplifier. Le relief grossit les choses. Sans doute les qualités du cœur de Condé étaient réelles, et un fonds de générosité chevaleresque éclatait chez lui parmi la grandeur; mais sans doute aussi ce « cœur » était loin d'avoir la douceur alfectueuse, sympathique, presque touchante que Bossuet lui a prêtée.
Là, il est vrai, c'est un des cas où l'aveuglement honorable de l'ami secourait à propos l'orateur. Mais la plupart du temps, ne craignons pas de constater que cette exagération des bonnes qualités tient à d'autres causes que les illusions d'une amitié trop bienveillante ou que l'ignorance de la vie et du caractère de ses
violentes qu'une résistance cniporlée ne ferait qu'aigrir ». (Cf. plus loin, p. 250 et p. 209 et suivantes.) Et l'on comprendra mieux le mérite qu'a eu Bossuet à parler fi-équemment et librement de la Fronde (Oraisons funèbres d'Anne de Gonzague, de Le Tellier et de Condé), quand on lira ce passage de Mascaron dans l'oraison funèbre du chancelier Séguier : « Je n'ose, messieurs, vous comier de tourner les yeux d'un autre côté pour voir un théâtre plus fameux d'une action encore plus éclatante et plus fameuse (Paris pendimt la Fronde).
Epargnez-moi la peine de dire les no! "S, le temps, lo lieu et les acleuis ; n axiwis pour c© temps fu-
neste que des larmes et un silence profond ; laei'imaa civilibus arniis secretitmque damus. Ne regardons point la chose comme arrivée ; ne descendez que de loin et en passant sur les applications odieuses ; permettez-moi de ne parler qu'en énigmes, et ne vous efforcez point de grâce d'en trouver le mot. » Cf., plus loin, un passage analogue deBourdaloue.dans les noies de y Oraison funèbre de Condé.
1. Cf. Voltaire, Siècle de Louis Xir, éd. cl. Hachette, p. 460-461.
2. Journal d'Olivier Le Fèvre d'Ormesson, éd. Chéruel, t. II.
o. Bussy-Rabutiu, lettre du 5 mars 1690.
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
héro?. Bossuet, en effet, a dû avoir les moyens, sinon pour toutes ses oraisons funèbres, au moins pour quelques-unes d'entre elles, de connaître au vrai le personnage dont il avait à parler. Ainsi en ce qui concerne Henriette de France.
Sur l'ordre de la duchesse d'Orléans, Mme de Motteville, qui avait été l'amie confidente de la veuve de Charles I" tomme d'Anne d'Autriche, rédigea, pour l'usage du prélat, un mémoire destiné à l'instruire dans le détail de l'existence publique et privée de la reine d'Angleterre*. Ce mémoire, Bossuet en a usé visiblement ^ ; assez souvent il a « suivi pied à pied le récit ^ ». Parfois même, il s'en est inspiré non seulement pour les faits, mais pour les idées. « En écrivant ces lignes qui devaient passer sous les yeux de M de Condom, », Mme de Motteville, d'ailleurs femme de très grand esprit et écrivain distingué, « avait fait son possible pour s'élever en quelque sorte audessus d'elle-même », et ses remarques ont eu le mérite de suggérer à Bossuet quelqu'une de ces envolées de pensée et d'éloquence dont le discours abonde. « Il a tiré parti de bien des traits que Mme de Motteville, avec une sagacité remarquable, indiquait et soulignait elle-même *. »
cesse affligée avec toute la bonté qu'elle méritait qu'on eût pour elle. » Et elle écrivait en marge de ce passage : « Il ne faut pas oublier (le marquer cet endroit à l'avantage de la feue reine mère et louer l'union de ces deux grandes Reines. »
Cf. 13ossuet, plus loin, p. 116 : « Ce n'est pas que la France ait manqué à la lille de Henri le Grand », etc.
— Mme de Motteville, ibid.. p. 27 :
« Quand elle perdit le Roi son mari, elle soulfril une violente douleur, et, pleurant amèrement, elle me fit l'honneur de me dire.conmie j'étais auprès d'elle, que le Roi son mari avait jierdu son royaume et sa vie pour avoir ignoré la vérité ic'est-à- (lire ici la religion catholique) et que ce malheur était la cause de toutes les infortunes des Rois. » Cf.
Rossnet, plus loin, p. 101 : « Que s'il s'est montré tout entier à l'.Vngleterre », etc.; p. 101: « Il ne faut point s'étonner », etc. : p. lOtJ : «La lîoiiie avait bien raison de juger » , etc.
1. Le manuscrit, autographe, de ces « Mémoires », qui se trouve aux Archives nationales (musée , vitrine 58), a été publié avec des notes en 1880 par M. G. Hanolaux.
pour la Camaen Society de Londres.