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LIEUTENANT-GOUVERNEUR DE LA PROVINCE DE QUEBEC

‘Aun grand banquet des Canadiens-Français, à Salem, le 6 septembre 1897.

M. LE PRESIDENT, MESSIEURS

Si vous ne m’aviez pas communiqué un peu de votre charité, M. le curé, je vous accuserais de m'avoir attiré dans un guet-apens. En effet, vous avez été assez méchant, j'oserai dire, pour réserver la tâche finale à un vieux malade, à un vieux “ bonhomme, ” comme chantait l’orphéon il y a quelques instants à peine.

On m’améne ici pour intéresser les autres, et je suis moi-même depuis le commencement de la soirée dans la plus profonde admiration. En entendant M. Pothier, je me suis cru à Athènes; M. Dubuque, m'a rappelé par sa parole enflammée les tribuns de l’ancienne Rome, et la voix de vos prêtres, fidèle servante d’une intelligence et d’un cœur presque sans limites, m'a rappelé Notre-Dame —<elle de Paris, s. v. p. (Longs applaudissemnts. )

Et vous voulez après cela que je vous retienne, par l'expression de sentiments aussi nouveaux que beaux, jusqu à minuit, jusqu'à l'heure où les gens préfèrent généralement dormir chez eux que de se faire endormir ailleurs, (Rires).

(Appl.)Je n'ai donc rien pour me délier la langue; tout au plus si M. le curé m’a

donné cette aprés-midi, quelque chose pour m’éclaircir la gorge. (Rires). J’ai souffert depuis quelque temps d’une bronchite maligne, et les journaux, qui ne mentent jamais, vous ont appris que j'étais au lit; c’était vrai; si je suis au milieu de vous ce soir, c’est grâce à un miracle de M. le curé qui m’a dit: “ Levez-vous et marchez. ” |

Mais l'heure avance et je ne sais quoi vous dire. La joie qui fait aimer la vie et l'amour qui donne de la joie peuvent donner du bonheur, mais ils n'ouvrent pas la bouche. Les lèvres s’agitent et frémissent, le cur tremble, et dans ces moments-là, ce n’est pas la profession de beau diseur que l’on envie d’‘“‘embrasser”, je vous l'assure. Jai durant ma vie parlé un peu partout, excepté dans ma famille, et à Salem, je me trouve tellement chez moi, que je ne sais plus comment rendre mes sentiments.

Je pourrais néanmoins dans mon embarras m’accrocher à une chose qui ferait peut-être mon salut : je veux parler de la mode, reine dans le royaume des chapeaux, des robes, etc,. et qui consiste, dans le cas qui nous occupe, à répondre, non par des mots profonds, mais par des mots élégamment ciselés, à des paroles encourageantes. Eh bien, quoique peu accoutumé à suivre la mode, j’essaierai de le faire pour une fois.

Pour trouver des paroles et des pensées dignes de votre urbanité, de vos sentiments d’exquise politesse, de patriotisme, de foi et de progrès, vraiment il faudrait que je fusse sorcier, et moi qui ai lu l’histoire de Salem, je ne suis pas sans savoir que la sorcellerie est assez mal vue dans cette partie du pays. On a jadis porté des sorciers bien haut, trop haut sans doute pour leur bien-être, et je n’envie pas le moins du monde les hautes sympathies qu’on leur a montrées. Il est vrai que les temps ont changé depuis, et qu’on pourrait peut-être aujourd’hui sans danger se dire en état de correspondre avec les esprits invisibles, mais je vous avoue franchement que je n’ai pas ce pouvoir.

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Cependant on me demande de p‘rler de mon pays, de mon beau Canada adoré et aimé; comment ne pourrais-je pas trouver quelque sentiment à rendre sur un pareil sujet ? Je prendrai donc les premiers sentiments que je trouverai dans mon cœur. Ces sentiments, ils abondent, mon cœur en déborde, et je garderai longtemps le souvenir de mon séjour au milieu de vous. J’ai senti vos àmes vibrer à l'unisson de la mienne, sous l'effet de cet électromagnétisme qui est comme la loi universelle de la création.

C'est que nous sommes tous nés d'une même terre que nous aimons tous,

Parler du Canada, c'est parler de faits qui se sont produits, d’une œuvre qui s'est accomplie, dans des circonstances exceptionnelles.

Certains pays ont été fondés par des aventuriers sans mœurs ni lois; d'autres par de braves gens que la main d’un tyran ou le sort des armes avaient chassés de leur terre natale—comme les malheureux acadiens. Mais les origines du Canada sont différentes: c’est la Providence elle-même qui veille sur son berceau, et depuis l’heure où Cartier planta la croix sur les bords du grand fleuve jusqu’à nos jours, aucun sentiment sordide ne fait agir ceux qu’elle a choisis pour ses humbles mais glorieux instruments.

L'esprit de mercantilisme qui germait à cette époque semble inconnu de Louis XIV et de son illustre serviteur, Colbert : tous deux ne songent qu'à fonder dans l'Amérique du Nord un grand Etat français où le catholicisme étendra ses plus verts rameaux.

L'histoire du monde ne mentionne rien de plus héroique que la vie de nos missionnaires, que les luttes tenaces de nos uncêtres, et je dirai avec l'historien protestant Parkman que les premiers colons du Canada furent nonseulement des géants, mais aussi des grands hommes. Voilà pourquoi lorsqu'un souverain efféminé, bien doué, mais

dévoyé par ses passions, cède aux conseils de sa maîtresse et. de ses courtisans et nous abandonne, nous restons soumis à l'autorité, et au Meu de nous insurger contre le nouveau Pouvoir, nous faisons dans le fond de notre cœur un acte d'espérance suprême, qui doit se réaliser plus tard dans la multiplication prodigieuse de nos 60,000 âmes. C'est en restant soumis à l'autorité, quoique jaloux de nos droits, que nous sommes devenus la grande et fort race qui étend aujourd'hui ses rameaux jusque sur le sol de cette grande république d'initiative et de liberté. Lafontaine et Cartier pour n'en citer que deux, sont 1a pour témoigner que nous n'avons pas dégénéré, et l'âme du cinique Voltaire a dû tressaillir au bruit des ovations que l’on faisait tout récemment à Paris à ce dernier de nos grands hommes, sir Wilfrid Laurier,

Si les Canadiens sont restés fidèles au principe de l'autorité, aux jours les plus sombres de la défaite, c'est qu’ils avaient la vision de l'avenir, et qu'ils pressentaient le jour où ils feraient en Amérique ce que leurs aïeux avaient fait en Europe: “ Gesta Mai,” la volonté de Dieu. Et le Canada a poursuivi sa mission. Lorsque l’Angleterre voulait nous priver de notre langue, cette même langue a réussi à convaincre les pairs du royaume britannique que nous pouvions jouir des libertés constitutionnelles, Car nous sommes de Sang normand, et le sang normand c’est le “sang bleu ” de l'Angleterre,

Je ne dirai pas que nos pères, les Normands, aimaient la chicane, mais nous conviendrons ensemble qu'ils la connaissaient. Un jour, le plaidoyer ne leur suffit plus et ils durent trouer de balles ce drapeau qui les couvrait, pour respirer un peu d’air et de liberté. L’Angleterre, grande et noble nation, comprit nos besoins et nous accorda ces libertés politiques que nos péres de 1837 avaient payées d’un peu de leur Sang. Que de pays où le sang a coulé à flots inutilement ! Que de pays ont connu toutes les hor-

reurs de guerres longues et épuisantes pour retomber dans une servitude encore plus profonde et plus amère! Ne sommes-nous pas heureux d'avoir acquis notre liberté au prix du sang des victimes de St-Charles et de St-Eustache? Car messieurs, le Canada est libre—M. Laurier lui-même l’a proclamé fièrement à Londres comme à Paris,—il possède une nationalité, la nationalité de la liberté, si je puis m’exprimer ainsi,

Quel beau roman que notre histoire, et quel ensei- &nement fructueux ne pouvons-nous pas en tirer ? Nos pères ont lutté et ont recueilli la récompense de leurs efforts; luttons tous comme eux, Sans trève, pour la conservation des biens qu'ils nous ont légués. Car, mes chers amis, il n’y a pas de véritable joie sans lutte, et l'on ne goûte véritablement la possession d'un bien que s'il nous a couté quelque chose. Restons fidèles à la vieille devise de notre race: “Fais ce que dois, advienne que pourra”.

Nos pères avaient pour les Soutenir des prêtres qui ne comprenaient la vie que tissue de sacrifices ; nous avons encore de ces mêmes prêtres au milieu de nous, et j'admire la comparaison établie tout-à-l'heure entre le grand homme d'Etat français, M. Thiers, et le digne curé de cette paroisse que vous aimez tous, parce qu'il est votre père à tous. Le succès a couronné vos efforts, mes chers amis; je n'en veux d'autre preuve que ces monuments que vous avez fondé et qui excitent l'admiration de vos concitoyens américains, que ce banquet où sont réunies mille têtes, servies par mille cœurs d'élite, et mille bouches servies par deux milliers de mains.

Je vous ai dit ce que je pensais du Canada; maintenant permettez-moi de vous remercier des honneurs que vous m'avez rendus.

Mes chers amis, de tous les éloges que vous avez faits de moi, je n’en accepterai qu’un, celui de mon patriotisme, J'ai été trente-cinq ans dans la vie publique; M. le doc-

TE

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