‹ Orateurs canadiens-français aux Etats-Unis [microforme]Chapitre 2 sur 29 · L'HONORABLE WILFRID LAURIER · texte numérisé non relu

L'HONORABLE WILFRID LAURIER

CHEF DU PARTI LIBÉRAL A LA CHAMBRE DES CoMMUNES DU CANADA.

En réponse au toast : “ A notre hôte ”, au banquet donné en son honneur, à Boston, al Hotel Vendôme, le 17 Novembre 1891, par la Société St-Jean-Baptiste de Boston, et le Club Lafayette, de Cambridge.

(Traduction)

MONSIEUR LE PRESIDENT, MESSIEURS

En premier lieu, je dois vous exprimer mes plus sincères remerciements pour l'accueil plus que cordial que m'ont fait mes compatriotes de la Nouvelle-Angleterre. Il est vrai que je ne devais pas m’attendre à moins de la part de ceux que je vois réunis autour de cette table. Ils sont Canadiens de naissance, et quoique depuis, devenus citoyens américains, ils ont prété serment d’allégéance à la République, je suis convaincu que leurs nouveaux concitoyens ne croiront pas incompatible avec leurs devoirs civiques le souvenir toujours constant, toujours vivace, qu’ils conservent dans leur cœur du pays où ils sont nés: le Canada. (Bravo!) Et je suis convaincu que j’exprime le plus cher de leurs désirs en proclamant comme leur supré-

me espoir qu’entre leur pays de naissance et leur pays d@’adoption, il règne une paix, une harmonie et une amitié toujours croissantes. Je suis particulièrement reconnaissant en cette occasion de voir le Canada honoré comme il est par la présence à cette table de tant de fils distingnés du Massachusetts; je ne puis dire à quel haut point je suis gratifié par la présence et les varoles de Son Excellence le gouverneur Russell, l'occupant actuel du fauteuil gouvernemental du Massachusetts, une fonction déjà illustrée par tant d'hommes éminents qui ont fait connaître le Massachusetts au monde entier, comme le champion de la civilisation et de la liberté.

(M. Laurier rappelle ici à ses lecteurs les luttes entre les Etats-Unis, la France et l'Angleterre sur ce continent, qui ont donné lieu à la république américaine et ont fait de la colonie française du Canada le noyau des possessions britanniques en Amérique.)

Le Canada, continuet-il, est encore une colonie, mais c'est un pays libre, et comme dans tous les pays libres nous sommes divisés en partis. Les partis sont, dit-on, une nécessité dans les pays libres; et si ils sont nécessaires, ils doivent être considérés comme un bien, quoique, dans mon pays, l’on ne puisse peut-être pas les considérer comme un bien sans mélange. (Appl.) Ils ont cet avantage toutefois. Dans un pays comme le Canada, où la population est a peu près également divisée entre les différentes races et croyances, ils ont, dis-je, cet avantage, qu'ils rendent la division nécessaire, non pas suivant les races et les croyances, mais suivant les opinions que des hommes de même race et de races différentes aussi peuvent avoir sur les questions publiques. Je dois dire, monsieur, que rien ne m'a été plus agréable que ces mots que vous avez prononcés il y a un instant en mentionnant les services que le parti libéral s’efforce maintenant de rendre en favorisant la cause de la civilisation par l’encouragement de relations

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plus cordiales entre votre pays et le mien. ( Appl.)

Le Canada est encore une colonie, et c'est la destinée des colonies de devenir des nations indépendantes, (Appl.) Mais comment et quand le Canada deviendra-t-il une nation indépendante ? C'est là un problème qui ne préoccupe pas en ce moment le peuple du Canada. Vous savez, messieurs, et tous ceux qui suivent les évènements savent que le lien qui unit une colonie à la mère patrie est toujours très fort du côté de la colonie. Vous connaissez l'exemple de cette grande république même, I] fut un temps où les colonies meurent aucune idée de rompre leurs relations avec la mère patrie, et ce ne fut que la tyrannie de l'Angleterre qui les força graduellement à renoncer à leur alléséance. Mais les temps sont changés, L'Angleterre aceorde aujourd'hui au Canada et à toutes ses colonies chaque droit, principe et privilège qu'elle refusait autrefois, De nos jours se réalise la vérité proclamée pat Charles James Fox au siècle dernier, que le seul moyen de conserver les colonies britanniques est de leur donner le pouvoir de se gouverner par elles-mêmes, De sorte qu'aujourd'hui le gouvernement britannique ne cherche pas à nous grever d'impôts ou à forcer l'entrée de marchandises britanniques dans nos ports. Nous sommes en ce moment libres et nous avons le droit de taxer les marchandises et les produits britanniques. Je le dis avec orgueil, quoicue le Canada soit encore une colonie, le Canada est libre,

Le seul lien qui unit le Canada à la mère patrie est celui de sa volonté. Mais cette dépendance ne durera pas toujours. Déjà le Canada et l'Angleterre ont des intérêts très différents, et un jour viendra—nécessairement—où le Canada et l'Angleterre devront se séparer. Je le dis quoique je sois sujet britannique et quoique, comme tous mes compatriotes, & quelque race qu'ils appartiennent, au Canada, je sois sincèrement attaché à l'Angleterre qui, depuis les derniers trente ans, nous a traité avec justice et

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générosité. Aussi quand sonnera Vheure de la séparation, sera-t-elle pacifique, harmonieuse et amicale, comme lorsqu’un fils quitte la maison de son père pour devenir luimême le chef d'une nouvelle famille. Quoiqu’au Canada, en ce moment, l’on ne désire pas l'indépendance, le parti libéral croit que le temps est arrivé où les pouvoirs du gouvernement responsable que nous possédons ne suffisent plus à notre développement actuel. Nous croyons qu’on devrait nous conférer un autre pouvoir, celui de négocier nos traités de commerce. Nous n’avons pas encore réussi à obtenir les réformes que nous réclamons depuis des années, mais le moment du succès n'est pas éloigné et cette réforme sera l’une des premières que nous demanderons au gouvernement britannique. Je guis convaincu que nous ne rencontrerons de la part de ce gouvernement aucune opposition, car nous débarrasserions ainsi le “Foreign Office” d'une foule d'embarras et d'ennuis, surtout dans nos relations avec le gouvernement des Etats- Unis. Nous voulons le pouvoir de négocier nousmémes nos traités de commerce, parce que nous croyons que le commerce du Canada nous oblige à trouver des marchés à l'étranger, et si vous consentez à nous ouvrir vos marchés, nous sommes prêts, pour notre part, à vous rendre le réciproque pour tous les produits, tant naturels que manufacturés. (Appl.)

En effet, la politique que nous avons adoptée, pour laquelle nous avons combattu dans les récentes luttes de février et de mars derniers, pour laquelle nous combattons en ce moment, pour laquelle nous combattrons jusqu’à la fin, est celle d’une liaison plus étroite avec les Etats-Unis nos voisins, de relations commerciales plus libres et plus amples, et de leur ouvrir nos marchés à la condition qu’ils nous ouvrent les leurs. Nous avons atteint ce point dans notre développement que—tout en étant encore une jeune nation—nous produisons de certaines choses plus que nous

n'en pouvons consommer et d'autres choses moins que nous pouvons consommer, dle sorte que nous avons à exporter et à importer. Si ce n’est pas trop présumer de ma part; si, sans m'engager sur un terrain défendu, on me permet de jeter un coup d'oeil sur la situation actuelle de ce pays, il me semble qu’il ne manque pas d'indications que le mal économique dont souffre maintenant le Canada affecte aussi les Etats-Unis, quoique d'une façon moins sensible, évidemment, en raison de leur plus grand développement. Il me semble que la tendance de l'opinion publique aujour- @hui, d'un bout à l'autre de ce pays, est de tenir compte du fait qu'il ne suffit plus à consommer ce qu'il produit et qu'il doit chercher un marché ailleurs. Le sentiment me paraît si fort, si universel sous ce rapport, que dans le tarif décrété l'an dernier par le Congrès, tarif qui a rendu le nom de son auteur célèbre dans le monde entier, on a pourvu à la réciprocité commerciale avec certains pays des Indes Occidentales et de l'Amérique espagnole. Nous sommes loin en arriére des Etats-Unis. Votre population atteint 60,000,000, tandis que la nôtre n’est pas encore de 5,000,000. Nous avons d’immenses ressources agricoles, forestiéres, miniéres et de pêcheries. Quelquesunes de ces ressources sont à peine développées et déjà nous produisons plus que nous pouvons consommer. Voyez ce que l’on a fait l’année dernière. Notre ministre -des finances entreprit un voyage pour établir des relations de commerce réciproque, avec qui? Avec les Antilles, les mêmes pays auxquels le tarif McKinley offre la réciprocité. Vous voyez donc qu'aujourd'hui les deux peuples qui se partagent ce continent, la grande nation et la faible colonie, ont exactement le même but économique. Tous deux cherchent en ce moment à établir des relations commerciales avec des pays plus éloignés, et chacun refuse la même offre à son voisin. Il y a marché réciproque pour l'un chez l’autre, et cependant l’un et l'autre entretiennent soigneu-

sement des barrières qui, si elles étaient enlevées, permettraient au commerce de suivre son cours, comme l'eau d'une rivière coule dans son chenal naturel lorsque les digues construites par la main des hommes sont subitement abattues,

Quelles peuvent bien étre les causes de cet état de choses peu naturel ? Etudiez la géographie de ce continent. La disposition géographique est telle que le cours du commerce, malgré tous les obstacles législatifs qui l'entravent sur des centaines et des milliers de milles de frontière, est entre le golfe St-Laurent et les grands lacs. Les villes sur une rive invitent le commerce de celles sur Ja rive opposée. Voici la rivière Niagara,frontiére entre le Canada et les Etats-Unis. Le gouvernement du Canada a piacé un robuste douanier à une extrémité et le gouvernement des Etats- Unis a placé un douanier à l'autre extrémité pour prélever

| l'impôt sur tout homme assez hardi pour profiter des avantages que lui offre la nature. Sur des milliers de milles la frontière entre nos deux Pays ne peut être découverte qu’en consultant les étoiles. Mais le commerce, je dois le dire, entre les deux voisins, l'un citoyen américain, l’autre sujet britannique, dont les maisons sont à un jet de pierre l’une de l’autre, ce commerce, dis-je, est réciproque et constant (rires et applaud.) Vos rivières coulent sur notre territoire, nos rivières coulent sur Je vôtre. Les centres de production dans un pays sont ainsi situés par rapport aux | centres de production dans l’autre que l'échange commercial devient inévitable, que les champs de houille de la Pennsylvanie touchent à la frontière d'Ontario et que les houilliéres de la Nouvelle-Ecosse sont aux portes mêmes de Boston. Vous produisez beaucoup, mais vous ne produisez pas notre orge, et vous en avez besoin. De même nous ne produisons pas votre maïs, qui nous est cependant nécessaire. Dans nos chantiers nous avons besoin de vos planches. Vos grandes villes ont besoin de notre poisson ;

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