CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBEB, 3
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JAN 30 ims
Ce sont ici , non des biographies , mais des discussions à propos de quelques points d'histoire sur lesquels de récents ouvrages ont porté plus de lumière et rouvert la controverse.
Ce ne sont pas non plus des études de pure curiosité : nous avons, en effet, à débattre ces questions, un intérêt plus pressant, plus direct, que celui de l'exactitude historique; il nous importe infiniment, pour la bonne conduite de nos affaires, de bien juger, par exemple, nos premiers conflits avec la Prusse, nos dernières luttes
avec l'Angleterre, la formation de l'Europe contemporaine, les vicissitudes du gouvernement parlementaire, les progrès de la démocratie chez nos voisins. .
En parlant avec impartialité de grands adversaires de notre pays, Frédéric II, le second Pitt, M. de Bismarck, on risque de froisser certaines susceptibilités respectables : lorsque ces études ont paru pour la première fois dans le Journal des Débats S quelques personnes y ont cru voir un manque de patriotisme. A Dieu ne plaise qu'un tel reproche soit fondé I Ce sont les préjugés français, ce sont nos persistantes illusions, notre ignorance de l'étranger, notre inaptitude à entrer dans l'esprit des autres, qui nous ont perdus. Sans doute, la vérité est parfois dure à entendre, plus dure encore à écrire; mais, si elle blesse nos sentiments, elle accroît notre expérience, et.
1 . Elles ne sont pas la reproduction pure et simple de nos articles : nous avions dû retrancher de nombreux passagcS) qui excédaient les dimensions du journal,
par là, elle sert nos intérêts; si un certain patriotisme peut en souffrir, un patriotisme plus haut nous dit que la France peut en profiter.
Mars 1883.
Nous n'avons point dessein de présenter ici une analyse du beau livre de M. le duc de Broglie : l'originalité du récit est surtout dans le détail, et ce serait en ôter l'intérêt que de le résumer. Il faut le lire : nous n'étudierons jamais d'assez près les origines et les progrès de la grandeur prussienne, les procédés diplomatiques et militaires du grsuai roi qui est demeuré le modèle des hommes d'État et des hommes de guerre allemands. Inutile de vouloir comprendre l'Europe moderne si l'on ne possède à fond l'Europe
* [Frédéric II et Marie-Thérèse, 4740-i74Sl, par lô duc de Broglie. 2 vol. in-8% 1883, chez Calmann Lévy.)
s ORATEURS £T HOMMES D'ÉTAT
du dix-huitième siècle, les règnes de Frédéric II et de Marie-Thérèse, les ministères de Fieury et de Choiseul : c'est là qu'on démêle les causes multiples de nos échecs, échecs que nos adversaires, pour être justes, doivent attribuer à notre impéritie autant qu'à leur habileté. Si une telle histoire a de quoi attrister notre patriotisme, elle n'est point faite pour nous ôter le courage et l'espérance ; car elle prouve que les fautes de nos gouvernants ont presque toujours été de moitié dans le succès de nos ennemis. Oui, c'est bien Louis XV qui, au siècle dernier, fut, avec Frédéric, le principal instrument de la puissance prussienne, comme de nos jours, Napoléon III fut, avec MM. de Bismarck et de Moltke, le principal ouvrier de l'unité allemande. Entre les deux époques, la ressemblance est frappante; c'est le même drame, joué par les mêmes acteurs, presque sur le même théâtre. La Prusse envahit la Silésie en 1740, comme en 1866 elle envahit la Bohême; et, en l'un et l'autre cas, la France, pour son malheur, se trouve aussitôt engagée dans le conflit.
Ces rapprochements avaient naturellement sauté aux yeux de l'auteur ; mais il a eu la sagesse de les écarter, sinon de son esprit, au moins de son livre ; il a entendu traiter les
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faits en eux-mêmes, salis allusion à la politique contemporaine; il s'est renfermé scrupuleusement dans cette période si courte, mais si rem* plie, de Janvier 1740 à juin 1742. Voilà, grâce à lui, cette première campagne de Frédéric éclairée d'une vive lumière: on suit Je jeune souverain pas à pas, dans les camps, sous la tente, combattant à la fois de l'épée et de la plume; on- saisit tous les fils entre-croisés de sa politique; on voit tous les dessous de cartes, et son double jeu. Nos écrivains du siècle dernier n'auraient pu aller ainsi au fond des choses. D'abord, ils étaient trop près pour voir toujours juste, trop militants et trop passionnés pour être équitables: leurs écrits, tout chauds de la bataille philosophique, sentent la poudre. Et puis, ils ne disposaient pas de nos puissants instruments d'investigation; ne pouvant remonter aux sources, ils devaient se contenter de retracer en gros le cours des événements. Il en est des œuvres historiques de nos pères comme de leurs cartes de géographie ; comparées aux nôtres, elles paraissent incomplètes et quelque peu naïves.
D'ailleurs, totis les genres de littérature étaient soumis aux mêmes règles arbitraires : (Ju*il s'agît de fiction ou de réalité, de théâtre ou de politique, on s'ingéniait à condenser les faits, à sim-
plifier raction. Veut-on se rendre compte du procédé et voir par un exemple frappant la différence entre Tancienne méthode et la nouvelle î Qu'on relise dans le Précis du siècle de Louis X Y de Voltaire, puis dans Touvrage de M. de Broglie, l'épisode célèbre du couronnement de Marie-Thérèee et de la réunion de la Diète hongroise à Presbourg, alors que la jeune impératrice, obligée de fuir devant les troupes françaises alliées de Frédéric, provoque, par son énergie virile, un soulèvement national contre l'invasion. Voltaire en a résumé les diverses péripéties dans une demi-page très habilement faite, qui est restée gravée dans toutes les mémoires et a été souvent reproduite : au point de vue de l'art, comme composition de style, comme arrangement et comme « raccourci », c'est fort séduisant ; c'est le principe des unités, le procédé d'abstraction transporté de la tragédie à l'histoire. Mais, si vous tenez avant tout à la vérité, Usez le chapitre de M. de Broglie sur le même sujet : vous y trouverez la nature humaine avec tous ses contrastes, la faiblesse mêlée à la grandeur, les alternatives d'ombre et de lumiière. Pour nous, notre choix est fait : l'école historique de notre temps nous parait aussi supérieure à nos plus grands historiens du dix-hui'^
tième siècle, que le théâtre de Shakspeare nous paraît supérieur à celui de Racine. Nos modernes historiens, s'ils n'ont pas plus d'art ni de talent, s'attaquent à la réalité et fouillent la chair vive de l'homme. C'est ce que le duc de Broglie a fait pour Frédéric, pour Marie-Thérèse, pour Fleury, pour Belle-Isle : il a puisé aux sources les plus authentiques; il a comparé aux publications françaises et allemandes les papiers d'État, les rapports des agents diplomatiques et militaires, les correspondances, les mémoires; et cela avec une telle adresse, une telle sûreté de main, que, pour l'exposé des faits, son récit peut être considéré comme définitif.
Je dis : au point de vue des faits, parce que les réflexions personnelles, les jugements qui les accompagnent pourraient quelquefois donner matière à discussion. Ainsi je me demande si M. de Broglie n'a pas été trop rigoureux envers Frédéric; si, préoccupé de réagir contre les louanges prodiguées jusqu'ici à l'un des fondateurs de la puissance prussienne, irrité de voir les écrivains français eux-mêmes eervir de leur talent les desseins et la renommée de ce grand ennemi de notre pays, il ne s'est pas jeté, pour rétablir la balance, dans l'autre extrême. Non que ce qu'il avance soit en contradiction avec la
vérité, mais ce n'en est qu'un des aspects, et le plus fâcheux ; qui ne connaîtrait Frédéric que par M. de Broglie en aurait, à mon sens, une idée, non pas inexacte, mais incomplète, comme Celui qui n'aurait lu que M. Droysen. Il serait sage d'écouter successivement les deux parties et de mettre en regard les éloges systématiques de l'écrivain allemand et les critiques sévères de l'historien français. L'un ne montre que l'endroit et l'autre que l'envers du personnage ; estil donc impossible de tout voir en même temps, qualités et défauts, beautés et laideurs? Nous ne demandons pas mieux que de toucher du doigt les trous et les taches de la guenille humaine ; nous serions même fâché qu'on nous les dissimulât; mais nous voudrions admirer aussi tout ^ à notre aise l'étoffe solide et rare !
Il y a entre Frédéric et son nouvel historien toute la distance qui sépare un Prussien de 1740 d'un Français de 1883, un Ubre penseur d'un croyant, un monarque absolu d'un orateur parlementaire, un homme d'épée d'un homme de plume. M. de Broglie a-t-il essayé de diminuer cette distance, de se rapprocher de son héros? On sent bien qu'il le déteste, il ne le cache pas; on dirait même qu'il le méprise. Il applique à la politique prussienne de 1140 les
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maximes de morale et de droit public qui forment ce qu'on peut nommer la conscience do la société moderne, issue de la Révolution française; et c'est au nom de ces maximes, aujourd'hui encore plus souvent invoquées que respectées, qu'il flétrit — fort éloquemment du reste — celui qui fut à la fois le Richelieu et le Turenne de la Prusse. Cette façon d'envisager l'Allemagne du dix-huitième siècle ne vous paraît^ elle pas un peu absolue?
Diderot disait, en parlant de Frédéric, qui jouait très bien de la flûte : a C'est grand dommage que l'embouchure de cette belle flûte soit gâtée par quelques grains de sable de Brandebourg! » Eh bien, au moral, M. de Broglie a soigneusement recueilli tous les grains de sable; quant à la belle flûte, il la faut chercher ailleurs.
Surtout, on sent qu'il en veut à son héros d'avoir été le principal auteur de la grande transformation du monde germanique; il en parle avec le ressentiment du patriotisme ulcéré. Cette passion fait honneur à son caractère, mais elle peut nuire à son impartialité : quelques efforts qu'il fasse pour demeurer calme, il nous paraît moins désintéressé que pénétrant, moins équitable que sagace. On voit, sous l'historien
percer l'homme, et même l'orateur et le politique; telle de ses pages a les allures d'un discours. Nous sommes loin de nous en plaindre : Cicéron ne disait-il pas de l'histoire que c'est œuvre d'orateur? Tite-Live n'a-t-il pas fait souvent le panégyrique de la république romaine, et Tacite, le procès de l'empire? Le duc de Broglie, lui, fait le procès de la Prusse dans la personne de son plus grand homme; il a consulté tous les témoins à charge, réuni toutes les pièces à conviction, instruit à fond cette vilaine affaire de Silésie, et le voilà qui traduit l'accusé à la barre de la justice et de l'humanité, qui le convainc de fraude et de parjure; il n'admet aucune circonstance atténuante; il faut absolument qu'il obtienne une condamnation. On dirait que le vieux maréchal de Broglie, victime de l'abandon de Frédéric, a légué ses pouvoirs à son arrièreneveu.
La critique, elle, n'est point obligée d'opter entre les éloges enthousiastes d'un Droysen et les rigueurs impitoyables d'un Broglie: elle s'occupe, non d'accuser, ni d'excuser, mais seulement d'expliquer; elle doit voir le pour et le contre, sans rien diminuer ni rien surfaire. Pour représenter une physionomie complète, elle assemble les contraires sous un même point de
vue, et fait le tour de rbomme. Peut-être, en eflfet, apologistes et détracteurs de Frédéric ontils raison, chacun pour sa part et dans sa mesure; mais n'embrassent-ils la vérité tout entière que réunis? C'eût été, croyons-nous, Tavis de Frédéric lui-même, qui, dans ses Mémoires, a parlé de lui avec la noble franchise d'un grand esprit, reconnaissant ses fautes, ses torts, ne cherchant jamais à se faire valoir ni à rabaisser ses rivaux, s'estimant enfin à sa juste valeur ; mais aussi il pensait qu'il faut en définitive juger les grands hommes sans s'arrêter aux détails, et en s'élevant jusqu'au point qui domine en eux les contradictions et les travers.
Le critique doit donc se dépouiller de ses préventions, de ses partis pris, de son humeur, pour se prêter aux autres et se placer dans le milieu où ils ont vécu. Frédéric s'est comparé aux vignes a qui se ressentent toujours du terroir où elles sont plantées ». Plaçons-nous d'abord nousmêmes sur ce terroir; oublions pour un moment, s'il se peut, la gloire du grand Frédéric, la Prusse telle qu'il l'a laissée, l'Allemagne telle qu'elle est aujourd'hui, nos revers et nos douleurs; essayons de nous figurer ce jeune homme de vingt-huit ans à la date où il monta sur le
trône, son caractère, son état d'«sprit, ses des-
seins, la manière dont il devait envisager son propre pays et l'Europe, et nous verrons en quoi on ne saurait partager l'extrême rigueur de M. de Broglie*
Il y a dans la correspondance de Frédéric un mot qui donne la clef de sa nature et de sa vie : a II faut, dit-il, prendre Tesprit de son état. » En effet, c*est par un continuel effort de volonté, par un persévérant travail sur lui-même qu'il est parvenu à exercer glorieusement ce métier de conducteur de peuples, l'un des plus durs et des plus nobles que puisse ambitionner une haute intelligence. U n'est pas apparu dans le monde avec l'étoile au front; il a dû conquérir son propre génie, en quelque sorte, pièce à pièce. Ce génie et cette gloire se sont fondus et trempés laborieusement au feu de forge d'une volonté ardente et sous les coups de la fortune. Il n'est point un
César, un fils de^ Vénus ; il n'en a pas les dons heureux et divers, la grâce, le rayon sacré. Il n'est pas davantage de la race des Bonaparte, et je n'imagine pas qu'il eût voulu en être : car le César français est gigantesque, démesuré ; il y a disproportion et manque d'équilibre chez cet être prodigieux entre le capitaine et l'homme d'État : a Napoléon, a dit M. Thiers, fait la guerre avec son génie, et la politique avec ses passions. y> Frédéric, lui, fait l'une et l'autre avec sa raison ; il ne se laisse jamais enivrer par la fortune. Napoléon est un joueur, qui fait la guerre pour la guerre ; aux yeux du roi prussien , elle n'est que l'instrument de l'idée politique ; il porte son Talleyrand en lui-même. Aussi, tandis que le génie de l'un brise son cadre et le fait voler en éclats, l'intelligence supérieure de l'autre élargit le sien en l'aifermissant. C'est toujours la logique qui le gouverne, et l'on peut appliquer à sa vie la parole de Bossuet : « Le bon sens, qui est le maître de la vie humaine », y règne partout.
Ah I combien nous préférons ces grands hommes raisonnables, qui savent borner leur champ d'action et rester maîtres des situations qu'ils ont d'avance réglées, qui se plient d'abord aux hommes et aux choses pour les faire plier ensuite, qui entrent dans leur temps pour le mieux remuer
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et conduire, qui gardent ce qu'ils ont pris parce qu'ils ne prennent pas plus que ce qu'ils peuvent garder, combien nous préférons ces esprits bien trempés, souples, fins, un Richelieu, un Frédéric, un Cavour, aux demi-dieux, aux puissances fatales et trop souvent aveugles qui, par leurs bonds impétueux et leurs aventures insensées, faussent tous les ressorts de la politique; météores éclatants qui s'élancent au delà des orbites connues, et qui ne laissent après eux qu'une longue traînée de sang, de deuil et de ruines I
Si leur action est. moins vive, elle est plus durable ; s'ils éblouissent moins les hommes, ils les servent davantage : esprits pratiques avant tout, même quand ils jettent leur patrie en enjeu sur les champs de bataille. Les demi-dieux sont stériles et n'ont point d'héritiers : plus leur œuvre personnelle a été grandiose, plus elle est éphémère ; la dictature, même quand elle paraît légitimée dans le présent par l'abaissement d'un peuple et par le génie d'un homme, ne fonde rien pour l'avenir. Napoléon, parce qu'il est Napoléon, pense d'abord à lui-même : c'est dans la nature des choses; Frédéric pense d'abord à son pays. Enfin, n'est-il pas vrai qu'il faut à un Alexandre, à un César, à un Bonaparte certaines circonstances favorables, certaine disposition particulière des
esprits pour que leur merveilleuse destinée s'accomplisse ? Leur étoile, en d'autres temps, n'eût point percé le nuage; il y a, dans ces épopées fabuleuses, toutes sortes de conditions de succès étrangères au génie du héros. Or, cela est vrai de Frédéric moins que de tout autre : connaissezvous beaucoup d'époques dans l'histoire où il n'eût pas été utile au pays qui l'eût vu naître, en paix ou en guerre, dans un siècle de civilisation ou aux âges de barbarie, chez une nation forte ou chez un peuple faible, au milieu de savants, de philosophes et d'artistes, ou dans les camps et parmi les soldats? C'est par là, par cette souplesse, par cette mesure, par cette variété d aptitudes, qu'il est vraiment original; c'est par là qu'il nous attache. Carlyle l'admire parce qu'il considère la supériorité de l'homme fort, le droit du héros comme la vérité absolue en matière de gouvernement; nous, qui repoussons ces théories funestes et qui redoutons par-dessus tout ce qu'on appelle «l'homme providentiel », nous l'admirons précisément parce qu'il n'en est pas un, parce qu'il n'a rien du dehii-dieu, parce qu'il est un homme comme nous, et qu'il peut être un modèle à quiconque veut servir son pays. Il est le héros du travail et de la raison ; oui, il est vraiment un homme, et un grand homme ; il est le chef
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d'État par excellence ; et voîlà pourquoi, malgré tout, et malgré le livre si remarquable de M. de Broglie, nous ne pouvons lui refuser notre admi-* ration.
Un jour, alors qu'il n'était encore que prince royal, Voltaire avait essayé de le flatter, comme d'habitude, en lui écrivant qu'il savait mieux le français que Louis XIV : a Louis XlV, riposta le jeune homme, était un prince grand par une infinité d'endroits; je ne suis grand par rien. Il n'y a que mon application qui pourra peut-être un jour me rendre utile à ma patrie, et c'est là toute la gloire que j'ambitionne. » En effet, politique, capitaine ou écrivain, c'est par l'application et le travail qu'il' arrive à se former peu à peu. Dans ses négociations, dans ses batailles, dans ses écrits, on suit ses essais, ses études, ses progrès, jusqu'au jour où, en tous les genres, il parvient lentement à la maîtrise.
S'agit-il de l'écrivain? Voyez ses premières lettres : elles sentent la grossièreté native du Goth, du Vandale ; mais « il s'applique », et voilà que sa langue se polit, s'affine ; et la force de l'idée forge le style, comme une bonne lam^où restent à peine çà et là quelques taches de rouille.
S'agit-il du guerrier? Lui qui passera tant d'années dans les combats et qui renouvellera de
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fond en comble la stratégie, il a Thorreur innée du métier des annes : prince royal, il a tenté de s'enfuir pour échapper à la rude discipline des camps; il a été arrêté comme déserteur, traduit devant une Cour martiale, condamné à mort à dix-huit ans par ordre du roi son père, et n'a dû son salut qu'à l'intervention de l'empereur. Devenu roi, pour son coup d'essai, il perd sa première bataille à Molwitz, et se sauye dans un moulin. Il faut que le maréchal Schwerin, son lieutenant, rétablisse l'affaire et ramène le jeune fugitif au milieu de son armée, qui a fini par vaincre sans lui. Voilà son début comme capitaine; voilà sa campagne d'Italie. Et, même plus tard, lorsque, dans la guerre de Sept ans, il tiendra tête à l'Europe coalisée, avec une constance, un courage, une énergie vraiment héroïques, lorsqu'il déploiera, pour sauver son pays, toutes les ressources de son admirable intelligence, jamais nous ne le verrons foudroyer l'ennemi, comme Napoléon, par de vastes combinaisons géométriques conçues à l'avance dans le cabinet :
c'est sur le terrain même, au choc des difficultés, l'épée dans les reins, si je puis dire, qu'il cherche et qu'il trouve, qu'il se révèle à l'ennemi et à lui-même. « Il a été grand surtout dans les moments les plus critiques, » a
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dit Napoléon. Sa stratégie est remplie de tâtonnements; le goût, l'inspiration géniale n'y sont pour rien. En 1778 encore, vers la fin de son règne, le vieil athlète écrira au prince Henri, son frère : « Tout le monde peut, hors moi, disposer de soi. Mon destin veut que je coure sous le harnois que je suis obligé de porter, et je dois m'y soumettre. » Il n'est point né capitaine, il l'est devenu peu à peu, sous le feu de l'ennemi. La science de la grande guef re moderne commencera à se former sur ses opérations; mais ses opérations ne sont que le résultat de la nécessité, a Un bon esprit, disait-il, est susceptible de toutes sortes de formes ; il apporte des dispositions à tout ce qu'il veut entreprendre; il est tel qu'un Protée qui change sans peine de formes et qui paraît réellement l'objet qu'il représente. » Jomini, après avoir comparé Frédéric et Napoléon et montré la différence initiale des deux intelligences au point de vue militaire, ajoutait : « Frédéric n'était point dans une situation à jouer un si gros jeu, et, en bornant ses plans à gagner du temps et à empêcher tout concert entre ses formidables ennemis, il prit le parti le plus sage. » Eh bien, ce que nous venons de dire de l'homme de guerre, nous pouvons le dire aussi de l'homme d'État, et le jugement de Jomini sur les opéra-
tions militaires du roi de Prusse s'applique parfaitement à ses opérations diplomatiques; tant il est vrai que les unes et les autres se tiennent étroitement et tendent au même but. Il y a, en effet, entre celles^^i et celles-là une analogie évidente : sur le terrain diplomatique comme sur les champs de bataille, ce petit roi n'établit son autorité qu'à la longue; là aussi, il doit « empocher tout concert entre ses formidables ennemis i>, paralyser leur hostilité, diviser leurs efforts pour affaiblir les uns après les autres, les uns par les autres, et profiter de leur abaissement. 11 vise au solide, il y atteint, et, comme il sait s'arrêter à propos, il le garde. Dussions-nous paraître immoral, nous dirons que, en 1740, Frédéric fit d'excellente politique, parce que, là comme ailleurs, il modela sa conduite sur les événements, sur les besoins et sur les ressources de son pays : c'est ce qu'un Jomini politique eût démontré métho- * diquement.
Tâchons au moins, à présent que nous connaissons l'homme, de nous placer avec lui en cette crise décisive de 1740, et de ressaisir le fil de ses raisonnements.
Le 26 octobre, Tempereur Charles VI meurt à Vienne. Le lourd et glorieux héritage de Charles- Quint, déjà bien amoindri sous ses successeurs, morcelé par la perte de l'Espagne et de Tltalie méridionale, par les guerres malheureuses avec la France et la Turquie, par les rivalités de famille et l'ambition des princes, tombe aux mains d'une archiduchesse de vingt-trois ans, douée des plus douces vertus et des grâces les plus délicates, mais moins faite, à ce qu'il semble, pour gouverner un empire que pour charmer un époux, et bien frêle pour affermir sur sa jolie tête blonde une couronne si pesante et si ébranlée. La tendre Marie-Thérèse aura-t-elle assez d'habileté et
d'énergie pour supporter les grandes épreuves qui Tattendent? Elle a montré, il est vrai, beaucoup de résolution et de ténacité dans l'affaire de son mariage; elle a réussi à épouser son cousin, François, duc de Lorraine, malgré l'opposition du Conseil aulique, qui se méfiait de ce prince plus Français qu'Allemand, et du gouvernement de Versailles, qui se souciait peu de voir l'Allemagne mettre la main, par cette alliance, sur la clef de notre frontière. Les diplomates ont remarqué avec quelle intelligence elle a conduit elle-même la négociation par laquelle son fiancé a reçu le grand-duché de Toscane en échange de la Lorraine. Mais quoil l'amour alors était de la partie, et que pouvait-on raisonnablement conclure de là pour la direction future de l'em* pire ?
En tous cas, il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir que la mort de l'empereur serait le signal d'une transformation complète des forces politiques européennes, a Ceux qui seront les plus habiles en profiteront », disait Maurice de Saxe ; et Frédéric écrivait à Voltaire : « Cette mort dérange mes projets pacifiques (il eût pu dire avec plus de justesse : arrange mes projets belliqueux), et je crois qu'il s'agira, au mois de juin, plutôt de poudre à canon, de soldats et de
tranchées, que d'actrices, de ballels et de théâtre... C'est le moment du changement total de l'ancien système de politique... Je vais faire passer ma fièvre; car j'ai besoin de ma machine et il en faut tirer à présent tout le parti possible... d
Tous les gouvernements souhaitaient comme une délivrance l'affaiblissement et même le démembrement de ce Saint-Empire qui avait dominé et étouffé le monde pendant tant d'années. Aussi, dès que la nouvelle de l'avènement de Marie-Thérèse fut connue, l'Europe, qui, par la Pragmatique Sanction, avait garanti solennellement les droits de la jeune princesse à l'héritage paternel, se leva presque entière pour les contester. L^Électeur de Bavière, le petit-fils du fidèle allié de Louis XIY, le seul catholique parmi les Électeurs laïques de l'empire, réclamait les domaines de la maison d'Autriche en vertu d'un testament de Philippe P"^, père de Charles-Quint, et n'attendait qu'un signe de la France pour entrer en campagne. L'Espagne élevait ses prétentions sur la Hongrie et la Bohême, apanage de la branche aînée de la maison d'Autriche. La Sardaigne réclamait sa part en Italie. L'Électeur de Saxe, roi de Pologne, faisait valoir les droits de sa femme, nièce de Charles VI, et son frère Maurice lui écrivait : « Si j'étais à la place de Votre
22 ouateurs et hommes d'état
Majesté, je ferais marcher, cette lettre reçue, mes troupes vers les frontières de Bohême ; j'enverrais au roi de Prusse, pour savoir s'il veut tenir bon, au cas que je me déclarasse pour lui et que je fisse entrer mes troupes en Bohême. La réponse venue, sans autre traité, je les ferais entrer en Bohême, primo occupando. Qu'est-ce que Votre Majesté risque? C'est de rendre une partie de cette Bohême dont on lui a offert un morceau, qui assurément sera plus grand si elle prend le tout... Il n'y a pas un moment à perdre. »
Quant à la France, son intérêt clairement indiqué était de poursuivre l'annexion des Pays-Bas, suite naturelle des conquêtes de la Flandre, de la Lorraine et des Trois-Évêchés.
Bref, tout le monde voulait une part du gâteau. Si Frédéric a réussi et si nous avons échoué, est-cô; une raison pour lui en vouloir, et ne fautil pas nous en prendre à nous-mêmes ? C'est ce que nous aurons à examiner.
Je ne parle que pour mémoire de l'Angleterre et de la Bussie, dont l'ambition et la politique pour être orientées d'un autre côté, n'en étaient pas moins actives et nettement définies : la première visait à fonder sa domination maritime et coloniale sur les ruines de la nôtre ; la seconde
travaillait à raffaiblissemeiit graduel et au démembrement de la Turquie.
Dans ces circonstances, la Prusse devaitrelle être la seule à ne pas avoir de politique ? Fré* déric devait-il s'abstenir, par un sentiment de gratitude pour le père de Marie-Thérèse, comme paraît le croire M. de Broglie ? C'eût été le devoir d'un particulier; était-ce bien celui d'un chef d'État? « La première condition de celui qui a part au gouvernement des États, a dit Richelieu, est de se donner tout au public et de ne penser pas à soi-même. » Eh quoi I dans cet ébranlelement profond de la vieille Europe, dans cette révolution générale, ce jeune roi aurait dû se croiser les bras, laisser le champ libre à ses rivaux, permettre à la Saxe de s'agrandir près de lui, regarder sans bouger la France prendre les Pays-Bas et donner la couronne impériale à l'Électeur de Bavière (ce qui n'eût pas été, du reste, une solution plus agréable à Ma ..-Thérèse). Il aurait dû inaugurer son règne par une abdication et priver d'emblée sa patrie de toute chance d'avenir 1 Rappelons-nous qu'en prenant la couronne, il trouvait des éléments de nation plutôt qu'une nation : la Prusse était formée de membres épars, disparates ; elle n'avait ni cohésion ni tmité ; elle présentait ses flancs ouverts à l'élran-
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gcr; mais aussi elle possédait déjà une administration forte, des finances bien ordonnées, une solide armée de 80,000 hommes. Frédéric sentait sa faiblesse ; mais il sentait aussi le remède sous sa main. Il avait une très haute idée des devoirs patriotiques et de la tradition nationale que lui avaient légués ses ancêtres. Il faut voir dans ses Mémoires de quel ton il parle de ce Grand Électeur, qui prit le Brandebourg au sortir de la guerre de Trente ans, et l'accrut en force et en honneur en accueillant les victimes de la révocation de rÉditde Nantes: il ose le comparer à Louis XIV lui-même dans toute sa pompe et dans tout son éclat I Et, quand il raconte Thistoire de son père, cet avare égoïste et brutal qui Ta élevé à la férule et dont il a eu tant à se plaindre, il n'a pour lui que des paroles de respect et de gratitude : ce n'est pas son père qu'il dépeint, c'est le chef de la Prusse, c'est l'image vivante de la patrie. Tout cela est d'une âme vraiment royale. Croyezvous qu'un homme capable de tels sentiments se soit abaissé de gaieté de cœur aux petitesses, aux fourberies que M. de Broglie s'est plu à décrire avec tant de pénétration? Non : tout, chez Frédéric, est subordonné à l'intérêt de la grande cause qu'il sert, de la monarchie qu'il achève de fonder ; il sait ce que valent les moyens qu'il
emploie pour arriver à ses fins , comme il sait ce qu'il vaut lui-môme et ce que vaut la gloire ; mais il sait aussi ce que valent les hommes; il sait que, s'il n'use pas de certains expédients contre ses ennemis, eux s'en serviront contre lui ; il pense qu'en politique, lorsqu'on porte la responsabilité de l'existence d'un peuple, mieux vaut duper qu'être dupé ; que, si l'on n'écrase pas les autres^ on sera écrasé par eux ; que, s'il ne se fraye pas sa voie les armes à la main au milieu des colosses qui l'entourent, il sera broyé : c'est une question de vie ou de mort pour son pays, D estime qu' « un prince doit faire respecter sa personne, surtout sa nation, et que, dans un changement de règne, il est plus convenable de donner des marques de fermeté que de douceur. »
« La monarchie, dira-t-il encore, était une espèce d'hermaphrodite, qui tenait plus de l'électorat que du royaume. Il y avait de la gloire à décider cet être, et ce sentiment fut sûrement un de ceux qui fortifièrent le roi dans toutes les grandes entreprises où tant de motifs l'engageaient. »
Il s'agissait de frapper un grand coup, de se poser et de poser «on État devant l'Europe. Si Frédéric n'avait pas fait la guerre à ce moment,
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il serait demeuré, lui, son armée, son pays, la risée des puissances. On eût continué à le regarder comme on regardait son père et à considérer ses 80,000 soldats comme une parade puérile et vaine. Cette décadence passagère de la Prusse qui devait commencer après lui, sous Frédéric-Guillaume, eût commencé dès lors, sous son règne; seulement, la Prusse n'aurait pas eu son cadre, sa tradition illustre et comme ses titres de no» blesse. Au lendemain d'iéna, elle n'a eu qu'à se souvenir de Frédéric le Grand pour se régénérer, reconquérir la prépondérance en Allemagne et enfin la suprématie en Europe.
Que ce jeune homme voulût fixer les regards du monde, tailler dans le plein de la vie et de la fortune, qu'il voulût goûter les nobles plaisirs de la puissance et de la gloire, qu'il eût un désir de briller d'autant plus vif qu'il avait été plus longtemps tenu dans Tombre, cela n'est pas douteux, et lui-même ne le cache pointj — car nul n'est plus sincère, et, s*il a dû parfois prendre un masque devant ses contemporains, il l'a jeté pour paraître devant la postérité; — mais ce serait, à nos yeux, dénaturer son caractère et sa conduite que d'attribuer la guerre de Silésie à une idée personnelle d'ambition, à ce que Machiavel nomme « cette rage
de domination qui est innée au cœur humain » : c'est, avant tout, le zèle pour la grandeur de sa patrie qui le poussa à cette première entreprise, comme à toutes celles qui en découlèrent : il sentait que la guerre seule pouvait donner plein essor à ce peuple jeune.
Asseoir fortement la Prusse, la faire respecter, créer un contre-poids dans TAUemagne du Nord à la puissance catholique qui avait enserré l'Europe dans ses mailles de fer pendant tout le moyen âge; former un foyer de civilisation, de culture intellectuelle, de liberté religieuse, et susciter une sorte de Renaissance philosophique, scientifique, littéraire, chez cette race encore à demi barbare, chez ces Goths mal dégrossis, tel fut bien son dessein (quelque peu dénaturé par ses successeurs, même par les plus illustres), et telle fut Tœuvre qu'il parvint a réaliser à force d'opiniâtreté, de prudence, de justesse de coup d'œil; de connaissance des hommes; si bien qu'au sortir de ses mains, la Prusse était, suivant l'expression de Mirabeau, a le pivot de la paix ou de la guerre » (juillet 1786).
Et c'est en ce sens que nous entendons cette fameuse phrase de YHistoii^e de mon temps^ que Voltaire lui fit effacer et que M. de Broglie a soin de relever ; « Des troupes toujours
prêtes à agir, mon épargne bien garnie, et la vivacité de mon caractère, c'étaient là les raisons que j'avais de faire la guerre à Marie- Thérèse. » n ne faudrait cependant pas prendre des boutades au pied de la lettre ! Frédéric ne voulait pas dire qu'il avait fait la guerre parce qu'il avait de l'argent et des soldats, mais qu'il avait pu la faire à cause de cela, — ce qui est bien différent! Supposez-le à la place de Napoléon après Eylau, et dites si vous croyez que tous les triomphes de la grande armée l'eussent empêché de conclure la paix? Sa véritable pensée politique, nous la trouvons dans sa réponse au chargé d'affaires anglais, Ony Dickens, qui l'interrogeait sur ses armements précipités :
« L'Autriche est une puissance nécessaire pour lutter contre les Turcs, mais elle ne doit pas, en Allemagne, avoir une puissance assez grande pour que trois électorats ne puissent lui tenir tête. Je sais bien que vous, comme la France, vous voulez mettre tous les princes en tutelle; mais je ne veux être guidé par aucun de vous deux... »
On a souvent comparé la vie paisible et retirée que menait Frédéric au manoir de Rheinsberg, alors qu'il n'était que prince héritier, à ses premiers actes comme souverain; on a opposé ses
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maximes à sa conduite, on a rappelé sa fameuse réfutation de Machiavel, et on Ta accusé de Tavoir reniée en fait. J'avoue que je ne saisis pas rincompatibilité qu'on a essayé d'établir entre ces essais de morale théorique et désintéressée, et la politique belliqueuse que lui dictèrent sa raison et son devoir. Il y a longtemps que M. de Cavour a dit que la politique n'a rien de commun avec la morale. Cela ne veut pas dire qu'il y ait nécessairement opposition entre l'une et l'autre; mais il faut bien reconnaître que le moraliste traite surtout des idées, tandis que le politique traite surtout des intérêts et des passions. Peutêtre serait-il aussi faux de voir en Frédéric un disciple à priori de Machiavel, qu'il serait faux de prendre au pied de la lettre et autrement que comme un exercice philosophique sa réfutation du Prince; mais, en supposant même que cette réfutation fût absolument sincère, n'est-il pas certain qu'il eût été coupable, en tant que patriote, en tant que roi, et une fois qu'il tenait le sort de son peuple entre ses mains, de le laisser échapper en s'arrêtant à des considérations spéculatives ? Tandis que ce jeune homme, pour tromper l'activité de son esprit et son âme avide de grandes choses, se livrait à des passetemps littéraires et jouait la comédie au château
de Rheinsberg, il ne s'en préparait pas moins assidûment à son rôle futur; il n'étudiait pas avec moins d'ardeur cet autre théâtre où il allait CQnquérir une si grande place. Il réfutait Machiavel; mais il avait soin de se faire renseigner sur TefFectif des armées étrangères et sur l'état des puissances. Quant Charles VI mourut, Frédéric était prêt; cette campagne de Silésie, qui parut un coup de tète, une improvisation téméraire, n'était que la conclusion d'une série de raisonnements. Pour en arriver là, Frédéric n'eut qu'à regarder ce que tout le monde avait depuis longtemps sous les yeux.
Comprenons bien cette figure complexe, où les premiers rayons des temps nouveaux se jouent au travers des ombres du moyen âge, mélange curieux de l'esprit de la Réforme, du scepticisme et des lumières de la philosophie moderne, de la rudesse féodale et teutonne. Le compatriote de Leibniz, le contemporain de Voltaire, se rend bien compte de ce qu'il y a parfois de misérable dans les moyens auxquels on est forcé de recourir pour brasser l'œuvre politique. Parlant de cet avenir de « raison perfectionnée » qu'il voit poindre dans le lointain : « Tout dépend pour l'homme, dit-il, du temps où il vient au monde. Quoique je sois venu trop