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tôt, je ne le regrette pas... » Il sent ce qui manque à son temps, ce qui lui manque à lui-môme; il a Tesprit trop philosophique et il est trop accoutumé à se dédoubler au moral pour ne pas le sentir; mais il se console parce qu'il a conscience d'avoir exécuté avec honneur sa consigne de chef d'État.
Nous avons tenu à remettre d'abord en lumière
cette haute raison de Frédéric, les motifs patriotiques qui le poussèrent à prendre les armes, le but élevé qu'il se proposait: car M. de Broglie a volontiers laissé dans l'ombre ces grands côtés (peut-être comme trop connus); et, négligeant de considérer la beauté sévère du dessein, il semble avoir été frappé principalement des misères et des laideurs de l'exécution. Il est vrai qu'il a merveilleusement analysé celle-ci ; nous allons l'étudier ensuite ; et, s'il nous arrive parfois de juger un peu autrement que lui les procédés diplomatiques du monarque prussien, là du moins nous ne saurions nous plaindre qu'il ait rien voilé. Mais, à notre avis, de même qu'il serait injuste de reporter à Frédéric tout l'honneur de ses succès, de ne pas faire la part de notre incapacité et de ne pas reconnaître (comme il l'a fait lui-même) que, s'il a su se servir des circonstances, les circonstances l'ont
fort bien servi ; de même, il nous paraîtrait injuste de le rendre toujours responsable personnellement de ce qu'il y eut de peu scrupuleux dans sa conduite. Le temps où il vivait, les exemples qull avait sous les yeux, l'état de l'Europe, sa propre position, y étaient bien pour quelque chose, et il serait peut-être équitable de faire le départ de ces éléments divers. Nous aurons donc à nous demander s'il ne faut pas chercher dans sa condition de roi, plutôt que dans son caractère, l'explication de ses actes; si sa diplomatie à double face ne lui était pas imposée par la situation géographique, militaire et politique de son pays, ou s'il la faut imputer à sa duplicité naturelle et à son goût pour le mensonge, la perfidie et la trahison. Nous aurons enfin à répondre à cette question, la seule qui importe quand il s'agit d'un chef d'État : A-t il fait son devoir ? Le fait seul que nous soyons amené à la poser n'est-il pas la justification des réserves que nous croyons devoir faire, et qui prouvent, d'ailleurs, le puissant intérêt et l'admiration très vive que nous inspire l'ouvrage de M. le duc de Broglie ?
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Donc, au mois d'octobre 1740, toutes les puissances s'apprêtaient à profiter de ravônement de Marie-Thérèse pour s'agrandir à ses dépens. Si la France avait été gouvernée, si elle avait eu à sa tête un Louvois, elle eût jeté aussitôt une armée dans les Pays-Bas, et c'est seulement après avoir pris ainsi ses sûretés qu'elle eût offert son appui, soit à Marie-Thérèse contre Frédéric, soit à Frédéric contre Marie-Thérèse ; par ce moyen, elle eût conservé ces provinces, prix de son alliance. Mais, au lieu de Louvois, nous avions Fleury, Fleury plus qu'octogénaire, Fleury qui s'obstinait à ne pas mourir, qui désespérait toutes les jeunes ambitions et ne désirait qu'une chose : vivre en
paix, sans être dérangé, jusqu'à son dernier souffle. On la fit, cette guerre, malgré lui, et on s'allia au roi de Prusse ; le vieux ministre n'eut le courage ni de résister au mouvement ni de le conduire. On entra en campagne trop tard ; on agit avec mollesse; 1 armée, tiraillée entre deux chefs rivaux, Belle-Isle et Broglie, fut paralysée et forcée de battre en retraite. Notre action militaire subit toutes les indécisions de notre action diplomatique.
Ce que Fleury ne sut point faire: conquérir une province au moyen d'une alliance, Frédéric le fit. Sa position était bien autrement difficile, non seulement parce qu'il était plus faible, mais parce qu'il ne pouvait songer. à trouver un point d'appui qu'en Angleterre ou en France, et que ces deux États étaient encore une fois en conflit l'un avec l'autre: il risquait donc, en s'unissant au premier, de s'attirer l'hostilité du second, ou réciproquement, et, tandis qu'il combattait l'Autriche, d'être pris entre deux feux. Par conséquent le problème était celui-ci : obtenir l'alliance anglaise sans mécontenter la France et sans la rejeter dans les bras de Marie-Thérèse, ou bien gagner notre appui sans se mettre à dos l'Angleterre.
De lalliance anglaise et de l'alliance française,
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FRÉDÉRIC !I ET M. ttE EISMARGK ÔD
Frédéric devait naturellement préférer la première, non seulement parce que la Prusse et l'Angleterre étaient unies par le lien religieux, mais parce que la France était l'ennemie héréditaire, parce que le règne de Loui^ XIV n'avait été qu'une longue et sanglante insulte a toute l'Allemagne. Après FAutriche, la France était la puissance dont Frédéric devait souhaiter l'abaisse* ment avec le plus d'ardeur. Dans sa pensée, l'alliance avec nous n'était donc qu'un pis aller, et, s'il se voyait réduit à la conclure, il devait se proposer de nous en laisser retirer le moins de profit possible. Tout cela se déduisait logiquement de la situation même de l'Europe, et il ne fallait pas être devin pour le comprendre. Un de nos agents en Prusse, qui, seul, dans toutf^ cette affaire, fit preuve de clairvoyance et de sens politique, mais ne fut malheureusement pas écouté, le marquis de Beauvau, signala tout d'abord la nécessité d'une action énergique et prompte, sans laquelle « Frédéric profiterait d'un premier succes pour se réconcilier avec Marie-Thérèse, et nous aurions ensuite les deux jeunes souverains à la fois sur les bras ». Si tel était l'intérêt évident de la Prusse, on voit par là comment Frédéric se trouvait obligé d'avoir une diplomatie à double face, de se tourner alternativement du
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36 OBATEURS ET HOMMES d'ÉTAT
côté de Londres et du côté de Versailles, cherchant où il trouveratt le plus d'avantages, souhaitant plutôt de s'entendre avec l'Anglais, mais ne voulant à aucun prix se brouiller avec le Français, et prêt à conclure avec Louis XV si le marché ne se faisait pas avec George II.
Encore une fois, c'est pour n'avoir pas adopté eette méthode, négocié à la fois dès le principe avec la Prusse et avec l'Autriche, et cherché notre avantage dans l'une ou l'autre alliance, que nous avons été dupes et que nous sommes revenus les mains vides.
Si cette diplomatie de Frédéric méritait le mépris de Thistoire, que de politiques illustres ne devrions-nous pas flétrir I Presque tous ceux qui, de faible, ont su rendre leur patrie puissante, ont été obligés de louvoyer ainsi, de suppléer à la force par la ruse et de coudre, comme dit Montaigne d'après un ancien, « à la peau du lion, si elle ne suffit point, un lopin de celle du regnard. » Ils ont été moins honnêtes parce qu'ils étaient plus faibles.
Je n'en citerai qu'un, parce que Frédéric l'avait pu voir à l'œuvre et prendre pour modèle : c'est Victor-Amédée II, duc de Savoie. Lui aussi, il avait eu à dévorer silencieusement tous les affronts que la piolitique orgueilleuse de Louis XIV avait
infligés à TEurope; lui aussi, il avait dû. a négocier sous terre », dissimuler son ressentiment et faire semblant de s'appuyer d'abord sur la France; puis, avec son budget de 6 millions et son armée de 10,000 hommes, il avait trouvé moyen de devenir un de nos plus dangereux ennemis et de peser plus que personne contre nous dans la coalition européenne. En vérité, serions-nous bien venus à le lui reprocher? Sa politique astu-cieuse et retorse n'était-elle pas le fruit de notre insolence écrasante? N'était-elle pas la politique obligée .de sa position géographique et de sa maison ? Aurait-il pu, quand même il l'eût voulu, être plus franc, plus libre d'allures? Non : comme Frédéric, il était condamné à être plus adroit que droit, à plier pour pouvoir grandir, à suivre mille sentiers de traverse, mille détours, à passer par des portes étroites et même par des portes basses. Ils y ont laissé tous deux des lambeaux de leur personne morale; mais ils ont atteint leur but, qui n'avait jamais varié et qui était singulièrement noble.
La meilleure preuve que la politique de Frédé* rie était la seule conforme aux intérêts permanents de la Prusse, qu'elle était dans la logique de sa situation, c'est que, plus d'un siècle après, -*• et quel sièxîlc 1 — M. de Bismarck s'est vu
38 ÛAAtElJllS fit HOMMËS^ D ETAT
forcé de l'adopter à son tour. Lui qui avait d'abord soutenu la nécessité pour la Prusse de rester indissolublement unie à rAutriche contre la « Révolution », il n'a pas tardé à changer ses batteries et à comprendre qu'au contraire le seul moyen de dégager la Prusse de sa position subalterne et d'assurer son autonomie, c'était la guerre avec l'Autriche. Dès le lendemain du Congrès de Paris, il disait à son gouvernement :
(1 Si jamais il se forme une alliance franco* russe contre TAutriche, mettez-vous hardiment du côté du manche. Vous auriez tort de surfaire la puissance de l'Autriche : forte pour l'offensive, elle est faible pour la résistance ; occupez-vous de profiter des graves embarras qu'on lui prépare. L'Allemagne est trop étroite pour nous et pour elle. Nous cultivons ensemble le même champ, elle contestera toujours nos droits de propriété et de jouissance ; elle est le seul État pour lequel nos pertes soient un profit, le seul sur qui nous ayons quelque chose à gagner. Certains débats ne se vident que par le fer et le sang. Depuis le règne de Charles-Quint; le dualisme germanique a produit une fois au moins par siècle une grande guerre intérieure; tenez pour certain que, dans ce siècle aussi, il n'y
rRÉDÉBIC II BT M. DE BISMAAGK 39
aura pas d'autre moyen de mettre Thorloge allemande à Theure qu'elle doit marquer. »
Ambassadeur à Paris, il fit tous ses efforts pour gagner notre appui ou du moins notre neutralité : tant que la Prusse resterait disjointe et disloquée du côté de la Hesse électorale et du Nassau et du côté du Hanovre, elle serait trop faible pour soutenir le choc de l'Autriche ou de la Russie, et par conséquent pour nous être utile à un moment donné; il fallait que la France l'aidât pour qu'elle pût un jour aider la France. Napoléon III donna dans le piège comme Louis XV, et M. de Bismarck atteignit, exactement par les mêmes moyens, le double but que Frédéric avait atteint au dix-huitième siècle : d abord, l'abaissement de l'Autriche, puis l'abaissement de la France. Ainsi M. de Bismarck, enfermé dans les bornes étroites des assemblées parlementaires, dans l'horizon de la politique intérieure, s'imagine d'abord que le mobile de la politique prussienne est de résister à la « Révolution ï> et que l'alliance autrichienne est la loi fondamentale de cette politique; puis le même M. de Bismarck, envoyé à Fiancfort, au centre de la diplomatie allemande^ en face de l'Europe, reconnaît aussitôt son erreur et se met à coo* seiller cette diplomatie à double face dont Frédé-
rie avait donné l'exemple, et que lui-même a pratiquée, on sait avec quel succès.
Le l^^ janvier 18S5, il écrit à son ministre, M. de Manteuffel : et On n'aura d'égards pour nous que si Ton nous craint. Rien ne nous serait plus utile que de faire croire à la France et à l'Angleterre que nous sommes capables de marcher avec la Russie, et à la cour de Vienne que nous sommes prêts à sacrifier nos relations avec elle à Tentente cordiale avec l'Ocddent. »
N'estrce pas exactement le système suivi par Frédéric dans l'affaire de Pologne, alors qu'il se portait alternativement à droite et à gauche, effrayant tour à tour l'Autriche en lui rappelant qu'il était l'allié de la Russie, et la Russie en faisant semblant de se rapprocher de l'Autriche, afin de rester l'arbitre et le maître de la situation? « Politique de surenchère », direz-vous dédaigneusement, a politique de marchandage », soit ! Ce qui est certain, c'est que, tant que les avis de M. de Bismarck ne furent pas écoutés, la Prusse joua un rôle pitoyable et Frédéric-Guillaume IV ne sut pas profiter de la guerre de Crimée, au grand désespoir du futur chancelier, et qu'au contraire, dès que la Prusse fut de nouveau gouvernée d'après ses maximes, elle recommença de grandir.
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FRÉDÉRIC n ET 71. DB BISMARCK 41
La conclusion que je veux tirer de ce rapprochement, c'est que la diplomatie de Frédéric et de M. de Bismarck a été bien moins l'œuvre d'une conception individuelle chez l'un, et chez l'autre une imitation préméditée, que le résultat logique de la géographie et de l'histoire. C'était la position même de la Prusse qui était complexe et à double face. On en peut dire autant de toute bonne politique : elle ne sort pas tout armée du cerveau d'un homme, comme la poésie ; elle sort des faits, comme la science; pour parler à l'allemande, elle n'est pas subjective, elle est objective.
A présent que nous avons fait voir la position et la partie de chacune des puissances sur l'échiquier européen en 1740, et montré pourquoi Frédéric était obligé de jouer, comme tous les autres, sous peine de laisser fondre entre ses mains Théritage qu'il avait reçu, il sera aisé de suivre dans la série de ses coups, bien moins les savantes combinaisons d'un génie inventif,. . que la marche d'un raisonnement juste et d'un calcul exact.
Quel est l'objet qu'il se propose? L'annexion de la Silésie. Quel doit être, à ses yeux, le moyen le plus désirable pour y atteindre? C'est de l'obtenir directement de Marie-Thérèse, sans avoir besoin de négocier avec des tiers. Il va donc
droit au but; il s'adresse à la jeune souveraine, et, contre Ja coalition qui la menace, lui offre son alliance en échange de la province qu'il convoite. (Notons tout de suite que M. de Broglie, qui s'indigne fort contre cette entrée de jeu, regrette, avec raison, que la France n'en ait pas fait autant pour gagner les Pays-Bas : voyezvous comme le point de vue change, suivant qu'on se place de Tun ou de l'autre côté du Rhin ?) Si Marie-Thérèse accepte, — chose peu probable, — Frédéric « fera valoir le service qu'il rend à la cause commune de l'équilibre européen en tirant d'un péril certain la seule puissance qui puisse tenir tête à la maison de Bourbon. » Si elle refuse , il se tournera contre elle, cherchera un allié, et se posera en défenseur des libertés germaniques. Tel est le plan esquissé par les ministres Podewils et Schwerin dans un Mémoire approuvé par le roi. L'arme est donc à double tranchant, et blessera à coup sûr l'un ou l'autre des adversaires qu'il s'agit d'atteindre • l'Autrichien ou le Français. C'est l'application de la maxime de Richelieu : « Se servir de ses en nemis contre ses ennemis. » En même temps, comme il est faible et qu'il doit rassurer l'Europe, Frédéric tient un langage différent à chaque Cour : à Versailles, il est tout français; à
Londres , tout anglais. Entre l'Angleterre et la France rivales, il est comme don Juan entre ses deux maîtresses.
Assurément, il y a quelque naïveté, de la pari d'un Prussien, comme M. Droysen, à proclamer fièrement qu'une telle combinaison fut le germe d'où devait sortir la patrie allemande; il vaudrait peut-être mieux ne pas s'en vanter ; et l'on sourit quand il prétend y reconnaître l'application rigoureuse des doctrines de YAnti-MachiaveL Mais, d'autre part , aller, comme M. de Broglie, jusqu'à y voir a le contraire du patriotisme » (t. I, p. 127), n'est-ce pas aussi laisser trop percer le Français et son patriotisme blessé? L'honneur de Frédéric n'est-ce pas d'avoir tout sacrifié au bien de son pays ? Il y a deux choses sur lesquelles ce grand railleur ne plaisante jamais : l'amour de la patrie, l'amour de la gloire. Connaissez-vous un souverain qui ait mieux personnifié et servi son peuple, qui se soit plus complètement identifié avec lui ? Dans les règnes de Louis XIV et de Napoléon, on peut marquer le moment où l'intérêt de la nation a commencé à souffrir de l'orgueil et de l'ambition du monarque ; Frédéric, lui, comme Richelieu, a toujours réglé son ambition sur l'intérêt de l'État, et ses ennemis seuls ont eu à en souffrir.
Marie-Thérèse ayaot repoussé ses propositions, il entre en Silésie ; ce qu'il n'a pu obtenir pacifiquement, il va essayer de le conquérir par la force. De son camp, il négociera mieux : à Londres comme à Versailles, on attachera plus de prix à son alliance , puisqu'on le craindra. La clef de l'Autriche lui ouvrira les portes des chancelleries.
On aperçoit déjà ici le caractère distinctif et nouveau de sa stratégie, dans la politique comme à la guerre : au lieu d'attendre l'ennemi , il le prévient; par là, et toutes proportions gardées, il prépare Napoléon.
Nous n'avons nullement l'intention de glorifier ce coup de force; mais nous sommes bien obligés de nous rappeler, à moins d'être absolument dupes de nos illusions chauvines, que la France venait de donner, la veille encore, plus d'un exemple éclatant d'usurpations pareilles. En lisant les pages, d'une moralité si élevée, où M. de Broglie prodigue ses mépris à l'envahisseur de la Silésie, je me souvenais malgré moi des années les plus glorieuses du règne de Louis XIV, et en particulier du ministère de Louvois, et j'étais frappé de la ressemblance profonde des deux politiques, soit pour le dessein^ soit pour les procédés et la mise en œuvre. Je me rappelais « cette
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sorte de paix rongeante et envahissante » inventée par notre grand ministre, a ce chancre de prétentions », comme on disait à la Diète de Ratisbonne , toutes les humiliations , toutes les violences, toutes les perfidies qu'il fit subir à TEurope, toutes les 'entorses qu'il donna aux traités , toutes ses déloyautés , toutes ses fraudes patriotiques (quand, par exemple, au lieu de prendre soit Charlemont, soit Dinant, laissés à notre choix par le traité de Nimègue, il prit les deux ensemble). Je me rappelais surtout — pourquoi n'oserais-je pas le dire? — cette nuit du 27 septembre 1681, où il s'empara de Strasbourg par un guet-apens, et je me demandais où est la différence entre l'opération de Louvois, qui nous paraît son chef-d'œuvre, son plus beau trophée, et Tacte de Frédéric, qui scandalise si fort notre vertu. Je me demandais enfin si Frédéric a jamais été soupçonné, même par un historien français, d'avoir falsifié des dates dans des pièces diplomatiques , comme le fit un jour Louvois pour acquérir Mont-Royal, sur la Moselle. Qui dit cela? Est-ce un Allemand? Non; c'est M. Camille Rousset, historiographe au ministère de la guerre de France. Et savez-vous les réflexions que ce trait inspirait à Sainte- Beuve ?
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a Histoire , s'écriait-il , n'es-tu donc que cela jusque dans tes meilleurs et tes plus grands jours? un mélange d'ambition, d'habileté, de fraude et de grandeur! Louvois n'était pas un Aristide; c'était un peu un Caton l'Ancien pour l'égoïsmc et l'âpreté de son patriotisme. Que celui qui aurait osé, s'il avait été Romain, reprocher à l'antique Sénat sa politique persévérante , conquérante et assimilatrice à tout prix, cette politique qui agissait et opérait uniquement en vue de la grandeur et des destinées de Rome, que celui-là jette la pierre à Louvois, tout occupé de former et de remparer d'une enceinte infranchissable ce vaste quartier de terre, ce pré carré, comme l'appelait Vauban, ce beau gâteau compacte qui constitua depuis lors l'unité de notre territoire. »
Et nous, nous ne pouvons nous empêcher d'ajouter : Si vous excusez Louvois, vous devez aussi excuser Frédéric! Si vous nous représentez le héros prussien comme un coquin vulgaire, comme un fourbe cynique, sans pudeur, sans honneur, sans foi ni loi, ne vous étonnez plus que les Allemands viennent jeter de la boue sur nos gloires, contester nos droits sur l'Alsace et la Lorraine et soutenir que Frédéric a vengé la Prusse de Louis XIV, comme M. de Bismarck de Napoléon t Vaines récriminations que tout cela ! Le
vrai patriotisme consistc-t-il à s'exalter toujours soi-même, à chanter ses propres louanges, à jeter un voile sur ses fautes et sur ses vices, et à rechercher avidement ceux de ses rivaux pour les rabaisser et les aviUr? Non, ce n'est pas ainsi que nous entendons le patriotisme. La meilleure manière de prouver à son pays qu'on l'aime, c'est de le bien servir, c'est de l'accroître en force et en gloire; et, pour cela, il faut d'abord voir clair sur les autres et sur soi-même ; U faut se dégager de tout préjugé, de toute illusion, rejeter toutes les chimères, celles du chauvinisme comme celles de la générosité; il faut conn^tre et scruter nos points faibles, les défauts de notre armure, et savoir aussi comprendre et admirer le mérite, la noblesse, la grandeur de ceux qui nous veulent du mal, qui peuvent et qui doivent nous en faire. Interrogeons l'histoire, faisons notre examen de conscience : peut-être serons-nous moins sévères pour nos ennemis, et par cela même plus avisés à leur égard. Il y a mieux à faire pour un vaincu que de s'irriter contre son vainqueur, c'est de reconnaître que ses armes sont bonnes, de les lui prendre et de l'en accabler. N'est-ce pas l'exemple que nous a donné Frédéric lui-même lorsqu'il a tourné à son profit, et contre nous, l'esprit de nos hommes
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de lettres, la plume de Voltaire? « Je hais le fanatisme en politique comme je Tabborre en religion », disait-il. (Lettre à Fleury, 19 septembre 1742«) En effet, la politique n'est pas affaire de passion, d'amour ou de haine: il faut savoir rester de sang-froid pour gouverner, et même pour écrire l'histoire de ceux qui ont gouverné. II ne s'agit pas de savoir si nous aimons Frédéric, mais s'il a eu raison de mettre sa patrie, qui ne comptait pas, au premier rang des puissances de ce monde.
AUéguera-tron que Louvois n'avait pas les mêmes motifs pour ménager l'Allemagne, que Frédéric pour ménager Marie-Thérèse? que l'empereur Charles VI, père de cette princesse, avait sauvé la vie au prince héritier de Prusse et que celui-ci aurait dû s'en souvenir sur le trône? que « l'Autriche et la Prusse avaient vécu en paix pendant quatre-vingts ans, signé plus d'un traité d'alliance et venaient de combattre en commun, la veille encore, dans la dernière guerre? t) (Tome I, page 116.)
N'allons pas mêler le sentiment à la pohtique, et osons appeler les choses par leur nom. Il est des vertus qui, transportées de la vie privée à la vie publique, peuvent devenir des crimes de lèse-patrie. En matière de rapports internationaux
les mots désintéressement, générosité, reconnaissance, amitié, n'ont qu'un sens relatif. On n a point d'amis, et on ne doit pas en avoir, — les amis coûtent trop cher! — on a des alliés, si l'on peut, c'est-à-dire des atouts dans son jeu. Quand on conclut une alliance, on se propose son intérêt à soi, et non celui du voisin, à moins d'être un songe-creux, comme nous en avons vu. On pourrait dire que nulle diplomatie ne fut plus généreuse que celle du second empire, puisqu'elle avait pour principe cette théorie des nationalités qui consistait à agrandir et à fortifier tous nos voisins à nos dépens. Réciproquement, il est des cas où l'ingratitude peut devenir une vertu d'État. Observons, d'ailleurs, que les hommes publics la peuvent pratiquer avec bien plus d'aisance encore que les particuliers : car ils agissent au nom d'une nation, laquelle nation étant une grande société anonyme, où chacun n'est responsable que pour une infime partie, n'est point retenue par le sentiment de la pudeur et s'abandonne impunément à ses convoitises. Tous les mauvais sentiments qu'un homme s'efforcera parfois de dissimuler, un peuple n'en prendra cure, et, s'ils lui réussissent, il s'en glorifiera. Le patriotisme, c'est Herbert Spencer qui l'a dit, a pour fondement l'égoïsme K 1. Introduction à la science sociale^ cb. IX.
Il faut avoir l'âme neuve pour croire à la reconnaissance en matière diplomatique! Et, par exemple, j'avoue que je n'ai jamais vu sans surprise ceux de nos compatriotes qui s'indignent aujourd'hui de l'ingratitude de l'Italie, qui l'agacent en lui rappelant sans cesse nos bienfaits. Est-ce que, au lendemain même de Magenta, M. de Cavour ne se tournait pas vers Berlin, tâchant d'amadouer le roi Guillaume et essayant de lui persuader que l'unité italienne pourrait bien ne pas être inutile un jour à la cause de l'hégémonie prussienne? Ne jouait-il pas, lui aussi, dès lors, son double jeu, le double jeu de Victor-Amédée son compatriote, le double jeu de Frédéric, le double jeu éternel des faibles qui veulent devenir forts? Et n'est-ce pas grâce à ce double jeu que, en 1860, il put déchirer impunément le traité de Villafranca, envahir les Marches sans même donner l'apparence d'un prétexte, et fouler aux pieds, avec les engagements dé l'Italie, le droit public de l'Europe ? Qui oserait soutenir cependant qu'il n'ait pas fait son devoir? Il y aurait mieux à faire maintenant que de nous plaindre de l'ingratitude de l'Italie : ce serait de la détourner de la Savoie et de Nice sur Triesle; mais, pour cela, il faudrait avoir un gouvernement, une diplomatie.
Nous venons d'examiner la politique de Frédéric à regard de TAutriche. Il est plus délicat de parler de sa conduite à l'égard de la France, d'abord parce que la morale en a souffert encore davantage, ensuite parce qu'il s'agit de nous.
Ici encore, il faudrait un peu nous mettre à sa place : car, en restant à la nôtre, nous risquerions fort de ne voir qu'une moitié des choses. Il faudrait nous rappeler les cinquante dernières années du règne de Louis XIV, les incurables blessures et le légitime désir de vengeance que notre vanité, nos sarcasmes, nos abus de force
avaient laissés au cœur de l'Allemagne. Louis XIV avait ce montré les verges » aux nations : c'était
une de ses expressions favorites; il avait fait souvent, comme on Ta dit avec justesse, « non plus la politique, mais la police de l'Europe ». On paye cher cette manière d'agir. M. de Broglie est le premier à reconnaître que la haine qui unissait contre nous tous les Allemands a était en partie du moins justifiée ». Il convient d'ajouter que toute l'Europe était, par les mêmes motifs, dans les mêmes sentiments à notre égard. Dès lors, doit-on s'étonner que le roi de Prusse n'ait eu recours à nous qu'avec répugnance, et à la dernière extrémité?
Au lendemain de la bataille de Molwitz, gagnée le H avril 1741 par son lieutenant le maréchal Schwerin, il espère encore forcer Marie-Thérèse à lui céder la Silésie et pouvoir se passer de notre concours : car il craint par-dessus tout de faire nos affaires en même temps que les siennes. Ce n'est qu'en présence de lattitude inflexible de sa jeune rivale, qu'il se décide à conclure un traité avec nous le 7 juin, mais sans cesser pour cela de négocier sous main avec l'Angleterre, à laquelle il doit naturellement essayer de cacher le plus longtemps possible sa nouvelle alliance.
Belle-kle, l'homme à projets et à illusions, l'homme populaire, qui a fait de ce beau traité son affaire et son triomphe, Belle-isle ne se sent
plus de joie ; il écrit à Fleury : « Le grand-duc sera exclu du trône impérial, et Votre Ëminence y fera montt*r rÉleuteur de Bavière. Elle aura la gloire d'abaisser pour toujours cette maison rivale et ennemie de la France; elle confondra par la vigueur de ses opérations la haine et l'envie du roi d'Angleterre. Elle fera rentrer les Russes dans leurs anciennes bornes. Jamais ministère n'aura été plus glorieux avec autant de modération. r>
Mais le vieux et rusé cardinal, qui n'a pas, pour applaudir à la combinaison, les mêmes motifs que Belle-Isie, lui adresse cette réponse mélancoli:]ue :
« Quand je songe que nous n'avons qua^i d'autres alliés que des princes fort mal dans leurs affaires, je ne laisse pas d'être effrayé de la guerre où nous allons entrer. J'avoue que le roi de Prusse, qui n'est pas dans ce cas, m'inquiète plus qu'aucun autre... La bonne foi et la sincérité ne sont pas ses vertus favorites : il est faux en tout, même dans ses caresses; je doute même qu'il soit sûr dans ses alliances, car il n'a pour principe que son unique intérêt. 11 voudra tout gouverner et faire à sa tête sans aucun concert avec nous... Je ne puis m'empêcher de craindre que, si on lui proposait un parti avantageux, en cas que la cour de Vienne ou plutôt
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FRÉDÉRIC II HT M. DE DISMARCK 5o
l'Angleterre jugeassent qu'il est essentiel pour elles de le détacher de nous, il ne serait pas scrupuleux sur le prétexte qu'il pourrait imaginer pour se séparer de notre alliance. Je vous ouvre mon cœur ; je vous prie de brûler ma lettre. »
On a peine à comprendre que, voyant si clair et si juste, Fleury acceptât de couvrir de son autorité et de son nom une entreprise dont il augurait si mal! Sa perspicacité même, loin de prévenir Tévénement qu'il redoutait, le facilita, puisqu'elle paralysait son zèle au lieu de le stimuler. En essayant de se dérober par des subterfuges aux responsabilités du pouvoir, en n'osant ni s'opposer ni s'associer franchement à la politique de Belle-Isle, qui avait pour lui la Cour, la jeune noblesse, l'opinion, il fut le premier auteur, involontaire, de la défection de Frédéric.
En effet, les hésitations du ministre eurent leur contre-coup dans la conduite des opérations militaires , et l'incertitude, l'équivoque de sa politique passa, en quelque sorte, dans le commandement de l'armée : on ne procéda que par demimesures, — ce dont Frédéric n'était pas homme à se contenter. Lorsque les troupes françaises, ayant opéré leur jonction avec les troupes bavaroises, se furent emparées de Linz et de la Haute-Autriche, et lorsque Marie-Thérèse eut
86 ORATEERS ET HOMMES d'ÉTAT
fui en Hongrie, Frédéric pensa avec raison qu'il fallait tirer de ces premiers avantages leur con« séquence, porter le coup décisif au cœur de Tennemi et marcher droit sur Vienne. Il est très vrai qu'en défendant ce plan, — pour la réalisation duquel il émettait la prétention d'employer sous ses ordres toute Tannée saxonne, une division de Tarmée française et le moins de Prussiens possible, — il est très vrai qu'il voulait, comme on dit, tirer toute la couverture à soi et a se mettre en situation d'être recherché des deux parties * », l'Autriche et la France, c'est-àdire se ménager la faculté de traiter avec l'une en abandonnant l'autre à un moment donné. Ce fut cette crainte qui empêcha le maréchal deBroglie d'adhérer au plan du roi. Pendant tout le mois de septembre, nos troupes piétinèrent sur place devant Linz; elles ne se mirent en mouvement qu'au commencement d'octobre, et, laissant Vienne sur leur droite, elles allèrent entreprendre la conquête de la Bohême et le siège de Prague. C'était là évidemment une grosse faute militaire, et j'ajoute une grosse faute politique : car, du moment que nous nous étions décidés pour l'alliance prussienne, il fallait en pousser jusqu'au bout les consé-