A cet âge, son père n'avait pas encore été ministre
2. Il approuva hautement le traité d'Amiens et le défendit avec chaleur : « Je n'hésite pas à déclarer que j'aime mieux faire la paix avec un ennemi, même à des conditions au-dessous des justes prétentions de mon pays, pourvu qu'elles ne portent atteinte ni à son honneur ni à sa sûreté, plutôt que de continuer la lutte pour telle ou telle possession particuiière. Je regrette que les circonstances nous empêchent de conserver l'île de Minorque, et surtout un point aussi important, à beaucoup d'égards, que l'île de Malte* Mais l'acquisition de ces îles nous mettrait-elle en
et M. de Rémusat pensent qu'à ce moment, si Fox avait vécu, la paix eût été possible et durable*. M. Villemain en doute, et nous aussi.
En effet, les événements qui suivirent le traité de Presbourg ne paraissaient pas de nature à détendre la situation : la Prusse envahit le Hanovre; Fox, qui toute sa vie avait soutenu la cause de la paix, fut obligé, pour début, de déclarer la guerre et « malgré les ménagements que, dans cet acte même, il parut garder pour le monarque français, on ne peut le nier, semblable surcroît d'hostilité n'était pas pour l'Angleterre un acheminement à la paix avec la France. » Et M. Villemain ajoute :
« Le ministre anglais, qu'une maladie mor-
état de contre-balancer le pouvoii^ue la France a acquis sur le continent? Elles nous vaudraient un peu plus de richesse; mais un peu plfts de richesse serait acheté trop cher par un peu plus de guerre. Nous avons enfin la satisfaction de survivre à la violence de la fièvre révolutionnaire. Nous avons vu le jacobinisme perdre son prestige; nous l'avons vu dépouillé du nom et du prétexte de la hberté. Il s'est montré capable uniquement de détruire, jamais de fonder, et il a eu le despotisme militaire pour fin inévitable. J'espère que cette grande leçon n'aura pas été en vain donnée au monde. »
1 . « M. Fox emportait avec lui la paix du monde, et la possibilité d'une alliance féconde entre la France et l'Angleterre. Si l'Angleterre avait fait dans M. Pitt une grande perte, l'Europe et l'humanité en faisaient une immense en M. Fox. » (Thiers, Consulat^ t. VI, p. 564.)
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telle allait consumer, croyail-il toucher au but |u*il avait indiqué si souvent aux autres? Y iouchait-il même, et les derniéi*s agrandissements de l'empire français lui paraissaient-ils un terme d'ambition auquel on pût se fixer comme base d'une paix durable? La chose est au moins douteuse. 1
il expira le 13 septembre 1806, à cinquanteneuf ans, après avoir combattu une dernière fois pour l'abolition de la traite des noirs; dans le monument funèbre élevé à la mémoire du grand orateur, à Westminster, un Africain agenouillé étend vers le lit du mourant ses bras dont les fers tombent en se brisant.
Il nous a fallu rappeler sommairement ces faits et ces jugements contradictoires pour instituer notre discussion : nous en tenons maintenant les éléments principaux; nous pouvons développer notre opinion, en mettre les motifs en pleine lumière, et conclure tout à la fois sur les deux hommes d'État anglais et sur les travaux de leurs historiens.
Les deux historiens de Fox ont une égale sympathie pour rhomme, une égale admiration pour Torateur; mais tous deux n'apprécient pas de môme sa politique.
Nous avons vu qu'en 1827 M. Villemain, dans son tableau de Téloquence anglaise au
dix-huitième siècle, tracé à grands traits et d'une main rapide autant qu*habile, avait mis Pitt au premier plan, à la place d'honneur. Nous avons montré qu'il avait parfaitement saisi et rendu l'ensemble du personnage dans ses principales lignes et dans son allure générale, mais que cependant il avait forcé quelques traits et en avait laissé d'autres dans l'ombre : de sorte que çà et là une nuance de légende venait se mêler à la réalité, et parfois son héros paraissait d'une taille énorme et de proportions un peu fabuleuses. Par contraste, Fox se trouvait diminué d'autant ; et, bien que le jugement exprimé alors par M. Villemain sur sa politique fût à notre avis absolument juste, les louanges accordées à son rival le faisaient paraître plus sévère. Dans la nouvelle étude de la Tribune moderne, c'est Fox qui occupe la scène : cette fois, l'historien met en lumière toutes les qualités, tous les talents de l'homme et de l'orateur ; il indique à peine, parfois même il passe sous silence les fautes du politique. Avec cette bienveillante impartialité qui est un des signes distinctifs de son esprit, il laisse au lecteur le soin de se former une opinion sur le simple exposé des faits. On sent bien d'ailleurs que, s'il concluait lui-même, il n'abandonnerait pas ses idées d'autrefois, et se pronon-
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cerait, au point de vue politique, en faveur de Pîtt; mais il ne le fait point, et nous laisse libres.
On a vu aussi comment M. de Rémusat, consacrant des études spéciales aux notes et aux correspondances intimes de Fox, a pénétré plus à fond et suivi plus en détail la vie de Tillustre whig et celle de son émule. Le Pitt de M. Villemain était plus idéal, celui de M. de Rémusat est plus réel ; et cependant, à notre avis, le premier est souvent plus vrai que le second : de tous ces faits exacts, de cette étude plus précise et plus minutieuse, M. de Rémusat a tiré des conclusions qu'on trouvera peut-être trop élogieuses pour Fox et certainement trop sévères pour Pitt. Écoutonsle eu effet, en n'oubliant pas qu'au point de vue français, il appartient à l'école historique de M. Thiers, qu'au point de vue anglais il est whig, qu'enfin il est un partisan absolu de l'alliance anglo-française :
a Les amis de Pitt, ses continuateurs, ont dit que sa politique avait triomphé sur sa tombe, et, après nos malheurs, il ont reporté jusqu'à lui l'honneur de leur victoire. Il n'en est pas moins vrai que sa politique a, de son temps, moins nui que servi aux progrès guerriers de la Révolution, et qu'il a contraint ou autorisé son
ennemi à ces efforts immenses qui, pour leur succos final, n'auraient eu besoin que de s'arrêter à temps. Il ne s'en est fallu que d'un peu de sagesse, ou d'une mort à propos, que le système fondé par Pitt échouât. Les nécessités du moment, les difficultés de la lutte ont amené sous lui et après lui la formation d'un système et d'un parti de gouvernement auquel on ne peut guère accorder d'autre mérite que celui du génie et de la persévérance, mais qui, pour la justice, la modération, la générosité, la sincérité, la prévoyance, risquait de mettre l'Angleterre au niveau des monarchies du continent... Toute cette machine de guerre n'a plus été, à partir de 181 S, qu'un instrument vieilli d'oppression... Si la politique qui a voulu exploiter Waterloo est celle de Pitt, ne parlez pas tant de sa durée ni de sa fortune. Encore un peu de temps, et la victoire a passé à la politique opposée... Depuis 1830, ce réveil de la Révolution française, c'est la politique de Fox qui gouverne l'Angleterre et qui préside à ses relations avec la France. Certes, la France y est pour quelque chose; quand elle se montre sous ses traits véritables, quand la Révolution n'écoute que son bon génie, l'Angleterre a moins de peine et de mérite à lui rendre justice; les fantômes évoqués par Burke s'évanouissent et les
choses apparaissent en pleine lumière, telles que Fox s'obstinait à les voir, malgré le nuage orageux qui les cachait. Qui doute cependant que les vrais intérêts, les vraies traditions de l'Angleterre, le développement naturel de ses institutions et de ses idées ne soient dans le sens de ce qui s'y passe, et que depuis vingt-cinq ans (M. de Rémusat écrivait ceci en 1856), elle n'ait été en général gouvernée suivant sa nature? Et qui donc a eu l'honneur, il y a vingt-cinq ans, d'inaugurer ce retour à la politique libérale? C'est l'ami, le lieutenant, l'héritier de Fox, c'est lord Grey. Oui, c'est de Fox qu'il faut dire que ba politique a triomphé sur son tombeau. »
Eh bien ! cette page éloquente ne nous paraît pas toujours juste; voici pourquoi :
Il s'agit de savoir qui, au point de vue politique, avait raison, de Pitt, qui faisait la guerre, ou de Fox, qui voulait la paix. Or, il est évident qu'on ne peut sans injustice répondre à cette question d'une façon absolue, et qu'il faut distinguer les époques.
La guerre est-elle sortie du cerveau de Pitt dès le début de la Révolution française ? A-t-elle été chez lui un système préconçu ? Est-ce aux principes de 89 qu'il a voulu s'attaquer? Nous avons montré le contraire. Il a commencé la guerre
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SOUS le coup des provocations de la Convention, sous le coup des agitations et de la terreur que les violences de cette assemblée excitaient en Angleterre, pour défendre la sécurité, la Constitution et rhonneur de son pays. Qu'il ait voulu en profiter pour accabler Tennemi héréditaire, pour ruiner sa marine et s'emparer de ses colonies, pour établir la suprématie de la Grande- Bretagne non seulement sur la France, mais sur ses propres alliés, qu'il ait rêvé, suivant l'expression de M. Thiers, de « rendre sa patrie maîtresse du monde et d'être maître de sa patrie », il n'eût pas été un Anglais, il n'eût pas été le fils de Chatham, il n'eût pas été un grand ministre, si, dans une telle lutte, il n'avait pas conçu une telle ambition *. Mais, quand les violences révolutionnaires eurent cessé, il ouvrit des négociations avec le Directoire. M. Thiers a donné raison au gouvernement français de les avoir rompues, et, en effet, les propositions de lord Malmesbury, qui nous demandait simplement d'évacuer l'Italie et le Rhin et de rendre les Pays-Bas à l'Autriche, étaient inacceptables; mais, de son côté, Pitt
1. Voir Thiers, Révolution française, tome VI, chaptre 20, et tome VII, chapitre 28 : comme quoi la guerre avec la France avait, au point de vue anglais, d'excellentes raisons politiques.
pouvait-il admettre le prolongement de notre ligne maritime jusqu'à Anvers, jusqu'au Texel, dans la partie la plus dangereuse pour la frontière anglaise, en- face des rivages sans défense d'Essex, de Suffolk, de Norfolk, d'Yorkshire, alors que la France, maîtresse des bouches de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, était soutenue d'ailleurs par la puissante marine espagnole ?
Voilà pour la période conventionnelle et directoriale.
En revanche, qu'il eût dû accepter la paix au début du Consulat, cela n'est point douteux.
L'Angleterre était alors à la fois plus pauvre et plus puissante : elle était en proie à la famine et vaincue sur le continent, mais elle dominait toutes les mers par ses colonies, sa marine, son commerce presque doublés. En repoussant les offres de Bonaparte, Pitt commit une grande faute politique, dont le maître de la France, alors dans la plénitude de son génie, tira des avantages considérables, et qui eut pour l'Angleterre les plus funestes conséquences.
, Mais est-ce à dire que, dans cette occasion, le ministre anglais ait été entraîné par une haine aveugle, par une rage folle contre notre pays, comme l'a avancé M. Thiers et comme a paru le
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croire apros lui M. de Rémusat ? Faut-il admettre à ce propos la parole du premier : « homme d'État peu éclairé * », et celle du second, que nous avons citée : « défaut d'esprit ? » Faut-il, conune eux, ajouter foi à la sincérité du Premier Consul s'adressant directement au roi d'Angleterre avec des formes si insolites et des termes si contraires à sa propre nature et à ses secrets desseins ? Non : la vérité, c'est, d'une part, que Bonaparte voulait gagner du temps, s'attribuer aux yeux de la France et de l'Europe le mérite d'avoir essayé de rétablir la paix, faire retomber sur l'étranger l'odieux et la responsabilité de la guerre, enfin créer de nouveaux embarras au Cabinet anglais en fournissant une arme puissante à Fox et à l'opposition; c'est, d'autre part, que Pitt avait, pour repousser cette paix qu'on lui offrait avec tant d'ostentation, des motifs politiques très sérieux, très graves, que ses communications intimes à ses coopérateurs et à ses confidents ne permettent plus de contester : il croyait la France
1. C'est à ce moment, en effet, que M. Thiers prononce cette parole pour la première fois. {Consulat^ tome I, page 177.) Le mot est déjà bien sèyère alors; mais il deyient tout à fait injuste dans la suite, lorsque Thistorien le dit, non plus à propos des événements de 1800, mais d'une manici^ générale, et en forme de jugement définitif sur Pitt (11,399).
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beaucoup plus épuisée qu'elle ne Tétait en effet ; il pensait que la dictature militaire ne durerait pas longtemps et qu'il était inutile de traiter avec un pouvoir si peu assuré * ; enfin il était sur le point de recueillir le fruit de deux événements dont les négociations lui auraient fait perdre le bénéfice, l'évacuation de l'Egypte par les Français et le débarquement d'une armée anglaise sur les côtes de Brest*.
« L'ardeur et l'impatience de ses désirs, dit ftL Lanfrey qui, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, a démoli le système de M. Thiers, faussèrent la justesse habituelle de ses jugements et lui exagérèrent démesurément les diflicultés du gouvernement consulaire; il ne comprit pas que le Premier Consul ne demandait la paix que par un calcul de popularité et pour préparer la guerre, que le plus mauvais service qu'on pût lui rendre était do le prendre au mot en acceptant ses ouvertures * ».
Surtout il lui donna l'avantage en parlant du rétablissement des Bourbons. Ce fut là évidemment la faute capitale de sa vie.
1. Voir lettre de Pitt à Dundas, 31 décembre 1799, dans W. Pitt et son temps, par lord Stanhope.