Laufrey, tome III, chapitre tx
mesquine et perfide était déjouée. Fox, le dernier partisan de la paix au sein du Cabinet anglais, mourait le 13' septembre, guéri un peu tard de toutes ses illusions au sujet du grand empereur. Les légitimes exigences de l'Angleterre à Tégard de la Sicile, se trouvant compliquées de celles que la Russie renouvelait pour son propre compte relativement au roi de Naples, au roi de Sardaigne, à la Dalmatie, la négociation pouvait encore traîner;... mais elle était dès lors mise à néant. Ainsi échoua cette tentative si importante pour la paix du monde. Quelles que soient les subtilités qu'on entasse pour obscurcir et dénaturer les faits, il est une conclusion à laquelle il est impossible de se dérober : c'est que la guerre resta ouverte entre la France d'une part, la Russie, l'Angleterre et, par suite, la Prusse de l'autre, pour un motif unique: le refus de Napoléon de céder la Sicile, où pas un de ses soldats n'avait encore mis le pied. . . »
Donc, si Fox avait vécu et était resté ministre, il aurait dû, lui aussi, faire la guerre; i! aurait fatalement continué et consacré au pouvoir la politique qu'il avait toujours combattue dans l'opposition. Il vaut peut-être mieux pour sa gloire que la contre-épreuve ait été interrompue dès le début.
Voilà pour la période consulaire et impériale.
A notre sens, tous ces faits, qui prouvent que l'ambition de Napoléon était incompatible avec la paix du monde, répondent victorieusement aux conclusions de M. de Rémusat. Il est clair que rhistorien de Fox a subi très vivement, trop vivement, Tinfluence de M. Thiers. L'auteur du Consulat et de V Empire, ayant soutenu la politique de Napoléon jusqu'à Tapogée de sa fortune, jusqu'à Austerlitz, c'est-à-dire précisément jusqu'à la mort des deux hommes d'État anglais, a naturellement pris le parti de celui qui défendait son héros contre celui qui le combattait, et, malgré l'impartialité qu'il s'est efforcé de garder envers le chef de la coalition, son "■■ 13
patriotisme lui a parfois inspiré des paroles d'une sévérité excessive. Dans les belles pages qu'il a consacrées à ce ministre, après avoir exposé éloquemment toutes les difficultés du gouvernement parlementaire et après avoir reconnu que « jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblées », il ajoute : « C'est en cela surtout que Pitt fut remarquable, car il n'eut... ni le génie organisateur, ni les lumières profondes de P homme d'État,.. Il se trompa souvent sur les forces relatives le l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays... Il résista à la grandeur de la France et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en diminuer la liberté. Il le laissa, chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort ^ i>
S'il est juste de dire qu'il n'eut pas « le génie organisateur », qui donc eut plus que lui « les
*1, Histoire du Consulat et de VEmpirCi tome YIj Avrc XXIV,
FOX ET I>ITT 219
lumières profondes de l'homme d'État? » S'il s'est trompé dans le détail sur a; la marche des événements », et cela était inévitable, si notamment il a mal calculé nos forces après le Directoire, quelqu'un a-t-il mieux pénétré Napoléon, quelqu'un a-t-il saisi avec une intelligence plus forte l'ensemble des faits historiques, quelqu'un a-t-il auguré de l'avenir avec plus de perspicacité?
Macaulay, à son tour, l'a représenté « comme un ministre d'un grand talent, d'intentions honnêtes et d'opinions libérales, admirablement propre par les dons de son esprit et de son caractère à jouer le rôle d'un chef parlementaire, capable d'administrer avec prudence les affaires d'un pays prospère et tranquille, mais insuffisant en face de crises inattendues et terribles, et sujfet, en pareil cas, à se tromper cruellement et à pécher tout à la fois par violence et par faiblesse. »
D faut savoir gré à Macaulay de sa modération relative : car on sait que le brillant écrivain n'a jamais cherché l'impartialité ; il fut, dans ses écrits comme au Parlement, un whig résolu ; il fut le disciple de Fox, le collègue de Grey. Certes, il avait beau jeu d'opposer à l'autorité de Pitt devant les Chambres son inexpérience des choses de la guerre, et. de faire un parallèle entre ses triomphes à Westminster et ses défaites
2*20 ORÀTfiUAS ET HOMMES D*ÉTAT
sur les champs de bataille *. Les brillants succès de Toraieur, qui masquaient à demi aux yeux
1. «Nous semblerons peut-être tomber dans le paradoxe si nous disons que Tincapacité montrée par Pitt dans tout w qui touchait à la conduite de la guerre est en quelque manière la preuve la plus concluante de ses facultés extraordinaires. Et cependant c'est la simple vérité, car il est certain que la dixième partie de ses fentes et des désastres qui s'ensuivaient aurait été fetale au pouvoir et à Tinfluence de tout ministre qui n'aurait pas possédé au plus haut degré les talents d'un chef parlementaire. Tandis que ses projets étaient confondus et ses prédictions démenties par les fiiits, tandis que les coalitions qu'il avait cherché à former tombaient en pièces, tandis que les expéditions qu'il avait envoyées avec des frais énormes finissaient par la déroute et le déshonneur, tandis que les ennemis contre lesquels il luttait faiblement subjuguaient la Flandre et le Brabant, l'Électorat de Mayence et l'Électorat de Trêves, la Hollande, le Piémont, la Ligurie, la Lombardie, son autorité sur la Chambre des Communes devenait tous les jours plus absolue*. Là était son empire, là étaient ses victoires, son Lodi et son Arcole, son Rivoli et son Marengo. Si quelque grand coup de la fortune, une bataille rangée perdue par les alliés, l'annexion d'un nouveau département à la République française, une insurrection sanglante en Irlande, une rébellion à bord de la flotte, une panique dans la cité, ou la banque assaillie de demandes de fonds, venaient à jeter le désarroi dans les rangs de la majorité, tout était oublié dès que Pitt se levait du banc ministériel, redressait sa tète hautaine, étendait le bras avec un geste d'autorité, et laissait couler de ses lèvres, avec un accent profond et sonore, le majestueux langage d'une résolution inflexible et d'un inépuisable espoir. Ce fut ainsi qu'au travers d'une longue et funeste période, chaque désastre qui survenait hors du Parlement était suivi d'un triomphe parlementaire. »
^^tmcaalifffj Essais.)
de ses concitoyens les faiblesses du chef du gouvernement, ne font plus illusion à la postérité sur les défaillances de la politique que les événements lui avaient imposée. Mais, en bonne justice, est-ce lui qu'il faut rendre responsable du sort des combats? On lui a fait un crime de la défaite d'Austerlitz; ne fallait-il pas, au contraire, lui faire honneur d'avoir par sa diplomatie préservé son pays d'une invasion en portant au loin le théâtre de la lutte ? N'était-ce pas là son vrai rôle, et, parce qu'il y a excellé, est-on bien venu à lui reprocher de n'avoir pas joint à ces mérites des talents d'un autre ordre? Nous eussions mieux compris les reproches de lord Macaulay et de M. de Rémusat s'ils avaient entendu le rôle initial du ministre anglais dans la guerre conmie M. Villemain avait paru l'entendre en 1827. Si, en effet, Pitt a été l'auteur principal des événements, si c'est lui qui a créé ce système de guerre et de coalition, si c'est lui qui a préparé, conduit personnellement ce gigantesque dessein, oui, alors on conçoit que vous le rendiez responsable des revers et de l'appauvrissement de son pays, des échecs de sa politique pendant sa vie et môme après sa mort.
Mais iKHd : vous reconnaissez qu'il a obéi bien moins à ses inspirations personnelles qu'à lar
iS,i ORATEURS ET HOMMES d'ÉTAT
nécessité, à la logique des faits, à Topinion de ses concitoyens, et vous l'accusez des succès de son ennemi !
Pour condamner absolument cette politique, non au point de vue des principes, mais des résultats, il faut supposer, comme vous le faites, que, si Napoléon se fût arrêté, ou était mort après Austerlitz, son œuvre eût été durable. Or c'est là, nous Tavons prouvé, une hypothèse inadmissible : au lendemain du traité de Presbourg et de la mort de Pitt, Fox lui-même fut contraint, en prenant le pouvoir, de prendre aussi les armes; et, si la guerre ne s'était pas rallumée à ce moment et sur ce point, elle n'eût certainement pas tardé à renaître sous une autre forme.
D'ailleurs, une telle hypothèse n'est -elle pas une base singulièrement fragile pour construire un raisonnement historique? Si Napoléon s'était arrêté après Austerlitz, dites-vous, la politique de Pitt eût échoué. Mais alors pourquoi ne diraiton pas en sens inverse : si, à Marengo, quand la bataille était déjà perdue et notre armée coupée en deux, Desaix n'était pas arrivé comme par miracle au secours de Bonaparte, et si Kellermann n'avait pas fait une heureuse charge de cavalerie, Pilt aurait eu raison de ne pas signer
-arv^ \^\-^ V 3^ "•'
POX BT PITT 2^3
la paix quelques semaines auparavant ? Et certes, cette seconde supposition serait plus raisonnable que la première: car il est facile de concevoir qu'à Marengo, Desaix aurait pu arriver quelques minutes plus tard, tandis qu'il n'est guère possible d'admettre que l'édifice napoléonien, élevé à la hâte et sur un sol mouvant, eût pu subsister tel qu'il était au lendemain d'Austerlitz.
Que le système de Pitt, — si l'on peut appeler système l'ensemble de sa politique extérieure à partir de 93, — que cette politique ne dût pas lui survivre, cela est trop évident. C'était une politique d'exception, comme le régime auquel la Révolution, puis l'Empire, soumirent l'Europe, fut un régime d exception. Née d'événements extraordinaires, elle ne pouvait que cesser avec eux.
Est-il bien juste de faire remonter à Pitt la responsabilité de certaine politique qui a été suivie après 1813, des actes et des idées d'un Castlereagh, par exemple * ? En raisonnant de la sorte, ne pourrait-on pas concevoir, au contraire, que, si Pitt avait vécu assez âgé pour voir le triom*phe de l'Angleterre à Waterloo, il eût voulu cou-
1. Même avant 1815, la politique guerrière et diplomatique de Castlereagh ne fut souvent qu'une parodie de celle de Pitt.
ronnor sa carrière k Tintérieur par les grandes réformes libéraJes doai il était toujours resté, ec somme, le défenseur théorique, mais que les dure? nécessités de la lutte contre les excès révolutionnaires et le despotisme impérial ne lui avaient laissé ni le temps ni la force d'accomplir, et dont la gloire fut réservée aux whigs? L'évolution fameuse d'un de ses brillants élèves, Canning, après le suicide de Castlereagh, n'autorise-t-clle pas cette conjecture? Mais, s'il a consumé sa vaste et lumineuse intelligence dans cette tâche ingrate, éphémère et relativement inférieure, au lieu de la consacrer à une œuvre de paix vraiment grande, au progrès de son pays et de ses semblables; et si, après lui, les événements étant changés, d'autres hommes, animés des mêmes craintes, des mêmes haines, mais n'ayant pas son génie, ont tiré de sa conduite des conséquences fausses et voulu faire un système permanent de ce qui n'avait été qu'une contingence, est-ce donc Pitt qu'il en faut accuser, ou bien Bonaparte, dont la folie ambitieuse a resserré et ameuté l'Europe contre nous?
« Sa mémoire, dit Macaulay, a moins souffert du fait de ses assaillants que du fait de ses admirateurs. Pendant bien des années, son nom a servi de cri de ralliement à une classe d'hommes
à qui il était diamétralement opposé sur presque toutes les grandes questions de principes, bien qu'il se fût trouvé accidentellement lié avec eux dans une de ces crises terribles qui confondent toutes les distinctions ordinaires des partis. Les ennemis de la réforme parlementaire invoquaient le nom de M. Pitf, sans se souvenir que Pitt avait fait trois propositions en faveur de la réforme parlementaire, et que, tout en ne croyaiit pas qu'on pût accomplir avec pleine sécurité une pareille réforme au moment où les passions excitées par la Révolution française étaient dans toute leur violence, il ne prononça jamais un mot d'où Ton pût conclure qu'il ne fût pas disposé à présenter la question pour la quatrième fois dans un moment plus favorable. Le jour anniversaire de la naissance de M. Pitt était une occasion de boire au maintien de la domination du protestantisme, parmi certains partisans de Pitt qui ne pouvaient pas ignorer comment il avait donné sa démission parce qu'il ne pouvait faire accepter l'émancipation des catholiques. Les défenseurs de l'acte du Test invoquaient le nom de M. Pitt, alors qu'ils ne pouvaient pas ne pas savoir que Pitt avait exposé à George III des raisons sans réplique pour abolir l'acte du Test, Les ennemis du libre-échange invoquaient le nom de M. Pitt,
T^ss^i-
2!2t5 ORATEURS ET HOMMES D*ÉTAT
bien que Pitt fût plus profondément imbu des doctrines d'Adam Smith que M. Fox ou lord Grey. Les marchands d'esclaves eux-mêmes invoquaient le nom de M. Pitt, bien que son éloquence ne se soit jamais déployée avec plus d'éclat que lorsqu'il parlait des infortunes des nègres. Ce personnage mythique, qui ressemble aussi peu au véritable Pitt que le Charlemagne de l'Arioste au Charlemagne d'Egiobard » ce Pitt imaginaire a fait son temps, y
On dit que, depuis 1830, c'est la politique de l'ox qui a triomphé, et l'on veut bien reconnaître que la France a été « pour quelque chose » dans cet heureux accord des deux pays (par où Ton admet implicitement qu'elle avait été « pour quelque chose » dans la rupture). Mais pourquoi ne pas dire que c'est la politique de Pitt qui a triomphé d'abord à Waterloo ? Et il faut croire qu'elle était bien dans l'instinct de l'Angleterre et dans la logique de la situation, puisque, dès le lendemain de la mort de Fox, elle prévalut de nouveau, quoique avec des instruments bien inférieurs, — que dis-je, puisque Fox lui-môme, poussé par la force des choses, en fut, dans sou
ïY Y
dernier et court passage aux affaires, le continuateur inconscient, ou au moins involontaire.
« Les événements, dit M. Guizot ont donné pleinement raison à M. Pitt : car, si, dans le cours de sa vie et au moment de sa mort, il éprouva bien des mécomptes, le succès définitif n'a certes pas manqué à sa politique extérieure continuée par ses disciples, devenus ses successeurs. * »
Et enfin, si Ton admet avec M. de Rémusat que Fox était dans la vérité, que sa politique eût été praticable et bienfaisante, non seulement en 1789 et en 1800, mais en 1793 et en 180i, ne faut- il pas regretter d'autant plus les fautes, les erreurs qui Téloignèrent du pouvoir et qui contribuèrent à y élever son rival? Ne doit-on pas le blâmer de s'être mis dans l'impossibilité
1. Viel-Castel: « Pitt ne put empêcher la République et ensuite Napoléon de mettre à leurs pieds l'Europe continentale ; mais il préserva l'Angleterre de cette humiliation ; il lui assura, par une série de victoires éclatantes, Tempire absolu de la mer, qui devait être plus durable pour elle que ne le fut pour Napoléon la domination du continent; enfin, la dernière coalition qu'il dirigea et dont les revers rendirent si douloureux ses derniers moments fut en quelque sorte le germe de celle qui, neuf ans plus tard, renversa l'empire français. C'est en suivant les plans de Pitt, en marchant sur ses traces dans des conjonctures plus favorables, que des hommes bien inférieurs à lui obtinrent ces grands résultats re.usés par la fortune à ses talents et Il son courage. »
'7r--iwr-M-
de faire prévaloir ses vues? Il est trop facile de proclamer de généreuses maximes dans Topposition, de faire de la politique platonique : réaliser ces doctrines, les mettre en application, les convertir en lois ou en faits, voilà Tœuvre de l'homme d'État, et voilà ce qu'on a le droit de demander à une intelligence politique de cette valeur. PJus on admire ses principes, plus on doit déplorer les défauts de caractère, les écarts de conduite qui ont assuré pendant tant d'années le succès des idées contraires.
C'est que justement Fox manquait de l'ensemble des qualités par lesquelles Pitt conquit et garda le pouvoir. On a été jusqu'à dire que « le premier fut plus homme d'État que le second, car il fut l'initiateur de toutes les grandes réformes accomplies depuis par son pays ». L'expression manque de justesse. Pitt, avant tout préoccupé de maintenir la grandeur de l'Angleterre, de défendre le pouvoir qui en était à ses yeux l'instrument essentiel, apparaît dans l'histoire comme le ministre parlementaire par excellence, l'homme d'autorité, le chef de gouvernement chez qui le patriotisme se confond avec l'ambition. Si nous ne voulons pas qu'on le grandisse outre mesure, qu'on en fasse une sorte de héros fabuleux, un Titan de la guerre, nous ne voulons pas non plus qu'on
230 ORATEURS BT HOMMES d'ÉTAT
Taccable sous la gloire, plus humaine sans doute, mais aussi plus facilement conquise, de son rival. Tous les mérites dominants de Pitt^ pureté de mœurs, dignité de vie, autorité morale, persévérance, science des hommes et art de les diriger, tous ces mérites manquaient à Fox. II fut Témule de Pitt en éloquence plutôt qu'en génie politique; et Macaulay lui-môme a dit : « Pitt devint, dans Tart de gouverner sous le régime parlementaire, le plus grand maître qui ait été jamais connu : plus grand que Montagne ou que Walpole, que son père ou que Fox, plus grand que l'un ou l'autre de ses successeurs, Canning et Peel. »
Le trait principal de son caractère est la ténacité. Fox a des défaillances, des découragements; a il est de ces hommes pour qui les devoirs positifs ont T)esoin de l'attrait d'un grand but ; l'empire sur lui-même ne lui vient que lorsqu'un peu de gloire recommande la vertu * . » Il n'a point cet art que Pitt possède au suprême degré : l'art de conduire son parti et de mener les assemblées, « 11 suivait ses propres aspirations sans s'assurer qu'elles fussent partagées autour de lui. U aspirait à être le premier plutôt que le maître... Il était plus fait pour combattre que pour vain-