‹ Orateurs et hommes d'étatChapitre 28 sur 46 · Rémusat · texte numérisé non relu

Rémusat

cre, et le soin laborieux de gouverner les hommes allait peu à sa négligence. II savait mieux se faire aimer qu'obéir. * » De là, ses fautes multipliées, sa rupture avec lord Shelburne, son alliance avec lord North, ses attaques prématurées contre Pitt en 1784, enfin sa retraite intempestive du Parlement pendant la guerre avec la France.

Et puis enfin, il faut bien toujours en revenir au caractère, parce que c'est le fond des choses. Quel contraste, dès le début, entre la jeunesse déréglée et licencieuse du fils de lord Holland, poussé au plaisir par son père, et l'éducation vertueuse du fils de lord Chatham, de cet enfant austère qui altère sa santé par le travail, et dont les parents doivent modérer l'ardeur studieuse! Tels ils nous apparaissent dès l'enfance, tels ils seront toujours : l'un tout en passion, l'autre tout en volonté. Il eût fallu à Fox et plus de considération et plus d'esprit de suite pour devenir un grand homme de gouvernement et prendre en main les destinées de l'Angleterre, peut-être de l'Europe.

Il est impossible de ne pas l'aimer, et tous les partis en Angleterre s'inclinent aujourd'hui devant sa mémoire avec sympathie et avec respect;

!• Idem,

iSi ORATEURS ET HOMMES D*ÉTAT

au-dessus des critiques et même des éloges ua témoignage unanime s'élève : il était bon * . Un de ses adversaires les plus résolus, Gibbon, a dit de lui : « Jamais peut-être aucun homme ne fut plus parfaitement pur de toute tache de malveillance, de vanité ou de fausseté. »

11 eut la gloire d'être à la tribune le premier apôtre des idées de liberté, de tolérance, de civilisalion, que la philosophie du dix-huitième siècle avait propagées par les écrits. Quelques années après sa mort, un de ses disciples, Graltan, s'écriait, dans celte Chambre des Communes qui retentissait encore des échos de son entraînante parole :

«Pour rendre justice à cet homme immortel, vous ne devez pas borner vos regards à l'Angleterre. L'action de son génie n'était point confinée à son propre pays ; elle s'étendait à 300 milles au delà, pour briser les chaînes de l'Irlande ; elle se montrait à 2,000 lieues plus loin, communiquant la liberté aux Américains ; elle était visible, je ne sais jusqu'à quelle distance, dans l'amélioration

1. Il y a dans sa vie des traits touchants: lorsque Burke vient de perdre son fils unique, qui annonçait les plus rares talents pour les lettres et pour la tribune, Fox, oubliant toutes les luttes passées, toutes les dures paroles, toutes les blessures échangées, s'approcha de son aacien ami pour le consoler; mais Burke détourna la tête.

du sort des Indiens ; elle se faisait reconnaître sur les côtes de TAfrique, dans l'abolition de la traite des esclaves. Vous pouvez mesurer l'étendue de son esprit par les parallèles des latitudes qu'il a parcourues. »

Et comment ne l'aimerions- nous pas, nous Français, nous fils de 89 , comment n'aimerions-nous pas ce généreux esprit qui a tout sacrifié aux principes dont nous vivons? Oui, nous sommes les premieis à chérir sa mémoire ; mais n'abaissons pas devant elle la mémoire de Pitt. N'oublions pas que Fox se mouvait dans l'opposition en toute indépendance, qu'il pouvait y déployer à Taise des idées plus larges ; qu'il n'avait ni les responsabilités ni les difficultés du gouvernement , et qu'il pouvait faire librement de la politique de principes, de la politique philosophique, de la politique humaine ; il l'a faite avec courage , avec noblesse, avec une admirable hauteur de vues. Mais l'autre, l'autre qui avait à répondre, non seulement de ses idées et de sa propre gloire, mais de la grandeur de la patrie, de sa Constitution, de ses lois, de sa liberté, de sa puissance, l'autre qui tenait dans ses mai ns tout l'héritage des aïeux et qui, en somme, Ta singu- /ièrement agrandi, faut-il donc l'accuser d'avoir

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tout subordonné au salut de la vieille Angleterre, et en luttant pour elle, n'était-<îe pas aussi la cause de la libcité et de la civilisation qull défendait sous une autre forme et par d'autres moyens? Oui, il sentait que Napoléon haïssait TAngleterre parce que seule, au milieu de la soumission universelle, elle osait contrarier ses desseins et dédaigner ses menaces; oui, ce que le despote détestait, ce qu'il voulait écraser en elle, c'était surtout la liberté. « Il y avait un coin de terre en Europe, un seul, où l'on pouvait critiquer ses actes et sa personne, où l'on pouvait, chose mille fois plus insupportable que les injures, lui dire la vérité, k lui, Vhomme devant lequel Vunivers s'était tù^ \ il ne voyait plus dans le monde que ce point unique d'où l'on osait encore le braver, et ses yeux ne pouvaient s'en détacher ; il eût voulu l'anéantir ". »

Ce fut là l'erreur de Fox : il s'obstina trop longtemps à voir ou à paraître voir la Révolution en Bonaparte; il garda les illusions philanthropiques du siècle de Voltaire et de Montesrquieu dans l'époque si différente, quoique si rapprochée, de Napoléon.

C'est pourquoi M. Villemain, s'il a moins

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