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qu'il rencontre. » Marguerite-Élic Guadet' iynora presque toujours l'art de gauchir, de serrer les coudes, de marcher dans les sentiers détournés. Son éloquence est vivace, nerveuse, nourrie des souvenirs de la Grèce et de Rome, avec moins de chair et plus de muscles que celle de Vergniaud; son âme tout imprégnée de Jean-Jacques, Pascal, Voltaire, ses auteurs favoris, son caractère absolu, inflexible, répugnant aux concessions qu'il faut faire aux petites passions pour
. i servir les grands intérêts, fanatique de droit idéal,
' rebelle aux faits, ne comprenant point que le peuple
n'a guère d'autre volonté que le reflet des volontés
individaelles qui le mènent. Il demanda à l'opinion de
le suivre quand il eût du la chasser devant lui, dit
i son biographe, M. Lassaud, après avoir expliqué quels ingrédients du sol, quelle cul lica tien et quelle semence préparèrent, firent germer sa parole ardente, son talent vigoureux, agressif, infécond pour l'action et la diplomatie.
Il a l'ironie mordante et railleuse qui manque dliabileté peut-être, mais qui trouble profondément l'adversaire, séduit les rieurs, les indifi'érents, et qui est le véritable esprit de la tribune. Robespierre, qu'il appelle : un nouveau Mahomet aux talents prés, ne pouvait lui
1. J. Guadet, Les Gii'ondlnSj 2 vol.; — Histoire de Saint- Émilion. — Lassaud, Éloge historique de Guadet. — Cti. Vatel. Charlotte de Corday. — Aulard, t. I".
pardonner ses sarcasmes sanglants, lorsqu'en réponse à cette phrase célèbre : « Je sais bien que c'est en vain que je dénonce les traîtres, puisque c'est à eux-mêmes que je les dénonce», Guadet ^ tonnait cette foudroyante réplique : « Citoyens, si en dénonçant au Sénat de Rome celui qui avait conspiré contre la liberté de son pays, si en accusant Catilina, Cicéron eût fondé son accusation sur des preuves de la nature de celles que Robespierre a produites contre moi, Cicéron aurait excité contre lui-même l'indignation de tout le Sénat. Et si, après avoir annoncé qu'il venait remplir un ministère douloureux et pénible, si, après avoir déclaré que l'amour de la patrie et la connaissance d'une grande conjuration avaient seules pu le forcer à rompre le silence, Cicéron eût terminé son accusation par une plate et froide plaisauterie ; si, mêlant aux grands intérêts de la liberté de ridicules jeux de mots, il eût conclu en faveur de l'accusé après l'avoir peint comme un vil scélérat : Cicéron eût été honteusement chassé du Sénat, car, à Rome, on détestait la calomnie et on savait punir les calomniateurs. Mais Cicéron était un homme de bien; il n'accusait pas sans preuves. Cicéron respectait les lois ; il ne citait pas les traîtres devant les poignards. Cicéron aimait son pays : il n'eût pas pris les mouvements de l'orgueil et de la haine pour les élans du patriotisme. Cicéron, enfin !... Je m'arrête :
1. A la tribune, dit Ilua, Guadet avait Tair d'un chat en colère.
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aussi bien, que peut-il y avoir de commun entre Cicéron et Robespierre, entre Catilina et moi?... »
Son entrevue avec Louis XVI, aux Tuileries, fait, dans cette batailleuse existence, l'effet d'un arc-en-ciol entre deux orages ; c'est l'idylle avant la tragédie, l'embellie passagère avant la tempête furieuse qui va emporter la monarcbie, l'ordre, la liberté, ébranler profondément tous les trônes de l'Europe. Guadet conseilla au roi, à la reine, l'adhésion sincère à la constitution, ;là était la dernière chance de salut. Au moment oii il prenait congé, Marie-Antoinette lui offrit de le conduire auprès du dauphin endormi : le Girondin le considéra longtemps, puis, déposant un baiser sur son front, il \ dit à sa mère : « C'est un bel enfant, Madame, il faut le bien élever. — C'est ce que nous voulons faire,» répondit Li reine.
Dans la lutte des Girondins contre la Montagne, Guadet est sans cesse sur la brèche, son courage ne fléchit pas un instant ; le 18 mai 1793, il compare ses adversaires aux patriotes par excellence de Cromwell, auteur de la Purgation du Parlement : « Ces patriotes par excellence, instruments de Cromwell, et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chassés à ^leur tour. Leurs propres crimes servaient de prétexte à l'usurpateur : il entra un jour au Parlement, et, s'adressant à ces mêmes membres qui seuls, à les entendre, étaient capables de sauver la patrie : « Toi, dit-il à l'un, tu es un voleur ; toi, dit-il à l'autre, tu es un ivrogne ;
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toi, dit-il à celui ci, tu t'es gorgé des deniers publics ; toi, dit-il à celui-là, tu es un coureur de filles et de mauvais lieux... Fi donc, dit-il à tous, cédez la place à des hommes de bien... Ils la cédèrent, et Cromwell la prit. » — Devant la proscription menaçante, Guadet était-il devenu prophète? Avait-il vu poindre Tombre de Cromwell-Bonaparte ?
Le 31 mai, quand il entra aux séances dans la salle delà Convention, trois Montagnards s'y trouvai^ent déjà. Louvet dit en montrant l'un d'eux : « Vois-tu quel horrible espoir brille sur cette légion hideuse. — Sans doute, c'est aujourd'hui que Clodius exile Cicéron ! >. Tout ennemi est Clodius, et l'on se croit toujours Cicéron,
Décrété d'arrestation, mis hors la loi, Guadet réussit à s'enfuir ; mais alors se dressent devant lui et ses compagnons Salle, Pétion, Buzot, Barbaroux, Louvet, Valady, les étapes d'un long calvaire, plus douloureux peut-être que celui de leurs amis restés prisonniers à Paris ^ Battus presque sans coup férir dans le Calvados, impuissants à r^ganiser la résistance en Bretagne, en
1. Parmi ceux-ci figurent deux jeunes députés, Ducos et Boyer- Fonfrède, grands admirateurs de Vergniaud, qui, en prison comme à la Convention, firent preuve d'une gaieté, d'une force d'âme à toute épreuve. Ducos, causeur aimable et conférencier à la tribune, avait de l'esprit argent comptant. Le Venti'e dévorera les deux bouts, di.?ait-il de la Plaine, et la prédiction se réalisa après le 9 thermidor. Parlant contre l'enseignement par les prêtres, il avance q l'il a merait mieux leur confier les finances de la Repu-
i/"r.si'i;:T dks ohaïeihs di: la gihondj:. 213
GirondeS traqués commé^^des^ bèlcs fauves, errant do retrailc en retraite, souffrant de la faim, de la soif et du froid, composant dans leurs cachettes des mémoires, des tragédies, ils mènent une vie misérable jusqu'à l'heure du dénouement. Guadet, Salle, arrêtés dans la maison de M. Guadet père, exécutés sur la seule constatation de leur identité, Burbaroux se blessant d'un coup de pistolet, transféré et guillotiné à Bordeaux, les cadavres de Pélion, de Buzot retrouvés, à demi dévorés par les loups, dans un champ de blé, que les paysans, confondant les proscrits avec les émigrés, sur-
^ blique que Téducation des jeunes citoyens, et rappelle rhistoire de ce joueur de flûte qu'on payait simple pour jouer et double pour se taire, car il jouait faux. — La veille de son exécution, il chantait à ses compagnons un pot-pourri comique qu'il avait composé à propos de l'arrestation de Bailleul, à Provins :
Un mal auquel je suis sujet
M'effraye sur lu roule,
... Car ma peur changeait chaque objet
Et je n'y voyiiis goutte.
Je prenais, le long du chemin.
Un âne pour un jacobin (bis)
Il est de plus lourdes méprises.
Il plaisante jusqu'au pied de l'écliafaud. En descendant de la charrette, il se tourne vers son beau-frère Boyer-Fonfrède: «11 n'y a plus qu'un seul moyen pour nous sauver, dit-il. — Lequel? — Demander à la Convention le décret de l'unité et de l'indivisibilité lies tètes. » 11 avait vingt-huit ans à peine; Fonfrède en avait vingt-sept, et il avait été président à la Convention.
1. Si, disait-il à ses collègues, les nobles sentiments étaient bannis (lu reste de la France, ils se retrouveraient toujours dans le cœur des habitants de la Gironde.
nommèrent le Champ des Émigrés, quelle expiation I C'est ainsi que Pétion , Buzot , Barbaroux devinrent girondins, par l'adoption et par la mort. Mais, tandis que les hommes abandonnaient les représentants mis hors la loi, une femme relevait le drapeau de la pitié. Madame Bouquey, belle-sœur de Guadet, leur donna asile et pendant plus d'un mois fit de l'héroïsme une vertu quotidienne : « Tout ce qui est vrai, beau, courageux est sûr de lui plaire, écrit Buzot; elle s'y attache, elle s'y complaît avec simplicité, sans effort, comme lui étant naturel et compo-sant tout son bonheur. Pour nous, elle a tout bravé, elle brave tout encore. Elle était au milieu de nous, ajoute Louvet, comme une mère environnée de ses enfants pour lesquels elle se sacrifie... » Elle conservait son sang-froid, bien qu'on la menaçât continuellement de visite domiciliaire, d'arrestation, bien qu'elle entendit crier à chaque instant qu'on brûlerait vifs, avec les proscrits, les gens chez lesquels ils seraient trouvés, car ceux-ci répandaient autour d'eux la contagion du supplice, a Mon Dieu, qu'ils viennent, les inquisiteurs, disait-elle ; je suis tranquille, pourvu que ce ne soit pas vous qui vous chargiez de les recevoir ! Seulement je craindrais qu'ils ne m'arrêtassent, et que deviendriez-vous? » Le trait semble plus grand que nature et nous raïnène à Corneille.