FABRE D'ÉGLANTINE
Défauts et qualités de son théâtre. — Entre le moment où je vous donne cette tabatière et celui où vous me la rendez, il y a une comédie. — Absence de sens moral, existence débraillée, caractère ambigu de Fabre. — « Il pleut, il pleut, bergère! « — Parodie de l'Optimiste. — La préface du Philinte : une véritable harangue de Cordelier. Appréciation de Nisard. — Critique de la mo<Je des raixliDS anglais.
Le style de Fabre d'Êglantiiie est incorrect, obscur, rocailleux; il dénonce une éducation insuffisante, une
1. Né en 1750 à Limoux, guillotiné en 1794. — Œuvres dramatiques de Fabre d'Églantine, 2 vol. : Philinte. — Œuvres posthumes de Fabre d'Eglantine, publiées par sa famille, vendémiaire an XI. L'intrigue épistolaire, etc. — Correspjondance amoureme de Fabre d'Églantine, 1796, 3 vol. — Aulard, t. II et Xouvelle Revue, 1"^ juillet 1885. — Biographie Michaud. — Lenient, La Comédie en France au XVIII' siècle, t. II, p. 358 et suiv; — Claretie, Camille Desmoulins, p. 246. — Œuvres choisies de Fabre d'Églantine avec des notices de Charles Nodier et Lepeintre, et les appréciations de la Harpe, Chénier, Saint-Joseph, Geoffroy, Fiévé», — Gerusez, p. 113 et suiv. — Nisard, t. lY.
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véritable ignorance de la langue ; très rares apparaissent dans ses dix-sept comédies les pensées fines ou profondes, les vers- médailles qui demeurent dans la mémoire des hommes, mais il faut lui accorder plusieurs dons précieux : le comique des situations, l'instinct dramatique, une singulière puissance de combinaison, de la vivacité, de la force et de la chaleur, et si, dans ce Philinte que i\l. Msard proclame la meilleure comédie de la fin du siècle, il n'atteint pas ce grand art de répandre la gaieté sur un fonds d'idées morales, l'action, du moins, marche avec une parfaite simplicité, les événements se nouent, s'engendrent naturellement, pour aboutir à la création d'un type : l'égoïste de principe et de calcul, un de ceux (jue le poète a flagellés d'un trait.
Pour moi, je les soupçonne C/D aimer le genre humain, mais pour n'aimer personne.
Et il avait le génie théâtral, ce Crébillon de la comédie qui disait un jour à son confrère Arnault : « Entre le moment où je vous donne celle tabatière et celui oii vous me la rendez, il y a une comédie. » Et, tout en disant cela, ajoute Arnault, il improvisait une intrigue sur ce fait. Il voyait la comédie partout. La tragédie politique ne devait pas lui laisser le temps de mûrir son talent.
Cette vocation ne se développe ou n'éclate qu'assez tard. Sa nature âpre et fougueuse le jette dans les voies
L ESPRIT DES ORATEURS DE LA MONTAGNE. ZD t
les plus équivoques : des passions ardentes, l'absence de
\ sens moral, l'oubli des convenances sociales, lui ménagent une existence bizarre et débraillée, un caractère
ambigu qui donnent large prise à la médisance. Mari infidèle, père insouciant, il dèvîënnour à tour comédien ambulant, directeur de troupe nomade, peintre, graveur, musicien, poète, journaliste à Liège; un sonnet à la Vierge lui vaut aux Jeux floraux l'égiantine d'or, d'où il tire son nom de théâtre. Il a de l'esprit, une mémoire excellente, une originalité réelle, mais il gâte tout par l'envie, par l'orgueil, 5/ habile à nous crever agréablement les yeux, l'orgueil, si grand cliez lui, qu'il se vantait tout haut de ne consulter personne, regardait les avis comme des pièges, les critiques comme des injures.
Il débarque cà Paris en 1787, les poches pleines de tragédies, de comédies, à peine connu par une romance à la mode : // pleut, il pleut^ Bergère, gracieuse idylle qu'il composa à Maëstricht en 1 780, et dont le réalisme aimable contraste avec les fadeurs musquées, avec les platitudes enrubannées de VAlmanach des Muse-i.
Il pleut, il pleut, bere:ère, Presse tes blancs moutons ; Allons sous ma chaumière, Bergère, vite, allons :
J'entends sur le feuillage, L'eau qui tombe à grand bruit Voici, voici l'orage, Voici réclair qui luit.....
Bonsoir, bonsoir, ma mère ; Ma sœur Anne, bonsoir ; J'amène ma bergère, Près de vous pour ce soir.
Va te sécher, ma mie.
Auprès de nos tisons; Sofur, fais-lui compagnie.
Entrez, petits moutons.
Soignons bien, ô ma mère !
Son tant joli troupeau; Donnez plus de litière A son petit agneau.
C'est fait : allons près d'elle.
Eh bien ! donc, te voilà !
En corset qu'elle est belle!
Ma mère, voyez-la.
Soupons : prends cette chaise ; Tu seras près de moi ; Ce flambeau de mélèze Brûlera devant toi.
Goûte de ce laitage; Mais tu ne manges pas?
Tu te sens de l'oi-age ; Il a lassé tes pas,
Eh bien ! voilà ta couche, Doi-s-y jusques au jour; Laisse-moi sur ta bouche Prendre un baiser d'amour.
Ne rougis pas, bergère, Ma mère et moi, demain, Nous irons chez ton père Lui demander ta main.
Les premièras œuvres de Fabre furent sifflées; à Ja troisième, les spectateurs ne laissèrent pas achever la
l'esprit des orateurs de la muntagne. 259
p?èce et réclamèrent V Inconstant, de Colin d'Harle ville, qui intervint pour s'opposer à la substitution. De là, une jalousie féroce contre cet homme bienveillant et doux S dont le caractère, le talent ofTrent un si complet contraste. Déjà Fabre avait plaisamment parodié une épître de l'heureux auteur de VOpiimiste :
J'avais un trisaïeul : devant Dieu soit son âme !
C'était la bonté même, aussi bien que sa femme...
Mon aïeul était bon, mon aïeule était bonne ;
Et ma tante sa sœur, ah ! la bonne personne !
Ahl que n'est-elle encore!... Je ne me plaindrais point
Pour trouver de l'argent ! L'argent ! c'est le grand point.
Il n'est pas maladroit que dans cet hémistiche.
Je vous dise en passant que je ne suis pas riche.
Cela ne gâte rien ; en mes afflictions
Il pourrait me venir une ou deux pensions.
Hélas! je les prendrais...
1. Une autre romance de Fabre, Je l'aime tant, obtint la faveur du pubhc ; voici les deux premières strophes :
Je t'aime tant, je t'aime tant!
Je ne puis a-sez te le dire :
Et je le rép-te pourtant.
A chaque fois que je respire.
Absent, présent, de près, de loin.
Je t'aime est le mot que je trouve, Seul avec toi, devant témoin, Ou je le pense, ou je le prouve.
Tracer : je t'aime, en cent façons.
Est le seul travail de ma plume; Je te chante dans mes chansons.
Je te lis dans chaque volume :
Qu'une beauté m'offre ses traits.
Je te cherche sur son visage ; Dans les tableaux, dans les portraits.
Je veux démêler ton image.
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Donc Fabre hait l'iiioffensif Colin d'une envie que le succès ne désarme point et, dans sa préface du Philinte, avec un acharnement inouï, une amertume odieuse (c'est ainsi que plus tard il calomnia et poursuivit les Girondins luttant contre la mort), — il présente le théâtre de son rival comme une école d'aristocratie, de réaction, de vice ^
(k L'optimisme de notre héros, dit-il, n'est que l'égoïsme qui loue la force et s'accommode de l'injustice. Votre Plainville proclame que les nobles ont seuls droit au bonheur :
Tout est si bien arrangé dans la vie Que la moitié du monde est par l'autre servie.
Et quand votre Picard dit à Plainville : Pourquoi ne suis-je pas de la moitié qu'on sert'^ Plainville répond allègrement : « Parce que tu n'es pas de la moitié qui paie. »
Et alors, comme s'il pérorait à la tribune de la Convention, Fabre éclate :
« — Quoi! le peuple toujours opprimé, toujours dévoré, et dans les campagnes où, comme Tantale, entouré des fruits de la terre et des biens du ciel, il languit et périt de faim et de misère; et dans les ateliers..., et dans les armées..., et dans les
1. M. Aulard, Thistorien dantoniste, appelle ce réquisitoire une véritable harangue de Cordelier ou de Jacobin.
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antichambres... Quoi! ce peuple n'est pas delà moitié qui paie ! »
A propos du Philinte de Molière, Geoffroy, La Harpe, Fiévée observent fort justement que le titre est un mensonge, et même une calomnie : en effet, le Philinte de Fabre n'a rien de celui de Molière, homme indulgent, résigné, vertueux même, qu'il a travesti en homme odieux, à ràmo dégradée, insensible aux idées de justice et de probité, incapable de la reconnaissance la plus vulgaire. Bref, il a mis en vers et en scène le Philinte de Jean-Jacques, celui de la Lettre su?- les Spectacles, « un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si modérés qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim, et qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, assassiner tout le genre humain, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très méritoire à supporter les maux d'autrui. »
Il y a une scène admirable dans la pièce de Fabre, celle où nous voyons Philinte, si prompt à se replier sur soi, devenir la victime de son égoïsme, pousser les
hauts cris à la nouvelle d'un acte de friponnerie qui l'atteint directement :
Je me perds, je m'égare;
0 perfidie ! 6 siècle et perfide et barbare ! Hommes vils et sans foi! Que vais-je devenir? Rage, fureur, vengeance! Il faut... on doit punir, Exterminer
Voilà bien bien l'égoïste : les ruines du monde entier ne troubleraient point sa sérénité, si le monde croulait à côté de lui sans le gêner dans ses habitudes. Est-il touché peu ou prou, il n'y a plus ni justice, ni Dieu, et on l'entend se lamenter comme Harpagon après le Ivol de sa cassette.
Même travestissement de V Homme aux Rubam vcrls, devenu un don Quichotte de vertu et d'humanité, d'une perfection idéale et toute cornélienne, un de ces grands seigneurs philosophes qui sacrifient leur fortune aux idé(is nouvelles, prétendent redresser les griefs des autres hommes, en n'oubliant que leurs propres querelles.
Fabre intitule sa comédie : le Philinte de Molière ou la suite du Mimnihrope; il eût dû l'appeler plus simplement : Philinte ou VÉgoïste. iMalgré tout, il faut le reconnaître avec Nisard : « Prendre des noms à Molière, oser lire à son tour dans des cœurs où le regard de Molière avait pénétré, retoucher ses portraits et n'y pas échouer, c'est d'un homme qui aurait pu laisser un
l'esprit des oratel'rs de la montagne. 263
grand nom dans l'art, si le temps l'eût permis, et si, ardent et nécessiteux, il n'eilt pas été jeté dans les hasards de la Révolution par cette passion du bienêtre par le pouvoir qui se pare du nom de passion politique. »
11 convient aussi de noter quelques vers bien frappés :
L'Enfer est déchaîné pour un arpent de terre... Tout mérité qu'il est, le malheur a des droits... Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur...
Et ce trait d'Alceste, lorsque, s'adressant à Philinte qu'il va sauver, il lui dit :
Quand vous serez heureux, vous saurez ma pensée.
Sous couleur de gaieté, de légèreté, V Intrigue épistolaire, si vantée par quelques-uns, verse souvent dans le burlesque et l'extravagant; pour la composer, Fabre emprunta un peu partout, au théâtre italien et espagnol, à nos anciennes farces, surtout au Bai^bier de Séville qu'il démarque effrontément. Un caractère toutefois a été assez bien saisi, rendu et traité, celui de Fougères, l'ancêtre d'une nombreuse postérité, celle des artistes convaincus et médiocres, serviteurs fanatiques de leur idéal, pontifes de leur religion, auquel un homme d'esprit du xix« siècle, M. Meilhac, a
a donné un très aimable descendant : le peintre impressionniste de la Cigale.
Dans le Présomptueux, je rencontre quelques tirades heureuses, celle par exemple où Fabre critique la mode, alors nouvelle, des jardins anglais :
Petit ou grand terrain, maisonnette ou palais, Chaque enclos dans Paris a son jardin anglais... Je trace trois vallons, et quatre ou cinq campagnes Dans un arpent de terre renfermant six montagnes. Ici, c'est un village; une ferme plus loin; Là, presque sous la main, vous avez au besoin Des prés, des champs, des bois, une forêt entière; Des vignes, des rochei-s, un pont, une rivière ; Un temple grec tout neuf qu'on bâtit ruiné; Enfin l'arpent, madame, est si bien combiné. Que j'y fais contenir la terre en miniature; Et c'est l'échantillon de toute la nature.
Vers la fm de 1793, rencontrant aux Italiens Fabre d'Églantine qui était alors le confident, le bras droit de Danton, Arnault le félicite de s'être fait le patron des gens de lettres auprès des comités de gouvernement, lui recommande Desfaucherets et Laya. Fabre semble s'intéresser au premier, mais pour Laya, c'est autre chose : « Laya qui a fait VAmi des Lois ! — N'aimeriezvous pas les lois? — Laya qui a attaqué Robespierre! — Vous aimez donc bien Robespierre? — Robespierre! Et regardant Arnault avec des yeux expressifs : 1 « Savez- vous ce que c'est qu'attaquer Robespierre? » —
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Et comme Arnault demande si c'est un crime de lèsemajesté d'attaquer Robespierre, il ne peut obtenir d'autre réponse. D'où il conclut que n'osant pas l'accuser comme usurpateur de l'autorité, ses collègues s'étudiaient à le désigner comme tel par la déférence qu'ils affectaient envers lui, par l'importance qu'ils feignaient d'attacher à sa personne.
Fabre d'Églantine n'avait pas assez médité ses propres paroles : il ne tarda pas à expier le double crime d'aimer, de servir Danton, de ne pas bien écouter Robespierre, qu'il regardait, un peu irrévérencieusement, avec une lorgnette de théâtre, lorsqu'il occupait la tribune. On le décréta d'accusation, comme signataire d'un décret falsifié pour permettre aux Chabot, aux d'Espagnac, aux Julien de Toulouse, etc., d'agioter sur les actions de la Compagnie des Indes. Il avait combattu les tripoteurs à la tribune ; le président du tribunal révolutionnaire lui refusa, comme inutile, Ijla production d'une pièce qui démontrait son innocence.
On raconte que pendant le voyage de la prison à la place de la Révolution, Fabre d'Églantine, toujours préoccupé de sa gloire, jetait au peuple des manuscrits, dans l'espérance que quelqu'un les recueillerait, et qu'ainsi fut conservée la comédie des Précepteurs. Rousseau, son maître, ne distribuait-il pas des notes justificatives aux passants, ne déposait-il pas ses Confessions sur le grand autel de Notre-Dame? Qualis
artifex pereol Quelle perte pour l'art! s'écrie Néron, au moment de mourir. Et après tout le délire sibyllin des Terroristes n offre-t-il pas quelques traits de ressemblance avec le délire néronien^ ?
1. J'essaierai de montrer dans un autre volume que l'esprit ne pei-dait pas ses privilèges, même pendant la Terreur; on plaisantait sous la hache, ou narguait les vainqueurs dans les prisons, devant le tribunal révolutionnaire, au pied de la guillotine. Armand Charlemagne se moquait avec courage de la manie de se débaptiser qui sévissait en 1793:
Changeons de saint et de bannière.
Et plantons là le vieux patron :
Chéoier s'appellera Voltaire; Fauchet, l'évéque Massillon, D'Églanline sera Molière, Et Robespierre, Cicéron.