Né en 1741 à Amiens, mort en
'2-2i ORATEIRS ET TRIRINS.
deux romans d'alcôve, le second l'emporte sur le premier par l'amertume du trait, la profondeur du cynisme, la rouerie prodigieuse des personnages et la ! vigueur d'un style plus rapide, mieux coloré, plus énergique. C'est presque la différence d'une idylle avec une tragédie, d'un Dorât avec un Voltaire, d'un Tocqué avec un Ribéra. Laclos imite visiblement Clarisse Harlowe, la Nouvelle Héloïse, la Religieuse, il prend le crayon de Richardson, la palette de Diderot, le pinceau de Jean- Jacques ; lui-même a vu le grand monde corrompu et avec beaucoup d'art et d'esprit, sans pitié pour ses modèles, il trace un tableau effrayant de ressemblance, dont les deux principales figures, la marquise de Merteuil, le vicomte de Valmont dépassent en immoralité les plus tristes héros du roman et de la réalité. 11 a en quelque sorte sublimisé la per\^ersilé dans ce code du libertinage, où il rama>ïse, concentre en quelques personnes les traits les plus scandaleux que lui offrirent, et son imagination, et son observation. / « Si, disait Grimm, Restif de la Bretonne est le Rous- [ seau du ruisseau, Chauderlos de Laclos est le Restif de la bonne compagnie. 11 n'y a pas d'ouvrages, sans en excepter ceux de Crébillon, où le désordre des principes et des mœurs soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d'esprit. On ne s'étonnera donc point de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en dire ; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n'a pas été exempt de chagrin. Comment un homme
l'esprit des orateurs de la GIRONDE, 223
qui connaît si bien ot qui garde si mal leur secret, ne passerait-il pas pour un monstre ? Mais, en le détestant, on le craint, on l'admire, on le fête; l'homme du jour t't son historien, le modèle et le peintre, sont traités à peu près de la même manière. Quelque mauvaise opinion qu'on puisse avoir de la société parisienne, on y / rencontrerait, je pense, bien peu de liaisons aussi dan- / gereuses pour une jeune personne que la lecture des ! Liaisons dangereuses. »
Qu'un tel livre respire une certaine délectation d'im-
/ moralité, une dépravation joyeuse qui se complaît dans
I l'anatomie du roué, que Laclos prête à Yalmont un
\ charme de séduction irrésistible, et qu'il n'ait pas une
>eule minute l'idée de se recueillir, de censurer ses
héros, rien de plus certain. Ce qui n'empêche pas
l'auteur de se vanter, comme tant d'autres, de ses
bonnes intentions, de s'imaginer peut-être même qu'il
a fait œuvre pie, que ses portraits confirmeront les purs
I dans leur pureté, dégoûteront les demi-vicieux du vice
suprême, et que l'expiation dérisoire du dénouement
réhabilite tant de pages oîi s'étale la licence la plus
raffinée. Oyez plutôt cette justification de la préface :
« Il me semble au moins que c'est rendre un service
aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploient
ceux qui en ont de mauvaises, et je crois que ces
lettres pourront concourir efficacement à ce but. On y
trouvera la preuve de deux vérités importantes qu'on
pourrait croire méconnues en voyant combien peu elles
sont pratiquées ; Tune, que toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs, finit par en devenir la victime : l'autre, que toute mère est au moins imprudente, qui souffre qu'une autre qu'elle ait la confiance de sa fille... Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici trop à craindre; et, loin de conseiller cette lecture à la jeunesse, il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une bonne mère qui, non seulement a de l'esprit, mais du bon esprit: — Je croirais, me disait-elle après avoir lu le manuscrit de cette correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce livre le jour de son mariage. »
Dieu préserve nos fils de telles filles et de telles belles-mères !
A tout prendre, les Liaisons dangereuses renferment des maximes empreintes d'un cynisme brillant, des personnages observés sur le vif, dessinés d'un crayon sûr et peints sans fard. Je veux admettre que Laclos ' n'ait pas vécu lui-même son roman, mais ses contemporains en donnaient la clef, mettaient des noms sur certaines figures. Et voici quelques traits qui m'ont paru dignes de passer sous les yeux du lecteur.
Laclos, par exemple, développe volontiers cette pensée que les femmes aiment l'amour plus que l'amant, que c'est l'imagination de l'être épris qui fait les quali-
l'esprit des orateurs de la GIRONDE. 225
tés de l'être aimé, que la plus belle personne du monde ne donne jamais que ce qu'elle n'a pas. « Ces mots, céleste, adorable, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l'on fait de la personne que la situation dans laquelle on se trouve
(quand on en parle... Le mirage de l'amant... c'est la draperie d'un dieu portée souvent par un modèle abject... Pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir et n'est jamais que cela, et, auprès d'elles, de quelque nom qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires dont lactivité fait tout le mérite, et parmi lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux... Vous êtes bien trop digne d'être aimée pour que l'amour vous rende heureuse... Pour les hommes linfidélité n'est pas l'inconstance... Coucher avec une fille, ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire faire ce que nous voulons, /il y a souvent bien loin... L'homme jouit du bonheur l^qu'il ressent et la femme de celui qu'elle procure... » Tout en renouant de temps en temps, le comte de Yalmont et la marquise de Merteuil se racontent leurs bonnes fortunes, leurs fantaisies, se conseillent et se prêtent une mutuelle assistance. « Jai besoin d'avoir cette femme, lui écrit Yalmont, pour me sauver du ridicule d'en être amoureux. » Cette femm£, c'est la présidente de Tourvel, la céleste prude, comme l'appelle la marquise qui fait honte à son digne com-
plice de cette passion où il rencontre pour seul rival... le mari ! Quoi de plus ridicule ? : « Vous renoncez à vos heureuses témérités ! . . . Ne vous souvient-il plus que Tamour est comme la médecine, seulement Vart d'aider la nature"! Et depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse? Mon ami. quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route!... Dites-moi, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore faut-il un prétexte; et y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui qui nous donne l'air décédera la force? Pour moi, je l'avoue, une des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au contraire nous aurions dû profiter ; qui sait garder l'air de la violence jusque dans les choses que nous accordons, et flatter avec adresse nos deux passions favorites, la gloire de la défense et le plaisir de la défaite... »
Celui que Dumont dépeint comme un homme sobre, taciturne, ayant la figure et le regard d'un conspirateur, réservé, spirituel, mais peu communicatif, Laclos était un homme d'aptitudes universelles, propre à tous les genres dans l'action, dans la littérature. Il écrit des poésies, des satires, des livres de stratégie, entre
L ESPRIT DES ORATEURS DE LA GIRONDE. 227
avec ardeur dans la Révolution : secrétaire intime du duc d'Orléans aupivs duquel il jouissait d'un singulier crédit, rédacteur du Journal des amis de la Constitulion. signataire avec Brissot de la pétition du Champ de xMars où l'on demande la mise en jugement du roi ; colonel d'artillerie auprès de Luckner dont il fut le bras droit, nommé gouverneur des établissements français dans l'Inde, destitué, enfermé dans la prison des Picpus, du fond de laquelle il envoyait aux comités de gouvernement des plans de réforme, où, assure-t-on, /il composa des discours pour Robespierre, où il obtint I la permission d'essayer une nouvelle espèce de pro- I jectiles : l'expérience eut un plein succès, mais on n'y K j donna point de suite, et le projet abandonné est au \ nombre des inventiom oubliées qui nous reviendront de Vétranger. Après le 9 Thermidor, Tallien, qui voulait le mettre ho7's la politique, le nomme directeur des hypothèques ; mais, lors de la réforme de cette administration, il revient pour la troisième fois à ses travaux favoris, et, nommé par Bonaparte général de 1 brigade d'artillerie, sert glorieusement sur le Rhin, en j Italie, enfin meurt d'épuisement à Tarente, en 1803. Il l' n'avait guère plus de soixante-deux ans, mais les années de plaisir et les années de révolution comptent double et dévorent rapidement la substance vitale des plus forts.
L'ESPRIT DES ORATEURS DE LA MONTAGNE
DANTONi
Le Mirabeau de la populace ; le PJuton de l'éloquence. — Son mot sur Corneille. — Dossier politique de Danton. — Jugements divers : Arnanlt : Permettez-moi d'écouter comme si Ton jouait une de vos pièces. — Beugnot. — Accusations de vénalité, de dilapidation : Mirabeau, Lamarck, Lafajette, Bertrand de Moleville , Madame Roland, Louis Blanc, Mignet , Victor Hugo. Taine. — Défense de MM. Aulard et Robinet. — Conseils de Danton à Royer-Collard : Venez brailler avec nous. — Qui hait les vices, hait les hommes. — La grande voix de b patrie en danger. — Nous ne pouvons gouverner quen faisant peur. — Éloquence de Danton : il compare la Révolution à une tragédie. — N'entamez pas l'Assemblée ! — Le crime a aussi son heure
1. Né en 1759, à Arcis-sur-Aube, guillotiné le 5 avril 1794, à l'âge de trente-cinq ans, — Danton, Mémoires sur sa vie privée. Le procès des Dantonistes (2 vol. in-8°) par le docteur Robinet. — Jules Clarelie, Camille DesmouUns. — Taine, t. III. — Aulard, t. II. —
l'esprit des Or.ÂTEUHS DE LA MONTAGNE. 229
du berger. — Dans une révolution, lautorité est aux plus scélérats. — La faction des Indulgents. — J'aime mieux être guillotiné que guillotineur. — Westerman. — Danton devant le tribunal révolutionnaire. — Le peuple déchirera par morceaux mes ennemis avant trois mois! — Dans une heure la République n'aura plus de tête.
Gonfalomiier de la démogagie parisienne, Mirabeau de la populace, dictateur du monstre à mille têtes, le véri-
Emile Bos, es Avocats du Conseil du Roi, in-8°. — Villiaumé, Histoire de la Révolution. — Notes de Topino- Lebrun sur le procès de Danton et sur Fouquier - Tinville , par le docteur Robinet, Paris 1875, in-S". — Journcd VExpress, mai 1882, réponse du docteur Robinet à Emile Bos. — Articles de M. Dubost dans la Révolution Française, 1884-18S5. — Garât, Mémoires sur la Révolution, Paris, an Ilf, m-^\ — Mémoires de Levasseur, t. I, p. 138. — Souvenirs d'Arnault, t. IL — Notes inédites de Courtois de VAube. — Alfred Bougeard, Danton (Paris 1861). — Pierre Laffitte, La Révolution Française, Conférences sur la Révolution. — Despois, Revue de Paris, 1"^ juillet 1857. — Voir aussi : Thiers, Mignet, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Bûchez et Roux : Mémoires de Lafuyette, de Moleville, de Garât.
Victor Hugo, Quatre-Vingt-Treize. — Danton et Victor Hugo, par un vieux Cordelier, in-12 (Paris 1877). — Beugnot, Mémoires, t. P'. — De Martel, Types révolutionnaires. 2 vol. — Mortimer- Ternaux, t. IV. — Philippe de Ségiir, Mémoires, t. I, p. 12. — De Bourgûing, Histoire diplomatique de l'Europe pendant la Révolution française, 3 vol. in-8». — Beaulieu, Essais. — Edmond Biré : Paris en 1793; Paris pendant la Terreur. — Rœderer], Œuvres, t. III. — G. Avenel, Lundis révolutionnaires. — Armand Lods : un Conventionnel en înission, Bernard de Saintes.
table chef de la Terreur, politique réaliste, mettant le succès de son parti avant la loi. la justice et l'humanité S au coup d'œil rapide et perçant, avec des goûts indolents, des explosions de violence calculée, de brutalité féroce; tempérament né maître, absorbant toutes les volontés partout où il se présente, aux Cordehers, à la Commune, au Ministère, à la Convention ; le Pluton de l'éloquence, à la voix de stentor, qui, mu- / gissante, énorme, sonne, tantôt comme une fanfare, tantôt comme le tocsin, dédaigneux des préjugés abstraits, des tliéories des Jean-Jacques, des Sieyès, ; sachant regarder et voir, compter avec les passions des hommes, convaincu que les questions politiques sont des questions de force, acceptant les crimes efficaces et repoussant les crimes inutiles, incrédule (mon domicile, , dit-il devant le tribunal révolutionnaire, sera bientôt ^X^ans le néant et mon nom au Panthéon), mais partisan d'une religion provisoire utile au peuple, et refusant d'honorer le prêtre de Vincrédulité aussi bien que le prêtre de ['erreur et du fanatisme, plein d'enthousiasme pour la patrie qu'il aime d'un amour de fauve, tout palpitant et saignant en quelque sorte, comme un jeune homme aime sa maîtresse, avec son âme, avec ses sens (emporte-t-on la patrie à la semelle de ses souhers?); nourri d'études classiques qu'il a perfectionnées par hi pratique des bons auteurs, de Rabelais dont il em-
Ss 1. La liberté, c'est nous dessus, et eux dessous (Danton).
L ESP HIT Di:S ORATEURS DE LA MONTAGNE. 2-Jl
prunte la verve gauloise, les jurons familiers et la trivalité grossière, de Rousseau. Voltaire, Montesquieu, de Corneille, dans lequel il voyait un précurseur de la Révolution*; nature riche, exubérante, ensoleillée; adoré de sa famille, de ses amis, gai et cordial dans la vie /privée (vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges, I avoue Robespierre), prompt à oublier les injures : on sait que, dans les heures les plus terribles, couvrant sa pitié sous ses rugissements, il arracha aux égorgeurs Xameth, l'abbé Barthélémy, Duport, qu'il tendît, avant ^l'e 5/ maif la main aux Girondins, et qu'il pleurait de I douleur de ne pouvoir les sauver, quand la hache va l les frapper.
Son dossier politique est lo plus complet, le plus lourd de tous. N'est-ce pas lui qui dirige les grandes journées, qui arrache à la Convention les mesures décisives : le 10 Août, a je fis l'arrêt de mort contre Mandat»), la visite domiciliaire par laquelle la Commune emplit ses prisons à la fin d'août 1792, le 2 septembre « c'est moi qui l'ai fait >), le tribunal révolutionnaire, le 31 mai, le "2 juin, rajournement de la constitution de l'an III, l'organisation de la dictature, le comité de Salut puldic érigé en gouvernement provi-
1. ce Corneille, dit-il à la tribune de la Convention, Corneille faisait des épîtres dédicatoires à Montauron, mais Corneille avait fait le Cidj Cinna; Corneille avait parlé en Romain et celui qui avait dit : Pour être plm qu'un roiy tu te crois quelque chose, était un vrai républicain. »
232 OHATEURS ET TRIBUNS.
soire, les ministres devenus ses agents, le vote et la mise en œuvre de la levée en masse, de la grande réquisition, de l'armée sans-culotte « pour tenir les aristocrates sur les piques », le décret qui alloue aux ouvriers quarante sous par séance pour assister aux assemblées de section ; les motions qui mettent fin aux carmagnoles dansées, chantées par la populace dans la salle même de la Convention. (La Convention n'entendra plus à la barre que la raison en prose.) C'est lui qui négocie la retraite presque pacifique de Brunswick ; qui, voulant donner à la guerre le caractère d'une guerre d'intérêt, fait déclarer que « la France ne s'immisce en rien dans le gouvernement des autres puissances », qui obtient l'alliance de la Suède, pose d'avance les bases du traité de Bàle. Lorsque Théodore Lameth, réfugié en Suisse, inscrit sur la liste des émigrés, revient à Paris pour tenter un suprême effort en faveur de Louis XVI, il se présente chez Danton^ qui
1 La Correspondance de Talleyrand avec la maison d'Orléans^ publiée par la comtesse de Mirabeau (in-18, Calmann-Lé\T), renferme le récit d'une conversation de Louis-Philippe avec Danton. M. Taine l'avait déjà rapporté avec de légères variantes, et je l'ai moi-même entendu raconter par un personnage qui le tenait du roi en personne :
a J'ai eu, dit le roi, une singulière entrevue avec Danton en 1793. Après la bataille de Jemmapes, on me fit quitter l'armée de Kellermano, à laquelle j'appartenais, et on me donna l'ordre de me rendre à Strasbourg dont on m'annonçait que je serais nommé commandant. J'arrivai à Paris pour réclamer contre cette décision,
l'esprit des orateurs de la montagne. 233
Taccueille très bien, consent à essayer de sauver le roi, réclamant un million pour gai;ner les voix nécessaires, mais avertissant que, s'il ne peut réussir, il votera la mort. Lameth vit l'ambassadeur d'Espagne, fit parlera Pitt, qui refusa, Danton vota la mort, puis facilita le retour de Lameth en Suisse. N'est-ce pas le cas de
et je me trouvais en solliciteur chez le ministre Servan loi-sque Danton y entra. Dans un intervalle de conversation, il me fit signe de m'approcher de lui et, me pienanl à l'écart, il me dit :
» — A quoi bon solliciter cet imbécile de Servan ? Venez demain matin chez moi et vous me direz ce que vous voulez.
» J'y fus effectivement; c'était à l'hôtel de la chancellerie, place Vendôme.
» Dès que j'entrai, Danton me dit :
3> — Eh ! eh ! jeune homme, vous ne voulez donc pas vous rendre à Strasbourg ?
» — Non, je préfère rester à l'armée de Kellermann où je connais à peu près tout le monde, et où je suis connu de chacun, je désire rester avec mes camarades.
» — Et c'est précisément pour cela que nous voulons vous envoyer ailleurs ; votre influence dans cette armée ne nous convient pas, surtout en ce moment ; nous savons que vous vous avisez de tenir des propos sur le gouvernement et sur ses mesures.
M -— Je n'ai tenu aucun propos, j'ai seulement blâmé les massacres du 2 Septembre et, je ne crains pas de vous le dire, c'est un événement qui me fait horreur.
» — Bah ! bah ! ne vous échauffez pas tant sur ce sujet ; c'est moi qui ai ordonné ces massacres, je ne m'en repens pas et vous devriez m'en remercier. En exterminant tous ces nobles, tous ces aristocrates qui étaient dans les prisons, j'ai brûlé les vaisseaux de ceux qui défendent nos frontières ; pour eux il n'y a plus d'autre ressource que de vaincre ou de mourir : car ils savent bien maintenant que, s'ils étaient battus, nos ennemis leur feraient
234 ORATEURS ET TRIBINS.
répéter avec Montaigne : « Notre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n'en écrit que sévèrement et régulièrement, en laisse en arrière plus de la moitié o ? Quoi qu'aient pu écrire ses panégyristes, on ne saurait lui pardonner ce forfait monstrueux, les massacres de Septembre S pas plus qu'on ne doit pardonner à Charles IX la Sainl-Barthélemy, à Louis XIV la révocation de l'Édit de Nantes. Mais tout n'est pas mauvais dans cet homme ; des événements furieux l'ont jeté dans une politique furieuse, développant le chef barbare, le chef de bande qui était en lui, empê-
cruellement expier les massacres de Septembre. Quant à vous, souvenez-vous bien que tous ceux qui ont péri alors étaient vos ennemis, ceux de votre père et de votre race entière. La haine remontait au Régent. Tenez-vous donc pour dit que vous n'avez rien à espérer d'eux, ni de la ligue des rois; leur haine et leur vengeance vous poursuivront partout; si vous êtes sage, vous vous tiendrez tranquille et vous vous préparerez au rôle que l'avenir vous réserve peut-être.
» — Je vous remercie de celte recommandation, mais, ce que je veux, c'est aller défendre mon pays et me faire tuer si l'occasion m'est favorable, car je suis rempli de dégoût pour tout ce que je vois.
7> Sur cela, Danton me congédia en riant et me disant :
» — Soyez raisonnable, ou gare à vous !
» Je ne le revis plus, et je rejoignis l'armée de Dumouriez au lieu d'aller à Strasbourg. »
1. Sous l'Empire, on demandait à Lagrange comment il avait pu voter les terribles conscriptions annuelles : « Cela ne changeait pas sensiblement les tables de la mortalité, répondit-il ». Quel mot de mathématicien idéologue!
l'esphit di:s ohateiks de la montagne. 23o
chant le politique de donner sa vraie mesure au milieu ; de cette course effrénée, haletante, à travers les abîmes, où les faits se presse nt, énormes, incohérents, stupides et^randioses, sans que les hommes puissent reprendre haleine, se recueillir entre celui de la veille et celui du lendemain, alors que toutes les formes, les règles et les procédures d'autrefois sont faussées, anéanties.
On l'a beaucoup et diversement jugé. Peut-être n'est-il pas inutile de rapporter quelques-unes de ces appréciations.
Arnault le peint insatiable de volupté, et. pour assouvir ses sens, ambitieux de l'argent qui donne le pouvoir, du pouvoir qui donne l'argent, naturellement indolent, préférant la suprématie du tribun à l'omnipotence du dictateur, plus violent que cruel et recourant accidentellement à la proscription comme on recourt à une bataille, mais, la victoire gagnée, répugnant à prolonger le carnage ; bon vivant d'ailleurs et obtenant par ses vices le dévouement que l'honnête homme n'obtient pas toujours par ses vertus. Un jour qu'ArnauU causait assez haut au balcon du Théâtre-Français, Danton se retourna sans humeur et lui dit avec bonne grâce : « Monsieur Arnault^ permettez-moi d'écouter comme si on jouait une de vos pièces^ »
1. On sait le mot d'un autre spectateur à un voisin bruyant: a Ces comédiens sont insupportables; ils m'empêchent d'entendre votre conversation. »
Beugnot raconte que Danton voulut l'enrôler dans son parti, qu'il se sépara de lui sans éclat et que le tribun disait à son ami Courtois : « Ton grand Beugnot n'est (ju'inie dévote-, il n'y a rien à faire de lui ». Un jour, il lui conseille de quitter Paris et même la France, sans se rendre émigré. « parce que la terre devenait brûlante pour lui et ses pareils ». Il obtint même pour lui la mission de Gènes, mais Beugnot refusa, et Danton l'avertit avec sa rude familiarité. « Tu vois où nous en risommes à la Convention ; les gens de ta couleur servi- [ront d'enjeu à la partie qui va se jouer. Puisque tu ne 1 veux ni te jeter dans la mêlée, ni t'éloigner, fais-toi oublier, si tu peux. » Quand Beugnot est enfermé, Danton donne l'ordre de le bien traiter, recommande à la citoyenne Lebau, gardienne à la Force, de le cacher à la cuisine en cas de désordre et d'attaque, puis, dès quelle pourra, de lui donner la clef des champs. Et le prisonnier n'était pas le seul qui attendît de lui son salut.
On ne saurait passer sous silence les accusations de vénalité, de dilapidation; quelle que soit l'autorité des accusateurs, l'énergie de leurs affirmations, si précises et si concordantes, j'hésite pour ma part à prononcer le verdict de culpabilité; quelle que soit l'habileté de M. Aulard, la vigueur d'argumentation du docteur Bobinet, elles ne semblent pas réfutées. Ils ont beau \ s'évertuer, discuter à perte de vue, entasser les chiffres ; le doute persiste; je suis même persuadé qu'ils se
l'esprit des OUATEIKS UE LA MONTAGNE. 237
trompent, mais la preuve absolue, mathématique, •.-contre Danton, manque.
C'est Mirabeau qui écrit au comte de Lamarck que Danton (il signait d'Anton pendant qu'il exerça la profession d'avocat aux conseils du roi ) a reçu trente mille livres ; c'est Bertrand de Moleville qui certifie qu'il a touché cent mille écus pour proposer ou appuyer différentes motions au club des Jacobins, qui adresse à Danton une lettre où il le menace de publier les papiers de M. de Montmorin prouvant ce fait; c'est Lafayette qui parle aussi des cent mille livres et de cinquante mille autres écus remis quelques jours avant le 10 Août, il cite même un mot de 3Iadame Elisabeth : « Nous sommes tranquilles, nous pouvons compter sur Danton » ; Lafayette qui ajoute cette parole si grave : « Plus tard, il a reçu encore beaucoup d'argent, mais je n'ai eu personnellement connaissance que du payement des cent mille livres. Danton lui-même m'en a parlé à l'Hôtel de ville et m'a dit pour se justifier : « Général, je suis plus monarchiste que vous. » C'est encore Brissot, le principal membre du comité diplomatique qui affirme avoir vu le reçu de cent mille écus versés par Montmorin; c'est madame Roland qui répète et dramatise le grief: elle ne peut supporter cette « figure repoussante et atroce », son imagination lui figure Danton, un poignard à la main, excitant de la voix et du geste une troupe d'assassins plus timides ou moins féroces que lui; « ou bien content de ses
j forfaits, indiquant par le geste qui caractérise Sardanapale, ses habitudes et ses penchants..., il désigne les gens redoutables dont il faudra opérer la perte ; il gage les écrivains ou inspire les énergumènes qu'il destine à les poursuivre ; il enchérit sur les inventions révolutionnaires des patriotes aveugles ou des fripons adroits; il combine, arrête et fait exécuter des plans capables de frapper de terreur, d'anéantir beaucoup d'obstacles, de recueillir beaucoup d'argent et d'égarer l'opinion sur toutes ces choses^.. » Même langage de la part de Saint-Just, Bûchez et Roux, Louis Blanc, Thiers, Mignet, Robespierre. Ce dernier rapporte aussi la réponse de Danton quand il énumérait devant lui les calomnies des Brissotins : « Que m'importe? l'opi-
"f-nion publique est une p..., la postérité une sottise ». Mïgnet admet qu'il est vendu à la cour. Il se montra, dit-il, exterminateur sans être féroce, inexorable à l'égard des masses, humain, généreux même poui" les
J individus; une révolution, à ses yeux, était un jeu où
1 le vainqueur, s'il en avait besoin, gagnait la vie du
\ vaincu*
* Louis Blanc raconte l'anecdote suivante qu'il tenait du fils du conventionnel Cavaignac* Un jour que Danton dinait avec celui-ci et plusieurs Jacobins, il lui
1. a Que n'a l-on pas dit de moi, observait un jour Danton, en parlant de la foule décrits et de propos auxquels il a donné lieu
(depuis la Révolution? — Que vous êtes un honnête liomme, répondit froidement madame C... » (La Feuille du malin, 6 décembre 1792.
l'esprit des orateurs de la montagne. 239
échappa de dire, dans les fumées du vin, que leur tour
était venu de jouir de la vie, que les hôtels, les mets
exquis, les femmes étaient le prix de la bataille. Et
comme les convives se regardaient avec étonnement,
Danton se leva brusquement et, riant aux éclats :
/ « Mais croyez-vous donc que je ne puisse pas, si je
m'en mêle, être sans-culotte tout comme un autre?
Croyez- vous que, tout comme un autre, je ne puisse
pas montrer mon derrière aux passants? >)
Tel il était, reprend Louis Blanc, tenant de Diogène,
( tenant de Sardanapale, mais avec je ne sais quoi de
grandiose, d'original et de fort. En parlant de ses
, manières. Garât l'appelle : un grand seigneur de la
/ sans-culotterie. On pourrait, en parlant de son intelli-
». gence politique, l'appeler l'homme d'Ëtatjdu chaos.
Enfin, Victor Hugo ramasse en faisceau, colore et
romaime ces accusations dans un dialogue entre Marat
et Danton. Le premier lui demande compte des cent
mille livres reçues de Montmorin.
— Jetais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur. — - Et le garde -meuble, et les diamants de la couronne ?
— J étais du 6 octobre.
— Et les vols de votre aller ego, Lacroix, en Belgique ?
— J'étais du 20 juin.
-^ Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec de l'argent fourni par vous ?
24U ORATELRS ET TFxIBLNS.
— J'ai armé les sections de Paris.
— Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice ?
— J'ai lait le 10 Août.
— Et les deux millions de dépenses secrètes de l'Assemblée dont vous avez pris le quart?
— J'ai arrêté l'ennemi en marche et j'ai barré le passage aux rois coalisés.
— Prostitué! dit Marat.
Danton se dressa effrayant .
— Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais j'ai sauvé le monde.
On lira dans les livres de 31. Robinet la réfutation.
Elle pourrait se résumer ainsi : Danton, d'après le lémoiiiDage de Condorcet. a cette (jualité précieuse de ne craindre ni les lumières, ni les talents, ni la vertu; dans l'exercice de sa profession, il s'est concilié l'estime des hommes les plus compétents : Debonnière, Hardouin. Linguet, Gerbier; il vivait en famillC; il fut la providence matérielle des siens, et n'était naturellement ni habituellement cynique. Il aimait la gloire et avait une si haute idée de la postérité qu'il dit un jour à Courtois : « Je ne pense pas comme ces gens qui aiment mieux déplaire à ceux qu'ils ne verront jamais, qu'aux personnes avec lesquelles ils sont obligés de vivre ».
Quant aux imputations de vénalité, M. Robinet les croit tout aussi mensongères que les autres attaques.
l'esprit des ORATEUKS l)E LA MONTAGNE. 241
Il achète sa charge d'avocat aux conseils du roi en nSl moyennant la somme de soixante-dix-huit mille livres, paie cinquante-six mille livres en espèces et ( rembourse le reste dans le courant de l'année. Aucune I opposition ne se produit, d'où M. Robinet conclut que, I en 1791, Danton n'avait aucune dette. La vénalité des charges est abolie en 1789, les offres de judicature supprimées, lors du remboursement. D'ailleurs son cabinet n'avait cessé de prospérer et son apologiste évalue le bénéfice annuel à vingt mille francs au moins. Au commencement de 1791, il possède une fortune immobilière de quatre-vingt-cinq mille francs; à sa mort, il laisse cette même fortune à ses enfants, sans l'avoir aucunement accrue. Il n'est ni viveur, ni j libertin, ni joueur; où donc auraient passé les millions \f[u'on l'accuse d'avoir dilapidés. Ses ennemis ont menti, et les historiens ont répété sans les contrôler leurs calomnies : les uns ont menti parce qu'ils haïssaient Danton, ceux-ci parce qu'ils le craignaient, d'autres pour l'assassiner dans sa chair et dans son honneur, à l'exemple de cet Italien qui promet à son ennemi terrassé qu'il aura la vie sauve s'il renie Dieu, et qui \ le poignarde après le parjure, se vantant ainsi de lui avoir pris son âme et son corps.
Et voici la péroraison du plaidoyer de M. Robinet : « Issu d'une famille honorable de la bourgeoisie moyenne, il se trouva doué de dispositions intellectuelles et morales qui le portèrent vers la vie publique,
242 OHATELRS ET TRIDUNS.
apivs quil cul gagné par son travail un rang considérable dans la vie privée , rang qu'il aurait toujours conservé sans doute, si les circonstances n'en avaient décidé autrement.
)) Honnête, laborieux, réglé, versé dans la pratique et dans la théorie du droit,Jnitié aux lettres et à la philosophie, affectueux dans la vie de famille, désintéressé dans l'exercice de sa profession, généreux en tout, également abrité contre les suggestions du besoin et contre les séductions de l'opulence : ce ne fut point par intérêt qu'il entra dans la carrière politique et qu'il embrassa le parti de la Révolution. L'ardeur et l'élévation de sa nature l'associèrent seules à l'œuvre d'affranchissement dévolue à son époque, et il s'y voua sans aucune pensée davantage personnel, avec cette abnégation et cette fougue qui n'appartiennent qu'aux grandes âmes. »
Je le répète, je ne suis nullement convaincu. M. Aulard se voit obligé d'admettre que Danton prête aux autres les vices dont il est lui-même exempt, qu'il croit trop à la puissance de l'argent, qu'il en parle trop à la tribune, tandis que Robespierre n'y exaltait que les principes : « Le peuple, ajoute-t-il, ne pardonna pas à Danton son goût pour les dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère. » Et peut-être aurait-on le droit de reprocher aux apologistes de procéder à la manière de Scipion l'Africain, de répondre comme lui : c Montons au Capitole et ren-
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duns i:,n\ce aux dieux. » Suffit-il de répéter le mot éloquent de M. Jules Claretie ; // était la grande voix de la patrie en danger, de rappeler après cet historiLMi [ que sa logique était celle de sa passion, sa passion celle de la foule, qu'une sympathie irrésistible entraîne même SCS ennemis vers lui '? -Suffit-il de citer le mot douteux de Royer-Collard ([ui, interrogé sur le carac- ^tére de Danton, aurait répondu : Magnanime-!
L'histoire ne se contente pas aussi aisément, elle aime à faire justice et il faut en revenir au jugement de M. Taine. trop afûrmatif peut-être sur la question de la vénalité, si décisif, si lumineux, si profond sur tous les autres points : a Par tempérament et par caractère, il est un barbare, et un barbare né pour commander à ses pareils , comme tel leude du xi^ siècle ou tel baron du x^.. C'est un génie origi-
1. M. Claretie assure qu'à son retour de Belgique, sa première / femme étant morte sans qu'il pût recueillir son dernier soupir, il la
fit déterrer pour la revoir une dernière fois, et demeura longtemps face à face avec le cadavre défiguré.
2. Le mot est en contradiction formelle avec les récits de Royer- Collard, rapportés par Beaulieu et de Barante. « M. Danton est un philosophe, ajouta M. Royer, et, un jour, il m'a fait l'honneur de me dire sur quel principe reposait sa philosophie. Le voici : a Qui hait les vices, hait les hommes ». Un autre jour, — j'étais alors sec ré ta ire -adjoint de la municipalité, — Danton, qui était substitut du procureur de la Commune, me dit, comme nous sortions de l'Hôtel du département : o Jeune homme, venez brailler avec nous. Quand vous aurez fait votre fortune, vous pourrez aloi-s suivre plus à votre aise le parti qui vous conviendra le mieux. »
nal, spontané, et non, comme la pluparî dos contemporains, un théoricien raisonneur et scribe, c'est-à-dire un fanatique pédant, une créature factice et fabriquée par les livres, un cheval de meule qui marche avec des œillères et tourne sans issue dans un cercle fermé... Avec les emportements d'un clubiste, il a la lucidité d'un politique, il sait ce que valent les coquins qu'il emploie; il n'a d'illusion ni sur les hommes, ni sur les choses, ni sur autrui, ni sur lui-même; s'il tue, c'est avec une pleine conscience de son œuvre, de son parti, de la situation, de la révolution, et les mots crus que, de sa voix de taureau, il lance au passage, ne sont que la forme vive de la vérité exacte : « Nous sommes de » la canaille, nous sortons du ruisseau »; avec les principes d'humanité ordinaire, « nous y serions bientôt » replongés^ nous ne pouvons gouverner qu'en faisant » peur ». « Le tocsin qu'on va sonner n'est point un » signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la » patrie... Pour les vaincre, que faut-il ? De l'audace, et >■> encore de l'audace, et toujours de l'audace... C'est » dans Paris qu'il faut se maintenir par lous les moyens. 0 Les républicains sont une minorité infime, et, pour » combattre, nous ne pouvons compter que sur eux : le » reste de la France est attaché à la royauté ; il faut faire » peur aux royalistes... » Au milieu de tant de bavards et d'écrivailleurs, dont la logique est verbale ou dont la fureur est aveugle, qui sont des serinettes à phrases ou des mécaniques à meurtres, son intelligence,
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toujours large et souple, va droit aux faits, non pour les défigurer et les tordre, mais pour s'y soumettre, s'y , adapter et les comprendre. Avec un esprit de cette qua- / lilé, on va loin dans n'importe quelle voie : reste à choisir la voie. Mandrin aussi, sous l'ancien régime, 1 fut dans un genre voisin, un homme supérieur; seule- ' ment, pour voie, il avait choisi le grand chemin... 11 laisse gratter et prendre. Lui-même il a pris, autant pour donner que pour garder, autant pour soutenir son rôle que pour en jouir, quitte à dépenser contre la cour / l'argent de la cour, probablement avec un rire intérieur et narquois, avec ce rire que les vieux historiens dé- ! crivent chez le Franc lorsqu'il empochait Tor romain pour mieux faire la guerre à Rome... Danton n'a ni le respect de lui même ni le respect d'autrui ; les délimitations précises et délicates qui circonscrivent la peronne humaine lui semblent une convention de légistes et une bienséance de salon. Comme un Clovis, il marche dessus, et, comme Clovis, avec des facidtés égales, avec des expédients pareils, avec une bande pire, il se lance à travers la société chancelante pour la démolir et la reconstruire à son profit... »
Un tel homme explique, à lui seul, le triomphe accidentel, la durée relative de la Terreur : elle vit et s'incarne si bien en Danton que, lui guillotiné, elle chancelle, tombe, disparaît au bout de quelques mois ; il est vraiment, ce conducteur d'hommes, le chef, le génie de la Révolution violente ; les autres, Robespierre,
Billaiid-Yarennes, Saint-Just lui-même ne sont que des comparses, des marionnettes dont Je terrible imprésario tient les ficelles ; quelque temps encore, ils iront, par la force de projection qu'il a imprimée à cette machine forgée, mise en branle, armée par lui de toutes pièces, mais l'heure approche où le Cychpe n'étant plus là, les rouages ne fonctionneront plus, où la mort de l'inventeur, du mécanicien, condamnera à mort les simples ouvriers, de même qu'en mer, pendant la tempête, le pilote venant à manquer, l(;s passagers inexpérimentés essaient vainement de manier le gouvernail et dirigent le vaisseau vers les récifs où il va sombrer.
Danton a l'esprit de sa politique, s'il n'a pas toujours la politique de son esprit. Son éloquence est simple dans sa forme, concise et substantielle, ennemie de l'emphase et du pathos, empruntant beaucoup de ses effets au genre familier, aux choses usuelles de la vie, âpre au besoin et brutale ; ses mots pittoresques, imagés, d'une soudaineté qui ajoute à leur puissance, complètent, démontrent son caractère et son talent, se gravant dans la mémoire comme un beau vers ou comme un axiome de Chamfort.
En 1787, il improvise un discours en latin devant ses collègues, et, après avoir déclaré qu'il sentait venir une révolution terrible, il répète le mot fatidique ; a Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font ! »
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Il n'aime pas la métaphysique en politique : « Une révolution, dira-t-il, ne peut se faire géométriquement ; » il écarte comme byzantines les disputes sur I les principes si chères à Robespierre : « Toutes nos 1 altercations tuent-elles un Prussien? » D'ailleurs, la .république de sa pensée intime, n'est ni un couvent, , ( ni un lupanar ; quand le temple de la liberté sera assis, I il faudra le décore)^ : « Nous n'avons point fondé une république de Visigoths ; après l'avoir solidement construite, il faudra bien s'occuper de la décorer. ï> Il appelait le gouvernement de l'État une manivelle, le cauvtionnement des fonctionnaires, une i^ouiUe de l'ancien régime. « La constitution, dira-t-il, est une batterie qui fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté... / Quoi ! vous avez une nation entière pour levier, la ■ raison pour point d'appui, et vous n'avez pas encore ' bouleversé le monde ! »
De ci de là, quelques métaphores de mauvais goûtrT^ qui reçoivent en quelque sorte la marque de fabrique^^ j^^ ^„^ de l'époque : « Rappelons-nous que si c^est avec la h^^L ? ii^pique que l'on renverse, c'est avec le compas de la rai- >v^ni,H#; ■• son et du génie qu'on peut élever et consolider l'édi- â\M A« fîce de la société... je me suis retranché dans la citadelle de la raison ; j'en sortirai avec le canon de la vérité... »
11 compare volontiers la Révolution à une tragédie, et du même coup bafoue les partisans des deux Chambres : « Il y aura toujours unité de lieu, de
ii}^ ni; AT tins ET T H 1 [ï T N S .
temps et d'action, et la pièce restera. » A propos de l'Ami des Lois, de Lava : « Il s'agit de la tragédie que vous devez donner aux nations ; il s'agit de faire tomber sous la hache des lois la tète d'un tyran, et non de misérables comédies. »
« N entamez pas l'Assemblée ! d conseille-t-il, lorsque les Girondins veulent faire condamner Marat .
Qu'il parle de l'étranger, de la Révolution, des lois qui l'organisent, il rencontre sans cesse des fonnules laconiques, incisives, d'un relief tout particulier :
« C'est au moment d une grande production que les corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacés d'une destruction prochaine. — Ce n'est pas faire une guerre offensive que de prévenir le coup qu'on va vous porter; quand je vois que mon ennemi ine couche en joue, je tire le premier, et je ne fais en cela que me défendre.
» Tout appartient à la patrie, quand la patrie est en danger. Soyons terribles : faisons la guerre en lions.
» C'est à coups de canon qu'il faut signifier la constitution à nos ennemis...
» Soyez comme la nature; elle voit la conservation de l'espèce; ne regardez pas les individus'.
» Le peuple n'a que du sang et il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses.
V Le crime a aussi son heure du berger.
» On ne frappe les rois qu'à la tète.
» En révolution, il faut être sobre d'écritures.
l'esprit des 0 HATE ras DE LA MONTAGNE, 249
)) Il faut qu'un vrai patriote, en révolution, fasse le / bien et l'oublie, à peu près comme l'autruche qui Jé- ' pose ses œufs dans le sable, sans s'inquiéter de leur sort.
)) Les Girondins nous ont forcés de nous jeter dans le sans-culottisme qui les a dévorés, qui nous dévorera. tous, qui se dévorera lui-même.
» Laissez faire Robespierre et Saint-Just ; bientôt il /ne restera plus en France qu'une thébaïde avec une (vingtaine de trappistes.
» Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélérats.
^, » Tl vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.
» Lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la force de pro- ' jection.
)) L'énergie fonde les républiques ; la sagesse et la j conciliation les rendent immortelles. »
« Xe peut-on déchirer la peau de Robespierre sans faire saigner le patriotisme? » demandait Danton en [riant de son rire jovial. Robespierre veillait sans cesse, calomniait, enviait toujours ; il était devant son rival comme l'eunuque devant un nulle puissant ; Danton sommeillait quelquefois. Il est l'homme des crises, des coups de main, des inspirations tragiques, mais il laisse à d'autres le travail régulier, quotidien, les besognes de bourreau méthodi ue ; il rêve de se retirer i\
2oO ORATKIRS ET TRIBINS.
Arcis-sur-Aube et d'y planter ses choux ; il est moul des hommes ; le système atroce du Salut public le fatigue, il songe à la clémence, apparaît sous un nouveau jour, comme chef de la faction des indulgents. On l'avertit do prendre garde. « Ils n'oseraient, répond-il... On ne me touche pas, moi; je suis Tarche... Robespierre sait trop bien qu'il ne pourrait m'envoyer ta l'échafaud sans jjrouver qu'il y peut être envoyé lui-même. Au reste, j'aime mieux être guillotiné que guillotineur. » Les Jansénistes de la République osèrent.
Il comparut devant le tribunal révolutionnaire, devant un jury trié sur le volet ^ composé de solides, de gens à feux de file. Avec quelle éloquence, quel accent d'une voix surhumaine, il se défendit -, ses contempo-
1, Topino-Lebrun répondit à un juré qu'il vit pleurer à chaudes larmes à fidée de condamner Danton : « Lequel de Robespierre ou de Danton est le plus utile à la République ? — C'est Robespierre. — Eh bien, il faut guillotiner Danton... Ceci n'est pas un
\ procès, c'est une mesure ; nous ne sommes plus des jurés, nous sommes des hommes d'État. »
Le maire et les adjoints d'une petite ville adressèrent une pétition à Robespierre, qu'ils signèrent avec un profond respect et un grand tremblement de corps et d'esprit : « Votre très humble et très obéissante servante, — la Municipalité de...
2. Westerman eut un mot très heureux : « Je demande à me mettre nu devant le peuple. J'ai reçu sept blessures, toutes par devant ; je n'en ai reçu qu'une par derrière, mon acte d'accusa lion. » Malheureusement les blessures de "Westerman ne suffirent pas à le blanchir: on sait qu'il avait l'habitude de dérober des couverts rhez ks traiteurs où il allait dîner; mais lorsque l'afTaire
l'esprit des orateurs de la montag.ne. 251
lains l'ont attesté, l'histoire a répété leur témoignage. Il fait trembler juges et jurés, couvre, étouffe la sonnette du président ; « N'entends-tu pas ma sonnette? — Un homme qui défend sa vie et son honneur se j moque d'une sonnette et hurle. >> — Le peuple murmurant pendant les débats : « Peuple, vous me jugerez quand j'aurai tout dit : ma voix ne doit pas être seulement entendue de vous, mais de toute la France. »
ft Qu'on se figure, dit M. Clarelie, un personnage de Shakespeare, alliant le tragique au comique, et jetant le sarcasme à la face de ses accusateurs. C'est Danton. 11 raille, il prouve, il foudroie, il ricane, il écrase ; il est à la fois surhumain par Taudace et profondément humain par les mots qu'il trouve, — tout chauds de pitié et de tendre hardiesse, — dans ses entrailles, dans sa poitrine, dans son cœur. »
c( Billaud-Varennes, s"écrie-t-il, ne me pardomie pas d'avoir été mon secrétaire... J'embrasserais mon ennemi pour la patrie, à laquelle je donnerais mon corps à dévorer. Le peuple déchirera par morceaux mes ennemis avant trois mois. »
vint à la Convention « frère Chabot dit que cette peccadille était entièrement effacée par le civisme connu de frère W'esterman s. C'est un des torts les plus graves de Danton qu'il ne montre nulle vergogne dans le choix de ses amis : honnêtes ou voleui^, tous sont bien accueillis dès qu'ils servent sa politique. « Croyez-vous qu'on vous enverra des demoiselles ? ^^ disait-il à propos des commissaires extraordinaires expédiés par lui dans les départements le 3 sep- I tembre, et dont un certain nombre étaient de vrais bandits.
Zb-2 Or.ATELRS ET TKIBLNS.
« Pourvu qu'on nous donne la parole largement, avait-il dit. je suis sur de confondre mes accusateurs, et si le peuple français est ce qu'il doit être, je serai obligé de demander leur grâce. »
Naïveté surprenante de la part de cet homme si clairvoyant! Ne connaît-il passes ennemis ? Et qu'a-t-il fait du peuple parisien, sinon une populace effrénée, lâche et vile comme toutes les populaces, à laquelle il a lui-même appris à lécher le sang de la guillotine ? Le président du tribunal sollicite un décret pour mettre hors des débats les accusés, pour abolir la liberté de la défense ; et Saint- Just, le sophiste de la guillotine, leur fait un crime de leur indignation même : « Quel innocent s'est jamais révolté devant la loi? Il ne faut plus d'autres preuves de leur attentat que leur audace. » Et la Convention adopte à l'unanimité le décret de mise hors la loi, attestant ainsi et sa servilité et l'éloquence de Danton.
En prison, dans la charrette, sur l'échafaud, Danton reste fidèle à lui-même, hautain, sarcastique, lançant l'ironie à la multitude, au bourreau ^ : celte tête prête à tomber paraissait encore dicter des lois. «En vérité, que diras-tu donc, demande-t-il à Camille qui pleurait,
1. Je montai chez Méliul, et 1 imagination pleine de ce que je Venais de voir : « Tragédie bien commencée ! J'en veux voir la fin, lui dis- je... Ce Danton joue véritablement bien son rôle. Nous sommes tous à la veille du jour qui va finir pour lui. Je veux apprendre à le bien passer aussi. » (Arnault, t. 111, p. 99.)
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lorsque Samson te démantibulera les vertèbres cervicales ?» — A Fabre d'Ej^loutiiie, qui s'inquiétait d'une comédie inachevée {['Orcmye de Malte) : « Des vers! Bail! des vers! dans huit jours tu en feras plus que tu ne voudras. »
Pendant le trajet il demande s'il est permis de chanter. (^ Il n'y pas de défense, répond Samson. — Eh bien, tâchez de retenir ce couplet que je viens de faire » ; et il chante sur un air connu :
/ Nous sommes menés au trépas 1 Par quantité de scélérats, ■j C'est ce qui nous désole.
Mais bientôt le moment \iendra
Où chacun d'eux y passera, 1 C'est ce qui nous console.
Hérault de Séchelles ayant voulu l'embrasser avant de monter k la guillotine, les aides de Samson l'en empêchèrent. Dant(jn haussa les épaules : « Imbéciles ! vous n'empêcherez pas tout à l'heure nos têtes de s'embrasser dans le panier. » Et quand vint son tour, après Hérault, après Lacroix, après Camille Desmoulins : « N'oublie pas surtout, dit-il au bourreau avec l'accent d'un Gracque, n'oublie pas de montrer ma tête au peuple, elle est bonne à voir. »
Elle était bonne à voir, en effet; et c'était justice
qu'elle tombât pour obéir à la peine du talion, pour
I préparer leur sort à ses bourreaux, pour satisfaire à la
loi de justice supérieure qui nous tourmente, qui réclame le châtiment et l'expiation, qu'il s'agisse de personnages réels, ou de héros de comédies. On demandait à un célèbre écrivain pourquoi le vice semblait presque toujours triomphant, pourquoi la vertu restait obscure, parfois méconnue et persécutée. « Parce qu'on ne regarde pas assez longtemps, » dit-il. Certes les révolutions sont de terribles écoles d'immoralité et l'on est tenté de les maudire sans distinction, même celle qui eut lieu jadis au ciel et qui produisit... l'enfer; mais, comme dans le poème de Dante, elles montrent souvent la peine de chacun calquée sur son péché, parce qu'elles ont une sorte de justice expéditive, et des dénouements sommaires qui frappent soudain leurs complices, ceux qui les ont dirigées, qui les ont accouchées, si j'ose parler ainsi, et qui ne sont pas toujours ceux auxquels elles profitent, comme il arrive dans ces propriétés que le premier possesseur défriche au détriment de sa fortune, de sa vie, et dont les héritiers ou plus souvent un tiers recueillent tous les avantages.