‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 46 sur 57 · Né à Tarbes, le 10 septembre 1755, mort en · texte numérisé non relu

Né à Tarbes, le 10 septembre 1755, mort en

Mémoires de Bertrand Barère, publiées par Hippolyte Carnet, député, et David d'Angers, membre de l'Institut, précédés d'une notice historique par M. Carnot, 4 vol., Paris 1843. — Pages mélancoliques. — Essai sur la liberté des mers. — Mémoires de Barras. — D'Escherny, la Philosophie de la Politique, 2 vol. — Les Derniers Montagnards:, par Jules Claretie, membre de l'Académie française. — Macaulay, Essais historiques et biographiques t. H (traduction Guillaume Guizot). — Souvenirs de Dumont. — Mémoires de Madame de Genlis, t. IV, p. 96 et suiv.

Ua enragé de noblesse. — Théâtre impérial, Empire théâtral. — Le géographe d'antichambre. — La \rale et la fausse liberté. CONCLUSION. — La France d'avant 1789. — La mélodie de Stroemkarl et la onzième variation. — Le mendiant ivre. — Les véritables artisans de l'unité française : à chacun selon ses œuvres. — La religion de la Terreur. — Faux applaudissements. — On y va, canaille! — Un Romain fût rentré chez luil

Il y a de tout dans la Vie et les Mémoires de celui qu'on appela, le Plaisant de la Terreur, l'Anacréon de la guillotine * : de l'esprit, des mots heureux, d'agréables portraits, des carmagnoles assez vibrantes, un talent déclamatoire, quelques bonnes actions ; la puissance, suivie de la proscription, un tempérament comédien qui se prête aux rôles les plus divers, de même qu'un orgue contient et remplace tous les instruments; une rare facilité de travail, des contradictions inouïes,

1. a On Ta surnommé l'Anacréon de la guillotine; mais quand je le connus, il n'était que l'Anacréon de la Révolution sur laquelle il faisait dans son Point du jour de jolies petites phrases d'amoureux. » (Dumont.) a C'est, dit madame de Genlis, le seul homme que j'aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacés dans le grand monde et à la cour. Il avait très peu d'instruction, mais sa conversation était toujours aimable et souvent attachante; il montrait une extrême sensibilité, un goût passionné pour les arts, les talents et la vie champêtre. Voilà ce qu'il me parut être et sans doute ce qu'il était alors. 0 Madame de Genlis connut Barère en 1789; il avait publié deux ans avant, un Éloge de Louis XII et une biographie de Lefranc de Pompignan, tous deux très favorables à la royauté et à la religion.

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des sophismes impudents, des calomnies qui lui assurent une place hors do pair parmi les praticiens du mensonge gascon (Mendacium vasconicuniy dit Macaulay dans sa foudroyante étude), et une bassesse d'âme qui le porte à ne jamais pouvoir se passer d'un maître, enfin une telle collection d'infamies qu'il semble avoir reculé les limites de la lâcheté humaine. Xé faible, poltron, esclave, tout de reflet et de réverbère, Bertrand Barère de Yieuzac tomba entre les mains des pires et fit l'office des pires, avec cette circonstance aggravante qu'il a conscience de son ignominie, qu'il ne se repent point, et le plus gaillardement du monde, dépouille, proscrit, envoie à la guillotine ses amis d'hier, pourvu quil se maintienne en croupe de ceux qui sont le mieux montés. On pourrait appliquer à sa conduite politique le mot de Cyrano à une femme : (f Vous êtes issue d'une race dont les sept péchés mortels ont composé l'histoire. »

Ce triste personnage eut cependant quelques idées assez arrêtées: sa haine de l'Angleterre qui atteint son paroxysme lorsqu'il propose et obtient un décret ordonnant qu'on ne fît quartier à aucun soldat anglais ou hanovrien (il n'y a que les morts qui ne reviennent pas) ; son antipathie contre Paris, qui n'est et ne sera jamais que la grande auberge de l'Europe (on n'a de patrie qu'en province); son penchant pour le fédéralisme « il faut fédéraliser la France; vous n'aurez pas sans cela de véritable liberté ».

Or, on sait comment il traita les Girondins suspects de fédéralisme, de résistance à la tyrannie parisienne, lui qui, dans ses Méïnoires, appelle leur jugement une atroce injustice; il aurait voulu rayer de l'histoire le 28 juillet 1793. le 8 brumaire, et c'est lui-même qui proposait des décrets pour la mise en accusation de , neuf Girondins, qui appuyait la motion qui permit au tribunal de décider contre eux sans entendre la défense. Espérait-il donner le change au moyen d'une telle imposture, comme ce paysan qui croyait détruire la loi en déchirant la page du code pénal qui visait son délit ?

Il accuse Robespierre d'avoir réclamé la mise en jugement de Marie-Antoinette, le bannissement des autres membres de la famille Capet. Or, quel est le député qui prononça le discours et proposa le décret? Qui? Barère lui-même, dans la séance du l^'" août 1793. Comment dès lors ajouter foi à l'apologie qu'il tente dans ses Mémoires, au plaidoyer que 31. Hippolyte Carnot présente dans la préface de cet ouvrage?

Voilà pour les mensonges. Voici un exemple de versatilité . Le 7 thermidor, Barère, à la tribune de la Convention, porte aux nues Robespierre; le 8 thermidor, comme on propose d'imprimer le discours de l'Incorruptible, Barère parle dans ce sens, mais la Convention se montrant contraire à cette mesure, il cherche à se faire pardonner et supplie ses collègues de s'abstenir de querelles c qui ne peuvent plaire qu'à Pitt et à

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York». Le 9 thermidor, Tallien mène l'attaque, et après la réponse de Robespierre, quand la voix du tyran étouffée par la sonnette du président et par les cris de fureur de ses adversaires, se perd en un râlement inarticulé, quand la Convention encore hésitante appelle Barère à la tribune, pour connaître l'opinion de ce flaireur de vent, de cette boussole si bien aimantée vers le succès, Barère commence timidement, épiant l'effet de chacune de ses paroles, défend le Comité, attaque assez mollement Robespierre qu'il n'ose pas encore nommer. Mais lorsque la populace et les artilleurs eurent épousé la cause de l'Assemblée, alors seule* ment ce rhéteur, qui dit-on, avait toujours deux discours tout prêts, un pour, un contre la motion projetée, Barère Gorgias, bien rassuré, s'élance à la tribune, profère une carmargnole sur Pisistrate et Catilina, termine en demandant qu'on coupe la tète de Robespierre, de ses complices, sans jugement.

Lacretelle, qui connut Barère chez Target, le juge en ces termes :

« Tl m'a dégoûté pour jamais des Grandissons, parce qu'il affectait dans sa jeunesse de prendre pour modèle ce type des froides perfections. Il est vrai qu'il arrangeait ce rôle à la moderne et le saupoudrait à l'excès de sentiment et de philanthropie. C'était l'adorateur fervent de toutes les renommées et de toutes les opinions du jour. Il faisait avec dévotion des pèlerinages au tombeau de Jean-Jacques Rousseau dans l'île des

Peupliers. Il ne pouvait aller jusqu'à Pantin ou à Saint- Cloud, sans faire un voyage sentimental à la façon de Sterne. D aimait l'aumône qui se distribue à la face des passants, et, quand il venait de s'entretenir avec un pauvre et peut-être avec un rusé vagabond, ses yeux étaient encore baignés de larmes. Comment ce Barère honnête et sentimental est-il devenu le Barère de la Convention, l'enjoliveur des massacres, le badin de la guillotine?... A coup sûr, il n'était par sa nature rien de ce qu'il est devenu, mais il avait une facilité meurtrière à revêtir la nature d'autrui, et surtout la nature du plus fort, de quiconque lui faisait peur. »

« Ce que racontent les planteurs de la Caroline et de la Louisiane, sur les nègres au nez plat et aux cheveux crépus, était strictement vrai de Barère, écrit Macaulay. La malédiction de Chanaan était sur lui. La puissance qui lui faisait abandonner un parti malheureux pour le porter vers un parti triomphant était aussi irrésistible que celle qui attire le coucou et l'hirondelle vers le soleil, quand les mois d'hiver approchent. La loi qui le condamnait à être le très humble serviteur d'esprits plus énergiques, ressemblait à celle qui retient le centronote pilote auprès du requin. « Connaissez-vous, disait un lord écossais fort rusé, à qui l'on demandait son opinion sur Jacques P^ connaissez- vous un singe ? Si je tiens Jacquot par son collier, je puis vous faire mordre par lui ; mais si vous tenez Jacquot, c'est vous qui pourrez me faire mordre, » Voilà ce qu'était Ba-

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rère... Les chefs de la Montagne ne pouvaient, cela va de soi, compter sur la fidélité d'un tel homme ; mais ils estimaient leur conquête comme le facile et peu délicat amant de la vive chanson de Congrève estimait la conquête d'une prostituée d'une autre espèce. Barère était commue Chloé, faux et banal, mais comme Chloé, sa constance durait tant qu'on le possédait ; on ne lui en demandait pas davantage... Si l'on voulait bien lui fournir des faits et des idées, il pouvait toujours fournir des phrases; et dans le présent, ce talent appartenait absolument à ses propriétaires ^.. »

Bonaparte voulut, à son tour, devenir propriétaire de cet homme, utiliser son talent pour les carmagnoles militaires ; Barère, flétri par la Convention, puis par le conseil des Cinq-Cents, poursuivi comme un chien enragé par les habitants des villes qu'il traversait au moment de sa proscription, Barère fut relevé de sa déchéance, et s'empressa d'aller faire sa cour au premier consul . Il comptait sans doute se vendre le plus cher possible, mais à l'exemple du neveu de Rameau dans Diderot, il eut, une fois, une seule fois, une attaque de dignité, quand on lui proposa, à lui ancien membre d'un cabinet qui avait gouverné la France, à lui qui voyait ses collègues d'autrefois devenir ambassadeurs, conseillers d'État, sénateurs, ministres, de pu-

1. Rapporte, Barère, ordonnaient ceux-ci, comme on commande a un chien,

blier un journal favorable à ce gouvernement de parvenus^ comme il l'appelle dans ses Mémoires. Il prétend bien qu'on lui offrit une grande préfecture, avec la perspective du Conseil d'État, mais les conseillers d'État s'opposèrent à une nomination qui serait un déshonneur pour leur corps. Barère n'eut d'autre ressource que d'imposer silence à son amour-propre; libelliste contre l'Angleterre, panégyriste, espion de Bonaparte, fondateur du Mémorial antihritannique où l'empereur ne trouvait que des fleurs de rhétorique, des coglioneries enveloppées dans de grandes phrases qui produisaient de l'effet pendant la Terreur, époque de licence littéraire autant que de licence politique ; en rapports constants et suspects avec les agents de la Russie et de l'Espagne, Barère perfectionnait l'art de l'ignominie. Ignominie inutile, car, malgré les suffrages fidèles de ses compatriotes qui n'oublièrent jamais que, grâce à lui, la province de Bigorre était devenue le département des Hautes-Pyrénées en dépit des députés du Béarn et de la ville de Saint-Gaudens, malgré qu'ils eussent essayé de le présenter comme candidat au Sénat et au Corps législatif, l'empereur continua de le tenir à l'écart, et, en 1807, il lui retira même ses basses fonctions. Le mépris, dit le proverbe indien, perce jusqu'à l'écaillé de la tortue. Barère fut blessé au cœur, et il chercha à se venger dans ses Mémoires de celui qu'il invitait naguère à prendre le titre de roi des rois. Inutile d'ajouter qu'il redevint royaliste en 1814,

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mais son apostasie ne lui fut pas lucrative ; compris après la seconde liestauration parmi les régicides frappés de bannissement, il se retira en Belgique, y vécut jusqu'en 1830, revint en France et accepta une penision secrète de mille francs de ce même Louis-Philippe qu'il détestait, qu'il injuriait dans sa personne et celle de ses ministres. Après tout, il aurait pu répondre comme Henri Heine qu'on s'étonnait d'entendre dire un mal infini de M. Guizot qui lui donnait six mille francs par an : o Je ne veux point paraître vendu. »

H eut des paroles^ qu'auraient pu lui envier un Néron, un Attila, un Geogiskhan : a La charrue doit passer sur elle. Le nom de Lyon ne doit plus existera Les rebelles sont vaincus, mais sont-ils tous exterminés?... Un seul mot dira tout: « Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus. » Il réclame le même traitement pour Toulon, et tonne contre Camille Desmoulins coupable enfin de pitié : « Je dirai : noble, suspect ; prêtre, homme de loi, suspects ; banquier, suspect ; homme plaintif de tout ce qui se fait en révo-

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