‹ Orateurs et tribuns, 1789-1794Chapitre 47 sur 57 · M. Aulard l'appelle : un valet de bourreau malgré lui · texte numérisé non relu

M. Aulard l'appelle : un valet de bourreau malgré lui

2. Nous en avons fait foudroyer deux cents d'un coup, et on nous en fait un crime ! Ne sait-on pas que c'est encore une marque de sensibilité?... On parle de sensibilité! Et nous aussi, nous sommes sensibles ; les Jacobins ont toutes les vertus ; ils sont compatissants, humains, généreux ; mais tous ces sentiments ils Les réservent pour les patriotes qui sont leurs frères, et les aristocrates ne le seront jamais. » {Collot crUerbois.)

lution, suspect. Il y a des castes qui sont déjà jugées; il y a des professions qui portent leur jugement ; il y a des parentés qui sont frappées de soupçons par la loi... Oh! qu'une fausse pitié peut faire de maux! » Et ailleurs : « L'arbre de la liberté fleurit quand il est arrosé du sang de toutes les classes de tyrans. » Ces tirades enra.uées avaient grand succès dans un temps où l'ancienne éloquence française faisait place à une éloquence nouvelle, faite de déclamations ossianesques, de calembours, d'interjections délirantes lancées au hasard.

Dans ses rapports militaires, que le peuple baptisa du nom de carmagnoles, ce Tyriée révolutionnaire fait mousser, interprète les lois, les bulletins de victoire, explique l'état des armées, la conduite de la guerre; c'est ce travail qui contribua surtout à le rendre célèbre ; et l'effet de ces carmagnoles était considérable assurément parmi les habitués de la tribune, dans les rangs de l'armée, si grand qu'elles excitèrent la jalousie de Robespierre et de Saint-Just. Parmi ce fatras de phraséologie, je relève deux ou trois belles expressions : « Les triomphes constants des quatorze armées de la République étaient comme un nuage de gloire élevé sur nos frontières pour empêcher l'Europe coalisée de voir nos divisions intestines. » Après la prise de Toulon, il présente ce succès comme une lettre de change que la gloire de la patrie avait tirée par l'armée des Pvrénées-Orientales sur les autres armées de la

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République. Et cette lettre de change tirée par la gloire fut acceptée par les autres armées... La liberté, dirat-il une autre fois, est devenue créancière de tous les citoyens ; les uns lui doivent leur industrie, les autres leur fortune ; ceux-ci leurs conseils, ceux-là leurs bras; tous lui doivent leur sang.

Les Mémoires de cette courtisane politique se lisent encore avec agrément, à condition qu'on n'y soit pas guidé par la recherche de la vérité. Je voudrais en extraire les traits les plus curieux.

Voici Robespierre S le pape révolutionnaire, qui lui pardonna de l'avoir appelé un homme cVun jour, un petit entrepreneur de révolutions, de lui avoir décerne une couronne formée des cyprès du 2 septembre; Robespierre, ce triste bâtard de Rousseau conçu dans un mauvais jour, au sujet duquel Cambacérès répondait à Napoléon l'interrogeant sur le 0 thermidor: « C'est un procès jugé et non plaidé » ; Robespierre, qu'après avoir insulté, exalté, servi à genoux et contribué à tuer, Rarère finit par juger ainsi : « Nous ne l'avons pas compris, il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité lui accordera ce titre. »

Voici Saint-Just, dont la ressemblance avec Charles LX frappa Robespierre, Saint- Just qui disait à ce dernier :

1. Cependant Robespierre accepta un dîner chez Barère. œ Robespierre ici ! murmura Saint-Just ; Barère est le seul homme auquel Robespierre ait pardonné !... »

2'J2 OUATE lus ET I U I U L N S .

« Calme-toi, Tempirc est aux flegmaiiques » ; Saint- Jiist dont les discours, les maximes tranchantes semblent un prolongement de la hache du bourreau : « Vous avez à punir les traîtres, et quiconque est passif dans la République, ou ne fait rien pour elle... Il faut que l'antichambre des ministres cesse d'être un comptoir des deniers publics. Il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent lètre par la justice... La France n'a point démoli sun église, mais en a repoli les pierres... La Révolution ne commence que quand le tyran finit... Il est impossible que l'on gouverne sans laconisme... Ceux qui font des révolutions dans le monde, ceux qui veulent faire le bien ne doivent dormir que dans le tombeau... La République française ne reçoit de ses ennemis et ne leur envoie que du plomb... Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau... Parmi nous la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la vérité. » C'est ce que CoUot d'Herbois appelle sa boite à apophtegmes^ Hommes de la Révolution, de la Restauration, de la

1. Histoire de Saint-Jusf, par Ilainel. — Vatel, Charlotte de Corday. — Patoux, Saint-Just et Madame Thorin. Cambacérès parlait un jour à Saint-Just de Tidolàtrie du peuple pour la Révolution. <r Sot que lu es, répondit le tribun, lu verras bien d'autres acclamations lorsqu'on nous conduira au supplice. y> — C'est le mot de Cromwell à un courtisan, c'est la réponse de Napoléon I" prophétisant le cri de l'univers apprenant sa mort : Ouf!

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monarchie de Juillet, presque tous défilent dans ces Mémoires, calomniés, moqués, excusés selon la fantaisie, les rancunes ou les préférences de l'auteur, très souvent même attaqués et réhabilités tour à tour, d'un chapitre à l'autre : Beaumarchais qui définit le gentil-

/' homme français: un animal qui a des dettes, Beaumarchais défini lui-même par le comte de Yaudreuil : une pierre à fusil, plus on le frappe, plus il en sort

[ d'étincelles ; — Mirabeau criant aux aristocrates de la Constituante : « Vous verrez plus tard que les révolulions ne sont pas des jeux d'enfants » ; son mot à Barnave : « Tu as les yeux froids et fixes ; il n'y a point de divinité en toi » ; son mot sur Talleyrand : « C'est une éponge qui passe à travers la conversation et qui n'en prend que ce qui peut lui être utile ». — L'abbé Maury répondant à d'Alembert qui l'interroge s'il croit à l'Eglise : Je cî^ois à ses bénéfices] — Maury disant de Mirabeau le grêlé qui tirait vanité de sa laideur : « C'est un grand avantage d'être laid, mais il ne faudrait pourtant pas en abuser » ; — l'Espagnol Izquierdo et son mot cruel sur les Parisiens : « Qu'importe aux Parisiens que les larmes du genre humain coulent à flots, pourvu que les larmes ne coulent point à Paris, » puis prophétisant le résultat de la politique guerrière de Napoléon : « Bonaparte prend le taureau par les cornes, il succombera », il désignait l'Europe par le bo^uf. l'Espagne et la Russie par les cornes ; — Fox s'écriant à la Chambre des communes : « En ce

temps-ci, l'honneur n'est plus que dans les foyers domestiques » ; — Bonaparte, son patriotisme au pas de charge, la réponse que Barère lui adressa, ou rêva lui avoir faite, lorsque le premier consul lui dit, après l'avoir délivré des persécutions infligées par cette poussière puissante qui fut le Directoire : « Vous devez être content des succès de Marengo — Général, il ne vous manque plus que la gloire de Scipion l'Africain ; » — l'observation de Barère lorsque, après le 9 thermidor, Sieyès proposa de placer sur le pavillon des Tuileries une grande cloche pour sonner le tocsin en cas d'émeute : G Dieu vous préserve de la messe de l'abbé Sieyès ! » — sa réplique à Fréron qui l'interrompait sans cesse par des injures : « Par quelle fatalité faut-il donc que la République française soit condamnée comme la Répubhque des lettres à avoir aussi son Fréron ? »

Barère raconte une plaisante anecdote sur certain bourgeois parisien, fils d'un échevin de la ville de Paris qui, en pleine Terreur, veut absolument être traité comme un noble, et se plaint de ce qu'on ne classe pas sa noblesse parmi la noblesse féodale. 11 insiste, Barère insiste à son tour et répète que sa noblesse toute moderne n'est nullement menacée. Il s'emporte et répond que l'échevinage donne une noblesse reconnue et Iransmissible ; ce que voyant, Barère lui offre une réquisition comme noble et lettré autorisé à rester à Paris : « Non, monsieur, je ne suis point homme de lettres. Je suis fils d'un échevin de la ville

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de Paris, je dois sortir, et je sortirai d'après la loi. » Il se retira fort en courroux. — Toujours l'alliance du comique et du pathétique ! Et peut- on s'empêcher de songer aux faux nobles, aux nobles d'origine récente qui, par vanité, se condamnaient au douloureux supphce de l'émigration^?

1. Je dois à l'obligeance de M. Rothan, dont on connaît les belles études diplomatiques, cette lettre inédite par laquelle Barère annonce à l'un de ses compatriotes l'envoi de son portrait par David. Cette toile faisait partie de la collection de M. Rothan.

« Tdrbes, le 21 juillet -1834. » Mon honorable défenseur.

» Je vois avec peine que vous refusez de recevoir de votre client vos honoraires dus à si juste titre pour m'avoir défendu devant les magistrats de mon pays et pour m'avoir conservé la plus précieuse de mes propriétés, la maison patenielle. Le prêtre lui-même ne vit-il pas de l'autel ? Pour suppléer à ce refus de recevoir vos honoraires, permettez-moi de vous faire présent d'un grand portrait à l'huile et bordure, qui n'a de prix que parce que c'est l'œuvre de l'immortel Da\id, mon ancien collègue et ami, qui fut le premier peintre de l'Europe.

» Je vous prie de Vaccueillir,(\e le déposer dans le cabinet de la bibliothèque de l'avocat célèbre qui a protégé mes droits dans mes vieux jours. Donnez à ce portrait le droit de famille, qui héritant de vos sentiments et de vos principes, ne se tirera point de l'oubli, qui est le dieu du siècle.

» J'ai l'honneur d'être, avec reconnaissance et avec ma considération la plus distinguée,

» Mon honorable défenseur,

» Votre très humble et très obéissant serviteur,

» Barère Devieuzac, » Membre du Conseil général du département des Uautes-Pyrénée*. »

A M. Lebrun, avocat à Tarbes.

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A Rome, le gouverneur général Miollis avait fait construire un grand théâtre et placer sur le fronton cette inscription : Theatrum impériale, théâtre impérial. Dans la nuit, un mauvais plaisant substitua cette version dont Barère loue l'esprit prophétique : Imperiuîn théâtrale, empire théâtral.

A propos de Fiévée, qu'il traite, chemin faisant, assez mal, l'auteur des Mémoires rapporte que le soir même de l'entrée du comte d'Artois à Paris, en 1814, un valet de pied vint à la rue Lepelletier demander M. Fiévée; les dames Saulnier, propriétaires de la maison, ayant répondu qu'il était à Nevers, préfet depuis une année : « Dans quel quartier est donc Nevers? demanda le valet. — Mais, dit-on au géographe d'antichambre, Nevers est dans le Nivernais, à plus de soixante lieues de Paris. — C'est différent, reprit le laquais, je vais rendre cette réponse. » Barère affirme tenir ce fait des dames Saulnier qui voulaient lui prouver combien Fiévée était estimé par les Bourbons.

Oui, la liberté vraie se laisse regarder en face et on la sert debout; elle n'est pas toujours une grande dame, fille du luxe, d'une civilisation raffinée, elle est aussi bourgeoise, paysanne, ouvrière, embellie par les vertus privées qui forment en quelque sorte le fondement, la base des vertus publiques; elle naît, elle dure, elle

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prospère là où la force, la raison, le droit, l'amour du progrès se combinent dans un harmonieux équilibre; elle repousse les contrcfa(;ons de ceux: qui se présentent en son nom. comme ces voleurs qui. parfois, se déguisent en gendarmes pour détrousser plus sûrement le voyageur; elle otfre ses bienfaits à ceuxlà mêmes qui blasphèment contre elle, qui la nient et veulent l'anéantir. Cette liberté-là, Barère ne la connut jamais : la liberté, telle qu'il la servit, n'est que le pseudonyme d'une égalité fausse, une jacobine armée de la torche et du poignard, réservant toutes ses faveurs à ses sectaires, une liberté terroriste, selon le cœur de Robespierre, de Collot d'Herbois, qui contemple la misère des aristocrates avec une joie semblable à celle des démons que Dante voyait occupés à regarder V étang de poix bouillante dans Malebodge; la liberté-fille chantée par Auguste Barbier,

Qui ne prête son large fl;;nc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veut qu'on l'embrasse Avec des bras rougis de sang.

à laquelle il faut restituer ses noms réels : licence, anarchie; elle agit avant dépenser, elle détruit au lieu de construire, elle dissout les nations qu'elle pousse vers le despotisme et l'invasion, comme l'autre liberté mène à la paix, au bonheur; elle est l'instinct aveugle, la populace imbécile et féroce, la guillotine, le chaos, le néant .

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Un ingénieux écrivain ^ a comparé la France d'avant 1789 à un grand théâtre où s'exécutaient de magnifiques opéras. Les places y étaient mal distribuées; le parterre faisait les frais du spectacle et on le laissait debout, serré, mal à l'aise, pendant que les favoris de l'intrigue et du hasard se prélassaient mollement dans des niches dorées et d'élégants réduits. Mais la foule d'en bas jouissait, recevait le plaisir par tous les sens, tandis qu'on baillait au-dessus d'elle : l'ennui des loges vengeait les gênes du parterre. Celui-ci, à la vanité prés, n'était pas le plus mal partagé, en sorte que tout le monde était à peu près satisfait. Des hommes vinrent qui entreprirent de désabuser le parterre de ces jouissances et de lui persuader que ses plaisirs, quoique mêlés d'épines, n'étaient pas des plaisirs. Le théâtre était supporté par un pivot : ils lui imprimèrent un mouvement de rotation en le faisant tourner sur luimême. Ils ont amené sur la scène ce que les toiles et les rideaux cachaient, mis derrière ce qui était devant, devant ce qui était derrière. Ils ont ensuite troué les t<jiles, détaché les cadres et les poulies, coupé les cordes, dépendu les nuages, et, présentant à l'œil du spectateur tous ces débris huileux, noircis et enfumés : « Stupides admirateurs, s'écrièrent-ils, voilà les objets de votre enchantement ! Voilà vos dieux, vos aïeux, vos rois et vos héros ! Prosternez-vous encore ! »

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