‹ Orchestres; poésiesChapitre 1 sur 50 · RUE RACINE · texte numérisé non relu

RUE RACINE

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Rési

A CHARLES MARTYNE

Avec l'alouette, Dieu qui ne dort jamais, exact, t'a réveillé. Assiste à la fête Du jardin mouillé.

Un mouton timide, Qui t'a suivi d'un œil mystérieui et noir. Au bassin limpide De ton abreuvoir

Buvait à l'aurore, Lorsque tu vins plonger, frissonnant et joyeux, Dans l'eau qui se dore, Ton front et tes yeux.

Car il faut se lever, et dès que l'on s'éveille. Que dirais-tu du voyageur restant au port Quand il est arrivé, quand la rade vermeille Est devant lui, cirque marin embrumé d'or?

Admire l'aube vierge et la beauté des choses, Respire ce bouquet de défaillantes roses, Mais sois en garde un peu contre ce pur matin, Lorsque sur le luisant, sur le petit jardin Riche d'un miUion de perles de rosée, Tu vas ouvrir tes yeux et ta large croisée. On revient de si loin, de ces confuses mers Du songe, des brumeux et des vagues éthers. D'un lumineux azur où l'on avait des ailes Blanches, vastes, soyeuses, fortes et si belles, Que l'on cherche au réveil, en voyant ses deux bras Dépouillés, si les grandes plumes ne sont pas Au pied du Ut étroit toutes amoncelées... Il faut te défier du matin.... Les vallées Ont de la nuit sous leurs cailloux, et les ruisseaux N'ont pas en vain roulé dans leurs Hmpides eaux

Des écharpes de lune et des paillons d'étoiles. Les lignes des coteaux flottent comme des voiles. Tu ne saisiras pas cette vibration.

Ne te mets au travail que lorsqu'un fort rayon Frappant ton encrier, tes papiers et ta table, T'indique, ordre divin, lumineux, admirable, Que des cœurs et du jour c'est l'élévation.

Tu n'es rien qu'un homme. Des fleurs, une pomme, Un vase rustique Décorent ta chambre ; Un lourd raisin d'ambre Pend au seuil antique.

Tu n'es rien, et lente Est la chair pesante Qui voudrait des ailes.

Tu n'es rien.... Écoute Dans ton cœur qui doute Ce bruit d'hirondelles ! . . .

Comment l'immense joie a-t-elle pu venir?

Le premier vers est là, brusque ainsi qu'une flamme,

A peine dégagé d'un divin limon d'âme....

Ta page, ce ciel blanc, commence à s'obscurcir.

n est, ce premier vers, la barre de nuages Qui gagne lentement l'horizon presque noir, Mais de cette nuée il va bientôt pleuvoir Un orage de mots, une averse d'images!

Les Mots ! Avec amour il faut les bien choisir. Tel est brillant de soie et d'or comme un vizir, Tel est un âpre oiseau dans des brumes glacées. Il en est de pareils au front des fiancées. Ceux des plantes sont lourds de sylvestres odeurs, Et ceux des papillons ont des éclats de fleurs. Certains ont des langueurs de belles femmes grasses S'accoudant à minuit au marbre des terrasses D'où l'on peut voir la mer entre les fûts des pins. Il en est de musclés, de forts et de sanguins, Il en est de blessés et de toujours malades. Il en est de plus vifs que l'éclair des œillades, Il en est de plus purs et de plus ventilés Que les cieux migrateurs des avrils pommelés. Quand on prononce ceux des riches pierreries S'écrasent sous les dents des poussières fleuries.

iO ORCHESTRES.

Les grands tribuns en ont qui font se hérisser Les villes, et les poings menaçants se dresser. Quelques-uns, rougissants, ne se disent qu'aux vierges; D'autres sont des rouliers aux tables des auberges Qui mangent du lard rance avec de gros couteaux, Mais tous vivent, et tous, ô Poète, sont beaux.

Fréquente à Jeun et la Pensée et la Musique, Car l'être qui digère est vil et pacifique.

Toujours achève un vers en regardant les cieux, Afin que ce vers soit vaste et mystérieux.

Ne sois pas trop longtemps assis devant ta table. C'est debout que l'on scande une strophe admirable.

Va quelquefois plonger au seau du puits profond Tes mains moites, tes yeux éblouis et ton front.

Si tu doutes d'un mot, laisse ta plume, écoute.... Il doit sonner en toi, comme sur une route

Sonne quand tout se tait un pas allègre et franc. Tu peux aller l'asseoir au jardin, sur le banc...

Mais ne tourne jamais trop brusquement la tête, Car tu pourrais surprendre une Muse, ô Poète,

Et voir ce que jamais un homme ne doit voir : Ses bras d'ivoire, ses seins purs, son grand œil noir.

Le laurier ruisselant dans sa tresse farouche. Et le secret divin qui flotte sur sa bouche....

YIIl

Je t'enseigne le sens fastueux du Pluriel.

Il enrichit les mots, il élargit le ciel

Derrière eux, et toujours, il fait du plus rustique

Un sultan merveilleux, un seigneur magnifique.

On ne doit l'employer qu'à la fin des beaux vers.

Il les fait frissonner de balancements verts

Pareils à ceux qu'on sent sous les vieilles allées ;"

Il les approfondit ainsi que des vallées ;

Il fait trembler au fond des grands alexandrins

L'azur et l'infini des horizons marins.

rx

Poète, le grand art n'admet point d« partage.

Absolu, tyrannique, il lui faut en servage

Tous tes instants ; il est le dur maître, et s'il veut

Exiger ta journée et ta nuit, il le peut.

Ne dis pas : « J'ai très faim, je vais dîner.... Sans doute

Un vieil ami m'attend sur un banc de la route. . . .

Je reprendrai demain ce vers inachevé

Sur lequel aujourd'hui j'ai vainement rêvé.... »

Si ton songe n'est pas tout pour toi, si ta porte

Au repas préparé que la servante apporte

Ne demeure pas close, et si, pour un ami,

Tu quittes le poème, et si, pâle, à demi

Sommeillant, dans la nuit, tu n'es jamais capable

De t'arracher au lit pour courir à ta table

Rallumer ta chandelle et, jusques au matin,

Essayer d'engouffrer dans un alexandrin

Un bleu torrent de lune aux perrons blancs de roses,

Les matins d'or pareils à des apothéoses,

L'azur plein d'ailes, le soleil à l'horizon,

Et la tiède douceur des soirs de fenaison,

Va manger, va revoir ton ami, faux poète

Dont le laurier jamais n'illustrera la tête.

Tu cherches àpremcnt cette forme épure'e

Sans^laquelle on te dit qu'il n'est point de dure'e.

Tu pèses chaque mot, comme un orfèvre l'or;

Tu le polis sans fin et le refonds encor,

Tu fais au pied des vers choir de noires jonchées ;

Tu^connais le secret des strophes ébranchées ;

De la page touffue où tu portes le fer

Ne demeure souvent qu'un vers précis et fier.

0 l'ardente splendeur vierge et mystérieuse Du métal dans sa gangue, ô le grand pin, l'yeuse, Le noirlfourmillement des bois jamais taillés Et seulement aux vents de l'automne effeuillés ; La sauvage beauté des choses naturelles I . . . Ne pâlis pas toujours au choc de deux voyelles. Jardinier scrupuleux, laisse tes boulingrins ;

Va-t'en sur les sommets où sont les romarins,

Les vieux chênes creuses en porches, noirs de lierres.

Les fleurs chastes, les eaux qui coulent sur des pierres.

Et les grands vents libérateurs. Bon jardinier.

Ton parterre charmant, correct et régulier,

Tes temples grecs parmi des ifs taillés en boule.

Ta fontaine qui sagement murmure et coule

De sa vasque de marbre au chemin de gazon.

Cela n'est rien. On vaut par le pan d'horizon

Que l'on peut refléter dans son cœur de poète.

Le mont n'est vraiment lui qu'à sa plus haute crête.

Il faut dire parfois des mots tumultueux.

Livides, noirs de nuit, fulgurants, orageux ;

Écrire un vers confus sur une feuille morte.

Et le jeter au vent furieux qui l'emporte

Vers les gouff"res d'azur et les espaces bleus.

i8 ORCHESTRES.

Ainsi qu un voyageur qui, sous l'été vermeil, Cherche une ombre à l'abri, tu poursuis le sommeil. Laisse ton lit défait et frustre l'insomnie. Ce n'est jamais en vain que la lampe bénie Se rallume. Debout ! chasse le cauchemar. Dans l'encrier peut-être, ainsi qu'un nénuphar, Un beau vers est éclos à fleur d'encre, ô Poète, Va le cueillir... et, sur ta table, l'épithète T'attend qui, tout le jour, sournoisement, t'a fui. Sors encore eff'aré de la confuse nuit Qui pèse vague, lourde et vide sur la terre. Et viens goûter l'orgueil du travail solitaire.

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