‹ Orchestres; poésiesChapitre 30 sur 50 · PRELUDE · texte numérisé non relu

PRELUDE

Ce que j'écris ici, ce ne sont pas des vers. Je me suis levé tôt, et, mes volets ouverts, J'ai moi-même allumé le fagot sec dans l'âtre. Les moutons éveillés que va garder le pâtre Font sur le vieux chemin un bruit d'averse, et moi Je songe à leur confus, à leur joyeux émoi. Lorsque après une nuit dans l'étable alourdie, Passée à rebrouter, animale, engourdie, Quelque vague pensée, à voir aux trous des murs Un astre clair, soudain, sur leurs pauvres yeux purs Ils sentent le vent frais de l'aube qui se lève. Ce que j'écris n'est rien. Je m'éveille, je rêve, A peine remonté des gouffres du sommeil, Mais j'attends que le ciel éclate en or vermeil Et que tous mes pigeons partent vers la lumière. Un toit fume; un coq chante au loin, et la dernière

Étoile au ciel glacé clignote, et le tombeau De ma mère blanchit.... Ah! comme il sera beau Le vers qui va jaillir et dont je sens les ailes Dans mon cœur anxieux, s'ouvrir, immatérielles!

Grand'Combe, 14 février.

Une heure du matin.... Octobre.... Un quai de gare

Dont le trottoir mouillé reluit comme une mare ;

Et sur un banc désert je regarde en rêvant

Un journal que balaye un peu d'humide vent.

Il se soulève ainsi qu'une grande aile grise

Qui voudrait, sans pouvoir, s'envoler dans la brise.

Sous ses arbres, là-bas, une humble ville dort :

Le mail est encombré par du feuillage mort,

La fontaine toujours déborde sur la place.

L'esplanade est obscure et personne ne passe ;

La femme du notaire écoute son mari

Qui ronfle.... Elle relit Madame Bovary,

Et soupire en levant parfois sa blonde tête....

Le fils du médecin qui veut être poète,

Répète un professeur de latin, alarmé,

A découvert Rimbaud, Verlaine et Mallarmé,

Et devant un petit bureau Louis-Philippe,

Il songe au noir laurier en allumant sa pipe.

La lune molle et jaune entre dans le dortoir

Du pensionnat. . . . Comme en plein jour, on pourrait voir

Sur les clairs oreillers, Blanche, Rose, Adeline,

Berthe, Marthe, Amélie, Angèle et Jacqueline,

Et les Yvonne, les Lucie et les Clara,

Qui rêvent d'officiers, de chanteurs d'opéra.

De devoirs, de cousins, de rubans, de dentelles,

Déjà, sans le savoir, charmantes et cruelles....

Je suis seul sur ce quai désert, sombre et banal.

Avec le vent plus vif qui froisse ce journal

Dont le bruit de feuillage emplit la nuit d'automne,

De ce trottoir humide à ce vieil astre jaune.

Tu t'habilles, tu prends dans un coffret de soie

Un ruban dont la moire écarlate flamboie,

Une cravate d'ordre, et tu fixes, distrait,

A ton flanc un crachat de brillants.... Le portrait

D'une femme, au mur lourd d'une tapisserie

Où des centaures blonds court la cavalerie.

Te regarde.... Sa robe est d'un beau vert prasin,

Sa main effleure un meuble où sont peints un raisin,

Des perles, des colliers, une coupe lucide.

Elle est rousse, hautaine, et cependant candide.

Princesse, pour ton nom sonore et ple'béien,

Elle a changé son nom fastueux, ancien,

Lourd d'histoire et de gloire, et, divine, elle t'aime.

Au plafond glacé d'or un lustre de Bohême,

Stalactite gelé, étoile, vif, astral,

Pend et dans les miroirs réfléchit son cristal.

Les dentelles d'un lit aussi large qu'une aire Traînent sur une peau de lion fauve et claire, Et sur de hauts chenets s'éteint un feu de bois. Ecarte les rideaux de damas pourpre, vois... Au perron de l'hôtel des calèches s'arrêtent Dont les riches chevaux presque cabrés halètent : Regarde. Il en descend d'illustres invités, De puissants voyageurs aux rois apparentés. De grands musiciens, des artistes... regarde Ces beaux bras arrondis, ces épaules que farde Un givre parfumé, ces uniformes lourds De feuilles d'or, ces vastes traînes de velours... Un cardinal gravit l'escaUer qu'il inonde D'un sillage sanglant. Une princesse blonde Le suit, et le perron sous le satin changeant De sa robe miroite en cascades d'argent.... Ton drame a soulevé les passions, en meutes. Et fait gronder un soir de sanglantes émeutes. Les dragons ont chargé jusque sur les degrés Du théâtre où vibraient encor tes vers sacrés... Ton génie est si grand que ton nom seul t'enivre... Va, gagne les salons, daigne sourire et vivre. Va....

Mais éveille-toi, s'il te plaît, mon ami, Tu vas te laisser choir, car tu n'es qu'endormi, Reviens du songe d'or, de la belle escapade. Allons, frotte tes yeux, au travail, camarade,!

L'été semblait gonflé de pluvieux automnes. Et vous, vous ressembliez à ces reines saxonnes Qui, jetant dans la nuit, sur leur robe de bal, Un manteau d'archiduc ou de feld-maréchal, S'enfuient vers des pays de lacs et de platanes, Avec de simples lieutenants ou des tziganes. Ob, ce beau soir mouillé, cet odorant soir vert, Cette robe d'été sous un manteau d'hiver ! Vous étiez du bois noir le génie et la fée, Sous votre grand chapeau rieuse et décoiffée ! L'auberge était blottie au creux des rameaux lourds. La pluie avait trempé vos souliers de velours, Et vous vous êtes déchaussée, et cette auberge Sentait le bois mouillé, le jardin et l'alberge, Et moi, tandis que l'eau ruisselait sur les ifs, Je pris entre mes mains vos pieds, ramiers captifs.

Ils étaient froids et blancs dans leur bas de meunière ; Souvenez-vous.... C'était un soir vert sans lumière, Dans ce pays rustique où Jean-Jacques Rousseau Allait voir la pervenche en fleurs, près d'un ruisseau....

Servante, ton fourneau plein de houille est pareil Au bûcher protecteur, crépitant et vermeil Que les grands voyageurs aux portes de leur tente Entretiennent, pieux, sentant dans l'ombre ardente Rôder confusément des couples de lions....

Mon ciel intérieur ruisselait de rayons.

Et j'y voyais monter, éblouie et rapide,

Une aurore de flamme à l'horizon limpide.

Dans un vallon sauvage on dressait des Hts d'or

Pour la Muse aux beaux pieds que j'attendais encor,

Et sur tous les chemins, à larges corbeillées.

On avait répandu des roses effeuillées.

L'azur prodigieux se creusait.... Radieux,

Les déesses au corps de neige et les grands dieux

Je les entrevoyais dans leurs fêtes sublimes.

Mon esprit délivré battait de l'aile aux cimes.

Le vent des hauts plateaux m'enivrait comme un vin,

J'étais prêt à saisir enfin le sens divin

De ce mon^ qui n'est qu'un vieux mystère sombre,

Et j'attendais l'éclair, épouvante de l'ombre.

Religieuse angoisse, âpre solennité !

J'étais comme un berger qui sous un ciel d'été

Attend le premier coup éclatant de tonnerre

Bien avant que l'orage ait écrasé la terre.

J'étais libre, lyrique, ébloui... mais soudain

J'ai senti les odeurs de la viande et du pain,

Et de l'immonde faim j'ai subi les atteintes.

Tu peux venir, les nobles flammes sont éteintes,

Et les vers, fauves roux, marchant à pas comptés,

Chassés par ton brasier, s'éloignent indomptés !

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