‹ Orchestres; poésiesChapitre 35 sur 50 · LA PURIFICATION · texte numérisé non relu

LA PURIFICATION

L'ermite ayant surpris un bain de belles filles

Dont les voiles le'gers se gonflaient aux charmilles

Est moins troublé que moi.... Les sombres dictateurs

Ruant leurs légions sur les agitateurs,

Entre des murs fumants aux toitures brûlées,

Sous des cieux où montaient les tocsins par volées,

Ne dompteraient jamais ce qui gronde, ce soir,

Dans mon cœur révolté comme un grand faubourg noir.

Mon cœur est un faubourg secoué de colères

Où battent du tambour des filles populaires.

Leur sein libre frémit comme sous un baiser,

Mais nul amant humain ne peut les apaiser.

Leur bande à chaque instant reçoit d'autres recrues,

Elles tiennent les cours, les places et les rues.

Et leur odeur emplit le crépuscule chaud.

D'enfantines beautés dressent un échafaud ;

Un carrefour est palpitant de gorges nues ; On entraîne des boucs dont les faces cornues Sourient étrangement et dont les museaux plats Hument la chair passant aux trous des falbalas. Ah! systèmes, sagesse et morales hautaines, Rentrez, rentrez, vous n'êtes pas les capitaines Qui pourraient apaiser ce faubourg révolté !

Il faut laisser agir l'ardente nuit d'été,

Je ne puis rien pour moi, ni pour mon cœur terrible,

Je suis la grande proie et la tremblante cible.

Des villages prochains aux pays inconnus.

Les plus belles viendraient, avec leurs beaux corps nus.

De la blonde meunière à la sultane d'ambre.

Emplissant le jardin, l'escalier et la chambre.

Je sens que je serais seul comme je le suis. . . .

Tout posséder au même instant : les corps, les bruits.

Les formes, les cités, tout ce qui vit et passe.

César du rêve et du désir! Ou, simple amant,

Ne vouloir dans un cœur qu'une fidèle place.

Et croire ingénument aux baisers, au serment

D'une bouche d'argile, et, voyant les étoiles

Se troubler dans les yeux d'une fille aux seins durs

Terrassée et vaincue au milieu de ses voiles,

Penser que l'on étreint les espaces obscurs,

La terre, le printemps et les raisons des choses,

Lorsqu'en réalité le corps chéri plus pur

Que toutes les blancheurs, plus roses que les roses,

N'est qu'un infranchissable et mystérieux mur!

Quel désarroi I Quesuis-je donc! La nuit m'accable.... Une fraternité lointaine et formidable M'apparente ce soir au monde entier. Mes sens Sont plus aigus. Je sais, je vois presque, je sens Ce que tous les dormeurs de la nuit qui s'achève Ne sentent ni ne voient au pays de leur rêve.... Au bord des lacs lombards, dans des parcs éclairés, On danse encor; l'hôtel a des carreaux dorés; Sur un balcon chargé d'un faix de balsamine, Un grand jeune homme enlace une épouse enfantine ; Je vois tous les jaloux pleurant d'être trahis, Je vois tous les bras nus pendant au bord des lits ; Je sens l'odeur des fleuves noirs entre les dalles, Des fleuves traversant les vieilles capitales ; Je vois les millions de chambres où l'on dort. Où l'on aime, où l'on souffre, où pénètre la mort ; Les rustiques amants parmi les lucioles ; J'aspire le parfum amer et lourd des fioles Que regarde un malade avec des yeux fiévreux, Et je vois et je sens le monde entier....

... Je veux A tout prix m'apaiser un peu. L'aurore proche Hésite et semble un feu derrière un mur de roche. Fermons les yeux, dormons.... Non je ne puis dormir. Car je me sens si pur que j'ai peur de mourir. On a l'aube et la mort que notre âme mérite. Cette nuit m'a brisé mais m'a purifié, Maintenant qu'elle fuit et que l'ombre me quitte J'ai des étonnements de jeune initié 1 Nuit de doutes, d'inquiétude et d'insomnie Qui m'as lavé le cœur, sois bénie et bénie! Je suis lucide et las. Mon être s'embeUit D'avoir veillé tout seul sans défaire mon lit. Etoile du matin, clarté, perle, harmonie, 0 limpide, lointain et chaste diamant.

Regarde, je suis doux et triste éperdument. Et toi, Soleil naissant empourprant ma croisée, Vois, je me suis levé, car ma nocturne ardeur S'est tondue en magique et divine rosée, Et ton premier rayon l'attire avec mon cœur !

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