‹ Orchestres; poésiesChapitre 36 sur 50 · LE CAVALIER · texte numérisé non relu

LE CAVALIER

Le village éveillé demeure encore et plonge Dans l'immobilité de la nuit et du songe. C'est l'heure trouble et sombre où, se frottant les yeux, Le berger se souvient du rêve merveilleux Qu'il a fait en dormant, de l'île fortunée Dont il fut roi, de cette ville abandonnée Blanche de clairs balcons et de terrasses, sous Le haut balancement des pins aux verts remous ; De ce palais, où, beaux corps d'ambre, ses sultanes Passaient leurs jours à regarder sous les platanes Les roses, les paons blancs, les souples lévriers, Et les jets d'eau montant entre de noirs lauriers.... Lorsque le matin naît sans qu'une aube le dore Qu'est-ce, dans l'infîni, que devient cette aurore? Aujourd'hui, tout le ciel sinistre et pluvieux Est comme un noir pays triste et marécageux .

Le village désert est noir comme une eau-forte. J'entends qu'au loin on ouvre et referme une porte, Et lentement, un grand cavalier passe au pas D'un énorme cheval. Je ne distingue pas Son visage. C'est Jean, c'est Jacques ou c'est Pierre, Le meunier matinal qui laisse sa meunière Dormir, et qui s'en va jusqu'au hameau voisin, Mais dans le clair-obscur livide du matin. Ce sombre cavalier est lugubre et terrible. Voit-on ses yeux cruels luire à travers le crible D'un casque, a-t-il bouclé, sans souci de l'hiver, Sur son torse bourru la cuirasse de fer? Vient-il du fond des temps tragiques de l'histoire. Lent et mystérieux sur sa monture noire? Si le hautain baron d'acier, le podestat Équestre, l'estaffier ducal : Malatesta Ou Sforze, bronzes verts au centre d'une place. Pouvaient éperonner leur bête de fer, lasse D'être immobile, c'est comme ce cavalier Qu'ils iraient....

On dirait qu'il revient de piller Une ville. Il est lourd, obscur et formidable. Il est pareil à ceux qui donnaient pour étable A leurs chevaux, bibliothèques et palais.... Je le vois au milieu d'un pays de marais Et de peste, guidant une horde vers Rome, Et dans ma rue en pente, il est tragique comme Un chevaucheur barbare allant vers les clartés Que faisaient en brûlant les antiques cités.

Cet amant n'avait pas avec assez de force Gravé profondément son chiffre dans l'écorce. Ce souvenir d'un soir qui fut peut-être beau, Le grand platane droit dont s'écaille la pdau, Après une saison l'a jeté sur la mousse. Et moi, j'ai ramassé l'écorce tiède et douce, Et je suis rentré seul en écoutant en moi S'éveiller des regrets, monter un vieil émoi. Ah! tu laisses, amour, lorsque tu l'as remplie, Dans notre âme brisée une étemelle lie !

i84 ORCHESTRES.

Page 1