‹ Orchestres; poésiesChapitre 46 sur 50 · LE REVE · texte numérisé non relu

LE REVE

Mon grand rêve, celui qui m'a toujours hanté, C'est de vivre dans un domaine inhabité Depuis longtemps ; le parc est devenu sauvage, Le pavillon est vaste avec un seul étage. On y respire même au plus fort des étés Cette odeur que l'on sent dans les propriétés Désertes : une odeur de roses et de paille De maïs....

Il est tard dans la nuit, je travaille A la table de quelque vieux surintendant, Les cires du flambeau font un buisson ardent Au milieu de la pièce obscure... et, de ma place. Je vois se refléter dans une immense glace Un coin du grand salon. Devant un clavecin Fleuri comme un balcon, en robe de satin, D'où jaillit son dos brun, son d'os d'ivoire et d'ambre.

Une femme est assise, et le vent de septembre Fait trembler sur sa nuque frêle un chignon lourd Et toujours écroulé. Les fleurs et l'abat-jour Me cachent son visage, il est calme et tragique, Triste, passionné, pur et mélancolique, Pareil à ceux que Rossetti peignait toujours. Elle aime les parfums, les miroirs, les velours, Les lévriers, les violettes et les masques. Elle pleure sans cause, elle a des jours fantasques ; Elle vient de très loin, elle connut un roi. Et je pense à sa vie avec un peu d'effroi, Et, quand dans ses cheveux elle plante une aigrette, Je songe à des galas, à quelque grande fête MiUtaire, et je vois près d'un vieux roi tremblant Passer une princesse, au trot d'un cheval blanc. Dans un spencer tout chamarré de colonelle.

Elle semble garder au fond de sa prunelle La vision d'un drame, et parfois, sur le seuil, Je la trouve, portant des roses, en grand deuil.... Et le parc est sauvage et peuplé de statues. Dans les vasques les voix des jets d'eau se sont tues, Et moi, dans un parfum de feuilles, de bois verts. Loin de l'affreux Paris, je murmure des vers.

Page 1