LÉGION D'HONNEUR
La révolution de 89 — berceau de la société nouvelle — abolit les institutions qui blessaient la liberté et l'égalité. L'assemblée nationale, déjà, en se montrant favorable à la réunion, dans un même ordre, de tous les mérites, de tous les services; l'assemblée nationale, qui avait déclaré (22 août 1790) que tout citoyen qui a servi, défendu, illustré, éclairé la patrie, a des droits à la reconnaissance de la nation; qui avait aouté que les marques d'honneur sont mises au premier rang des récompenses publiques; l'assemblée nationale, par un décret du 6 août 1791, entraina dans la ruine de la noblesse, de la pairie et des distinctions héréditaires, les ordres de chevalerie qui supposaient des distinctions de naissance. Ce décret épargnait donc l'ordre de Saint-Louis; et, quant au cordon bleu , on avait fait une exception en faveur du roi et du prince royal, mais Louis XVI ne voulut pas jouir de ce privilège.
La convention, d’une logique plus sévère, effaça même l'ordre de Saint-Louis; et l’on peut avouer que le courage des soldats de la république n'avait pas besoin de ce stimulant.
La chute des jacobins, qui avait assuré le triomphe des modérés, avait, en prolongeant la réaction, ramené une partie des hommes et des idées
anciennes; et, quand le 48 brumaire enfanta la constitution de l'an vin,
l'article 87 signala l'influence du général Bonaparte. Aussi, déjà dix jours après les consuls décrétaient, — outre une haute paye :
Aux grenadiers et soldats, des fusils d'honneur’;
Aux tambours, des baguettes d'honneur ;
Aux cavaliers, des mousquetons ou carabines d'honneur;
Aux trompettes, des trompettes d'honneur, qui portaient gravés le nom du décoré et de l’action ; |
Aux canonniers, des grenades d’or sur les parements de lhabit.
Pour obtenir ces distinctions, il fallait s'être signalé par des actions d'éclat, avoir pris un drapeau ou un officier supérieur, être arrivé le premier sur une batterie.
Il était accordé, outre une double paye, des sabres d'honneur aux officiers et soldats qui se distinguaient par des actions d’une valeur extraordinaire, ou des services extrêmement importants.
Ces récompenses échappaient à la plupart des reproches provoqués par les ordres de chevalerie, limitées à un petit nombre, réservées aux militaires, et pour des actes individuels et bien spécifiés; décernées sans sollicitation, elles n’effrayaient pas l'égalité. Mais évidemment le consulat n’était pas le dernier rêve de Bonaparte; et les armes d'honneur n'étaient que l'essai d’un ordre à l'unisson de ses espérances. Bientôt, en effet, le général républicain allait évoquer les formes monarchiques; le plébéien, s'asseoir sur un trône, ressusciter l'aristocratie, créer des rois, et allier sa famille aux anciennes dynasties.
Le projet de la Légion d'honneur rencontra peu d’opposants au conseil d'État. Présenté au corps législatif dans les derniers jours de la session, il fut voté en un jour; mais, sur 276 votants, l'opposition silencieuse déposa 110 boules noires. Au tribunat, dont on n'avait pas encore éliminé les vrais tribuns, la république soutint, avec une fermeté plus franche, sa dernière lutte contre l'invasion de la monarchie. La loi fut adoptée à la majorité de 56 suffrages contre 38 (29 floréal an x), et le 15 messidor suivant (3 juin 1802), un arrêté consulaire réglait l'organisation et l'administration du nouvel ordre. |
D'après l'exposé des motifs, la Légion d'honneur devait être une institution auxiliaire de toutes les lois républicaines; — servir à l’affermissement de la révolution; — mettre sous l'abri de la considération des légionnaires et de leur serment les lois conservatrices de l'égalité, de la liberté, de la propriété ; — effacer les distinctions nobiliaires qui plaçaient la gloire héritée avant la gloire acquise, et les descendants des grands hommes avant les grands hommes. C'était une institution politique qui plaçait dans la société des intermédiaires par lesquels les actes
du pouvoir seraient traduits à l'opinion avec fidélité et bienveillance, et par lesquels l'opinion pourrait remonter jusqu'au pouvoir; — enfin, et c'était le signe caractéristique, la grandeur de l'institution : elle paye aux services militaires comme aux services civils le prix du courage qu'ils ont tous mérité; elle les confond dans la même gloire, comme la nation les confond dans sa reconnaissance; elle unit par une distinction commune des hommes déjà unis par d’honorables souvenirs.
Puis, pour calmer tous les scrupules, l’on ne créait pas un ordre, le mot eût rappelé l’ancien régime; c'était une légion, avec des cohortes, expression empruntée à la langue d’un peuple libre sous le consulat. — Chaque cohorte, personnifiée en quelque sorte par une espèce de prytanée, offrait à son chef-lieu un hospice et des logements pour les décorés qui réclamaient de la patrie les soins dus à la pauvreté, à la vieillesse et aux blessures. — L'inégalité mème des grades avait son excuse. Dans une légion, quoi de plus naturel que des légionnaires, des officiers, des commandants? C'était une hiérarchie, etles citoyens étrangers à l'armée y pouvaient prendre rang. — La république trouvait une nouvelle garantie dans le serment exigé; et, pour ceux qui craignaient l'influence de la corruption, leurs méfiances étaient assoupies par le grand conseil, investi du droit de nomination.
L'histoire a montré où était la vérité : — dans les craintes des tribuns ou les promesses des courtisans. Deux ans à peine s'étaient écoulés, que le sénat conservateur proclamait l'empire. Ce fut Napoléon qui reçut les serments des premiers légionnaires, le 14 juillet 1804, anniversaire de la prise de la Bastille. Et bientôt la classe des grands officiers fut dédoublée, pour placer-dans un rang supérieur le grade nouveau des grands aigles.
Dès la première distribution, les limites de la loi furent reculées. En 1810, l'effectif légal était dépassé de dix-neuf mille, et au mois d'avril 1814, la légion comptait près de trente-sept mille membres. Aussi, bien qu'un pareil chiffre puisse s’excuser par les agrandissements du territoire, par la grandeur des armées, la continuité des guerres, et la rapidité des vides que la mort faisait dans la Légion; quoique la décoration civile, sur laquelle se reflétait l'éclat de la gloire des armées, füt épargnée, même au milieu de ces campagnes immortelles, l'étoile, symbole de l'étoile superstitieuse de Napoléon, voyait pâlir le feu de ses ravons, quand les étrangers ramenèrent la famille royale.
Le maintien de la Légion d'honneur fut imposé à la restauration; mais si elle accepta ce legs de l'empire, elle ne renonça pas à l'héritage de la vieille monarchie. Les ordres anciens furent rappelés de leur tombe, et le cordon bleu, réservé à la haute noblesse, prima le ruban rouge. La Légion subit aussi le baptème monarchique. Elle devint un ordre, et perdit ses cohortes, afin d'effacer jusqu'à la pensée des apanages que Napoléon avait rêvés pour ses grands dignitaires; le nombre des établissements d'éducation fut réduit. L’effigie de l'empereur était remplacée par celle d’un roi dont on exploitait la popularité; l'aigle céda la place aux lis. Malgré ses cinq branches, la décoration fut appelée la croix. Les grands aigles devinrent des grands cordons; les commandants, des commandeurs; les légionnaires, des chevaliers. La chancellerie tomba dans les mains de l'abbé de Pradt, et alors l'institution fut regardée comme appropriée au gouvernement qui se disait pieux par essence, et légitime par excellence.
L'ordonnance du 17 février 1815, sous le prétexte de fixer les bases d'admission et d'avancement, dénatura l'ordre par les plus étranges mutilations.
La dotation étant appauvrie, le traitement fut réservé aux soldats et sous-officiers, introduisant ainsi l'inégalité des conditions : injustice que la loi du 15 mars 1815 voulut réparer. Mais toutes les promesses de la peur furent oubliées après la victoire de Waterloo. — Aussitôt que Louis XVIII fut rentré aux Tuileries, les nominations des Cent-jours furent annulées. Plus tard (26 mars 1816), une ordonnance dont la légalité est justement contestée, réunissant les dispositions des lois, statuts et ordonnances, forma le nouveau code de la Légion, dans lequel on suivit attentivement les errements de 1815. Les traitements furent réduits de moitié, et l'on n’écouta qu’en 1820 (6 juillet) les plaintes des légionnaires. Dureste, cet ordre, dont on haïssait l'origine, fut avili par les mauvais choix d'abord, dont on n’exelut pas les fidèles de l’émigraton, les héros de la chouannerie, les transfuges et les traîtres de l'empire, les limiers de la police; ensuite par la prodigalité. Bien qu’elle eût disposé des soixante-trois cordons du Saint-Esprit, de douze mille cent quatre-vingts croix dans l'ordre de Saint-Louis, des cent décorations de l'ordre de Saint-Michel; bien qu'elle eût jeté les lis à pleines mains, la restauration avait porté le nombre des légionnaires à quarante-deux mille.
Avec les journées de juillet, la Légion d'honneur fut délivrée de ses mobles rivales. Sans abolir les ordres de la monarchie’, le roi des barricades ne porta plus, ne distribua plus que la décoration de la Légion, dont la forme avait été légèrement modifiée par un faible compromis entre les haines pour l'empire et les exigences du temps. Les légionnaires des cent jours furent rétablis dans leur grade.
Statuts. — La Légion d'honneur, dont le roi est le chef, est instituée pour récompenser les services militaires et crvils.
Elle est composée, non compris les princes de la famille royale et les étrangers, de quatre-vingts grands-croix, cent soixante grands officiers, quatre cents commandeurs, deux mille officiers, et un nombre illimité de chevaliers *.
Pour être admis, en temps de paix, 1l faut avoir exercé pendant vingt ans des fonctions civiles ou militaires avec la distinction requise.
En temps de guerre, les actions d'éclat et les blessures graves peuvent dispenser des conditions mises à l'admission et à l'avancement; et, en tout temps, les services extraordinaires.
On entre dans la Légion par le grade de chevalier, et aucun grade ne peut être franchi. On est promu officier après quatre ans; commandeur, après deux ans; grand officier, après trois ans; grand-croix, après cinq ans du grade inférieur.
Outre les cas extraordinaires, il y a par an deux distributions : le {°° janvier et le jour de la Saint-Philippe.
Les princes de la famille royale et les grands-croix prêtent serment entre les mains du roi, qui leur remet la décoration; et, en cas d'empêchement, il est remplacé par un prince ou le grand chancelier.
Pour procéder à la réception des chevaliers, officiers, commandeurs, grands officiers et grands-croix, le grand chancelier désigne un légionnaire d'un grade au moins égal à celui du récipiendaire.
Les militaires, les membres des administrations militaires, les gardes nationaux sont reçus à la parade; les personnes appartenant aux professions civiles sont reçues en séance publique des cours royales ou des tri-
‘ Nous en donnerons l'historique à l'Appendice, dans lequel se trouveront décrits les anciens ordres qui, sans être abrogés, ne se distribuent plus actuellement. 2 Au 20 novembre 1845 elle comprenait : 80 grands-croix, 196 grands officiers, 803 com-
mandeurs, 4,454 officiers, 43,885 chevaliers. Le nombre des nominations, depuis l’origine , dépassait 150,000.
bunaux d'arrondissement, lorsqu'elles ne penvent l'être par le chancelier ou son délégué.
L'officier chargé de la réception d’un mulitaire, après avoir reçu le serment : Je jure fidélité au roi des Français, à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume, lui remet le brevet et la décoration, et lui donne l’accolade.
Les étrangers sont admis, et non reçus, et ne prêtent aucun serment.
Aucun ordre étranger ne peut être porté sans l'autorisation royale.
Les grands-croix et les grands officiers jouissent, au palais et dans les cérémonies, des droits, honneurs et prérogatives attribués à l’ordre du Saint-Esprit.
Les légionnaires qui sont convoqués et assistent aux cérémonies publiques y occupent des places particulières.
Pour les honneurs funèbres et militaires, les grands-croix et les grands officiers sont traités comme les lieutenants généraux, lorsqu'ils n'ont point un grade supérieur; les commandeurs, comme les colonels; les officiers, comme les capitaines; les chevaliers, comme les lieutenants.
On porte les armes aux grands officiers, commandeurs, officiers et chevaliers. On les présente aux grands-croix.
La qualité de membre de la Légion se perd par les mêmes causes qui font perdre la qualité de citoyen; elle est suspendue par les causes qui suspendent l'exercice des droits eivils.
Aucune peine infamante ne peut être exécutée contre un légionnaire, qu'il n'ait été dégradé.
L'administration est confiée à un grand chancelier, toujours choisi parmi les hauts dignitaires de l’ordre; il est assisté d’un secrétaire général. Les décorations sont réparties entre les divers départements d'administration publique, et les nominations se font sur la présentation des ministres.
La décoration consiste dans une étoile à einq rayons doubles, surmontée de la couronne royale. L’écusson, centre de l'étoile, offre d'un côté l'effigie de Henri IV, et de l’autre la devise : Honneur et palrie, en exergue, autour d'un fond d’or à deux drapeaux tricolores. (PL. XXXF, n° 2.)
L'étoile émaillée de blane est en argent pour les chevaliers, en or pour les autres grades. |
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FRANCE
Les chevaliers et les officiers la portent à la boutonnière, les commandeurs en sautoir.
Les grands officiers portent, sur le côté droit de lhabit. une plaque semblable à celle des grands-croix, brodée en argent, et à la boutonnière, la croix d'or.
Les grands-croix portent une grande étoile en or, pendue au ruban passé de l'épaule droite au côté gauche; et, en outre, sur le côté gauche de l'habit ou du manteau, une plaque d'argent (pl. XXXE, n° 1), au milieu de laquelle est l'effigie de Henri IV avec l’exergue : Honneur et patrie. Les intervalles des cinq branches sont occupés par des lances d’or avec bannières tricolores.
La Légion d'honneur possède en rentes sur le grand livre, en actions sur les canaux d'Orléans, du Loing et du Midi, des revenus qui s'élèvent à 7,105,098 francs, dont environ 5,829,000 sont employés en traitements faits à des légionnaires de l'empire, et aux sous-officiers et soldats qui reçoivent chacun une pension de 250 francs.
Napoléon avait fondé à Saint-Denis et à Écouen deux pensionnats pour six cents demoiselles, filles, sœurs, .nièces et cousines germaines des légionnaires ; deux cents, élevées aux frais des familles ; trois cents, à demi-
pension, et cent à pension entière. Six autres établissements, destinés aux orphelines de la Légion, furent décrétés le 45 janvier 1840. Les orphelins trouvaient leur place dans les lycées ou les écoles militaires.
La restauration n’a maintenu que la maison de Saint-Denis, destinée à cinq cents élèves. Quatre cents places sont gratuites. L'entrée est permise aux filles des membres de tous les ordres royaux.
Les succursales ont été réduites à deux; elles reçoivent quatre cents élèves gratuites, et sont desservies par les religieuses de la congrégation de la Mère de Dieu.