VERGNES, DE CASTEL VERS
M. Vayssettes était un magistrat intègre , très versé dans la procédure criminelle , doué de beaucoup de pénétration et dont l’esprit fin se révélait souvent dans la conversation par d’heureuses saillies.
VERGNES DE CASTELPERS.
Vergnes, Jean-François, né à Castelpers, d’une famille obscure , était professeur de philosophie au collège de Rodez en 1792. S’étant fait remarquer par son ardeur républicaine au club dont il était membre, l’administration du département le nomma commissaire pour aller hâter le recrutement dans le district de Sauveterre, au mois de mars 1793. 11 prononça devant la société populaire de cette ville un discours véhément qui fut imprimé à 2,000 exemplaires. Son patriotisme lui acquit des protecteurs et lui valut l’emploi d’adjoint aux commissaires des guerres.
Il fut ensuite employé à l’armée du Rhin , et nommé commissaire des guerres à Béziers le 1 3 floréal an VI.
Il exerça les mêmes fondions à Rodez dans les premières années de l’Empire , et passa plus tard en Espagne où il demeura pendant toute la guerre en qualité de commissaire ordonnateur.
Réformé à l’époque de la Restauration , il fut rappelé à l’activité en 1830, et nommé intendant de la 10e division militaire. Il a été mis en disponibilité par ordonnance royale du 4 novembre 1839.
M. Vergnes avait fait son entrée dans la carrière législative aux élections du 14 mai 1815. Il était alors commissaire ordonnateur et chef de division au ministère de la guerre. Elu député quinze ans après (23 juillet 1831) par le collège électoral de St-AlTrique , il a été maintenu à la chambre par le suffrage des mômes électeurs jusqu’en 1846. M. Vergnes siégeait depuis la môme époque au conseil général de l’Aveyron qui lui a constamment décerné la présidence , depuis la mort de M. Merlin jusqu’à 1848.
Il avait été nommé chevalier de la Légion-d’flonneur au mois de février 1813 , officier du même ordre le 20 novembre de la même année , et commandeur en mai 1834.
M. Vergnes était aussi chevalier de Saint-Louis.
M. Vergnes, instruit par l’expérience du danger des doctrines révolutionnaires , a mis, pendant la durée de ses fonctions législatives , autant de zèle à soutenir la prérogative royale qu’il en avait déployé dans sa jeunesse à faire triompher la liberté.
On lui rend généralement cette justice qu’il a , pendant sa longue carrière , rempli les importantes fonctions dont il était revêtu avec honneur et probité , et qu’il est revenu les mains pures de ces guerres de la Péninsule où tant d’autres avaient fait de si scandaleuses fortunes.
Nous nous empressons d’ajouter que son obligeance à l’égard de ses compatriotes ne s’est jamais démentie , et que ceux qui ont réclamé son assistance ont trouvé en lui une protection toujours bienveillante et souvent efficace.
M. Vergnes avait épousé en premières noces M11' Donadieu, de Villefranche , dont il n’eut pas d’enfants. Mlle de Monseignat , sa seconde femme , l’a rendu père d’une nombreuse famille, entre autres de : Vergnes (Jean-de-Dieu) , capitaine au 5e régiment de lanciers ; Charles , avocat , membre du Conseil général de l’Avevron ; Henri , sous-intendant militaire adjoint, etc.
Il est décédé à Rodez le 22 septembre 1852 , dans des sentiments de piété qui n’étaient pas nouveaux pour lui, car il remplissait depuis grand nombre d’années, avec un zèle sincère , tous ses devoirs religieux. Il était âgé de 83 ans.
VESIN , ancien tribun.
Jean-François Vesin, avocat, né en 1764, à Monrepos, près de Gaillac , canton de Laissac , fut élu membre du conseil du département de l’Aveyron le 4 septembre 1791 , député au conseil des Cinq Cents le 20 germinal an IV, et mem-
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bre du Tribunat aux élections de l’an VIII. 11 parait que ses opinions favorables au coup d’Etat de brumaire lui valurent cette dernière faveur de la part du Sénat conservateur, chargé , comme on sait , de composer cette assemblée.
A la môme époque , il fut envoyé comme délégué des consuls dans les départements du Rhône , de la Loire , Haute- Loire , Puy-de-Dôme et Cantal , mission qu’il remplit à la satisfaction des esprits modérés.
Elu membre du Corps législatif le 6 janvier 1813 , et de la Chambre des représentants le 15 mai 1815., M. Vesin fit partie , dans ces deux occasions , de la députation aveyronnaise chargée de porter une adresse aux pieds du Trône.
Il avait d’abord été nommé conseiller à la cour impériale de Montpellier; mais, en 1812, il passa à celle de Mmes où il a siégé jusqu’à sa mort , arrivée le 18 février 1824 , toujours environné de l’estime de ses collègues , de la considération publique et d’une grande popularité.
L’Empereur l’avait distingué dans des occasions importantes , ainsi que Joseph , roi d’Espagne. Il était particulièrement lié avec Lucien Bonaparte ; le 18 brumaire, il se rendit à Saint-Cloud dans la voiture de Lucien , qui lui confia le dernier mot de cette mémorable journée.
M. Vesin , dont l’éducation scolaire avait été négligée, fut l’un des hommes de notre pays les mieux doués des facultés oratoires ; c’était une belle âme , un cœur brûlant et passionné ; de ces nobles foyers jaillissaient parfois des traits de flamme , que relevaient une voix forte et sonore , une haute stature et une tête énorme , alors superbe dans son animation comme celle de Mirabeau.
M. Vesin était chevalier de la Légion-d’Honncur et de l’ordre de la Réunion.
M. Emile Vesin, fils de celui qui fait l’objet de cet article, exerçait à Rodez les fonctions de procureur du roi lorsque éclata la tourmente de 1848 , et son nom se trouve honorablement mêlé à une page intéressante de notre histoire locale. Personne n’a oublié les grands services qu’il rendit à la cause de l’ordre à cette époque critique.
L’autorité publique , confiée aux plus mauvaises mains ,
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soulevait elle-même toutes les passions populaires pour faire disparaître jusqu’aux traces de l’ancien ordre social. Un club, inauguré dans l’un des faubourgs de la ville (1) , servait de rendez-vous aux agitateurs de toute espèce et retentissait des motions les plus subversives. Dans ce péril , quelques hommes résolus tentèrent d’opposer une force passive aux efforts de la démagogie en formant une assemblée rivale (2) , où se groupèrent à l’instant tout ce que la ville comptait de citoyens dévoués aux principes conservateurs de la société
M. Vesin en fut un des membres les plus actifs. Mais c’est surtout dans une occasion importante et , nous oserons dire, décisive , que son courage civique se déploya d’une manière admirable. Nous voulons parler de ces séances orageuses des 20 et 22 mars 1848 , où , de concert avec son ami H. Rodât , il tint tète à une foule de perturbateurs qui avaient envahi la salle et fit avorter leurs sinistres projets.
L’honorable M. Louis Foulquier (3), l’un des avocats les plus distingués du barreau de Rodez , présidait la séance dont nous allons reproduire les principaux traits.
Club de la Fraternité. — Séance du 20 mars.
« Citoyens , dit M. Foulquier, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. La liberté triomphe. Le gouvernement provisoire a publié une proclamation dont les termes font cesser le sentiment d’épouvante qu’avait répandu dans toute la France une circulaire du ministre de l’intérieur (4).
M. Foulquier donne ensuite lecture de la proclamation du gouvernement et des belles paroles adressées à une députa-
(1) Club des Travailleurs , tenu dans le local des prisons , au faubourg Sainte-Marthe.
(2) Club de La Fraternité', au palais de justice.
(3) M. Louis Foulquier, homme de cœur et de talent, a été enlevé par une mort prématurée à ses nombreux amis et au parti de l'ordre dont il était un des plus fermes appuis , le 12 août 1853.
(4) M. Ledru-Rollin. La circulaire dont il s’agit avait été rédigée, à ce qu’on assure , par M** Georges Sand.
tion d’un club de Paris par M. de Lamartine. M. H. Rodât prend la parole et , dans une improvisation animée, il s’élève contre toute atteinte portée à la liberté des suffrages. Après avoir applaudi aux nobles paroles par lesquelles M. de Lamartine a protesté du respect du gouvernement provisoire pour cette précieuse liberté et à la proclamation du gouvernement qui impose à ses représentants l’obligation de s’abstenir de faire peser l’autorité dont ils sont investis sur le scrutin qui va s’ouvrir, il regrette qu’au milieu de nous des principes si sages aient été méconnus. 11 donne lecture d’uno circulaire adressée par le citoyen Raginel , commissaire du gouvernement, aux instituteurs primaires du département , et dans laquelle on remarque ces mots : « Je vous enverrai dix noms choisis par moi , de concert avec le comité électoral de Rodez ; adoplez-les avec confiance ; ils seront comme moi vos amis, etc. » Celle lecture terminée , l’auditoire s’écrie : A bas la circulaire ! brûlez la circulaire !
M. Rodât, qui la tenait dans les mains, la livre aux flammes au milieu d’un applaudissement général.
Séance du 22 mars.
La foule se presse de bonne heure dans la salle. Elle est très-animée. La présence d’un grand nombre des habitués du Club des Travailleurs , qui ne tient pas séance aujourd’hui, leur agitation , leur attitude, annoncent des projets sinistres.
La manifestation qui a eu lieu à la dernière séance de la réunion de la Fraternité , un discours violent prononcé la veille au club des Travailleurs sont dans tous les esprits. Il est clair que les démagogues viennent chercher leur revanche.
M. Yesin demande et obtient la parole. Il s’adresse d’abord aux habitués du club des Travailleurs ; il se félicite de pouvoir se faire entendre d’eux , dit que si le club des Travailleurs avait tenu séance aujourd’hui , son intention était de s’y présenter et d’y demander la parole. Il pense que rien ne serait plus malheureux que cette séparation complète qu’on cherche à établir entre les diverses classes de la société. Il adjure
tous ceux qui l’écoutent de résister aux efforts que l’on fait pour opérer cette scission , proteste des sentiments de vive fraternité et d’union sincère qui animent tous les habitués de la réunion devant laquelle il parle en ce moment.
M. Vesin est amené à parler d’un discours prononcé la veille au club des Travailleurs , discours dont quelques expressions méritent la réprobation générale. La manière originale et incisive dont l’orateur a flétri ce discours excite les applaudissements et les acclamations d’une grande partie de l’assemblée.
M. H. Rodât succède à M. Vesin. Il fait , lui aussi , un appel à l’union, à la fraternité. A ce dernier mot, une voix s’écrie : Il n’y a point de fraternité ici ! L’interrupteur n’est autre que l’orateur du club des Travailleurs , celui-là même que M. Vesin vient de traiter d’une manière si poignante (1).
Cet orateur se dirige vers la tribune. A peine y paraît-il, que des cris d’indignation éclatent dans une partie de la salle. Il essaie de parler et le peu de paroles qu’il peut faire entendre ne font qu’accroître cette indignation. Plusieurs orateurs se montrent à côté de lui : aucun ne parvient à se faire écouter.
Le tumulte et le désordre sont au comble. Une masse d’ouvriers s’est portée au pied de la tribune en poussant des cris sauvages et proférant les plus dures menaces. Le moindre emportement, la moindre imprudence de la part des hommes d’ordre , en ce moment en scène , peuvent amener une collision sanglante. Us demeurent impassibles et calmes, promenant leurs regards assurés sur cette foule furieuse. L’orage gronde ainsi pendant près d’une heure. A la fin, M. Vesin parvient à dominer le tumulte. Il revient sur la circulaire aux instituteurs, la discute , la flétrit avec une verve de plus en plus incisive ; il signale les courtiers électoraux que l’autorité envoie dans les cantons , « moyen de corruption tellement audacieux , dit-il , que jusqu’ici aucun gouvernement n’avait osé s’en servir. »
(1) Le sieur Dufort , professeur de seconde au lycée de Rodez , l’un des promoteurs les plus ardents des nouvelles idées démocratiques.
La lierté de son action oratoire a triomphé complètement des scènes de tumulte préparées à l’avance ; les émeutiers s’écoulent à petit bruit ou gardent le silence; son discours est vivement applaudi. »
Certes , voilà des titres que MM. Vesin et Rodât ont acquis à la gratitude éternelle de tous les honnêtes gens. Leur énergie ranima le courage défaillant des bons citoyens ; on serra plus étroitement le faisceau formé contre l’anarchie, et toutes les manoeuvres des artisans du désordre ne purent triompher de cette cohésion des forces conservatrices réunies.
Bientôt après , vint le jour des élections, et l’immense majorité obtenue dans le département par nos deux honorables amis (1) fut une double et éclatante manifestation des véritables sentiments politiques du pays et de sa juste reconnaissance.
De tous ces faits ressort un haut enseignement : c’est que la droiture et le courage sont dans les temps difficiles le plus sûr guide de la conduite et la meilleure garantie du succès ; c’est qu’il suffit aux bons citoyens d’être unis et de vouloir pour résister à toutes les tentatives de désordre des brouillons et des factieux.
M. Vesin remplit noblement sa tâche dans les deux assemblées nationales de ce gouvernement républicain que d’incroyables événements avaient fait appesantir sur la France.
Quand cette forme fut brisée, M. Vesin vint dans son pays reprendre sa profession d’avocat , et il l’exerce à Rodez avec une distinction qui nous permet de dire, sans crainte d’être démenti , que jamais , parmi nous , la défense , dans les causes criminelles , ne trouva de plus habile interprète , ni l’art oratoire d’aussi vigoureux jouteur.
(1) M. Vesin , 60,467 suffrages pour la Consliluantc.
44,660 suffrages pour la Législative.
M. ltodat , 38,331 suffrages pour la Conslituaule.
45,085 suffrages pour la Législative.
Le général VIALA.
La province qui a donné le jour au général Viala compte dans ses annales des officiers généraux dont le nom est plus illustre ; il est douteux qu’elle en ait produit aucun d’une bravoure plus éprouvée.
Sébastien Viala naquit à La Mouline , près de Rodez , le Il mars 1763.
Il fit ses études au collège de Rodez , qui était alors sous la direction de l’évêque du diocèse et comptait plusieurs professeurs distingués. Il fut le condisciple de MM. Frayssinous, de Monseignat, Boyer de Paume , Gaston , etc.
Au sortir du collège, le 4 novembre 1781 , il entra comme volontaire dans le régiment de Vermandois , préférant ainsi la carrière militaire à l’état ecclésiastique que sa famille voulait lui faire embrasser.
Il était sergent-fourrier depuis deux ans et on lui offrait l’épaulette d’officier de fortune lorsqu’il demanda et obtint son congé le 9 octobre 1789.
Il revint à Rodez pour entrer dans le commerce, mais la gravité des évènements politiques qui s’annonçaient le fit hésiter.
Sur ces entrefaites on organisa la garde nationale de Rodez , et Viala fut élu d’abord capitaine , puis commandant en second.
Il faisait partie du détachement envoyé à Soulages pour escorter la dépouille mortelle de Boyer-Venasque. L’assassinat de cet homme , qui ne manquait pas de popularité à Rodez , avait produit une telle irritation que les hommes du détachement se partagèrent en deux camps prêts à en venir aux mains : les uns voulant soit aller rechercher la main de l’assassin qu’on supposait se trouver cachée dans le château de Soulages , soit dévaster ce château ; les autres , parmi les-
quels étaient Viala , s’opposant énergiquement à cet acte de violence. L’intervention héroïque d’un habitant du pays où le crime avait été commis, M. Vesin (4) qui se plaça entre les deux camps , put seule arrêter l’effusion du sang.
Lorsque la province fut divisée en districts , Yiala fut attaché à l’administration de celui de Rodez.
Il se décida à rentrer dans l’armée active en 1 792 et s’enrôla dans le 2' bataillon de volontaires de l’Aveyron , espérant bien rentrer dans ses foyers après la campagne qui allait s’ouvrir. Il fut élu successivement par ses camarades lieutenant, capitaine et second lieutenant-colonel.
Lorsque ce bataillon quitta l’Aveyron , il comptait dans son sein plusieurs hommes qui devaient s’élever haut dans la hiérarchie militaire ou mourir glorieusement sur le champ de bataille. Il suffira de nommer ici les généraux Tarayre, Béteille, Bernard , les colonels Higonet, Rogéry.
En l’an II , le deuxième bataillon de l’Aveyron fut amalgamé avec un autre pour former la 56e demi-brigade, et Viala fut nommé commandant du premier bataillon de cette demi-brigade.
Deux ans après la 56e demi-brigade fut amalgamée à son tour avec une autre pour former la 85e demi-brigade ; Viala fut encore promu au commandement du premier bataillon de la 85e demi-brigade.
Ecrire une notice sur le général Viala , c’est en quelque sorte suivre pas à pas en Italie , en Egypte et en Allemagne, celte glorieuse phalange d’enfants de l’Aveyron , depuis son départ en 1792 jusqu’à la célèbre bataille d’Iéna où ce qui en restait, après tant de combats et de vicissitudes diverses , fut à moitié détruit.
La 85e demi-brigade s’appelait à Iéna 85e régiment de ligne; elle avait, avant d’arriver à Iéna , joué un rôle important en Italie et en Egypte.
En l’an II , Viala assista, à la tète de son bataillon , à la bataille du Puget-Teniéres, en Italie ; s’empara de Rodda à la
(1) Père du membre de la Constituante de 1848 et de l'Assemblée législative.
tête de 200 hommes , contribua à la prise d’Isola en chassant l’ennemi d’une hauteur du sommet de laquelle il arrêtait le mouvement des troupes françaises;
Se trouva à la prise de Guilhaume , de Saint-Etienne , eut beaucoup de petites affaires dans les montagnes du comté de Nice;
Durant la même année , il passa à l’armée des Alpes ; chassa l’ennemi de la vallée de Morin ;
Prit part au siège de Toulon et se trouva aux attaques des redoutes et de la montagne de Pharamond , assistant ainsi à la première action d’éclat de celui qui devait être le plus grand capitaine des temps modernes ;
Contribua à la prise de Saorgio et d’autres postes occupés par les Piémontais jusqu’au col de Tende , et fit partie de la colonne qui marcha sur Coni.
L’an III s’écoula sans que le bataillon commandé par Viala jouât un rôle bien actif.
Il n’en fut pas de même de l’an IV.
Au mois de frimaire de cette année, ce bataillon livra un assaut à la redoute de Saint-Bernard-sur-Garregio , et contribua aux prises de Céva, St-Michel et Mondovi, en Piémont.
La 85e demi-brigade fut durant la même année embarquée sur le lac de Guarde , débarqua à. Corbole et marcha sur Rovereddo, après avoir chassé l’ennemi de Nago, Mori et Liganne.
Enfin, durant la même année, elle assista à la prise de Lavis, en avant de Trente.
L’an V fut laborieux aussi pour la 85° demi-brigade.
Le 12 brumaire elle attaquait Segonzano et les hauteurs. Le 1 3 elle reprenait les postes de Pinet , Rizzolaga et Lapiazza.
Le 14, le commandant Viala ayant sous ses ordres trois bataillons, défendait pendant une journée entière ces trois postes contre une armée autrichienne forte d’environ 10,000 hommes et commandée par un prince en personne.
Le 1 6 et le 1 7 Viala , à la tète d’un seul bataillon, se plaça sur les hauteurs qui dominent Rovereddo , et il s’y maintint .| vaillamment jusqu’à ce que l’armée française, qui battait en retraite, eût défilé.
Le 27, il chassa l’ennemi de divers postes qui se trouvaient à la gauche de la division Joubert.
Le 28 , il prit une part active à la bataille de Rivoli , dans laquelle les Français cédèrent au nombre.
Le 2 frimaire l’armée française et la 85e demi-brigade prirent leur revanche de la journée du 28 brumaire. Rivoli retomba au pouvoir des Français, et la part que le commandant Viala prit à cette seconde bataille de Rivoli mérite d’être mentionnée.
Une demi-brigade d’infanterie légère qui formait la tête de la colonne se replia tout à coup, et le commandant Viala, qui suivait cette demi-brigade, se trouva bientôt au premier rang en face d’un ennemi victorieux. La 85e demi-brigade hésite. Il ne reste autour du commandant qu’une vingtaine de braves grenadiers disposés à mourir à côté de leur chef. Cette contenance héroïque arrête le flottement qui se manifestait dans toute la colonne. Les rangs se resserrent à la suite du brave commandant de la 85e et l’ennemi est mis en déroute. Viala fait plus de 800 prisonniers et prend à l’ennemi son artillerie et ses bagages.
Le 5 nivôse, vingt jours avant la célèbre bataille de Rivoli, il prit part à quelques engagements à La Coronna.
Le 26 du même mois fut un jour mémorable pour le premier bataillon de la 85e. Ce bataillon reçut l’ordre d’attaquer l’ennemi qui se trouvait en arrière de Caprino. L’ordre donné fut énergiquement exécuté. Viala fit 3,000 prisonniers et poursuivit l’ennemi jusqu’à l’escalier delà Coronna.
En l’an VI le 1 cr bataillon de la 85e demi-brigade fut embarqué à Marseille pour l’Egypte.
Le 21 prairial il attaquait l’île de Gozo et s’emparait de la ville et des forts.
Le 1 4 messidor il débarquait en Egypte et contribuait à la prise d’Alexandrie.
Le 26 du même mois il assistait à la bataille de Chabraïs;
Le 3 thermidor à la bataille des Pyramides ;
Et le 20 il se battait à Elhanka contre les Arabes réunis aux Mamelouks d’ibrahim Bey.
Le 21 pluviôse an VII , Viala , à la tête de son bataillon ,
assistait au siège d’Ellarich et contribuait devant cette place à la prise du camp des Mamelouks.
Le 30 ventôse il participait au siège de Saint-Jean-d’Acre.
Durant ce siège et en germinal , il reçut l’ordre de conduire de l’artillerie , le long de la mer, de Saint-Jean-d’Acre à Jaffa, d’où il devait revenir escortant un fort convoi de munitions et de chameaux.
Il exécuta de point en point l’ordre qu’il avait reçu , bien qu’ayant constamment sur les bras une armée de 6,000 Arabes ou Napelousins.
A son retour, le général en chef Bonaparte l’invita à sa table et le félicita hautement.
Pendant la durée du siège de Saint-Jean-d’Acre, le premier bataillon de la 85e prit part à plusieurs assauts , son commandant en tête , repoussa de nombreuses sorties, détruisit des travaux extérieurs de l’ennemi sur la gauche de l’armée française et encloua les pièces.
Pendant le cours de ce siège périlleux le colonel de la 85e demi-brigade fut tué. Les officiers du corps s’empressèrent de faire une démarche auprès du général en chef et le supplièrent de mettre à la tête de la 85e le commandant Viala, dont ils avaient admiré l’impassible courage pendant les assauts. Ce dernier fut nommé, bien que le général en chef Bonaparte eût adopté la règle de ne prendre jamais les colonels parmi les officiers du corps qu’ils avaient commandés. La nomination du colonel Viala remonte au 30 floréal an VII.
Il assista, le 29 ventôse an VIII , à la bataille d’Héliopolis et à la prise du camp ennemi.
En germinal même année , il contribua à la prise du fort deBelbeïs, au combat de Koraïm et au siège du Caire.
En l’an IX il assista à la bataille d’Aboukir et reçut devant le Caire une blessure grave. .
Le brave Higonet et lui observaient de près les mouvements ou la position de l’ennemi. Higonet tenait la longue vue. Tout-à-coup l’instrument d’optique tombe. Une balle vient de traverser la main qui le tenait. Viala veut le relever. Une autre balle l’atteint lui-même à la figure et va se loger sous la peau du côté opposé de la face.
Durant cette même année Viala reçut la mission d’aller, à
la tête d’un corps de cent dromadaires , apporter au Caire , place alors assiégée à la fois par des corps Turcs , Anglais et Mameloucks, des dépêches au général Menou. Les cent dromadaires , après avoir parcouru le désert , arrivèrent à l’improviste devant le Caire , traversèrent les lignes des assiégeants et pénétrèrent dans la ville.
Il prit une part glorieuse k la bataille de Canope et alla , après cet effort suprême , se réfugier dans Alexandrie avec le général Menou.
Viala rentra en France avec l’ensemble de l’armée expéditionnaire (1).
La 85e demi-brigade avait perdu de bons soldats, de braves officiers , tels que le capitaine Cayron , tué au siège du Caire. Plusieurs officiers avaient été promus kdes grades supérieurs, tels que Tarayre et Higonet qui étaient devenus chefs de brigade ; Béteille , qui avait obtenu le grade de chef de bataillon ; Bernard qui avait été nommé aide-dc-camp du général Lagrange. Néanmoins, la 8oc demi-brigade possédait encore beaucoup de soldats et d’officiers aveyronnais.
La 85e demi-brigade alla d’abord tenir garnison k Albi , d’où elle ne tarda pas k être dirigée sur Sarre-Libre , où elle tint garnison pendant l’an X et l’an XI. Elle passa par Rodez, et les personnes d’un âge avancé se rappellent encore l’accueil enthousiaste qui fut fait par la population ruthénoise
(1) Le colonel Viala débarqua à Toulon où se trouvait le général Menou. Ce dernier lui écrivit pendant qu’il élail encore en quarantaine une lettre qui contient le passage suivant : « 11 y a longtemps » qu'on cherchait à faire évacuer l’Egypte. Je n’entrerai ici à cet » égard dans aucun détail. J’attendrai que le gouvernement m’ait » donné les ordres , et s'il lui convient de savoir la vérité, je la dirai » avec toute l’énergie dont je suis capable. »
La correspondance du général Viala contient une autre lettre du général Menou. Cette lettre remonte à l’époque où le général fut nommé administrateur-général et commandant en chef du Piémont. Elle contient un passage propre à faire connaître ce personnage.
Le gouverneur du palais, Duroc , écrivit, le 10 frimaire an X, au colonel Viala une lettre où il est dit que les renseignements qui ont été donnés au premier consul sur la 85' demi-brigade ont toujours été avantageux pour elle.
k ce corps éprouté par tant de batailles , qui avait concouru à tant de victoires.
La 85e demi-brigade n’avait pour ainsi dire pas d’uniforme. Soldats et officiers portaient encore leurs costumes d’Afrique tels qu’ils avaient pu se les procurer dans ce pays lointain. Habits et casques , tout laissait apercevoir le glorieux passage des balles ennemies.
La 85* demi-brigade fut appelée k faire partie du camp de Boulogne. Viala y reçut la croix de chevalier de la Légiond’Honneur an moment de la création de l’ordre , de la main même de Bonaparte. Le 26 prairial de la même année , il fut promu au grade d’officier du même ordre. Il commanda la 3e division du camp de Bruges (ans XII et XIII).
Après la dissolution du camp de Boulogne , la 85' demibrigade fut incorporée dans la division Davout et dirigée sur l’Allemagne.
La demi-brigade que commandait le colonel Iligonet fit aussi partie de ce corps d’armée.
La 85e occupa pendant assez longtemps , après la bataille d’Austerlitz , le château de Kirberg, appartenant au prince Hohenloé , et Viala eut pour le prince et sa puissante famille des égards qui lui valurent rattachement du prince , attachement dont on trouve la preuve dans sa correspondance.
Pendant les années 1804 , 1805 et 1806 Viala fit partie de la grande armée.
Ce fut durant cette dernière année qu’eut lieu la bataille d’Iéna, au gain de laquelle le 85e et son colonel contribuèrent avec la plus grande distinction.
Pour bien saisir l’importance du rôle assigné au 85e régiment, quelques explications sont nécessaires.
On sait que la victoire d’Iéna eut pour conséquence la soumission entière de la Prusse.
L’empereur Napoléon et le roi de Prusse prirent en personne part k la bataille.
L’armée française était divisée en plusieurs corps. Le plus important avait été placé près d’Iéna et il était commandé par l’empereur en personne.
A plusieurs lieues k gauche se trouvait le corps du maréchal Davout composé de 26,000 hommes.
Plus loin encore du corps principal , était Bernadotle k la tête de 12 ou 15,000 hommes.
L’armée prussienne était , elle aussi, divisée en plusieurs corps. Le plus considérable se composaitde 80,000 hommes. Il était commandé par le roi et le maréchal de Brunswick , général en chef des armées prussiennes. Le prince royal en faisait partie.
Ce corps ne se porta pas contre celui que commandait l’empereur , ainsi que ce dernier s’y attendait.
Il se dirigea sur celui du maréchal Davout qu’il espérait bien écraser. Davout, informé du péril, va trouver Bernadotte qu’il supplie de se joindre à lui , lui proposant , s’il le désire , le commandement en chef des deux corps d’armée. Soit jalousie , soit tout autre motif, Bernadotle resta inflexible.
L’intrépide Davout, livré à lui-même, se décide à faire du moins acheter cher la victoire.
Entre l’armée prussienne qui s’avance et le corps du maréchal Davout , si inférieur en nombre , se trouve , sur une hauteur, le village de Hassen-Hausen. Ce village va devenir le pivot de la bataille.
Davout place à la hâte k l’entrée du village et k cheval sur la grand’route le 85', k la tête duquel se trouve le colonel Viala.
Il donne des ordres pour que deux autres régiments, appartenant aussi k l’immortelle et invincible division Gudin , secondent la résistance du 85' qui va avoir une armée entière sur les bras.
La confiance du maréchal Davout ne fut pas trompée. Le 85' fit son devoir. « Il se comporta, dit M. Thiers, dans son » Histoire du Consulat et de l’Empire (1 j, avec une valeur » héroïque. Refoulé dans l’intérieur du village , il en barrait » le passage avec une indicible fermeté , répondant par un » feu continu et adroitement dirigé, kla masse épouvantable » des feux prussiens. Ce régiment avait déjà perdu la moitié » de son effectif qu’il tenait ferme sans s’ébranler »
(1) Tume Vil , p. 138.
516 LE CÉNÉIUL V1ALA.
Le colonel eut deux chevaux tués sous lui. Atteint luimême presque à bout portant par un soldat embusqué , son corps fut abandonné sur le champ de bataille et la nouvelle de sa mort fut insérée dans le. Moniteur.
Heureusement la blessure, quoique d’une extrême gravité, ne fut pas mortelle, grâce surtout au dévouement d’une jeune négresse qu’il avait achetée en Egypte et qui ne le quitta jamais.
Le silence gardé par les Annales militaires sur ce glorieux fait d’armes préoccupa quelques-uns des officiers du régiment. L’un d’eux, M. Lourde, de l’Ariège, en exprimait son étonnement mêlé d’indignation au général Viala. On lit dans une lettre écrite au général Viala que le régiment perdit à Hasse-Hausen i ,400 hommes , dont 38 officiers.
Le corps du maréchal Davont mit en déroute les 80,000 Prussiens, tua le prince royal , blessa le maréchal de Brunswick et remporta l’une des plus belles victoires mentionnées dans nos annales.
Bonaparte , qui croyait avoir eu affaire lui-même à léna , au gros de l’armée prussienne , se montra d’abord incrédule au récit des événements qui s’étaient passés à Awerstaedt. Mais il ne tarda pas à en comprendre la gravité et il se hâta d’en récompenser les principaux acteurs. Davout fut nommé duc d’Awerstaedt. Le colonel Viala fut promu immédiatement et avant toute présentation au grade de maréchal-de-camp (I).
(1) « C’est à votre mérite seul , lui écrivait le général de division Gudin , dans une lettre datée de Varsovie 4 décembre 1806; c’esl h votre mérite seul que vous devez votre avancement. Votre belle conduite à l’affaire du 14 a été connue de Sa Majesté et il s'est empressé de vous en témoigner sa satisfaction , car votre nomination a précédé toutes demandes qu'on aurait pu faire. »
On lit dans cette lettre que l’empereur accorda 130 décorations h la division.
Le brave général de brigade Gautier lui écrivit, le 29 octobre 1806, de Malchow , près de Berlin , une lettre qui commence ainsi :
« De tous les actes de justice dont l’empereur vient de combler la » division, aucun ne m’a fait plus de plaisir que votre promotion , » non pas que j'aie h m’en féliciter particulièrement , puisque je » perds le meilleur des colonels , mais parce que l’opinion de tous
Le colonel Higonet aurait eu le même avancement , mais malheureusement il fut tué dans cette grande bataille.
Le général Viala rentra en France dans un état de santé qui inspirait les inquiétudes les plus sérieuses.
L’empereur lui confia un commandement, à son choix , dans la neuvième division militaire. (1) Le général Viala opta pour le commandement du département de l’Aveyron , son pays natal , où les généraux Béteille et Tarayre avaient projeté de se joindre à lui à la fin de leur carrière militaire (2).
Plus tard il fut appelé au commandement des Hautes-Pyrénées (3), où il devait avoir sous ses ordres une colonne mobile de 1 ,200 hommes.
Le général Viala fit l’essai de ses forces, mais il se vit contraint de demander un poste qui exigeât moins d’activité physique.
Il reçut alors l’ordre de débloquer l’importante place de Figuières où était assiégé un détachement de l’armée française. Le général Viala exécuta heureusement la mission qui lui avait été confiée , et il s’établit dans le fort de Figuières dont il prit le commandement. Il resta dans le fort pendant environ deux années, après quoi il se vit forcé , par l’état de sa santé, de demander etobtint la retraite bien qu’il n’eût que 45 ans. Avant de la lui accorder, l’empereur le nomma gouverneur de l’hôtel des Invalides de Louvain (4) , mais Viala préféra à ce poste si honorable et si élevé une vie paisible dans sa ville natale , au milieu de ses amis et de sa famille.
Rentré à Rodez , le général Viala fut investi des fonctions de Maire de cette ville, le 11 juillet 1 81 1 , fonctions dont il
» ceux qui vous connaissent vous avait assigné le rang qui vient de » vous être donné. Le 85' sentira longtemps le vide que votre absence » va laisser. Je vous chercherai souvent »
La promotion porte la date du 23 octobre 1806. La bataille avait eu lieu le 14.
(1) Octobre 1807.
(2) Ce projet est énoncé dans une lettre du général Tarayre, datée de La Haye. (Voir la biographie du général Tarayre , par M. Jules Duval).
(3) Juin 1808.
(4) Novembre 1809.
318 LE GÉNÉRAL YIALA.
se démit au bout de deux années, bien résolu à passer le reste de scs jours dans la retraite à l’abri des soucis qu’entraînent après elles les fonctions publiques.
En juin 1815 , le général Yiala fut nommé chef de légion des gardes nationales de l’Aveyron.
Le parti qui triompha en 1 830 essaya inutilement de l’arracher à la vie privée. Il ne put lui faire accepter les fonctions de maire de Rodez dont une ordonnance royale venait de l’investir.
L’empereur, outre le maximum de la retraite, avait donné au général Viala une dotation en Allemagne d’un revenu annuel de 4,000 fr. Il lui avait conféré en même temps le titre nobiliaire de chevalier par lettres patentes du 22 octobre 1 81 0. Les armoiries sont d’argent au palmier arraché de simple , fruité de sable , bordure de gueules du tiers de l’écu , au signe des chevaliers légionnaires posé au 3* point en chef. Pour livrées les couleurs de l’écu ; le vert en bordure seulement.
Le nom du général Viala est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Etoile. Il doit vraisemblablement cette distinction glorieuse à sa belle conduite à Hassen-Hausen.
Il est décédé à Rodez, le 20 janvier 1849, à l’âge de 86 ans.
Quelques jours après son décès, le Journal de l’Aveyron publiait, dans son numéro du 24 janvier 1849, une notice sur son compte , due à la plume du général Tarayre , qui voulut ainsi payer un tribut à l’amitié qui l’unit si longtemps à son vieux compagnon d’armes.
On y lit « que le général Viala fut toujours aimé de ses » officiers et de ses soldats pour la bravoure , la justice et la » bienveillance. Les qualités militaires qui le distinguaient , » étaient le sang-froid, un courage au-dessus de tous les évè- » nements , la résignation la plus complète. Personne mieux » que lui ne savait, dans les circonstances où la fatigue » domptait la valeur de ses soldats, se mettre à propos à leur » tête , leur communiquer son énergie et ranimer leur élan.»
Le général Viala avait eu un fils , qui était lieutenant d’infanterie à la désastreuse bataille de Leipsick , où il fut tué. Il était très jeune et sortait de l’école militaire.
B. Lunet.