OFFICIEUX
VIALA (Sebastien), de Rodez , général de brigade , officier le 14 juin 1804.
GARABUAU (Jean-Antoine), de Millau, général de brigade, officier le 14 juin 1804.
V1LLARF.T (Jean-Chrysostôme), évêque de Gazai , baron de l’Empire , officier.
ROGERY (Marie-Joseph-Bernard), de Saint-Geniez , lieutenant-colonel , officier le 14 mars 1806.
BORNES (Joseph-Phil. -Marie, baron), de Camboulas, général de brigade , officier en 1807.
COSTES (Jean-Raymond), de Coubisou, capitaine des sapeurs du génie , officier le 1 1 mars 1811.
DELMAS (Etienne), dePaulhe, lieutenant-colonel du génie, officier le 8 juillet 1813.
légion-d’honneur.
BERNARD (Ignace), de Sainl-Côme , colonel d’élat-major, officier le 1 1 juillet 1813.
DELMAS (Jean-Antoine), de LaBouysse, commune de Saint-Izaire, capitaine d’infanterie, officier le 13 juillet 1813.
ARDOüREL (Antoine), de Villefranche, chef de bataillon, officier le 16 août 1813.
CHAPT DE RASTIGNAC (Antoine), général de brigade en retraite , établi à Caslelnoël , commune de Brommat , officier de l’Empire.
YIGUIER (Jean-Antoine), de Cornelals , commune de Salles-la-Source , lieutenant-colonel en retraite à Toulouse , officier de l’Empire.
BESSODES (Jean-Joseph) , de Gagnac , lieutenant-colonel de cavalerie, officier de l’Empire.
CABROL DU MOTET, établi k Is , près de Rodez , lieutenant-colonel de cavalerie en retraite , officier de l’Empire.
VIALA , de Saint-Jean-du-Bruel , capitaine de grenadiers au 37' de ligne , tué pendant la retraite de Moscou , officier de l’Empire.
BOUSQUET (Pierre), d’Estaing , ancien chirurgien-major de l’armée d’Egypte , établi à Paris , officier de l’Empire.
FOULQUIER, du faubourg Saint-Cyrice de Rodez, capitaine d’infanterie, officier de l’Empire.
CLAUZEL DE COUSSERGUES ( Jean-François-Amable- Claude), conseiller k la cour de cassation et député de l’Aveyron , officier le 19 octobre 181i.
ALIBERT (Jean-Louis), de Villefranche , membre de l’Académie royale de médecine et premier médecin du roi, officier le 25 avril 1821 .
lécion-d’honneur.
AUBRIOT (Joseph-Charles), lieutenant-colonel de gendarmerie en retraite , officier le 25 avril 1821 .
SERRES, comte de Saint-Roman, pair de France, officier le 19 août 1823.
DIJOLS (Etienne), de Rodez , colonel de cavalerie, officier le 3 septembre 1823.
ROIJVELLAT DE CUSSAC (Joseph-Henri), de la Selve, chef de bataillon , officier le 16 octobre 1823.
BERNARD-SAINT-AFFRIQUE , fils de l’ancien conventionnel , commissaire ordonnateur, officier le 23 mai 1825.
CLAUSEL DE COUSSERGUES (Michel), prêtre , officier (le PUniversilé , officier le 11 novembre 1827.
FOURNOLS , d’Aubin , capitaine retraité , officier le 24 décembre 1832.
PAS DE BEAULIEU (Pierre- Jean-Baptiste) , de Saint- Affrique , lieutenant-colonel , ancien député du département du Nord , officier en 1833.
LA ROMIGUIÈRE , de Livignac , professeur de philosophie à Paris , officier en juin 1837.
BRONDEL DE ROQUEVAIRE , de Saint-Jean-du-Bruel , chef de bataillon au 7e de ligne , officier en 1838.
CABROL (François-Gracchus), ancien capitaine d’artillerie, directeur des usines de Decazeville, officier en mai 1841.
GUIZARD (Louis de), préfet de l'Aveyron , officier en mai
LÉGION-D’HONNEUR
SALZÈS (Joseph-Guillaume), de Sainl-Geniez, chef de bataillon , officier le 24 avril 1842.
VAYSS1ÈRE-SAINT-MARTIN-VALOGNE (Euclide), de Millau , sous-intendant militaire, officier en avril 1842.
MONSEIGNAT (Félix), chef de division et secrétaire-général de la caisse d’amortissement, officier en mai 1844.
GAUJAL-SAINT-MAUR (Philippe-Louis de), maire de Millau et député , officier en avril 1844.
CLERC (Marie-Léon), de Conques , chef de bataillon aux chasseurs d’Orléans , officier en 1844.
COURTOIS (Pierre-Marie-Jérôme-Léon de), de Vabre, chef d’escadron en retraite , député de l’Aveyron , officier le Ier mai 1840.
MARTIN-SAINT-ANGE , de Rodez , naturaliste , résidant à Paris, officier le 25 avril 1847.
DELPECH (Charles) , de Sauveterre , chef d’escadron de gendarmerie, officier le 13 juin 1830.
ROQUEFEUIL (Edouard de), du Bousquet, chef de bataillon, commandant le dépôt de recrutement du Puy-de-Dôme , officier le 1er mai 1851 .
SANGUINETTI , de Rodez , chef de bataillon au 23e de ligne, officier en août 1853.
CAMBIAIRE (Amédêe de), colonel du 1er de cuirassiers, mort général de brigade en 1860 , officier le 10 août 1853.
NOËL (Jean-Napoléon), d’Huparlac , lieutenant-colonel du génie, officier le 14 décembre 1855.
légion-d’honneuh.
JOANNY (Jean-Baptiste-Raymond), d’Aubin , colonel du 7e de ligne , officier en
VAYSSIÈRE-SAIM-MARTLN (Hugues-Paulin), de Millau , chef de bataillon au .78e de ligne , officier en
COMEYRAS, deNant, chirurgien principal de la marine , officier le 27 février 1858.
VERÎiHET DE LAL'MIÈRE (Elément-Alexis), de Roquefort, colonel d’artillerie , officier en août 1859.
SOLIGNAC , de Millau , colonel du 80'’ de ligne, officier le 19 avril 1859.
GAUJAL (Hippolyte), de Millau, colonel d’état-major, officier en 1859.
BALSAC (Marie-Auguste-Isidore de), de Rodez , chef d’escadron au 9e de dragons , officier le 15 août 1860.
BIOGRAPHIES AVEYRONMISES.
La Société, tout en prenant sous son patronage la publication de cet ouvrage , n’entend , en aucune manière , se prononcer sur les appréciations qu’il contient, et l’auteur de chaque article en garde pour lui l’entière responsabilité.
DEMS-.UiOCSTE AFFRE, ARCHEVÊQUE DE PARIS.
Denis-Auguste AFFRE ,
Archevêque de Paru.
Denis-Auguste Atïre naquit à Saint-llome-de-Tarn , dans le Rouergue , le 28 septembre 1793, d’une honorable famille de ce pays. Son enfance n’offre rien de saillant. Elevé dans le calme et la douce retraite de la vie de famille , il apprit de bonne heure à aimer et à vénérer la religion si cruellement persécutée dans ces temps d’anarchie ; à pratiquer cette divine charité qu’elle enseigne, et pour laquelle il devait mourir. Dès que son âge le permit , on le plaça au collège de Saint- Affrique où il fit toutes ses classes, à l’exception de la rhétorique. Il aimait à rappeler ce souvenir, et aux éloges qu’on lui adressait sur ses ouvrages , il répondait finement : je n’ai pourtant pas fait ma rhétorique.
M. Affre ne resta pas longtemps dans ce modeste collège. A quatorze ans il entra au séminaire de Saint-Sulpice , qui venait de se rouvrir. Il y eut pour professeurs SIM. Boyer et Frayssinous, tous deux enfants comme lui de notre province, et tous deux ses parents.
Dans ce sanctuaire de religion et de savoir , sous la direction d’hommes éminents , honoré de la bienveillance particulière du supérieur , le vénérable abbé Emery , SI. Affre sentit se développer en lui le désir de se consacrer au sacerdoce. Ce désir se changea bientôt en vocation sincère et réelle , et dès-lors il s’adonna à la théologie , et approfondit au plus haut point cette science si nécessaire et en apparence si abstraite.
Mais toul en s’y consacrant presqu’entier, il ne négligea pas pour cela les travaux littéraires , et étudia avec soin les grands maîtres. La forme n’est qu’un accessoire, sans doute ; mais souvent, auprès des gens du monde, elle fait passer la gravité et le sérieux du fond. L’on doit applaudir M. Alïre de s’en être préoccupé ; une belle et bonne pensée ne perd rien, ce nous semble , à être formulée en bon et beau style. M. Emery mourut, et M. Alïre fut chargé de prononcer son oraison funèbre. Ce discours , début du jeune homme , obtint l’assentiment général , et le nouveau supérieur lui accorda la distinction flatteuse d’être lu devant la communauté entière. Celle tâche , du reste, était facile à remplir, et en exprimant son admiration personnelle M. Alïre ne fut que l’écho de l’admiration de tous pour le prêtre qui avait montré tant de courage pour défendre la religion , tant de vertus pour la faire chérir.
Victime d’un aveuglement fatal , Napoléon , qui avait rétabli le culte catholique en France, fit enlever le pape Pie Yll de Rome et le retint prisonnier à Fontainebleau. Le dévouement au saint pontife était considéré alors comme une offense pour l’empereur. Aussi la congrégation de Saint-Sulpice futelle supprimée par ordre. M. Afïre se relira au séminaire de Clermont, où il termina ses études.
En 1816 il fut nommé professeur de philosophie à Nantes, et y lit preuve de l’aptitude toute spéciale de son esprit pour les études philosophiques qu’il devait pousser si loin.
Il ne resta que deux ans à Nantes ; il revint à Paris , et le 16 mai 1818 reçut les ordres sacrés. Par reconnaissance le jeune prêtre résolut de faire partie de la compagnie de Saint- Sulpice et entra dans la maison d’Issy , où il enseigna la théologie pendant deux ans.
Ce fut là que le connut l’évêque de Luçon, M. Soyer, et découvrant en lui les qualités que les évènements devaient plus tard mettre en évidence , il lui offrit le litre de vicairegénéral. M. Alïre accepta. Sa santé était chancelante , et ne pouvant plus offrir un utile concours à Issy , il renonça à l'enseignement.
En 1822 il fut nommé grand-vicaire d’Amiens , sur la demande de M. de Chalons , évêque de celte ville. Pliant sous
le poids des ans et des infirmités , le prélat ne' suffisait plus aux nombreux devoirs de sa charge. M. Affre le remplaça et partagea avec M. l’abbé Cremery le gouvernement de ce diocèse.
L’action de M. Affre fut féconde en heureux résultats. Il rétablit les conférences ecclésiastiques, les retraites pastorales; il visita les églises , fonda une caisse de secours pour les prêtres pauvres , et s 'attira par son zèle éclairé et infatigable le suffrage et les bénédictions universelles de ce vaste diocèse presque abandonné depuis de longues années. Ce ne fut pas seulement par ses actions qu’il servit la religion à cette époque de sa vie. Dans les courts instants de repos que lui laissait l’exercice de son ministère , il composa et fit paraître des livres mûrement pensés et sagement écrits : le Manuel des instituteurs, qu’ils ne suivent que trop peu ; le Traité de V administration des paroisses, ouvrage considéré à juste titre comme l’une des publications qui a le mieux mis en lumière toutes les questions d’administration religieuse, si pleines d’incertitudes et d’obscurités.
Son double talent comme écrivain et comme administrateur fixa l’attention du gouvernement et on lui proposa des fonctions importantes au Conseil-d’F.tal et au ministère des cultes. M. Afïrc refusa. Persuadé que l’homme reçoit du ciel une mission qui doit s’accomplir nécessairement, il sentit que là n’était pas le chemin qu’il avait à parcourir.
En 1834 il quitta le diocèse d’Amiens , qu’il avait si bien administré pendant onze années. M. de Qnélen venait de le nommer chanoine avec le litre de vicaire-général , et M. Affre se rendit au vœu du vénérable archevêque de Paris , dont il devint bientôt le confident et l’ami.
Peu après H. de Frevern , évêque de Strasbourg , le demanda pour coadjuteur. Cette demande fut longtemps sans résultat. La cour des Tuileries s’opposait àcelte nomination, et ce fut seulement en 1839 que M. Affre reçut ses titres de coadjuteur, avec le litre d’évêque de Pompeiopolis, in part ibus inftdeiium. Au moment où le nouveau coadjuteur se disposait à aller prendre possession de son poste , la mort frappa le respectable M, de Quélcn. C’était le 31 décembre.
Le chapitre métropolitain se rassembla aussitôt pour nommer un premier vicaire capitulaire , et son choix tomba sur M. Affre. L’n honneur plus grand lui était réservé. 11 fut proposé pour le siège de Paris par ce même gouvernement qui l’avait repoussé pour coadjuteur de Strasbourg : bizarrerie que M. Thiers pourrait fort bien expliquer.
Ce fui le 6 août 1840 que M. Affre fut sacré archevêque de Paris par le cardinal de Latour-d’Auvergne , évêque d’Arras , assisté des évêques de Versailles et de Meaux. Huit autres prélats prirent part à la cérémonie.
La même année il reçut la croix de la Légion-d’Honneur.
M. Affre remplaça sur le trône archiépiscopal de Paris un prélat qui avait été longtemps le but de toutes les attaques, de tous les outrages , mais qui en avait triomphé par les hautes qualités de son esprit , la douceur évangélique de son caractère , son inépuisable charité , et en mourant il emportâtes regrets et l’admiration de tous. C’était donc un lourd et difficile héritage à accepter que celui de Mgr de Quélen ; mais M. Affre , par sa fin glorieuse , prouva qu’il était digne de succéder à celui qui avait tant de fois bravé la mort en portant secours aux malheureuses victimes du choléra.
M. Affre suivit ces nobles traditions, et comme son prédécesseur il eut h cœur d’améliorer autant que possible le sort des classes indigentes qui ont droit à toutes les sollicitudes. Il donna son puissant concours aux frères des écoles chrétiennes, ces modestes instituteurs voués à la belle et obscure mission d’instruire le peuple , et de jeter dans son âme ces salutaires principes qui , en assurant son bonheur personnel, assurent en même temps la sécurité du pays. La société de Saint-Vincent-de-Paul , qui va chercher le pauvre jusque dans sa mansarde , et met en contact direct la misère et la richesse; la société de Saint-François-Régis , qui a purifié tant de liens, noués par le.liberlinage, en les rendant légitimes; l’œuvre de la Sainte-Famille, instituée pour venir au secours des ménages abandonnés , furent protégés par lui et abrités de son appui. Il encouragea aussi la société de Saint-François-Xavicr, vaste association qui unit entre eux , par la véritable fraternité, des milliers d’ouvriers, et ce fut, grâce à sa persistance,
qu’elle parvint à surmonter les difficultés qui entravèrent sa naissance.
Il rétablit ou pour mieux dire il fonda la maison des Carmes , que les sinistres souvenirs de 93 rendent chère à toute âme chrétienne. Il peupla cet asile de nombreux jeunes prêtres qui , dans ces murs arrosés du sang de tant de martyrs, vinrent s’instruire et se préparer à leur saint ministère. Il y adjoignit aussi un asile pour les prêtres âgés et infirmes et sans ressources.
Nous n’entrerons pas dans plus de détails sur les actes de H. Affre , archevêque de Paris. Le plan de cette notice et l’espace étroit qui nous est accordé ne nous le permettent pas. Il est d’ailleurs un évènement qui domine toute la vie de Mgr Affre , c’est sa mort , et il nous tarde d’y arriver. Mais avant de le faire, nous avons à envisager M. Affre sous un point de vue que nous n’avons encore qu’effleuré. Nous avons à parler de M. Affre comme écrivain , et il est remarquable autant par l’élévation de la pensée que par l’élégance de la forme.
Mgr Affre fut longtemps attaché à la rédaction de l’un des principaux journaux de la presse religieuse : Y Ami de la religion. Il y traita les sujets les plus divers avec une facilité surprenante et un véritable talent. Ce n’était là que des avantgardes , bientôt devait venir le corps d’armée. Outre les ouvrages cités plus haut, en 1829 il publia le Traité de la suprématie temporelle du pape ; en 1837, le Traité de la propriété ecclésiastique , livres tous deux de haute valeur.
Mais, à notre avis, l’œuvre capitale de Mgr Affre, par son but utile et son côté pratique , c’est son Introduction philosophique à l'étude du christianisme. Elle eut un grand retentissement et servit beaucoup à instruire la jeunesse et à la pénétrer de la beauté et de la nécessité de la religion , qu’ils ne sont que trop tentés d’oublier ou de méconnaître.
Mgr Affre ne resta pas non plus étranger à aucune des questions politiques qui , par un point quelconque, se rattachent à la religion. La liberté d’enseignement trouva en lui un fie ses plus ardents défenseurs, et il se rangea sans hésiter
sous la bannière si éloquemment arborée par MMgrs de Langres et de Chartres. M. Alîre avait dans son caractère une fermeté inébranlable. Il concevait lentement, mais une idée une fois conçue il la défendait à outrance. On se rappelle sa vive opposition au gouvernement qui l’avait nommé archevêque. L’affaire du chapitre de Saint-Denis vint l’augmenter encore et la rendre plus nette et plus tranchée. Cette question n’a plus d’intérêt aujourd’hui , et il vaut mieux la laisser dans l’oubli. Des évènements d’une toute autre importance réclament notre attention.
La Révolution de Février éclata , et une monarchie que dix-huit ans de paix semblaient avoir consolidée à jamais tomba sous le souffle qui l’avait élevée.
Au milieu de ce bouleversement social , Mgr Affre comprit que l’Eglise est placée au-dessus des choses de ce monde, et que rien ne doit l’arrêter dans son œuvre de miséricorde et de consolation. Paris était encore hérissé de barricades eide baïonnettes , que l’archevêque réclamait des prières et des secours pour les morts et pour les blessés. Son zèle alla plus loin : lui-même il visita les hôpitaux et apporta de douces paroles aux combattants blessés.
Le clergé suivit ce noble exemple : il faut le dire. Dans ces jours de troubles et de tourmentes, sa mission fut facile. Aucune église ne fut profanée, aucun prêtre insulté. Partout la vénération les entoura ; partout les barricades s’ouvrirent devant les ministres de l’Evangile.
Ce respect du peuple pour le clergé le vengea de toutes les railleries , de toutes les calomnies dont on l’avait abreuvé ! A ces attaques , il avait répondu par le silence , le pardon, les bonnes œuvres ; il devait faire une réponse plus sublime encore , la réponse de la mort et du martyre.
Au calme qui suivit février, succédèrent des orages. Le peuple , dans sa victoire , avait été magnifique de modération. La liberté de la presse, le vole universel étaient conquis, et l’on pouvait croire que le livre des révolutions était à jamais fermé. L’on comptait sans les ambitieux, triste cortège que mène inévitablement à sa suite tout gouvernement nouvellement éclos. Des hommes, avides de pouvoir, voraces de
dictature , prêchèrent aux ouvriers des doctrines pernicieuses , et les entraînèrent dans une voie funeste. Le 13 mai fut la préface de ce complot. Les journées de juin 1848 arrivèrent, et, avec elles, ces terribles combats sans exemple dans l'histoire.
Ces sanglantes journées navrèrent de douleur la belle âme de Mgr Afïre. Combattants de l’ordre et du désordre étaient à ses yeux tous enfants de l’Eglise , et si l’un des deux partis avait droit à ses vœux et à ses sympathies , l’autre réclamait sa pitié. Pendant deux jours il implora le Dieu des batailles , qui est aussi le Dieu de paix , de mettre fin à cette horrible lutte. Le troisième jour, le dimanche , 25, inspiré par le Seigneur, Mgr Afïre résolut d’aller lui-même trouver les insurgés et les conjurer de déposer leurs armes.
Cette résolution si courageuse n’était pas née d’un sentiment enthousiaste, ou de l’ignorance du danger. Mgr Afïre savait tous les crimes déjà commis par ces modernes barbares; l’odieux assassinat du général de Bréa et du capitaine de Mangin ; il savait qu’au mépris de toutes les lois de l’honneur les parlementaires avaient été fusillés ; il savait tous ces périls, ils ne l’arrêtèrent pas. « Ma vie est bien peu de chose, disait-il
Accompagné de MM. Jacquemet et Ravinet , deux de ses vicaires généraux , Mgr Afïre se rendit auprès du général Cavaignac , et obtint de lui , pour parvenir jusqu’aux barricades, l’autorisation de traverser les rangs de l’armée et de la garde nationale. Le chef du pouvoir exécutif lui témoigna toute son admiration pour cette courageuse démarche , et lui exprima avec une vive émotion le vœu qu’elle amenât d’beureux résultats.
Mgr Alïre avait fait à pied le trajet de l’archevêché à l’assemblée nationale. Il était malade depuis plusieurs mois. Ce long trajet , par une chaleur sulïocante , le fatigua beaucoup. 11 eut besoin de revenir à l'archevêché prendre quelques aliments et d’autres vêtements.
Après ce court repos , il se dirigea vers le quartier de la Bastille où l’insurrection s’était concentrée. Partout , sur son passage , les gardes nationaux , les soldats , les gardes mobi-
les lui présentèrent les armes et lui demandèrent sa bénédiction; partout la population témoigna de son attendrissement. Chacun comprenait la généreuse pensée qui l’inspirait ; chacun voyait l’espérance qui marchait avec lui.
C’est au milieu de ces marques universelles de vénération qu’il arriva au faubourg Saint-Antoine. Une barricade trèsforte se dressait à l’entrée , et força le prélat à s’arrêter. Mgr Afïre s’adressa alors au général qui dirigeait l’attaque et, lui exposant sa résolution , l’assentiment du général Cavaignac , le pria de faite cesser la fusillade pendant une heure. « Je m’avancerai seul , dit-il , avec mes prêtres, vers ce peuple qu’on a trompé : j’espère qu’ils reconnaîtront ma soutane violette et la croix que je porte sur ma poitrine. »
Le général donna aussitôt l’ordre d’arrêter le feu , et l’archevêque marcha vers la barricade. Un jeune homme , Théodore Albert , le précédait agitant un rameau de feuilles vertes en signe de conciliation et de paix. Les insurgés mettent bas les armes. Quelques voix s’écrient : Que vient faire ici l’archevêque? Il eut mieux fait de rester chez lui. Mgr Affre les entend et ne s’en effraie pas. Il traverse la place de la Bastille et se trouve bientôt entouré d’insurgés, descendus sur la place. Mais les troupes se sont rapprochées. Des collisions s’engagent; un coup de feu part Chacun reprend
ses armes ; le combat recommence.
L’archevêque avait pénétré dans le faubourg par une maison à double issue. Monté sur la barricade , il adressait aux rebelles des paroles pleines d’onction et étendait ses mains vers eux , lorsqu’une balle vient le frapper dans les reins. Il chancèle et tombe en disant : je suis blessé
La consternation du faubourg est au comble. Les insurgés se pressent autour de lui , et s’écrient avec rage : Ce n’est pas nous qui vous avons blessé. Nous vous vengerons. « Non, non, mes amis , dit ï archevêque , ne me vengez pas. Je ne veux pas être vengé ! Il y a assez de sang répandu, je désire que le mien soit le dernier.
Un brancard est formé à l’instant avec des fusils , et on transporte péniblement le prélat dans la maison du curé de Saint-Antoine, proche de l’hospice des Quinze-Vingt, La dou-
leur, le respect sont sur tous les visages. Insurgés et gardes nationaux oublient en ce moment leurs dissentions pour ne penser qu’au martyr, et ces- mains, qui dirigeaient naguère des instruments de mort, s’unissent pour porter secours «au bon pasteur qui venait de donner sa vie pour son troupeau. » La balle avait pénétré de haut en bas dans les reins ; malgré des souffrances atroces, Mgr Affre conservait une sérénité parfaite ; il s’informait des représentants retenus prisonniers ; il envoyait des exhortations de paix aux insurgés, et lorsqu’on lui apprit que depuis son noble sacrifice la lutte était presque finie, sa figure rayonna d’une joie céleste.
La blessure était mortelle. Sur ses instances on ne le cacha pas au prélat. Cette nouvelle ne troubla pas sa grande âme. « Mon Dieu, je vous offre ma vie , s’écria-t-il ; acceptezla en expiation de mes péchés et pour arrêter l’effusion du sang qui coule. »
Lorsque son ami et médecin , M. Cayol , se rendit auprès de lui : Je vous remercie , lui dit-il , mais vous prenez une peine inutile. Je vais m’endormir dans l'éternité.
Il répétait sans cesse : Que mon sang soit le dernier
versé Dites bien aux ouvriers q ue je les conjure de
déposer les armes et de se soumettre aux dépositaires du pouvoir.
Vers minuit on le confessa et il reçut les derniers sacrements. Le matin on voulut le transporter à l’archevêché ; les barricades étaient encore debout et rendaient ce projet impraticable. Les insurgés d’ailleurs s’opposèrent à le laisser partir dans l’intention de s’en faire un ôlage.
Le lendemain la trêve accordée aux rebelles expira; l’attaque recommença ; les barricades furent enlevées ; l’insurrection comprimée et vaincue. Dès que la troupe se fut rendue maîtresse du faubourg, on s’occupa de suite de transporter l’archevêque dans son palais. On recouvrit de linges blancs le brancard tout ensanglanté de l’hospice , et on plaça l’archevêque sur cette couche funèbre.
Accompagne d’une escorte militaire, le triste cortège s’avança à travers des rues ensanglantées où tout portait la trace de l’affreuse mêlée qui venait d’avoir lieu. Le peuple se
meltait à genoux , pénétré de respect et d’admiration. La troupe ouvrait, ses rangs et présentait les armes. On arriva enfin à l'archevêché , et l’on déposa le mourant sur son lit. Les soldats de l’escorte avant de se retirer voulurent le voir une fois encore, et lui demandèrent d’être bénis par lui.
La blessure offrait une double lésion de la moelle épinière et des reins. Les secours de l’art étaient impuissants, et c’est à peine si l’on put calmer les horribles douleurs du prélat. Entouré de ses parents , de ses prêtres , de ses amis , après une longue et pénible agonie , il rendit le dernier soupir le mardi 27 juin 4848. Il avait 54 ans 9 mois moins deux jours.
Son corps fut exposé pendant huit jours dans une chapelle ardente. Il avait la mitre d’argent et les habits pontificaux de couleur blanche. Sa figure et ses mains étaient à découvert.
Plus de cent mille personnes vinrent visiter l’illustre victime et rendre un dernier hommage à celui qui avait eu la double gloire d'être mort en bon citoyen et en martyr de la religion (1). Le recueillement, le respect, la douleur de la foule étaient admirables. Chacun pleurait et priait. On faisait toucher à la main droite de l'archevêque des anneaux, des chapelets , des médailles. Les gardes nationaux > les soldats , les mobiles faisaient loucher leur sabre et leur baïonnette ; les officiers leur épée.
Les funérailles eurent lieu le 7 juillet avec une pompe solennelle.
Nous nous arrêtons ici. Une telle mort n’a pas besoin de commentaires.
El nous terminerons ce récit imparfait par ces paroles de M. l’abbé Cœur ( Oraison funèbre de Mgr Affre ) :
« Il a été utile et grand pendant sa vie ; il a été plus utile » et plus grand dans sa mort. Dans sa vie il a resserré l’al- » liance de la patrie et de la religion ; dans sa mort il a con- » sommé l’alliance de la patrie et de la religion »
(1) Lellre du général Cavaignac à M. Jacquemot.
Mort utile en effet! Elle a montré ce que peuvent ces prêtres tant calomniés ; ce qu’est cette religion qui inspire de pareils dévouements !
Alfred CABANIS de COURTOIS.
Nous allons maintenant revenir en arrière pour entrer dans quelques détails peu connus delà vie de M. Affre et parler un peu de ses ouvrages. Nous n’avons pour cela qu’à ouvrir la biographie que lui a consacrée M. Cruice (I). Ce livre est riche en documents de tout genre. Institutions religieuses créées; beaux et savants travaux, publiés par M. Affre depuis sa jeunesse , souvent textuellement cités et toujours bien analysés ; détails de vie intime ; traits de caractère ; événements sagement appréciés ; rien ne manque de ce qui peut instruire et charmer le lecteur. Du rôle de modeste biographe, M. Cruice s’est presque élevé au rang d’historien , et nous connaissons peu d’écrits contemporains dont la lecture serait plus utile au clergé que celle de ces quelques feuilles détachées de nos annales.
« Si quelquefois la conduite de M. Affre fut diversement appréciée , c’est , sans contredit , surtout en ce qui concerne ses relations avec la cour. Ce sera précisément le côté que nous choisirons.
M. Cruice nous livre de curieuses révélations au sujet des circonstances qui précédèrent la nomination. Alors ministre , M. Thiers, pressé de l’appuyer par le comte de Montalembert qui vantait les opinions gallicanes de son protégé, répond sèchement : « Le gallicanisme est un protestantisme bâtard. »
Des amis s’entretiennent avec le futurarchevêque des espérances que l’on conçoit de le voir arriver bientôt au siège de Paris. « Vous laisserez-vous faire? lui demande l’un d’entre
(1) Vie de Denis-Auguste Affre , archevêque de Paris , par l’abbé M.-P. Cruice , directeur de l’école des Carmes, Paris , 1849 , in-8*.
eux. — Je crois que oui : je ne connais pas Strasbourg (1) ; je connais Paris, j’aime anlant y rester.
« On me prendra pour un partisan du juste-milieu, confiait M. Affre à ses intimes ; n’importe , je ne tiendrai pas compte des discours des hommes. Je ne suis pas envoyé pour servir un parti mais pour servir l’Eglise ; je ferai mon devoir quels que soient les dangers qui l’accompagnent , et l’on aura plus tôt fait de me couper la tête que de me faire reculer dans la voie du bien. »
Tout à l’heure nous voyions l’homme, maintenant sedresse le prêtre.
Et, devant sa biographie, le lecteur attentif acquiert promptement la conviction que les prétendues avances au pouvoir, formulées , lui reprochait-on , dans ses premiers discours d’apparat , n’étaient que le langage plein de modération d’un homme qui place les devoirs spirituels de l’épiscopat avant toute affection politique. .
Vienne l’instant où le gouvernement attentera aux prérogatives ecclésiastiques , et, malgré les caresses de la cour, malgré les avertissements aigres-doux de M. Thiers lui annonçant <.< que dorénavant on ne recourrait pas à la violence dans les difficultés qui pourraient s’élever , mais qu’on s’adresserait à la cour de Rome , et que Rome réglerait toutes choses avec le roi , » le prélat soutiendra la lutte.
Hélas! elle ne tarda pas à s’engager. Esquissons les faits :
L’anéantissement de l’Université catholique , la disparition des écoles bénédictines et oratoriennes ; le besoin de prêtres pour remplacer ceux qu’avait fauchés le tribunal révolutionnaire, besoin si urgent dans certains diocèses qu’on avaitété obligé d’abréger lo temps nécessaire aux grandes études de la théologie; les diverses méthodes employées par des professeurs presque improvisés, avaient porté un rude coup à l’éducation cléricale en France. C’est môme une merveille que la promptitude avec laquelle le clergé releva du milieu des rui-
(1) 11 venait d’ôtre accepté pour coadjuteur do l’évêque do Strasbourg.
nés les débris du magnifique enseignement d’autrefois , que ce qu’il sut créer, non-seulement sans ressources, mais en luttant contre de nombreux obstacles.
M. Frayssinous , entre autres , s’occupa sérieusement de rendre au sacerdoce français son ancienne illustration scientifique. Nousn’avons point àraconterici comment échouèrent des projets repris par M. Afifre dès le commencement de son épiscopat. Il s’agissait d’élever une maison de hautes éludes ecclésiastiques. Louis-Philippe, aux aguets de tout ce qui pouvait lui donner influence sur le 'clergé , découvrit là une superbe occasion qu’on devait s’empresser de saisir, et d’abord il dépêcha M. Cousin, ministre de l’instruction publique, afin de sonder le gué et de tendre le piège.
« Le gouvernement , dit l’ambassadeur , ne reculerait devant aucun sacrifice, il ferait tout, absolument tout. Fallaitil un bref du Saint-Père ? On aurait un bref du Saint-Père. Fallait-il fonder des bourses? Le gouvernement fonderait des bourses. Puis, l’école de hautes études pourrait être dirigée par un conseil d’évêques ; cette assemblée vénérable, composée de dix ou douze prélats, se réunirait tous les ans, et n’était-ce pas là un concile? Quelle force donnée à l’église I quelles concessions de la part d’un roi I A propos de sciences théologiques on parlerait d’autres choses. On ferait des déclarations, par exemple , sur l’union de la philosophie et de la théologie, sur l’esprit qui doit animer cet enseignement. »
L’archevêque sentit que le roi ne se montrait si généreux qu’afin de tenir sous sa main l’élite du clergé.
« Prétendez-vous-, dit-il au ministre , que je fasse prêcher dans cette école le philippisme? — Non , répondit celui-ci qui sévit percé à jour, mais nous ne voulons pas non plus qu’on y prêche l’anti-philippisme. — Cependant l’Etat voudra sans doute se réserver certains droits dans la nomination des professeurs , ainsi que la haute direction de l’établissement , et nous ne pouvons accepter celte intervention de l’autorité civile dans les affaires ecclésiastiques. »
Tels furent les motifs qui , en 1841, arrêtèrent cette utile fondation. Toutefois , M. Affre ne renonça pas à un dessein qu’il savait de si grande importance pour le catholicisme. Il
rétablit d’abord la faculté de Théologie , et quelques années plus tard , avec l’appui de l’élite chrétienne des riches de Paris, il ouvrit dans l’ancien couvent des Carmes, ce glorieux tombeau du clergé aux terribles journées de septembre , un séminaire de saints et savants prêtres, une école de hautes études indépendante.
Cette tentative échouée, on en fit une autre.
« Le roi songea , dit M. Cruicc » à reconstituer le chapitre de St-Denis. Les desseins de sa politique le portaient à la centralisation de tout pouvoir civil et religieux ; cette centralisation ne paraissait possible qu’aulant qu’il aurait à ses ordres un prélat qu’il investirait de toutes les dignités ecclésiastiques; il l’élèverait aux honneurs et aux plus hautes charges de l’Etat, et il l’emploierait comme un instrument souple et docile pour gouverner toute l’église de France.
Le primicier du chapitre, évêque, cardinal, grand aumônier , pair de France , et peut-être ministre de l’instruction publique , appellerait autour de lui les ecclésiastiques les plus heureusement doués , et formerait , auprès de la cour et sous sa chaleur bienfaisante , une pépinière d’esprits complaisants dont les talents serviraient mieux le trône que l'autel. » La pensée d’élever à cette dignité l’archevêque de Paris avait paru occuper quelque temps l’esprit de Louis-Philippe ; on croyait M. Aiïre timide, craintif, obséquieux , prêt à céder aux volontés du pouvoir.
L’excellente biographie du prélat raconte colnment celui-ci essaya de déjouer un projet aussi funeste à l'indépendance du sacerdoce français , comment il résista à l’offre du chapeau de' cardinal , comment enfin il vit se tourner contre lui jusqu’au souverain pontife, contraint d’accéder aux vœux d’un gouvernement qui pouvait influer puissamment sur les intérêts les plus chers de la catholicité.
Celle vigoureuse et intraitable opposition irrita le roi. « Qu’ai-je fait , s’écria-t-il parfois avec amertume. Où ai-je été prendre ce M. Affre ? C’est une pierre brute des montagnes ! je la briserais , si je n’en craignais les éclats. » Le monde est bien vieux ; pourtant la voix des siècles sert, il parait , à peu de chose, puisque , comme le préfet impérial Mo-
deslus, Louis-Philippe 's’étonnait de la fermeté d’un évêque. Dans sa colère , le prince en vint jusqu’à oublier les plus simples égards du code de la politesse, jusqu’à d’extravagantes taquineries.
Qu’on en juge :
« Avec vos mémoires, vos journaux , vous portez le trouble partout, lui objectait-il un jour; je sais aussi qu’il y a peu de temps vous avez tenu un concile à Saint-Germain. .
» Sire , nous n’avons point tenu un concile ; mes suffragants sont venus me voir , et nous avons traité de différents points de discipline ecclésiastique.
» — Vous avez tenu un concile , je le savais bien ; vous n’en aviez pas le droit , monsieur l’archevêque.
« Le prélat racontant lui-même celle scène disait qu’il avait d’abord répondu au roi avec beaucoup de déférence , qu’il évitait presque de le regarder ; mais , qu’à ces mots il éleva les yeux , et les fixant sur le roi , il dit avec fermeté ; Sire, nous en avions le droit : toujours l’Eglise a eu le droit d’assembler les évêques pour régler ce, qui pouvait être utile à Jeurs diocèses. — Ce sont là vos prétentions. . . . mais je m’y opposerai. L’on m’a dit aussi que vous aviez envoyé un ambassadeur au pape ; je sais que vous lui demandez la permission de faire gras le samedi , et en cela je vous approuve.
— Sire , nous avons envoyé , en effet, un ecclésiastique présenter quelques demandes au souverain pontife ; cela est dans le droit de tous les fidèles , et à plus forte raison des évêques.
— Et que lui avez-vous demandé encore ? je veux le savoir. — Si c’était mon secret, je pourrais le confier au roi ; mais c’est aussi celui de mes suffragants, et le roi trouvera bon que je le garde. » A ces mots , le monarque s’emporta , prit le prélat par le bras et dit d’une voix très haute : Monsieur l’archevêque , prenez garde , on brisera votre mitre sur votre tête.
Moins humble que le saint archevêque de Paris , l’évêque d’Ajaccio , à qui Louis-Philippe adressait la même menace , répondit hardiment : « Sire , que Dieu conserve votre couronne, car l’on a vu briser aussi bien des couronnes.
La part prise par M. Afïre dans les discussions sur la liberté d’enseignement acheva de lui aliéner la cour. Certes, pour le politique aussi bien que pour le chrétien , une grande faute dans l’administration du gouvernement de Juillet fut sa persistance à soutenir un monopole odieux. On crut que l’Université , en soustrayant la jeunesse à l’empire puissant des doctrines religieuses, le rendait plus fidèle à un pouvoir d’origine fausse. Dans un moment de franchise , le roi lui-même l’avoua à l’archevêque : « Tenez , dit-il , je ne veux pas de votre liberté d’enseignement ; je n’aime pas les collèges ecclésiastiques : on y enseigne trop aux enfants le verset du Magnificat : Déposait potentes desede. »
Ah ! sire, voilà donc le sujet d’épouvante de vos nuits, votre mane , thecel , pharès ? Et parce qu’on ne la proclamera pas , la suprême justice en existera-t-elle moins ? Elle se jouera cruellement de vos précautions et , pour employer le mot des livres sacrés, elle s’en moquera. Cette université , la plus pure représentation de la classe bourgeoise par laquelle et au profit de laquelle vous régnez , cette université minera votre pouvoir. Aux doctrines catholiques elle substituera les utopies communistes , et, au jour de votre chute , ses élèves parcourront à cheval les boulevards et les quais de la grande cité pour y jeter des encouragements à l’insurrection , pour l’inviter à s’endurcir contre les larmes d’une femme , contre l’innocence d’un enfant. »
Mgr Aiïre a publié , comme on l’a vu , plusieurs ouvrages.
Dès 1827, parut son traité de Y Administration temporelle des paroisses , Paris, in-8°.
Ce livre est divisé en quatre parties : la première fait connaître l’organisation dos fabriques et les biens qui sont confiés à leur tutelle ; la seconde expose les droits et les obligations des pasteurs; la troisième traite de la discipline extérieure de l’Eglise , des quêtes , processions , sépultures et autres dépendances du culte ; la quatrième a pour objet les délits commis dans l’exercice des cérémonies religieuses et les peines infligées par les lois.
Cet ouvrage, accueilli avec faveur à son apparition et
placé par l'opinion publique au premier rang parmi les travaux d’administration législative , conserva toujours cette autorité que lui valut une grande érudition unie à une parfaite sagesse. Dans l’intervalle de dix-huit ans , il parvint à sa cinquième édition.
Le livre de JI. Affre , écrit avec méthode et clarté , présente la solution d’un grand nombre de difficultés qui arrêtent souvent les administrateurs des biens des fabriques; il offre la réunion de toutes les dispositions légales dont la connaissance est indispensable à MM. les curés pour se fixer sur l’étendue de leurs obligations et la limite de leurs droits ; pour prévenir des conflits avec l’autorité administrative , des empiétements d’attributions qui , le plus souvent , troublent ou altèrent l’union entre les autorités civiles et religieuses ; entre les paroissiens et leur curé.
Essai historique et critique sur la suprématie temporelle des papes et de l'Eglise (Paris , 1829, in-8°).
Voici les réflexions que publia sur cet ouvrage h l’époque de son apparition un de nos compatriotes (1). Les évènements politiques du moment donnent à ce compte-rendu un piquant intérêt.
« M. l’abbé de La Mennais, par l’éclat de son style , la hardiesse de ses opinions , la bizarrerie de ses paradoxes , a séduit quelques partisans et provoqué beaucoup de contradicteurs : au nombre de ces derniers figurent aux premiers rangs ceux que les défenseurs des doctrines ultramontaines appellent les coalisés du Itouergue. Ce sont MM. les évêques d’Hermopolis , de Chartres ; les abbés Boyer et Michel Clausel qui , dans des brochures écrites avec vigueur et dialectique contre le champion de l’omnipotence romaine , ont soutenu la séparation des pouvoirs spirituels et temporels , leur réciproque indépendance , les principes de l’cglise galli-
(1) M. II. de Monseignal, dans te Bulletin de l’Aveyron du 6 juin 1829.
cane proclamés dans l’assemblée du clergé de 1682, développés dans celle de 1765.
» Un autre de nos compatriotes , M. l’abbé Affre, de Saint- Affrique, vicaire-général du diocèse d’Amiens, vient encore de renforcer cette ligue aveyronnaise et de donner plus de développements à la réfutation des partisans de la souveraineté du pape sur le gouvernement des rois.
» L’on pourrait , dans celte matière , appliquer à notre département ce que Mirabeau disait en 1789, à l’occasion des coalisés de Yizille , des écrits des Mounier, des Servan et autres Dauphinois : « La vérité est descendue des Montagnes’. »
» M. l’abbé Affre, sous le titre modeste d 'Essai historique et critique sur la suprématie temporelle des papes et de l’Eglise , a approfondi l’origine , les progrès , la décadence des opinions concernant les rapports de l’autorité religieuse avec les gouvernements civils ; il a fait voir que jusqu’à Louisle-Débonnaire la suprématie temporelle des papes non-seulement n’avait pas été admise , mais qu’elle avait été repoussée par les docteurs les plus célèbres , comme en opposition avec l’esprit du christianisme et les préceptes de l’Evangile.
» Que si , dans les 8e et 9e siècles , . la puissance politique du clergé le conduisit à exercer une autorité parfois contraire à l’indépendance des souverains, la grande influence des papes dans l’ordre politique ne- fut qu’un pouvoir purement moral jusqu’à l’époque où Hildebrand , connu sous le nom de Grégoire VII , essaya de le convertir en suprématie temporelle , suprématie que les pontifes romains n’ont jamais pu réaliser sans de nombreuses et violentes oppositions, et que, dans les derniers siècles, ils avaient volontairement abandonnée.
» M. l’abbé de La Mennais a voulu réchauffer des querelles éteintes, ressusciter des prétentions aussi surannées que contraires à nos mœurs. Comment retremper de nos jours les armes rouillées des dépositions et des interdits des rois , invoquer sérieusement le droit pontifical de distribuer des couronnes , de délier les sujets du serment de fidélité à leur souverain légitime? Ces prétentions ridicules ou anarchiques, que personne ne songerait aujourd’hui à réduire en pratique,
ont, comme l’observe judicieusement M. Àtïre, l’inconvénient d’exciter des préventions contre le clergé, si l’on pouvait croire qu'il ne repousse pas de pareils systèmes. Ce sont des amis maladroits ou d’adroits ennemis du Saint-Siège, qui essaient de le doter malgré lui de pouvoirs qu’il n’ambitionne pas et dont l’exercice ne répugne pas moins aux lumières du Vatican qu’à l’esprit de conciliation et de paix qui l’anime et le dirige.
» Notre auteur réfute M. de La Mennais par l’autorité de l’histoire, celle des Pères, des docteurs de l’église, et fréquemment par les propres assertions de cet adversaire, en l’opposant à lui-même et relevant les contradictions nombreuses et manifestes dans lesquelles il est tombé.
» Il ne m’appartient pas , à moi profane , d’avoir un avis sur des matières auxquelles je suis étranger. Je ne décide pas entre Paris et Rome. Mais il ne faut pas être fort versé dans les sciences canoniques, pour ne pas croire , avec notre hardi novateur, que le premier article de la déclaration du clergé de 1682 est « une protestation contre le principe fondamen- * (al de la société chrétienne et de toute société; qu’en sépa- » rant l’ordre temporel de l’ordre spirituel , il consacre tou- » tes les tyrannies et fonde au sein du christianisme une ser- » vitude éternelle; » pourse méfierd’un auteur qui a prodigué à tous les partisans de celle distinction , à Bossuet et aux évêques .de France, les qualifications d’hérétiques, de professeurs de doctrines athées, de flatteurs. courtisans.
» M. Affre ne venge pas seulement l’église gallicane des traits amers, injurieux et violens de son fougueux adversaire;, il prouve que, dans l’intérêt bien entendu de la religion, son empire est d’autant plus assuré qu’il ne dépasse pas les limites tracées par son divin auteur.
» L’ouvrage de M. Affre plaira aux hommes du monde par un style clair, une méthode soutenue, une conviction de bonne foi qui séduit et persuade ; il satisfera les théologiens par la vigueur de la dialectique , la force des raisonnements, l'enchaînement des preuves et les sources élevées où l’auteur a grand soin de les puiser. Il doit réunir les suffrages de toutes les classes de lecteurs , et ne peut qu’ajouter à la haute opi-
nion qu’on avait déjà du talent distingué et des vastes connaissances de notre compatriote. »
Traité sur la propriété des biens ecclésiastiques [183 7).
C’était une éloquente protestation contre l’envahissement du terrain de l’archevêché (1) contre la violation des droits de l’Eglise et les spoliations haineuses du gouvernement. Quelques amis de l’abbé Affre furent attristés de ce qu’ils appelèrent une sainte imprudence ; d’autres le louèrent d’avoir sacrifié la mitre à l’amour de la vérité et à la cause d’un prélat persécuté. Au milieu de l’étonnement et des éloges qui accueillaient ce dévouement, l’abbé Affre , insensible et comme surpris d’avoir excité l’admiration , disait naïvement : « J’ai brisé ma mitre à Amiens; je viens de la mettre en poudre. Peu m’importe ! Fais toujours ce que dois , advienne que pourrai »
L’ouvrage de l’abbé Affre est à la fois le fruit de longues études et l’inspiration spontanée d’une noble indignation; il atteste une vaste érudition historique, un esprit éminemment dialecticien, une âme courageuse et éloquente. Le feu delà lutte , au milieu de laquelle il composa à la hâte ce livre, a donné de la chaleur et de la vie à ces masses inertes de connaissances théologiques et historiques qui reposaient depuis longtemps dans sa mémoire. Il examine depuis l’établissement du christianisme les divers états par lesquels ont passé les fondations ecclésiastiques , les principes qui en ont consacré la propriété . les lois et les évènements qui l’ont maintenue et confirmée dans la suite des âges , les envahissements de la convention si contraires à la justice et si funestes à la société.
Venant enfin à l’ordonnance rendue le 21 mai 1 837 contre
(1) Opéré en mai 1837, par suite d’une ordonnance royale, au préjudice de M. de Quélen , alors archevêque de Paris.
DENIS-AUGl’STE AFFRF. , ARCHEVÊQUE DE PARTS. 269
l’archevêque de Paris , il rappelle les discours de la chambre des pairs et termine par d’éloquentes paroles.
Le traité de M. Affre est non-seulement une œuvre d’érudition et de logique , mais encore une œuvre de courage et de dévouement.
Traité de l'appel* comme d’abus [4845).
L’appel comme d’abus avait été institué (1) comme un recours à l’autorité civile contre les empiétements de l’autorité ecclésiastique et contre l’irrégularité de ses procédures dans les causes civiles soumises à son tribunal. Mais sous les funestes influences du jansénisme qui avait envahi les parlements , l’appel comme d’abus favorisa les prétentions de la puissance civile dans les matières religieuses , et devint une arme toujours menaçante opposée au libre exercice de la juridiction spirituelle. Un tribunal séculier s’arrogea le droit d’examiner et de condamner les décisions de l’Eglise. Le Conseil d’Etat , comme le disait M. de Cormenin , se transforma en ofïicialilé métropolitaine, le ministre devint évêque, et les conseillers se firent grands-vicaires.
Cette arme rouillée des anciens parlements reparut lorsque M. l’évêque de Clermont refusa les prières de la sépulture aux restes de M. de Montlosier. Le Conseil d’Etat se constitua juge de l’autorité épiscopale , examina ses décisions et les condamna par une sentence d’abus.
Quelques années plus tard , les condamnations portées par plusieurs évêques contre le Manuel de M. Dupin irritèrent de nouveau le Conseil d’Etat et provoquèrent ses appellations comme d’abus.
A l’époque où le Conseil d’Etat prononça queM. de Bonald
(1) Ce fut le roi François I" qui restreignit les droits et la puissance des ofïïcialilés par la fameuse ordonnance de Villers-Colcrets , rendue en 1539 , laquelle consacra les appellations comme d’abus , nommées pour la première fois sous cette désignation.
avait abusé de son autorité, M. Affre publia son traité sur la matière. • •
Cet ouvrage se divise en deux parties ; il présente dans la première l’histoire de ces appellations du pouvoir temporel , et dans la seconde un examen critique des règles suivies autrefois en cette matière et de celles contenues dans les articles 6 et 7 de la loi du 18 germinal an X.
Après avoir exposé les fait»- qui parlent assez haut en •défense de sa cause , le savant prélat passe à l’examen des raisons qui ont autorisé les sentences d’abus et réfute les diverses allégations des parlements ; il montre combien l’accusation , portée contre le clergé , d’aspirer à une entière indépendance est étrange dans la bouche de ces magistrats qui voulaient concentrer dans leurs mains tous les pouvoirs publics et ne respectaient ni le trône ni l’autel. Il fait voir combien il est injuste et dérisoire d’exhumer, au xixe siècle, les faits du moyen-âge , de les invoquer en témoignage , comme si leur renouvellement était possible , et de refuser aux évêques de notre époque le droit de juger sur l’orthodoxie, parce que les prélats du xm' siècle se sont trompés en jugeant plusieurs causes civiles ; enfin il condamne , comme l’abus le plus grave d’autorité et la source de nouveaux conflits , celte absurde intervention d’un tribunal séculier dans les décisions de la juridiction ecclésiastique.
Après avoir mis à nu tout ce qu’il y avait d’impie, d’inconséquent et de dérisoire dans les prétentions des anciens parlements, le prélat arrive à notre époque et montre que les recours qui étaient une source de désordres sous l’ancienne monarchie sont devenus une institution étrange sous l’empire de nos lois actuelles. En effet, ils sont en opposition avec le principe de la liberté des cultes , ils produisent des résultats absurdes , et notamment celui de nous donner pour interprètes et gardiens des règles de l’église catholique des hommes qui ne peuvent point appartenir à l’église catholique et dont plusieurs , par le fait même , ne lui appartiennent pas.
Le prélat termine son ouvrage en exposant les funestes résultats de ces empiètements du pouvoir civil sur la juridiction épiscopale. Il montre que des recours qui sont sujets à tant d’abus , et qui n’existent dans aucun pays où règne une
liberté sincère , ne sauraient devenir pour nous une fatale nécessité ; la seule disposition raisonnable à conserver serait d’accorder au clergé les garanties établies pour les fonctionnaires publics. À une jurisprudence qui est partagée sur la question de savoir si ces privilèges peuvent s’étendre aux ecclésiastiques , il faudrait substituer une disposition législative qui levât tous les doutes.
Cet ouvrage , considéré dans l’ensemble des travaux de M. AfTre, n’est pas une page isolée qui puisse se détacher des autres. Des liens puissants l’unissent à toutes les œuvres de son sacerdoce et de son épiscopal. Ces liens sont l’amour de l’indépendance de l’Eglise et le zèle de son affranchissement. Il serait difficile de citer un exemple d’un dévouement plus persévérant aux intérêts de la religion et de rencontrer ailleurs des efforts plus constants pour rendre à la puissance spirituelle son entière indépendance. Ces efforts avaient , en outre, ce caractère remarquable que, dans un homme attaché aux doctrines gallicanes, ils étaient une protestation continuelle contre ce qu’il y a d’erroné dans ces mêmes doctrines.
Introduction philosophique à l'élude du christianisme.
De tous les livres de M. Affre , Y Introduction philosophique, etc., fut sans contredit celui qui lui acquit le plus de réputation comme penseur et comme écrivain. Aux erreurs que le rationalisme moderne répandait au sein de la jeunesse, l’archevêque de Paris voulut opposer les salutaires influences d’une philosophie chrétienne.
Répandu en France à plusieurs milliers d’exemplaires, ce livre passa en Angleterre , en Italie et en Allemagne et eut partout du succès.
M. Cruice retrace le plan suivi par l’auteur, et il indique ainsi la méthode et les caractères distinctifs de sa philosophie.
Les philosophes ont toujours adopté comme point de départ, dans l’exposition de leurs doctrines, des vérités évidentes à tous les hommes. Ainsi Descartes' déblayant le terrain de nos connaissances pour reconstruire un édifice solide , pose
comme premier fondement l’évidence même de la pensée ; la révoquer en doule serait impossible : car douter, c’est penser. Le point de départ de Pascal est différent : esprit observateur aussi bien que philosophe , conduisant l’homme à la foi par les faits et par le raisonnnement , il commence par constater les désordres qui se manifestent dans la nature humaine et au sein de la société. Les raisonneurs peuvent nier celle dégradation , mais le sens commun l’avoue ; et ce que le sens commun reconnaît est un fondement assez solide pour servir d’appui à toute une doctrine.
L’archevêque de Paris ne suivit pas les traces de ses devanciers, mais il se fraya une roule nouvelle. Les principes sur lesquels il élève tout l’édifice de sa philosophie sont les lois premières de la morale qui ont été admises dans tous les temps et chez tous les peuples. Ce fondement n’est pas moins ferme que ceux que nous venons de considérer, et l’étendue qu’il embrasse me paraît plus large. Descaries, en adoptant la pensée comme point de départ, révèle les inclinations de sou âme vers le monde des abstractions et des idéalités ; il demeure toujours dans ces hautes régions , et sa philosophie ne donne à ses adeptes que la démonstration des vérités métaphysiques. Pascal , toujours appuyé sur les faits qui apparaissent aux yeux , cherche la cause des désordres de ce monde , constate la chute de l’homme , la nécessité d’un réparateur, et mène ainsi ses disciples en la foi à Jésus-Christ.
L’archevêque de Paris , choisissant comme principes de ses controverses les lois de la morale que tous les peuples respectent et défendent comme règles éternelles et immuables de l’ordre , cherchera le principe , l’autorité et la sanction de ces lois, et montrera qu’elles n’ont été conservées qu’au sein du christianisme et qu’elles sont dépendantes de ses dogmes.... Ainsi le néophyte qui est entré dans les voies tracées par le docte prélat arrivera non-seulement à la foi au Rédempteur , mais encore à la pratique de ses commandements.
Après avoir déterminé le champ de la controverse , l’archevêque démontre que les lois et les vérités fondamentales de la religion naturelle , quoique intelligibles à la raison , avaient perdu leur pureté et leur intégrité au sein du monde païen et dans les écoles mêmes des puissants génies de laphi-
DEî«S-AD(3U3TE APFHF. , ARCHEVÊQUE DE PARIS, 273
losopbie ancienne. Il fait voir ensuite que tous les efforts du rationalisme moderne ne peuvent ni formuler le symbole de celte religion naturelle , ni restaurer son empire , ni révéler ses sanctions. En tout temps les erreurs morales et dogmatiques , contraire^ à une raison droite et condamnées par une conscience éclairée , ont été le partage de ceux qui ont refusé de croire à la révélation et aux mystères chrétiens. Et , au contraire , les vérités morales et dogmatiques que la raison et la conscience approuvent , comme les seules vraies , les seules fécondes en vertus , les seules dignes d’un être immortel , ont été toujours chères à ceux qui croient à la révélation et à ses enseignements. L’auteur est naturellement conduit à expliquer l’alliance de la foi et de la morale. Ici les témoignages de l’histoire sont invoqués pour prouver que les dogmes chrétiens ont été le soutien le plus ferme de la raison , les sources vivifiantes de la morale , les motifs les plus puissants pour la pratiquer. A mesure que les vérités évangéliques entrent dans les sociétés , dans les gouvernements , dans les écoles , l’idolâtrie et le naturalisme disparaissent. La perversité des mœurs cesse d’avoir une sanction dans les lois ; tous les droits sont réformés et un nouveau monde arrive k l’existence. Ce ne fut pas un développement ni un progrès, mais un changement complet et radical ; le christianisme vint remplacer les cultes , les idées , les mœurs qui dominaient chez tous les peuples.
Cette puissance d’une religion révélée qui renouvelle et perpétue les vérités et les lois de la religion naturelle n’est pas seulement prouvée par l’expérience , mais par la nature même de la morale et des dogmes annoncés dans l’Evangile. L’Eglise nous enseigne d’abord uu Dieu créateur, souverainement puissant, juste et aimable, vengeur du crime et rémunérateur de la vertu ; elle nous apprend que Dieu envoie son Fils pour nous sauver ; ce Fils , nous aimant d’un amour infini , envoie l’Esprit saint pour nous éclairer et nous sanctifier, et ces trois personnes divines sont , dans leur éternelle charité pour l’homme , le motif et le modèle de celte charité qui nous anime k l’égard de nos frères. A ces dogmes est essentiellement lié tout l’enseignement du christianisme , la
chute de l’homme , sa réhabilitation , la doctrine sur la grâce, sur les sacrements , sur la prière , sur la vie à venir. Toutes ces vérités ont un lien essentiel avec les mystères de notre foi, dont on ne peut les isoler, et tous ensemble deviennent le principe de la morale et des vertus évangéliques.
Il en résulte que la philosophie de notre auteur ne demeure pas, comme celle de Descartes, dans les spéculations delà métaphysique ; le prélat est observateur et moraliste , et semble parfois se rapprocher de l’école écossaise. Cependant un immense intervalle les sépare. Livrez la thèse de M. Aiïre à un disciple de Reid ; il commencera par constater un fait individuel , ensuite la puissance productive de ce fait, et enfin la loi par laquelle cette puissance agit. L’archevêque de Paris ne s’arrête pas devant un individu , mais devant la société entière. 11 considère en elle non des phénomènes isolés , mais des phénomènes constants et universels , à savoir les lois de l’ordre moral qui gouvernent le monde; puis il examine la religion , celte puissance qui maintient et développe ces faits, et en dernier lieu les lois diverses qui règlent l’action toujours uniforme de cette puissance. De ces deux méthodes, l’une procède par l’analyse , l’autre par la synthèse; l’une commence par l’individu , l’autre par la société ; c’est le protestantisme d’une part, c’est le catholicisme de l’autre. Ce dernier mot révèle toute la méthode et les tendances philosophiques du docte prélat; on ne saurait trop remarquer l’influence de la doctrine catholique sur cet esprit plein de foi.
Le système philosophique de M. Aiïre souleva néanmoins de vives réclamations. On en peut juger par l’extrait suivant d’un recueil où des écrivains qui ont une certaine autorité dans le monde savant déposent parfois le fruit de leurs appréciations et de leurs critiques (1).
« Ce livre [V Introduction philosophique) est écrit d’un style modéré qui ne sent ni l’aigreur ni la violence qu’il est ordinaire de trouver dans les écrivains du parti ecclésiasti-
(1) Revue de Parit , 1845.
que. Il est à regretter qu’un tel livre n’ait point paru au commencement des débats de l’Université et du clergé : peut-être la polémique religieuse serait-elle entrée dans une voie plus convenable que celle qui a été suivie par l’abbé Desgarets et ses imitateurs. Ceux-ci , dédaignant de prouver ce qu’ils avancent, sont obligés de suppléer au défaut des preuves par une vivacité de ton poussée jusqu’à l’injure , et par des insinuations calomnieuses qui font souvent plus d’effet sur la foule que les bonnes raisons. Il faut espérer que l’exemple de M. l’archevêque de Paris, qui ne se sert pas de ces moyens d’éloquence , les rendra eux-mêmes plus retenus à les employer.
» On voudrait voir dans la pensée de ce livre le même esprit de conciliation qu’on est heureux d'y louer dans la forme; mais il est douteux que les philosophes se puissent contenter des concessions qui leur sont faites. M. l’archevêque de Paris leur accorde toute liberté de penser , pourvu qu’ils règlent leur pensée sur la doctrine de l’église. Les esprits les plus dociles trouveront que celte liberté ne diffère point de l’esclavage.
» M. l’archevêque semble embarrassé des exemples qu’on lui a cités d’hommes éminents dans l’église , tels que Bossuet et Fénelon, qui ont paru approuver un plus libre exercice de la raison, puisqu’ils ont écrit des ouvrages comme le Traité de l'existence de Dieu , le Traite de la connaissance de Dieu et de soi-même , où la vérité de l'existence de Dieu, celle de ses attributs, celle de l’immortalité de l’âme, et toutes les vérités de la morale, sont démontrées par les seules preuves de la raison. M. l’archevêque de Paris croit répondre à ces exemples en accordant que la raison peut connaître et exposer les vérités essentielles du christianisme , mais qu’elle ne peut ni les trouver ni les conserver, sans les lumières surnaturelles de la foi. Celte distinction sera peut-être approuvée des théologiens, mais il paraîtra aux gens de bon sens qu’elle est peu solide, et que la raison qui peut et ne peut pas ressemble à la grâce suffisante qui ne suffit pas.
» La grande preuve que M. Affre apporte de son opinion , c’est le dérèglement naturel de la raison humaine, qui, laissée àelle-même, arrive nécessairement au déisme, au panthéisme,
276 DBNIS-AUBUSTE AFFRE , ARCHEVÊQUE DE PARIS.
au naturalisme ou à l’athéisme. Or, il a commencé par dire que la raison est, comme la révélation, une lumière qui nous est donnée de Dieu pour que nous puissions le connaître. Ainsi , en cherchant Dieu avec les lumières qu’il nous a données pour cela, on arrive à croire qu’il n’y a pas de Dieu, ou à se croire Dieu soi-même , ou à croire que tout est Dieu , ou enfin à croire un Dieu sans providence.
» Je ne me permets point ici d’interprétation arbitraire. C’est d’après cette idée queM. l’archevêque de Paris explique comment les philosophes anciens perdirent la connaissance de Dieu. Dans les premiers temps du monde. Dieu s’était fait connaître aux hommes par les lumières de la religion naturelle ; mais les passions , et surtout l’orgueil philosophique , obscurcirent dans les esprits ces idées pures de la divinité. M. Affre entend par orgueil philosophique la confiance qu’eurent dans les lumières de leur raison les hommes qui recherchaient la nature de Dieu. Ainsi le désir de connaître Dieu fut cause qu’on cessa de le bien connaître , et l’auteur s’avance jusqu’à faire entendre que les philosophes entraînés par ce désir , un Thalès, un Pylhagore, un Socrate, un Platon, malgré la beauté de leurs maximes, malgré la pureté de leur vie, s’éloignèrent plus de la connaissance de Dieu que le vulgaire, qui , dans sa vie sensuelle et dans les folies de ses fêtes, conservait mieux les traditions de la vie primitive. Il est sans doute dans l’intérêt de l’église de montrer l’impuissance delà raison humaine; mais je ne sais pas jusqu a quel point il est d’une religion bien entendue de le faire en avilissant le prix de la raison dans ceux en qui Dieu a le plus fait briller cette lumière. Non-seulement l’idée de préférer la religion du vulgaire des païens à la philosophie de Socrate et de Platon est contraire au respect dîl à ces grands hommes; mais c’est une nouveauté , et par conséquent une erreur dans la tradition catholique. Ce n’est pas ainsi que Bossuet, dans son Histoire universelle , a entendu la suite de la religion. 11 appelle le culte de la religion populaire, dontM. l’archevêque de Paris préfère la pureté à la croyance des philosophes, « une conti- » nuelle profanation » ou plutôt « une dérision du nom de » Dieu. » Il rend justice aux philosophes qui avaient à la fin
reconnu qu’il « y avait un autre Dieu que ceux que le vulgai- » re adorait , » qui « osaient enseigner que les statues n’étaient pas des dieux , comme l’entendait le vulgaire. » Il rend un admirable témoignage de la beauté de la morale platonicienne. Après avoir expliqué l’idée que Platon se fait de la vertu : « Ne semble-t-il pas , dit-il , que Dieu n’ait mis celte » merveilleuse idée de vertu dans l’esprit d’un philosophe que » pour la rendre efficace en la personne de Jésus-Christ ? » Enfin , parlant des temps qui ont précédé la venue de Jésus- Christ, il dit « que ce qui se passait parmi les Grecs était une » espèce de préparation à la connaissance de la vérité ; que » leurs philosophes connurent un Dieu bien différent de ceux » que le vulgaire adorait; qu’une vérité si importante, répan- » due parmi les gentils , commençait à réveiller le genre hu- » main. »
» On pourrait, en suivant cette idée deBossuet, faire voir la tradition des philosophes anciens et leur persévérance divine à se succéder dans le travail de détruire l’idôlatrie et d’éclaircir la vraie connaissance de Dieu , de ses attributs, de ses rapports avec le monde. Il suffit de citer l’endroit des Confessions de saint Augustin où il avoue « qu’ayant eu entre les mains » quelques-uns des livres des platoniciens, il y a trouvé, non » pas dans les mêmes termes, mais dans un sens absolument » semblable , les paroles de l’évangile de saint Jean : Dès le » commencement était le Verbe; le Verbe était en Dieu, et » le Verbe était Dieu ; ainsi, dès le commencement, leVerbe » était en Dieu, et toutes choses ont été faites par lui, et rien » n’a été fait sans lui.... Le Verbe de Dieu , qui est en Dieu, » est la lumière qui éclaire tout homme venant au monde. »
» Voilà M. l’archevêque de Paris en opposition avec Bossuet et saint Augustin. Auquel croirons-nous? Dire que toutes les recherches des philosophes , toutes leurs doctrines , leurs efforts vers la vertu , les exemples de leur vie , leur enseignement partout divulgué, ont été en pure perte, c’est parler contre l’évidence des faits. Il est sûr, au contraire, que leur philosophie fut dans le monde païen un commencement de la religion nouvelle. Les semences de la connaissance de Dieu et de la charité humaine , répandues dans les âmes , y germaient secrètement jusqu’au temps de la maturité qui al-
lait faire lever ces semences et les produire à la lumière. Tout était entrevu , pressenti , préparé ; le christianisme vint pour tout accomplir. C’est ce que veulent dire ces paroles de Jésus- Christ , qui ne regardent pas seulement les prophètes d’entre les juifs, mais encore les sages d’entre les gentils : « je ne » suis pas venu détruire mais achever; » et celles qu’il adresse à ses apôtres : « Ne me dites-vous pas vous mêmes que dans » quatre mois la moisson viendra? Moi je vous dis: levez vos » yeux et considérez les campagnes déjà blanches et prèles » à moissonner. Ce que l’on dit d’ordinaire est vrai en celte » rencontre, que l’un sème et que l’autre moissonne. Je vous » ai envoyés moissonner ce qui n’est pas venu par votre tra- » vail ; d’autres ont travaillé , et vous êtes entrés dans leurs » travaux. »
» C’est une erreur trop commune , dans l’histoire des faits moraux comme dans celle de la nature , de ne pas remonter la suite des causes qui amènent peu à peu , par le progrès insensible des temps, les grands changements. On fixe leur origine au moment même où ils sont produits, de sorte qu’ils semblent avoir quelque chose de merveilleux. On croit que celte origine soudaine donnée aux faits y marque mieux l’action de Dieu , qui n’a pas besoin du progrès des causes ni de la succession des temps pour faire ce qu’il fait; maison devrait réfléchir que le calcul que nous faisons du temps n’est rien de réel à l’égard de Dieu , et que les causes dont il se sert ne lui sont pas un secours , de sorte qu’il n’est pas moins puissant quand il agit avec lenteur et par des causes physiques ou humaines, que quand il agit seul et immédiatement. Depuis qu’il est admis non-seulement dans la science, mais aussi dans la théologie , que les six jours dont parle la Genèse ne sont pas six journées de vingt-quatre heures , mais six époques, six espaces de temps pendant lesquels Dieu a produit successivement , à des intervalles éloignés , les différentes parties de l’ordre du monde ; l’ouvrage de la créalion en semble-t-il moins admirable, la sagesse, la puissance du créateur paraissent-elles avec moins d’éclat ? Il n’est pas davantage contraire à la religion d’admettre que le christianisme , cette seconde institution du genre humain, est la suite d’un progrès naturel et d’un dessein de perfection formé et soutenu pendant des
siècles : cette opinion conserve les droits de la liberté et de la raison humaine sans diminuer l’idée de l’action de Dieu dans le gouvernement des hommes. On sait bien que l’usage de la raison et de la liberté est un don qu’il nous a fait, et qu’il nous conserve par une influence toujours présente. Au lieu de voir le miracle instantané de la Providence à l’avènement même du christianisme , on voit la perpétuité de ce miracle dans toute la suite du genre humain , depuis ses commencements jusqu’à ses derniers progrès. Dans cette suite , tout est naturel et tout est divin. Dieu, en effet, n’est pas dans la condition d’un ouvrier ordinaire qui n’est pas maître de son ouvrage , qui l’abandonne et qui est obligé ensuite d’y retoucher, de le réparer; par l’imperfection del’industrie humaine, la machine qu’il vient d’achever échappe à son pouvoir pour exister et agir toute seule sous les lois de ses élémens et de sa composition. Les ouvrages de Dieu n’échappent jamais de ses mains: il les fait sans cesse d’une action continue où il n’y a ni repos, ni reprise. Les lois sous lesquelles ils existent ne sont en effet que ses volontés constantes et toujours tendues à leurseffets.
» Si la raison humaine n’avait pas pu trouver et ne pouvait pas conserver les vérités du christianisme, comment pourrait-elle les connaître ? C’est ce que M, Affre avoue avecM. de Bonald. 11 est , en effet , bien forcé d’avouer ce qu’on ne serait pas reçu à nier. Le fait de la découverte de ces vérités est ancien, et l’obscurité des temps peut empêcher de le bien découvrir ; celui de les conserver est dans les choses futures au sujet desquelles on se permet de prédire dans un sens ou dans un autre ; la connaissance des mêmes vérités, si exacte dans les ouvrages de Descartes , si claire dans toutes les consciences , est un fait actuel qu'on essaierait en vain de contester. Mais comme ces trois faits n’en forment qu’un , et tiennent ensemble comme les parties d’une même suite ; en admettant l’un, en rejetant les autres, on s’oppose à soi-même. Découvrir la vérité , qu’esl-ce autre chose que la connaître une première fois? la conserver, qu’est-ce autre chose que retenir et éclaircir de plus en plus la connaissance qu’on^n a acquise ? Il ne sert de rien de dire qu’il y a des livres où elle est écrite et fixée. Ces livres constatent seulement qu’elle a
été déjà connue dans des temps très reculés et ne nous dispensent pas de la retrouver , car ils ne nous en donnent que la lettre. Si nous ne comprenons pas la lettre, ce n’est qu’un son qui frappe notre oreille ; si nous la comprenons, c’est que nous avons la vérité dans notre esprit, où nous la voyons par la lumière naturelle.
» Le livre de M. Afïre présente un nouvel exemple de la difficulté qu’il y a de concilier l’intérêt de sa cause avec la vérité. Après avoir dit qu’il faut distinguer la raison humaine , qui est divine et toujours vraie , de la raison individuelle, qui est sujette à errer , la nécessité d’établir l’autorité de l’église l’obligeant de dire que la raison humaine ne peut ni trouver ni conserver les vérités nécessaires , il a confondu la raison humaine dans la critique de la raison individuelle des philosophes, et les a condamnées ensemble sans plus se souvenir de la distinction juste qu’il en avait faite.
» Celte critique des philosophes est-elle du moins impartiale ? Tous les grands philosphes y sont-ils comptés? Les systèmes y sont-ils vus à leur point de perfection et dans leurs parties fortes ainsi que dans leurs parties faibles? Voit-on qu’elle est prise des sources, fondée sur les textes? C’est ce qu’on attend d’une critique faite par un homme aussi grave que M. Afïre. On est trompé. Il ne nomme pas Socrate. Il parle à peine de Descartes. Il examine les systèmes dans l’exagération de leurs principes, c’est-àdire à leur décadence. Au sujet de Platon et des philosophes anciens, il cite les Éludes de M. Martin , et Y Histoire du Panthéisme de l’abbé Maret , comme faisant autorité. Mais supposons que sa critique soit complète, éclairée, impartiale: que s’ensuit-il? Rien qui ne tourne contre son dessein. Il veut prouver la faiblesse de la raison humaine par les erreurs de la raison individuelle, qui, au contraire, prouvent sa puissance. De même que les hérésies n’ont servi qu’à faire briller l’infaillibilité de l’église , de même on peut dire que les erreurs particulières des philosophes montrent la force de la raison humaine qui n’en a pas été ébranlée , mais qui s’est toujours tenue au bon sens. L’histoire des faux systèmes prouve que, dans l’esprit humain , l’erreur ne peut pas prévaloir sur la vérité. M. Aiïre ôte cette prérogative à la raison
pour la donner k l’église, gardienne de toute vérité , mais on a contre son opinion l’expérience de tous les siècles , qui témoigne assez que la raison humaine se règle par sa propre sagesse. On ne veut pas prétendre par là qu’elle est indépendante de Dieu. On croit avec Platon , avec Cicéron , avec Descartes , avec les plus grands sages, que toutes ses connaissances vraies lui viennent de Dieu, qui les lui donne pour se faire connaître à elle. Si l’on demande comment il la rend certaine de ces connaissances, c’est une question résolue depuis Descartes. Il vaut autant demander comment il nous rend certains des objets des sens.
» Celte doctrine de la faiblesse de la raison nous ramènerait k la simplicité et k l’ignorance des temps primitifs. M. l’archevêque de Paris nous vante en effet la naïveté , la foi tranquille , l’humble soumission des premiers âges comme l’état parfait de l’esprit humain. C’est là qu’il nous faut revenir. Pourquoi nous tourmenter l’esprit de doutes et des soins d’une recherche qui passe notre portée ? Ce serait de l’orgueil d’espérer d’y réussir , après que tant de grands hommes , dans tous les temps, y ODt perdu leur peine. Laissons ce travail k ceux que Dieu en a chargés. Pour nous tenons-nous l’esprit en repos. C’est k eux de nous instruire de tout ce qu’il est important que nous croyions sur Dieu , sur l’homme et sur les autres grands objets. N’ayons soin que d’écouter leurs paroles et d’en charger notre mémoire. On est obligé d’avouer que c’est là une manière aisée de connaître la religion , qui est, comme la dévotion aisée des pères jésuites , d’une grande commodité. Toutefois, avant de nous la recommander , il fallait voir la différence des temps , et réfléchir que ce qui convenait au moyen-âge ne peut pas nous convenir aujourd’hui. Les guerres, les désordres intérieurs, les besoins de la vie matérielle , les arts nécessaires inconnus , l’ignorance générale dans une société naissante qui n’est pas encore réglée, empêchent la plupart du inonde de penser. Il est nécessaire qu’il y ait une classe d’hommes chargés de penser pour tous les autres. C’est le bienfait de la civilisation d’étendre kla plupart des hommes la jouissance propre du bien de la raison. L’ordre établi dans la société , les arts utiles trouvés et per-
fectionnés , les traditions de la sagesse ancienne continuées par nos écrivains , tous les progrès dans tous les ordres de l’activité humaine ont concouru à nous procurer cet avantage: laisserons-nous se perdre le fruit des travaux des âges précédents? Voici plus d’un siècle qu’il y a dans les esprits comme une fermentation de raison universelle qui tend à se développer , qu’il serait malheureux de laisser se dissiper, au lieu qu’on peut la diriger, en hâter les progrès par une éducation bien entendue.
» Dans les premiers temps du christianisme, ceux qui contribuèrent le plus à répandre le goût des lettres humaines furent un saint Paul , l’un des hommes les plus lettrés d’alors, un saint Grégoire deNazianze, un saint Jean-Chrysostôme, un saint Augustin, aussi inslruitdansla connaissance des poètes de l’antiquité que dans celle de ses philosophes. A la fin du moyen-âge , ce fut la lumière renaissante des lettres grecques et latines qui fit reparaître celle des lettres sacrées , et la retira des ténèbres de la superstition. Enfin , faut-il rappeler qu’au xviie siècle Bossuet et Fénelon et bien d’autres hommes, qui donnèrent tant d’éclat à l’église de France, n’étaient pas moins versés dans les lettres anciennes et dans la philosophie que dans la théologie ? Le clergé de nos jours aurait dû suivre ces exemples et retenir le goût d’étudier les anciens en vue de la clarté de la religion?
» On regrette d’être obligé de dire qu’il y a traces du défaut de cette étude dans le livre de M. l’archevêque de Paris. On n’y trouve pas la forte érudition des textes originaux , ni la connaissance de l’antiquité , qui pouvaient seules rendre solide un livre qui contient la réfutation des philosophes anciens et modernes. La iégèreté de celte critique , qui n’est pas appuyée sur les véritables autorités , donne â penser que M. l’archevêque de Paris a , par sa haute position , le dangereux avantage de trouver rarement autour de lui d’utiles contradicteurs. Platon dit, dans un de ses dialogues, que la conséquence d’être avec des gens qui nous contredisent toujours et réfutent toutes nos raisons est de nous jeter dans le doute, et de nous faire croire qu’il n’y a rien de certain. Un danger non moins à craindre est d’en venir à se contenter trop faci-
lementdes premières raisons qui se présentent à notre esprit , parce qu’on est entouré de gens qui sont toujours de notre avis. »
M. Aflre a laissé quelques autres ouvrages demeurés inédits :
V Traité sur les établissements ecclésiastiques et religieux {UiSj.
S " Traité de l'indépendance de l'Eglise , de la tolérance civile et religieuse et des rapports de l'Eglise U de l'Etat ft'HiSj.