V1TT0RI0 ALFIERI
Alfieri, ton âme profonde
Roulait un penser créateur.
Quand prenant le niveau d'un monde
Tu le mettais k ta hauteur;
Aussi ta colossale image,
Comme ces géants d'un autre âge,
Fossiles aux types perdus,
Dépasse la pensée humaine,
Et dans toi l'amour ou la haine
Ecrasent nos sens éperdus.
Jette-nous ta voix triomphante, Que reçoit la postérité; L'œuvre que le génie enfante Eclôt pour l'immortalité.
Rends-nous dans tes scènes épiques De tant de peuples héroïques Et les splendeurs et les revers; Réchauffe au soleil de ta gloire Du passé la brillante histoire, Qui revit encor dans tes vers.
V1TT0RI0 ALIIEIU 57
Peins César, qui plus grand que Home
Veut l'emprisonner dans sa main;
Mais le dieu tombe aux pieds, d'un homme
Devant le peuple souverain;
D'un poignard frappe Virginie ,
Que le peuple, a son agonie,
Pousse un long cri de liberté;
Voilà Brulus! Ta voix ardente
V de cette âme indépendante
Retrouvé la mâle fierté.
Puis de la harpe de Solyme Tire de célestes accords, Quand le chant de David ranime Saiil troublé par ses remords; Oui, ta voix, ô divin poète, Le calme, ainsi que la tempête, Sous le souffle de l'Eternel, Quand, sortant d'un horrible rêve, Contrit, il vient jeter son glaive Aux pieds du héros d'Israël.
58 V1TT0RI0 ALFIEIU
Mais quand le nom de l'Italie Rayonne dans tes vers puissants.
Lorsqu'à notre race avilie Tu reproches ses fers pesants , Alors, ta voix auguste et fière Révèle de ton âme altière Les magnanimes sentiments, De ton pays venge la gloire, Et va puiser dans son histoire De sublimes enseignements.
Tour-a-tour montre nous ces hommes
Qui luttaient pour sa liberté;
Leur nom, dans le siècle où nous sommes.
Nous remplit encor de fierté.
Dis nous la discorde intestine
Qui hâtait l'immense ruine
De ce colosse souverain;
Sans l'union, les républiques
Ressemblent a ces dieux antiques
Aux pieds d'argile, au front d'airain.
VITT0R10 ALFIERt 59
Oh! comme ta voix est sublime Quand tu peins ce tems glorieux!
Ton âme forte et magnanime, Digne de tes nobles ayeux , Manquait d'air dans l'étroite sphère Où rivés à l'anneau vulgaire Tes jours coulaient paisiblement; 11 te fallait, à toi poète , Les secousses de la tempête Pour respirer plus largement.
Aigle, plane sur le tonnerre Près du trône enflammé des dieux!
Que ton ombre couvre la terre Sous ton vol fier et radieux !
Alfieri, vaste et beau génie , Toi seul as vengé l'Ausonie Aux yeux de la postérité :
L'éclat brillant, qui t'environne, Ajoute a sa triple couronne Un rayon d'immortalité.
àgliè, 1844,
O fleur de mon pays, douce fleur embaumée, Ton parfum dans mon sein éveille une douleur!
Comme une voix aimée De tristesse et d'amour tu fais battre mon cœur!
J'ai cru respirer l'air de ma terre natale: Un souffle m'a rendu mes songes printanniers,
Blanche fleur virginale Que je cueillais, enfant, sur nos verts citronniers.
Que de fois, tes bouquets arrondis en guirlande D'un père idolâtré ceignaient les cheveux blancs !
Fraîche et pieuse offrande, Qu'un baiser déposait sur ses genoux tremblants!
Que de fois effeuillant ta corolle étoilée Je livrais tes débris aux flots tumultueux !
De ma vie isolée.
Pauvre fleur, tu m'offrais les destins orageux.
Viens-tu des bords chéris où j'ai puisé la vie? Sur un sol étranger, proscrites toutes deux,
Tu t'inclines flétrie Et tu semblés chercher comme moi d'autres cieux !
Mon front décoloré, blanc comme ta fleur pâle, A besoin d'aspirer un soleil plus ardent ;
De la rive natale Ensemble nous pleurons le sol indépendant.
11 nous faut cet air chaud de la brise marine , Chargé d'âpres parfums, d'étranges voluptés,
Ce vent de la colline Courant comme un baiser sur les flots agités.
Car nous, enfants ardents de la belle Italie , Nous nous étiolons sous ce terne horizon,
Et la mélancolie Comme un ver dans ta fleur troublerait ma raison.
il nous faut l'ouragan, l'air libre, la tempête, Nous mourons étouffés dans ce riant séjour ;
Sur son sauvage faîte, L'aigle ainsi jette un cri de triomphe et d'amour.
Charge l'air de parfums; le vent à la patrie
Les portera, sans doute, a travers d'autres cieux;
Ma pensée attendrie Ne peut elle les suivre et s'enfuir de ces lieux?
Non, nulle àme lk-bas ne répond à mon âme: Etrangère partout; ma vie est un désert;
Et ma fierté de femme Etouffe mes soupirs dans un joyeux concert.
Je chante, et comme loi dans un parfum j'exhale Tous ces trésors d'amour que Dieu nous a donné;
De ta fleur virginale, Oui je veux qu'en mourant mon front soit couronne.
Sur un sol étranger si l'on creuse ma tombe, Que ton ombrage ami veille du moins sur moi ;
Que ta feuille qui lombe, 0 fleur de mon pays , me parle encor de toi !