TORQUATO TASSO
« Les clameurs de l'envie ont un bruit éphémère , u De près il assourdit, loin on ne l'entend pas; « De l'immortalité vide la coupe amère
« Et passe étranger ici-bas ; « Qu'importe, si la foule a taxé de folie ((Cette extase sublime aux délirants transports, « Etoile, lève-toi, brille sur l'Italie,
u De tes feux inonde ses bords ».
Et la ronde des fous forcenée et bruyante Ebranlait sous ses pas le sol retentissant, Elle allait, elle allait et passait tournoyante, Et de ses mille voix hurlait en maudissant.
Le Tasse refermait sa paupière lassée, Quand un jeune héros apparut à son tour; Son beau front éclairé d'une grande pensée
Brillait de jeunesse et d'amour.
Son souris doux et fier, a je ne sais, quel charme Dont Àrmide elle-même a senti le pouvoir; Son bras à ses cotés semble chercher une arme,
Et fort de son sublime espoir :
(( Oh! mon père, dit-il , pardonne a ce barbare «Qui sur tes nobles mains ose imprimer des fers; a Tes maux sont un opprobre éternel pour Ferrare,
u Sur qui pèsent tous tes revers.
ce Chacun de tes tourments tombera sur sa race , a Les siècles a venir , lui diront: a genoux, « A genoux! sur ce sol où s'est traîné le Tasse
(( Quand il secouait ses verroux ! !
a Mais la postérité d'un hommage unanime « Consolera ton ombre apaisée a ses pleurs ; «Et ta gloire croîtra, rayonnante et sublime,
(( Plus grande encor par tes malheurs.
ce Trois cents ans passeront quand ta cendre attendrie 3 ce Tout-a-coup éveillée au fond de ton cercueil ce A l'appel solennel jeté par la patrie
ce Tressaillera d'un juste orgueil.»
Et la ronde des fous forcenée et bruyante Ebranlait sous ses pas le sol retentissant, Elle allait, elle allait et passait tournoyante, Et de ses mille voix hurlait en maudissant.
22 TORQUÂTO TASSO A L HÔPITAL SAlNTE-ANNE
Le Tasse émerveillé de la vision sainte
Qui des âges lointains venait l'entretenir,
De ses tourments présents ne sentait plus l'atteinte,
Il vivait dans son avenir:
11 oubliait ses fers , et la tourbe insensée Qui se presse et l'observe à son guichet impur; Et sublime, agité d'une grande pensée
Il trahit son destin futur
Et soudain réveillé par un éclat de rire ,
Il se voit entouré de ces êtres pervers
Qui viennent s'amuser du malade en délire,
Et qui le raillent de ses fers.
Il se lève éperdu veut crier... et la foule
Le regarde étonnée et se redit encor:
Il est fou!., il est fou... puis calme, elle s'écoule
En riant dans le corridor!!...
Mars, 1844.