‹ Ore mesteChapitre 3 sur 88 · II · texte numérisé non relu

II

Il dort: et sa pensée en proie a de doux songes

Evoque tour-à-tour les êtres gracieux ,

Dont lui-même a peuplé par de charmants mensonges

Son poème mélodieux.

Il rêvait , qu'arraché de ces lieux par un ange. Il était transporté dans ce brillant jardin, D'amour et de splendeur poétique mélange.

D'une fée ouvrage divin.

Son sein n'aspirait plus cet air froid et fétide Qui portait le frisson à ses membres nerveux; Mais, un vent embaumé de son haleine humide

Venait caresser ses cheveux; Un jour resplendissant inondait ses paupières , Il errait sur des fleurs dans des bois enchantés, Et l'air, plein de parfums et d'étranges mystères,

Etait chargé de voluptés.

Les oiseaux gazouillaient leur chanson la plus douce , Etalant les reflets de leurs riches couleurs , Ils soupiraient d'amour dans leur couche de mousse Oui se balançaient sur des fleurs.

a Aimons, se disaient-ils, le tems fuit, l'heure vole «Et le soleil déjà brunit à l'horizon 5 a Les roses du bonheur tombent avant F idole « Et s'effeuillent sur le gazon. »

Ils disaient, et leurs chants se mêlaient au murmure

D'une source limpide aux transparentes eaux;

Et les bois , et les monts , les feuilles , l'onde pure ,

Les fleurs et les oiseaux Vibraient à l'unisson dans la plaine enchantée , Et le Tasse aspirant ces parfums et ces voix Crut sentir un baiser sur sa lèvre agitée,

Que poussait le souffle des bois.

De chaque fleur sortait une ombre diaphane , Et Torquato charmé se penchait pour les voir; Leurs corps flottaient, ainsi, qu'une souple liane

Que balance le vent du soir.

Près de lui tour-à-tour elles passaient, leurs ailes De sons harmonieux cadençaient l'air ému; Et le chantre divin en les voyant si belles

Eprouvait un charme inconnu.

16 TORQUÀTO TASSO

« Salut 9 dit une voix voluptueuse et tendre 2 ,

(( Oh viens quelques instants t'appuyer sur mon cœur!

« Je sécherai les pleurs que Ton te fait répandre ,

« Je te parlerai de bonheur.

« Mon charme est ton art seul , sous ma verge magique « Que ne puis-je punir tes vils persécuteurs, « Où, changer d'un regard, leur multitude inique

« En un peuple d'adorateurs !

ce Mais les temps à venir vengeront ta mémoire ,

(( Honte k ton siècle obscur qui ne te comprend pas !

« Hélas, presque toujours, le flambeau de la gloire,

« N'est que la lampe du trépas!

c< Mais le jour n'est pas loin où l'Italie entière « D'un fraternel accord se levant devant toi, ç< Couronnera de fleurs ta muse douce et fière

« Au son triomphal du beffroi ».

Et le Tasse éveillé sur sa couche brûlante, Arraché, tout-à-coup, à son rêve riant.

Vit la ronde des fous courroucée et hurlante A son guichet infect s'ameuter en criant

Il se couvrit le front de ses mains décharnées , Sa lèvre se crispa d'un souris de dédain; Et toujours, en passant, les bandes déchaînées D'un blasphème insultant le maudissaient soudain.

Ses yeux se refermaient: une blanche figure, Le front ceint de rayons et les cheveux flottants , Se dressa devant lui, sa voix suave et pure

Comme une brise de printemps, A son oreille émue apporta cette plainte: ce Oh! laisse-moi gémir, Père, sur tes malheurs, « Ils ont chargé de fers ta muse noble et sainte , « Ils t'ont abreuvé de douleurs

18 TOKQUATO TASSO

(( Ils t'ont emprisonné , Toi qui créas Tancrède!...

u Ah ! ton Eléonore a pleuré devant moi ;

ce De ses larmes encor cette couronne est tiède ,

a Elle me la donna pour Toi ; « Pour Toi, qu'elle a nommé son chaste et beau génie, u Le soir quand elle pleure au récit de mes pleurs...» Et le Tasse sentit de la main d'Erminie Tomber la couronne de Heurs.

Et la ronde des fous forcenée et bruyante Ebranlait sous ses pas le sol retentissant, Elle allait, elle allait et passait tournoyante, Et de ses mille voix hurlait en maudissant.

Le Tasse reposait : un guerrier magnanime Apparut en tenant l'étendard de la croix ; Torquato reconnut le vainqueur de Solyme , Immortalisé par sa voix:

« Oh mon Père, dit-il, Dieu lui-même m'envoie « Pour ranimer l'espoir dans ton sein abattu; « Calme les maux brûlants dont ton âme est la proie u Et roidis-toi dans ta vertu.

A l'hôpital SAïNTE-ANNE 19

« Non, ils ne pourront pas atteindre à ta mémoire

« Ces Zoïles obscurs au souffle criminel ;

(( Le tems qui détruit tout, consacrera ta gloire,

« Et ton génie est immortel.

« Le triomphe t'attend, du haut du Capitole « Le vicaire du Christ, t'offre un laurier vainqueur; a Déjà le char est prêt ! .. » Mais l'ombre au ciel s'envole En pressant la croix sur son cœur.

Et la ronde des fous forcenée et bruyante Ebranlait sous ses pas le sol retentissant, Elle allait, elle allait et passait tournoyante, Et de ses mille voix hurlait en maudissant.

Le Tasse sommeillait: une jeune guerrière, Dont le front virginal est orné d'un laurier, Vers le poète ému s'avance auguste et fière En brandissant un bouclier:

« Laisse-moi te venger, ô mon Père , dit-elle , a De ceux qui sur ta vie ont versé leur poison; <( Je combattrai pour Toi qui me fis immortelle , a Mon bras brisera ta prison.

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