‹ Ore mesteChapitre 53 sur 88 · ILLUSION · texte numérisé non relu

ILLUSION

Allez, c'était bien là ce père que je pleure! Tel que son souvenir est resté dans mon cœur ; Tel quil était, hélas, lorsque sa dernière heure Me brisa de douleur!

C'est bien son vaste front, sa blanche chevelure, Ce sourire si doux qui rayonnait pour moi ! L'ineffable bonté de sa mâle figure, Ce regard plein de foi !

C'était lui, c'était lui! puis-je le méconnaître ! Mon coeur avant mes yeux m'avait dit: le voilà! Un frisson de bonheur a parcouru mon être, Mon père ! il était là!

A ses genoux sacrés je me serais jetée , De baisers et de pleurs j'allais couvrir sa main. Mais déjà dans le ciel l'ombre était remontée.... Mon père ! oh viens demain !

SOUVENIR

« Pourquoi l'aimer ainsi, Seigneur, Seigneur, Seigneur! « Pourquoi toujours vers lui s'envole ma pensée , u Pourquoi sans le vouloir sens-je battre mon coeur, « Et suis-je lour-a-tour ou brûlante ou glacée ?

« Pourquoi cet étranger, ennemi de ma foi ,

« Dont le nom reprouvé profanerait ma lèvre,

« Me trouble-t-il ainsi ? Seigneur, pitié de moi ,

« Car je sens dans mon sein comme une ardente fièvre.

« Chassez son souvenir , apaisez mon tourment , « Dieu vengeur de Jacob! daignez enfin m'entendre, « Lorsqu'entre vous et moi ce fantôme charmant « Fait toujours rayonner son regard fier et tendre.

« Oui , je veux l'oublier, chassez-le de mon cœur, « Effacez de mes yeux ce noble et doux visage, (( Quand je viens à vos pieds me jeter, ô Seigneur, (( Pour fuir dans votre sein sa ravissante image.

« Je ne veux plus l'aimer, non, non, je veux mourir: « Je veux mourir, grand Dieu, car de ce mal étrange, « Oui, je sens que mon cœur, hélas! ne peut guérir, « Car ce jeune étranger est, peut-être, votre ange. »

Ces mots désordonnés, apportés par le vent, Vinrent frapper un jour mon oreille attentive, Tandis qu'aux bords des flots sur le sable mouvant , Je voyais s'avancer Sara, la belle Juive.

Son front était voilé d'une blanche pâleur, Son regard triste et doux était pourtant farouche; Sur ses traits amaigris respirait la douleur, Un rire convulsif semblait lasser sa bouche.

Elle allait, et sa main cherchait aux bords des mers Quelques cailloux luisants qu'elle lançait dans l'onde, Puis soudain s'asseyant auprès des flots amers Elle livra son âme a sa douleur profonde.

PACTVHK SAlîA 185

Long-tems elle se tut, et n'osant m'approcher, Triste, je contemplais celte grande infortune; Tandis que son regard au loin semblait chercher, Comme quelqu'un, hélas, qu'une peine importune.

Alors je m'avançai: mais elle sans me voir, Disait: ((Pourquoi F aimer quand ma foi le reprouve! u Je ne le verrai plus! non, il viendra ce soir, u 11 doit souffrir aussi du tourment que j'éprouve.

« Oh! lui dis-je aussitôt, en lui prenant la main, u Pauvre sœur, quel chagrin fane ton existence? (( Quel mal te fait mourir? — 11 reviendra demain, u Ne vois-tu pas là bas son vaisseau qui s'avance?

Et je vis un brouillard qui rosait l'horizon, Et je baissai les yeux: «O c'est lui, me fit-elle, « Me diront-ils encor qu'il troubla ma raison , « Et que je ne suis plus Sara, Sara la belle!

(( Mais je ne puis l'aimer, et vierge d'Israël

Je dois haïr les fils d'une race proscrite, « Mon père me l'a dit: car le courroux du ciel « Punirait sur mon peuple une flamme maudite. »

«Ah! lorsque je le vis le jeune voyageur, « J'ignorais son pays et sa naissance impure; « Je sentis seulement qu'une vive rougeur « Comme un voile de pourpre inondait ma figure.

« Et je le crus long-temps un fils de nos tribus; « Hélas! et je l'aimais ainsi sans le connaître ! « Chaque soir il venait, k l'heure où sur nos luths « Les vierges de Juda chantaient leur divin maître.

« Pensif, il écoutait ma prière et mes chants. « Puis un jour il me dit: je t'aime, ô jeune fille ! « Je tremblais de bonheur à ces fatals accents , « Et j'oubliai pour lui Dieu même et ma famille! ...

Et la pauvre Sara, les yeux baignés de pleurs , La lèvre convulsive, et la voix haletante: «Oh! dit-elle tout bas, s'il savait mes douleurs, « S'il connaissait les maux d'une si longue attente !

« De son lointain pays ne reviendra-t-il pas? « Assise aux bords des mers je cherche envain sa voile! « Pour m'élancer plus vite au devant de ses pas, « Oui, je veux m'envoler au sein de celte étoile.

<< Je veux m'évaporer en brises , en parfums , « Et m'épandre dans l'air qui baigne sa poitrine; « Changer mes pleurs en perle, et sur ses cheveux bruns « Goutte à goutte épancher ma parure divine.

(( Je veux être le son qui le charme le soir ,

a La couleur qui lui plaît, et la fleur qui l'attire,

« Le gazon amoureux qui l'invite a s'asseoir,

« Et le ruisseau d'argent dans lequel il se mire. »

Puis lorsque le soleil eut laissé l'horizon : « Il reviendra demain, j'en suis sûre, dit-elle, Long-tems le vent du soir vint me jeter un nom, Et je ne revis plus Sara, Sara la belle.

Janvier, 1845.

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