LES SONGES
Et lui font entrevoir dans un trouble profond
Plein d'une ravissante extase Un jeune homme au front pur qu'elle ne connaît pas
Et que pourtant son cœur appelle , Ils lui parlent d'un bien, qui sans doute, ici bas
Ne saurait exister pour elle. Est-ce d'amour, hélas, qu'ils agitent son sein ?
Et cette image passagère Doit-elle s'envoler avec le doux essaim ?
N'est-ce qu'une erreur mensongère ?
Non, le songe si beau qui troubla son sommeil
La vierge le revoit encore, 11 la poursuit partout , et prend a son réveil
Des traits que tout bas elle adore.
Laissez-moi fuir le monde et chercher les déserts ,
J'y veux prendre en oubli la foule corrompue,
M'exiler des humains si vils et si pervers,
Fuir les vices hideux qui me blessent la vue
Et trouver quelque calme aux maux que j'ai soufferts.
Oh que l'homme est méchant! pauvre être dégradé Qui ne sent plus, hélas! sa dignité première! De sa grandeur native il n'a plus rien gardé, Oiseau né pour les deux qui rampe dans l'ornière Où de bouc et de sang son plumage est fardé.
Oh, laissez-moi! car l'homme irrite ma fierté, Je le vois si petit que mon mépris l'écrase ! Sans forces pour le bien, méchant par lâcheté, Hypocrite tremblant, qui de vertus se gaze Sans pouvoir secouer sa vile nullité.
Dans les déserts peut-être on trouve encor la paix Et l'innocence y croît près de la fleur sauvage, L'air n'y retentit pas du bruit de nos forfaits, Libre, on n'y connaît point un honteux esclavage Et de l'aspect du vice on n'y rougit jamais.
Pauvre, on n'y ressent pas l'envie ou le mépris Et de la soif de l'or la lièvre dévorante , Mal impur et caché dont les hommes sont pris , Qui mine sourdement notre époque mourante Et de chaque vertu sait calculer le prix! !
De fausses amitiés, de trompeuses amours
Le cœur pur n'est point dupe, etcomme il aime, on l'aime;
L'orgueil et l'intérêt ne troublent point nos jours,
Et l'on n'est pas trahi par un autre soi-même ,
Ce qu'on dit une fois on le pense toujours.
Laissez-moi , j'ai besoin d'y vivre et d'oublier: Pour croire à la vertu , laissez-moi fuir les hommes. Au désert on ne sait qu'aimer et que prier Et l'on n'y connaît point nos vains plaisirs, fantômes Que le vice lassé put seul déifier.
La sur ces mots sacrés de gloire et de vertu On ne versera point une ironie amère ; Et les foulant aux pieds comme un chêne abattu Nul s'osant devant moi les traîner sur la terre Ne raillera le dieu pour qui j'ai combattu.
Oh! laissez moi m'enfuir, ne me retenez pas! L'air impur des cités me brûle et me consume; Je sens que je m'y meurs, n'enchaînez point mes pas! Libre dans les déserts que la rose parfume, Des merveilles de Dieu je vais jouir là bas.